‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 280 sur 300 · UNE FOUILLE EN GRÈCE (Délos · texte numérisé non relu

UNE FOUILLE EN GRÈCE (Délos

Un matin de 1876, je fus appelé chez M. Dumont (directeur de l'école française d'Athènes), qui me demanda si je voulais faire des fouilles. Sans hésiter un moment, j'acceptai, i 328 fr. 25, tel était notre trésor pour aller à la découverte de l'île de Délos; mais M. Dumont n'était pas de ceux qui rêvent de faire grand; il aimait mieux obtenir de l'argent par le succès que de le solliciter par des promesses.

Le programme des recherches était nettement indiqué par l'histoire de l'île. Il fallait d'abord retrouver et déblayer le temple d'Apollon, le dégager, en déterminer l'enceinte; on arriverait ensuite jusqu'aux établissements commerciaux, puisque sur ces deux points s'était concentrée la vie antique. Aussi bien le temple et le marché devaient-ils se toucher, car les foires avaient grandi à l'ombre du sanctuaire et le temple s'était enrichi des offrandes apportées par les marchands A la surface même du sol s'offraient au regard les témoins de l'activité commerciale et de la dévotion des anciens : une digue, des quais, des bassins, les piliers en granit des magasins, les colonnes en marbre des temples et des portiques, les bases des statues; çà et là, quelques inscriptions demeurées en place parlaient un langage plus clair

encore. Ce n*est pas tout : les Grecs de l'île avaient pratiqué d'autres cultes que celui d'Apollon ; autant de temples à retrouver. Les étrangers avaient introduit leurs dieux et élevé leurs sanctuaires; à mi-côte de la colline du Cynthe, une terrasse étroite, mais longue de 100 mètres, était toute chargée de ruines, attribuées à Sérapis, Isis, Anubis, Harpocrate et Aphrodite, la déesse syrienne. Autour du lac sacré, des débris architecturaux annonçaient d'autres monuments; aux pentes de la colline, le théâtre montrait ses flancs massifs comme des tours; dans la plaine, des ruines marquaient l'emplacement de l'antique gymnase. Puis, sur toute la surface de l'île, éparses ou groupées, les anciennes habitations dressaient leurs murs à demi écroulés, mais hauts souvent de 3 à 4 mètres; la maison grecque, jusqu'ici peu éludiée, se présentait à nous sous les formes les plus variées; plans, aménagements intérieurs, décorations de peinture et de mosaïque, nous en ignorions presque tout, nous en pouvions là tout apprendre.

Dire que nulle difficulté ne s'opposait à l'exécution de ce programme et que l'on n'avait pour trouver que la peine de se baisser, serait une affectation inutile. D'abord, il était malaisé de se loger dans une île qui est déserte durant toute l'année, sauf au temps des semailles et des moissons, où pâtres et cultivateurs n'ont pour abri temporaire que de misérables gourbis, malpropres et ouverts à tout vent. Si l'on avait connu le long avenir que l'on avait devant soi, on aurait bâti dès le premier jour, peut-être même planté; mais on se sentait toujours sans lendemain et l'on réservait ses fonds, peu abondants, a un meilleur usage. D'ailleurs, on avait mis à notre disposition, dans l'île voisine de Rhénée, les bâtiments du lazaret, jusqu'à la prochaine épidémie.

La question des approvisionnements était bien aussi sujette à quelques embarras : rien à Délos et rien à Rhénée. J'avais pour voisin à Rhénée un certain Basilis, mais il n'était pas toujours disposé à vendre, même à bon prix. Un jour, il me refusa une poule, disant qu'elle lui faisait des œufs ; et, comme je lui demandais alors quelques œufs : « Mais les œufs, me répondit-il, font des poules » , et il ferma sa porte. On vivait de conserves ;

pour le pain, les vivres frais, Myconos, la ville la plus proche, nous les pouvait fournir. Tout eût été' fort bien sans la mer, qu'il fallait traverser en barque, et qui ne permit pas toujours de renouveler à temps notre stock ; plus d'une fois on dut manger le pain moisi ou le mendier auprès des ouvriers et des matelots. Je garde un souvenir reconnaissant de certain filet, qui me fut offert un jour par le commandant de notre aviso le Sané, et de quelques bouteilles que l'amiral Cremer, de la marine russe, fit, sans nous en rien dire, déposer au fond de notre barque. Nous n'étions pas moins sensibles au réconfort moral que nous apportait la vue de nos couleurs nationales, le plaisir d'apprendre des nouvelles, de parler notre lan^^ue, de rentrer pour un moment en contact avec la patrie et le mondé civilisé.

Le climat était tempéré, quoique nous ayons toujours travaillé en été; nous en étions redevables aux vents étésiens qui souflleiit presque sans relâche de la fm de juin au commencement de septembre. Sauf les jours de calme, fort accablants a la vérité, nous avons moins souffert de la chaleur que souvent dans les journées de France. Le vent, nous n'aurions eu qu'à nous en louer, si, en rafraîchissant l'air, il n'avait soulevé les flots en tempête et déchaîné les courants ; or il fallait franchir la mer sans cesse pour aller au travail le matin et regagner son gîte le soir, pour acheter les provisions ou embaucher les hommes, et toujours sur une frêle barque non pontée. La vague fouettait au visage, entrait dans la barque, que nous vidions à grand'peine, nous transperçait jusqu'aux os; elle m'enleva un jour mon gouvernail au large ; le vent, une autre fois, brisa mon mât et nous jeta sur un roc, en grand danger de nous y briser.

Outre nos vivres frais, nous tirions de Myconos tous nos travailleurs. Malgré le mauvais renom de querelleurs que les Myconiotes avaient dans l'antiquité et qu'ils gardent encore, je les ai trouvés dociles et quelquefois dévoués. Sauf un essai de grève aussitôt reprimé, les travaux pendant cinq années ont continué paisiblement, sans augmentation de salaire.

Les surveillants que la loi grectjue impose à quiconque entreprend des fouilles, n'étaient pas toujours éclairés et bicn-

veillants. Ces i^ersonnages possèdent une véritiible omnipotence, exerçant la police des fouilles, en contrôlant la conduite et pouvant à leur gré les suspendre. Or, ces fonctions avaient été dévolues à un matelot sans emploi, plus ou moins cousin d'un ministre, et qui, pour avoir ramé sur quelque caïque, se décorait du nom de capitaine, brutal, autoritaire, tout gonflé de son importance et sachant tout juste lire. Je m'en délivrai sans trop de peine au premier esclandre, le ministre ayant changé. On me gratifia alors d un autre épistate différant en tout du premier, doux, facile, accommodant, poli; avec lui, tout devint non seulement aisé, mais agréable. Par malheur il dut fuir devant la fièvre. Le voyant grelotter, je le couvris d'un pardessus et payai son passage, car sa bourse était plate. Bientôt je reçus de lui une lettre chargée... de bénédictions; la reconnaissance est une monnaie assez rare pour qu'on s'en contente. Puis ce fut le tour d'un poète, ardent réformateur socialiste, qui, me trouvant froid pour ses vers et ses théories, me signifia rudement l'interdiction des fouilles, avec Taide de la gendarmerie. Après tant de misères, j'avais droit à une compensation ; je la trouvai dans la société d'un homme aimable et la colIalx)ration d'un énidit tel que M. Cavvadias. Tout le monde n'a pas une chance semblable; mais les surveillants grecs sont aujourd'hui sans exception bien élevés et souvent même instruits.

Maintenant que les ennuis sont passés, on regretterait presque de ne les avoir point subis : ils restent des incidents plus amusants que tragiques; ils furent pour nous une école de patience et de diplomatie; ils nous ont servi, en somme, sans nuire en rien aux fouilles. D'ailleurs, que de dédommagements aussi dans cette vie hbre, au grand air, sous le {>lus beau ciel, en face d'une mer éclatante, au milieu de ce cercle d'îles aux contours élégants, qui toutes éveillaient mille poétiques souvenirs! VA le meilleur encore, c'était la surexcitation constante de l'activité, la lutte perpétuelle avec les difficultés, l'impatience fiévreuse de la découverte, les incessantes surprises de l'inconnu, la joie enfin du succès qui a si fréquemment couronné nos efforts.

(îïomolle, Conférence faite au Trocadéro le 50 juin 1889.)

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