BATAILLE DE SALAMINB
Un messager perse : <( Un soldat grec de l'armée athénienne était venu dire à Xerxès qu'au moment où les ombres de la nuit seraient descendues, les Grecs abandonneraient la position, que, pour sauver leur vie, ils allaient se rembarquer en hâte et se disperser dans les ténèbres. A cette nouvelle, Xerxès, qui ne se méfiait ni de la ruse du Grec ni de la jalousie des dieux, ordonne à tous les commandants de sa flotte que, à l'instant où la terre cesserait d'être éclairée par les rayons du soleil et où les ombres de la nuit rempliraient les espaces célestes, ils disposent sur trois rangs leurs innombrables navires, qu'ils ferment tous les passages, tous les détroits, que d'autres vaisseaux enfin investissent l'île de Salamine. « Si les Grecs évitent leur « fatal destin, si leur flotte trouve moyen d'échapper furtive- (( ment, vous serez tous décapités. » Tels furent les ordres qu'il donna dans sa confiance ; car il ne savait pas ce que lui réser- >'aient les dieux.
« Les troupes se préparent sans confusion, sans négligence ; elles prennent le repas du soir ; les matelots attachent par la courroie leurs rames aux bancs, toutes prêtes pour la manœuvre. Quand la lumière du soleil a disparu, quand la nuit est survenue, rameurs, soldats, chacun regagne son navire. Les rangs de la flotte guerrière se suivent dans l'ordre prescrit. Tous les vaisseaux se rendent à leur poste, et durant toute la nuit les pilotes tiennent leurs équipages en haleine.
« Cependant la nuit se passait, et nulle part l'armée des Grecs ne tentait de s'échapper à la faveur des ténèbres. Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière. A ce moment, une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s'élève dans les rangs des Grecs, et l'écho des rochers de l'île répond à ces cris par l'accent de sa voix. éclatante.
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Trompés dans leur espoir, les Barbares sont saisis d'effroi ; car il n'était point l'annonce de la fuite, cet hymne saint que chantaient les Grecs ; pleins d'une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait tout ce mouvement.
(( Le signal est donné ; soudain les rames retentissantes frappent d'un battement cadencé l'onde salée qui frémit; bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L'aile droite marchait la première en bel ordre ; le reste de la flotte suivait, et ces mots retentissaient au loin : a Allez, ô fils de la Grèce, délivrez la patrie, délivrez vos enfants, vos femmes, et les temples des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux. Un seul combat va décider de vos biens. » A ce cri nous répondons de notre côté par le cri de guerre des Perses. La bataille allait s'engager. Déjà les proues d'airain se heurtent contre les proues ; un vaisseau grec a commencé ce choc , il fracasse les agrès d'un vaisseau phénicien. Ennemi contre ennemi, les deux flottes s'élancent. Au premier effort, le torrent de l'armée des Perses ne recula pas. Mais bientôt, entassés dans un espace resserré, nos innombrables navires s'embarrassent les-uns les autres, s'entre-choquent mutuellement de leurs éperons d'airain ; des rangs de rames entiers sont brisés. Cependant la flotte grecque, par une manœuvre habile, forme cercle alentour, et porte de toutes parts ses coups. Nos vaisseaux sont culbutés ; la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts ; les rivages, les écueils, se couvrent de cadavres. Tous les navires de la flotte des Barbares ramaient pour fuir en désordre ; comme des thons, comme des poissons qu'on vient de prendre au filet, à coups de tronçons de rames, de débris de madriers, on écrase les Perses, on les met en lamboaux. La mer résonne au loin de gémissements, de voix lamentables. Enfin la nuit montre sa sombre face, et nous dérobe au vainqueur. »
(Eschyle, les Perses , 355-428; trad. Pierron.)