L HYMNE A APOLLON
L'école française d'Athènes, dès les premiers coups de sonde donnés à Delphes sur l'emplacement du temple d'Apollon, a mis au jour des fragments d'hymnes religieux, accompagnés de leur notation musicale^. Le plus important de ces fragments, désormais célèbre sous le nom d'Hymne à ApoUoriy est aux deux tiers intact.
Jusqu'ici les restes de musique grecque ne faisaient pas entièrement défaut, mais ils étaient en bien petit nombre, de basse époque, et ne compensaient pas leur brièveté par leur intérêt musical. Sans parler de quelques morceaux insignifiants ou d'une authenticité douteuse, l'héritage mélodique de l'antiquité se réduisait à trois hymnes du n® siècle de notre ère. Ces hymnes, conservés par plusieurs manuscrits, sont attribués à deux compositeurs, Denys et Mésomède : le premier, complètement inconnu, et dont l'existence même est contestée; le second, qui, à défaut de génie, sut se concilier la faveur de Tempereur Hadrien. De ces trois compositions, la plus courte est de beaucoup la meilleure, c'est VHymne à la Miise. C'est un petit morceau d'un rythme facile et un peu vulgaire, d'un tour pur et gracieux. On y retrouve un rellet du charme sobre inhérent à toutes les productions de l'art hellénique; mais ce retlet est ici déjà bien pâle et presque éteint.
Tout autre est ï Hymne à Apollon découvert sous les ruines du « trésor des Athéniens ». Cet édifice, .construit peu de temps après la bataille de Marathon et décoré de charmantes sculptures, tenait à la fois d'un musée, d'un dépôt d'archives et d'une
1. Le tettc a été déchiffre par M. Weil, la mélod'.e transcrite et restituée par M. Th. Reinach; M. G. Fauré lui a compose « un accompagnement discret, où son art très moderne a su se faire sufOsamment antique pour la circonstance ».
2. Le système de notation antique est très simple. Il n'a ni portées, ni clefs, ni armatures, ni indications de durée ou de mesure. Tout se réduit, pour chaque note, à un signe unique qui en indique l'acuité absolue ; lorsqu'une note est répétée plusieurs fois de suite, elle ne s'écrit qu'une fois, sur la première syllabe ; quant à la durée, elle résulte nécessairement do la constitution rythmique du texte chanté. ^.^.^.^^^ ^^ GoOgk
sacristie. C'est Ik que se réunissaient pour former leur cortège les ambassadeurs délégués par la république athénienne aux fêtes de Delphes; c'est là aussi que s'accumulaient de siècle en fiiècle les oil'randes des particuliers ou de TÊtat. Les murs étaient couverts d'inscriptions : décrets bonorifiqBes, catalogues de délégués, poésies de circonstance. Plusieurs de ces poésies étaient accompagnées de signes, gravées entre les lignes du texte, où l'œil exercé reconnaît immédiatement des notes de musique. Tous les fragments célébraient la gloire d'Apollon ; tous appartiennent à des hymnes composés et exécutés à l'occasion d'une des grandes fêtes internationales qui se célébraient périodiquement à Delphes.
Ces fêtes étaient au nombre de deux : les Pythiques, dont l'origine se perd dans la nuit des siècles, et les Sôtéries, de création beaucoup plus récente. En 279 av. J.-C, des bandes gauloises, descendues de la vallée du Danube, avaient forcé le défilé des Thermopyles et marché sur le riche sanctuaire de Delphes, dont les trésors les attiraient comme une proie facile. Leur tentative fut déjouée, on ne sait trop comment. Toujours est-il que les Barbares, suivis à la piste par les milices helléniques, battirent en retraite. La légende, s'emparant bientôt de ces événements, grandit l'insuccès des Gaulois aux proportions d'un désastre qu'elle attribua à une intervention surnaturelle.
C'est en souvenir de cette délivrance du sanctuaire que furent instituées les Sôtéries, la « fête du Salut ». Elles comprenaient, comme toutes les solennités analogues, des sacrifices, des processions accompagnées de chants choriques, des concours de gymnastique, de poésie et de musique. Ces derniers étaient les plus importants de tous, car Delphes fut de tout temps la capitale musicale de la Grèce, comme Olympie en était la capitale athlétique. Athènes, qui avait pris une grande part k la victoire, n'en prit pas une moins active aux fêtes destinées à la célébrer. Ses poètes, ses musiciens entraient en lice pour la composition des hymnes, des « péans » qui vantaient la gloire d'Apollon, vainqueur des barbares impies. L'œuvre des lauréats était consignée sur le marbre, aux frais de leur gouvernement; c'est une sorte de cahier d'honneur musical.
• La phis longue et la mieux conservée de ces cantates, VHymne à Apollon par excellence, était gravée sur trois grands blocs de marbre qui se faisaient suite : le dernier, qui ne devait contenir que quelques vers, a péri; le premier est sérieusement endommagé. Du nom de Tauteur, il ne subsiste que rindication de sa patrie ; il était Athénien.
Une traduction littérale donnera une idée du style de Iode.
« Toi qui es illustre par le jeu de la cithare, enfant du grand Zcus, je dirai comment, auprès de ce pic couronné de neiges, tu révèles à tous les mortels d'impérissables oracles, comment tu conquis le trépied prophétique, que gardait un dragon ennemi, lorsque tes traits mirent en fuite le monstre bigarré aux replis tortueux. »
Vient ensuite un passage trop mutilé pour se prêter à une tentative de restitution sérieuse : on entrevoit qu'il y est encore question du dragon qui pousse en expirant « d'eflroyables sifflements. )) Du monstre de la Fable, le poète rapproche les Gaulois féroces, qu'Apollon chassa de son sanctuaire en les frappant de terreur. Quand le texte reprend, à l'invocation d'Apollon succède l'invocation des Muses :
({ Vous qui avez reçu en partage l'Hélicon aux bois profonds, filles aux beaux bras de Zeus qui retentit au loin, venez, pour cliarmer de vos chants votre frère Phoibos à la chevelure d'or, qui sur le faîte à double cime de cette roche parnassienne, parmi les illustres Delphiennes, visite les flots de Castalis aux belles ondes, sur le promontoire de Delphes, protégeant la colline prophétique.
« Avance, illustre Attique, nation à la grande cité,, toi qui, grâce aux prières de la déesse armée Tritonide (Pallas Athéna), habites un sol inviolé. Sur les autels sacrés, Héphaistos consume les cuisses des jeunes taureaux; avec lui, l'encens d'Arabie monte vers l'Olympe. Le clair murmure du lotus (de la flûte) sonne en chants variés, et la citliare d'oraux doux sons répond à la voix des hymnes. Et voici tout l'essaim des théores (pèlerins officiels), natifs de l'Attique »
Là s'arrête le texte; l'fiymne s'achevait sans doute par une courte et fervente prière.
L'ART GREC. ' 56i
Cette cantilène se compose d'environ quatre-vingts mesures, dont un cinquième à peine présente quelques notes effacées qu'il a fallu suppléer par conjecture. Quoique la conclusion de Thjmne soit perdue, quoique l'accompagnement de flûte et de cithare que mentionne le texte n'ait jamais été noté sur la pierre, ce qui subsiste suilfit pour déterminer le caractère général du morceau.
Les singularités n'y font pas défaut. D'abord le rythme à cinq temps, mesure très rarement employée dans la musique moderne, malgré les exemples donnés par Boieldieu dans un air de la Dame Blanche et par Gounod dans le duo de Magal (Mireille), L'effet naturellement passionné et quelque peu fébrile de ce rythme était sans doute atténué dans l'exécution par un mouvement très modéré. Une autre particularité, c'est la longue reprise (commençant aux mots a Avance, illustre Attique... »), qui est écrite tout entière dans le genre chromatique. La chromatique des Grecs ne nous était jusqu'à présent connue qu'en théorie; en voici le premier exemple authentique. Devant cette accumulation insolite de demi-tons successifs et d'intervalles augmentés, des oreilles insuffisamment façonnées aux harmonies wagnériennes ont éprouvé d'abord quelque hésitation ; mais l'émotion, le charme enveloppant, presque sensuel, de cette mélopée continue, d'une pénétrante douceur, n'a pas tardé à les conquérir, et la surprise du premier moment a fait place à une jouissance aiguë et délicate.
On chercherait vainement dans ce morceau cette simplicité élémentaire, cette sécheresse et cette raideur où les critiques prétendaient naguère enfermer l'art musical des Hellènes; rien non plus de ces vagues psalmodies et de ces cantilations incertaines où se complaît la musique des peuples orientaux, si mal à propos rapprochée de celle des anciens Grecs. Nous sommes en présence d'un art arrivé k sa maturité, nullement naïf, qui dispose de ressources abondantes et qui ne craint pas de s'en servir. La mélodie se déroule avec aisance à travers de savantes modulations, toujours liée de la manière la plus étroite aux replis de la phrase poétique, sans division en couplets bien définis, mais marquant de loin en loin, par de^ riq^te^i^QS^s
igitize y ^
GuiRAUD. — Lect. hist., 5*. 36
662 LECTURES HISTORIQUES SUfl U GRÈGE. ^
et de rythmes, les articulations des amples périodes. Procédant d*abord d une allure joyeuse et décidée, comme il sied à un chant de victoire, elle s*atténue bientôt dans un murmure exquis, tour à tour doux comme une caresse ou fervent comme une prière; puis tout à coup rebondissant d'un essor plus hardi, elle s*avance h grandes enjambées pour finir sans doute, ainsi qu'elle avait commencé, dans le calme, la sérénité et la secrète mélancolie du triomphe. Dans cette cantilène souple et variée, qui accompagne la poésie comme une draperie seyante, couvrant les défaillances du contour et soulignant ses beautés expressives, on a re(;onnu le génie grec fait de vérité, de sobriété et de lumière, mais on a salué aussi un précurseur de la mélopée contemporaine en ce qu'elle a de plus séduisant peut-être et de plus raffiné.
(D'après Th. Reinach, Reviie de Paris du 15 juin 1894.)
KÎW
AvERnssEMEirr . . , v
Table des gravures , . , ix
Bibliographie xi