‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 281 sur 300 · ASPECT GENERAL D VS TEHPLE GREC · texte numérisé non relu

ASPECT GENERAL D VS TEHPLE GREC

D'ordinaire, il est sur une hauteur qui est l'acropole, sur un soubassement de roches comme à Syracuse, ou sur une petite montagne qui Ibt, comme à Athènes, le premier lieu de refuge et remplacement originel de la cité. On le voit de toute la plaine et des collines voisines; les vaisseaux le saluent de loin en approchant du port. 11 se détache tout entier nettement dans lair limpide. Il n est point, comme les cathédrales dii moyen âge, serré, étouffé par les files de maisons, dissimulé, à demi caché, inaccessible à Fœil, sauf dans ses détails et ses parties hautes. Sa base, ses flancs, toute sa masse et toutes ses proportions apparaissent d*un seul coup. On n'est pas obligé de deviner Tensemble d'après un morceau; son emplacement le proportionne aux sens de l'homme.

Pour qu'il ne manqua rien à la netteté de l'impression, on lui donne des dimensions moyennes ou petites. Parmi les temples grecs, il n'y en a que deux ou trois aussi grands que la Madeleine de Paris*. Rien de semblable aux énormes monuments de rinde, de Babylone et de l'Egypte, aux palais superposés et entassés, aux dédales d'avenues, d'enceintes, de salles, de colosses dont la multitude finit par jeter l'esprit dans le trouble et l'éblouissement. Rien de semblable aux gigantesques cathédrales qui abritaient sous leurs nefs toute la population d'une cité, que l'œil, même si elles étaient sur une hauteur, ne pourrait pas embrasser tout entières, dont les profils échappent et dont l'harmonie totale ne peut être sende que sur un plan. Le temple grec n'est pas un lieu d'assemblée, mais l'habitation particulière d'un dieu, un reliquaire pour son effigie, l'ostensoir de marbre qui enferme une statue unique. A cent pas de l'enceinte sacrée qui l'entoure, on saisit la direction et l'accord de ses principales lignes.

D'ailleurs, elles sont si simples qu'il suffit d'un regard pour

1. Par exemple, le temple de Zeus à Sélinonte, qui a 50 mèti-cs sur 110. tandis que la Madeleine en a 41 sur 92.

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en comprendre Tensemble. Rien de complique, de bizarre, de tourmente, dans cet édifice; c*est un rectangle bordé par un péristyle de colonnes ; trois ou quatre formes élémentaires de la géométrie en font les frais, et la symétrie de Tordonnance les accuse en les répétant et en les opposant.

Il y a un lien entre les parties d'un temple comme entre les organes d'un corps vivant. Les Grecs ont trouvé ce lien. Ils ont fixé le module architectural qui, d'après le diamètre d'une colonne, détermine sa hauteur, par suite son ordre, par suile sa base, son chapiteau, par suite la distance des colonnes et l'économie générale de l'édifice ^ Ils ont modifié de parti pris la rectitude grossière des formes mathématiques, ils les ont appropriées aux exigences secrètes de l'œil; ils ont renflé la colonne par une courbe savante aux deux tiers de sa hauteur ; ils ont bombé toutes les lignes horizontales ; ils se sont dégagés des entraves de la symétrie mécanique ; ils ont entre-croisé, varié, inlléchi leurs plans et leurs angles de manière à communiquer a la géométrie architecturale la grâce, la diversité, l'imprévu, la souplesse fuyante de la vie, et, sans amoindrir l'effet des masses, ils ont brodé sur sa surface la plus élégante trame d'ornements peints et sculptés. En tout cela, rien n'égale l'originalité de leur goût, si ce n'est sa justesse ; ils ont réuni deux qualités qui semblent s'exclure : l'extrême richesse et l'extrême sobriété.

La créature architecturale est ici saine, viable par elle-même ; elle n'a pas besoin, comme la cathédrale gothique, d'entretenir à ses pieds une colonie de maçons qui réparent incessamment sa ruine incessante; elle n'emprunte pas l'appui de ses voûtes k des contreforts extérieurs; il ne lui faut pas une armature de fer pour soutenir le prodigieux échafaudage de ses clochers

1 . Au Parihcnon, la colonne a une tiauteur égale ii douze fois son demidiamèu-e ou module (pris à la base) ; la distance entre les colonnes est de 2 modules 2/3; la hauteur du chapiteau est d'un module; la hauteur de l'entahlcment est la moitié de celle de la colonne. Les proportions varièrent suivant les époques; ainsi, dans un vieux temple de Goriutbc (vu* siècle], ta colonne n'a pas tout à fait 8 modules. Elles diffôraient aussi suivant les ordres: dans Tordre ionique, les colonnes ont de 16 i 18 modules, tandis que dans Tordre dorique elles s'ont beaucoup moins élancées.

ouvragés et découpés, pour accrocher à ses murailles sa merveilleuse dentelure compliquée, son fragile filigrane de pierre. Elle n*est point l'œuvre de l'imagination surexcitée, mais de la raison lucide. Elle est faite pour durer par elle-même et sans secours. Presque tous les temples de la Grèce seraient encore entiers si la brutalité ou le fanatisme de l'homme n'étaient intervenus pour les détruire. Ceux de Pœstum sont debout après vingt -trois siècles; c'est l'explosion d'un magasin de poudre qui a coupé en deux le Parthénon. Livré à lui seul, le temple ^rec demeure et subsiste; on s'en aperçoit à sa forte assiette; sa masse le consolide au lieu de le charger. Ajoutez à cet air de force l'air d'aisance et d'élégance. L'édifice grec ne songe pas seulement à durer comme l'édilice égyptien. Il n'est pas accablé sous le poids de la matière; il se développe, se déploie, se dresse comme un beau corps d'athlète en qui la vigueur s'accorde avec la finesse et la sérénité. Voyez encore sa parure, les boucliers d or qui étoilent son architrave, les acrotères d'or, les têtes de lion qui luisent en plein soleil, les filets d'or et parfois les émaux qui serpentent sur ses chapiteaux, le revêtement de vermillon, de minium, de bleu, d'ocre pâle, de vert, de tous les tons vifs ou sourds qui donnent k l'œil la sensation de la franche et saine joie méridionale. Comptez enfin les bas-reliefs, les statues des frontons, des métopes et de la frise, surtout l'effigie colossale de la cella intérieure, toutes les sculptures de niarbre, d'ivoire et d'or, tous ces corps héroïques ou divins qui mettent sous les yeux de l'homme les images accomplies de la force virile, de la perfection atlilétique, de la vertu militante, dé la noblesse simple, de la sérénité inaltérable, et vous aurez une idée de leur génie et de leur art**

(Taine, Philosophie de l'arl, II, p. 150-156; Hachette, édil.)

1. Il i>ubsiste des ruines plus ou moins inipurtantes de temples grecs à Athènes (Pai'lhcnon, Théscion, ÉrechUicion, temple de la Victoire Aptère), à Sunion, Eleusis, Égine, Gorinthe, Delphes, ^'cmco. Bassae, Olympie, JUil^t, Pricne, Paistum, i5yracuj>e, S'élinonlc, Agrigenlc, bcgcste, etc.

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