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LES GRAVEURS DE MONNAIES

L'art monétaire étant considéré par les ancieps plutôt comme un métier (|ue comme un art proprement dit, les auteurs n'ont pas daigné nous conserver aucun nom de graveur de monnaies. Mais nous, qui ne partageons pas ces préjugés, nous pouvons en placer au moins trois, parmi ceux qui ont signé leurs œuvres, au nombre des plus grands artistes de la Grèce ; ce sont Évainetos et Cimon de Syracuse et Théodotos de Clazomène.

Évainetos et Cimon étaient à peu près contemporains; l'époque de leur grand éclat correspond a la tyrannie des deux Dcnys à Syracuse. C'e^t alors qu'ils ont été chargés d'exécuter lès grosses pièces d'argent, du poids de 10 drachmes attiques (44 grammes), que l'on appelait pentêkontalitra, parce que leur valeur équivalait à celle de 50 Uvres de cuivre. Toutes celles de ces pièces qui sont jusqu'à présent connues pour l'époque indiquée sortent des mains de l'un ou de l'autre, et ce sont leurs plus merveilleux chefs-d'œuvre. Une partie seulement est signée.

Depuis longtemps, le jugement unanime des numismates a proclamé les pièces gravées par Évainetos et Cimon comme le nec plus ultra de l'art monétaire. Des deux graveurs, Cimon ne doit être classé que le second, et pourtant ses œuvres surpassent ce qui a été fait de plus remarquable dans le même sens à la Renaissance. Son style est loin d'être sans défauts ; il recherche un peu trop les tours de force et le côté gracieux des types, aux dépens d'une beauté plus idéale et plus subhme. Ses figures, trop surchargées de détails et d'ornements, manquent de simplicité et, par suite, perdent quelque chose du côté de la pureté et du grandiose. En même temps, il a toujours dans l'exécution une certaine âpreté, qui quelcjucfois atteint presque à la rudesse

et contraste singulièrement avec la recherche de grâce dont il parait toujours préoccupé.

Cimon n'est qu'un grand artiste; Évainetos est le plus grand de tous dans la branche qu'il a cultivée, il est comme le Phidias de la gravure en monnaies. Regardez pendant quelque temps une pièce gravée par lui, et bientôt vous oublierez les dimensions exiguës de l'objet que vous tenez à la main ; vous crofrez avoir sous les yeux quelque fragment détaché des frises du Parthénon. Car c'est le propre de l'art parvenu à sa perfection de donner autant de grandeur aux' plus petits qu'aux plus immenses objets, et de rassembler sur un ilan monétaire de 6 ou 7 cen-

Monnaie d'Évainetos.

timètres de diamètre autant de beauté et de puissance que dans une statue colossale.

Comme beaucoup de grands maîtres, Evainetos a progressé constamment dans le cours de sa carrière et modifié sa manière d'une façon sensible. A ses débuts, dans les dernières années du v« siècle, son style et son faire participent beaucoup de ceux d'Eumênos, avec qui il commença par être associé et qui semble avoir été son maître. Il a déjà, de plus qu'Eumcnos, ce je ne sais quoi de divin oh se sent l'artiste de premier ordre; mais il lui emprunte un dernier reste de la raideur et de la dureté de l'ancien style. Peu à peu, son talent s'assouplit et se perfectionne; il gagne de la douceur et de la liberté, mais en gardant toujours un accent de grandeur simple et de sévérité jusque dans la grjce,

qui atteint au sublime. Comme précision et science du modelé, il est incomparable : ses têtes de divinités respirent un souflle vraiment idéal. Il sait être riche sans tomber dans cet excès d'ornements et de détails qui finit par rajietisser une œuvre d'art. Son exécution arrive îi une finesse inouïe ; c'est même là son écueil, car dans les petites figures des revers de ses tétradrachmes il la pousse presque jusqu'à la sécheresse. C'est à ce moment le plus complet du développement de son génie qu'il grave les coins des pentêcontalitra et qu'il voit se dresser en face de lui, comme son émule et son rival, Cimon, lequel paraît lui avoir survécu et avoir continuée graver après lui.

Au reste, ce n'est pas à Técole athénienne de Phidias que se rattachent les graveurs syracusains, mais à l'école dorienne de Polyclète. Le peu qui subsiste des œuvres originales des sculpteurs de l'école d'Argos, qui disputa un moment la palme à celle d'Athènes, présente comme art la plus étroite parenté avec les belles monnaies de Syracuse. C'est la même manière de sentir et de rendre la nature, la même conception de l'idéal, la recherche des mêmes lignes.

En revanche, Théodotos, le graveur de Clazomène, qu'il faut mettre sur la même ligné que les deux grands Syracusains, se rallie par son style aux enseignements presque romantiques des artistes qui travaillèrent à la décoration du tombeau de Mausolc. C'est encore un maître de premier ordre, qui, pour la noblesse du style et la science du modelé, peut rivaliser avec Évainetos lui-même. Mais il n'a pas aussi bien compris les conditions spéciales de la composition des types monétaires. En employant au lieu d'un profil, pour décorer le droit de ses monnaies, une tête de trois quarts modelée en méplat, il s'est laissé aller trop complaisammcnt à une mode passagère de son temps. Et s'il y a trouvé l'occasion de prouver dans de très grandes difficultés toutes les ressources de son talent, il a fait preuve de moins de goût et d'intelligence en ne discernant pas les inconvénients qui devaient empêcher l'établissement définitif de la mode qu'il a subie, tandis qu'Évainetos n'y a jamais sacrifié.

(Fr. Lcnormant, Monnaies et médailles, j). 78 et suiv. ; Quautin, édit.)

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