‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 39 sur 300 · Î87. — LA TUTELLE · texte numérisé non relu

Î87. — LA TUTELLE

« A la mort du père, les enfants mineurs passent sous l'autorité d'un tuteur qui est désigné par le testament du défunt. A défaut de cette désignation, la tutelle passe au parent le plus proche, dans l'ordre suivi par la loi pour les successions; et enfin, à défaut de parents, un tuteur est nommé, k Athènes, par l'archonte. Le tuteur a l'administration des biens du mineur et peut en disposer. Mais la loi l'oblige à les affermer devant l'archonte, en prenant hypothèque sur les biens personnels du fermier. » (Dareste, Plaidoyers civils de Démosthène, I, p. xxvi.)

Il y avait des tuteurs honnêtes ; mais il y en avait aussi qui remplissaient mal leurs devoirs. Rien de curieux k cet égard comme l'exemple de Démosthène.

« Mon père, dit-il, laissa une fortune d'environ 14 talents (82 000 fr.), un fils âgé de sept ans, c'était moi, une fille de cinq, et notre mère qui avait apporté 50 mines (4910 fr.) dans la maison. Sur le point de mourir, il prit ses dispositions k notre égard, et remit le tout entre les mains d'Aphobos et de Démophon, ses deux neveux, issus, l'un de son frère, l'autre de sa sœur. Il leur adjoignit Thérippide, qui ne lui tenait par aucun lien de famille, mais qui était son ami d'enfance. Il donna k ce dernier l'usufruit de 70 mines (6874 fr.), k prendre sur mes biens pendant tout le temps a courir jusqu'au jour de ma majorité, pour éviter que la convoitise ne le poussât k mal administrer mes biens. A Démophon il donna ma sœur et 2 talents (11 788 fr.) payables sur-le-champ; k Aphobos, notre mère avec 80 mines (7856 fr.) de dot, et de plus la Jouissance de

ma maison et de mes meubles. En resserrant ainsi entre eux et moi les liens de famille, il ])ensait que ma tutelle n'en irait que mieux. » (Démosthène, Premier discours contre Aphobos, 4-5; trad. Dareste.)

Cet espoir fut déçu. D'abord Aphobos n'épousa pas la mère de Démosthène, ni Démophon, sa sœur; ce qui ne les empêcha pas de s'approprier les deux dots, en même temps que Thérippide mettait la main sur le capital dont il devait toucher les revenus. En second lieu, les tuteurs dilapidèrent le patrimoine qui leur était confié. Pour s'acquitter de leur charge, deux moyens s'offraient k eux. Ils pouvaient gérer eux-mêmes la fortune de leur pupille au mieux de ses intérêts. Ils pouvaient aussi, et c'était le procédé le plus sûr, louer ses biens devant l'archonte. Ils ne songèrent pas un seul instant k les affermer; par contre, ils s'entendirent pour gaspiller et détourner presque toute la succession.

Ils vendirent a vil prix les matières premières qui étaient en magasin, pour compter k Thérippide ses 70 mines. Pour procurer k Aphobos les 80 mines qui lui revenaient, ils vendirent la moitié des esclaves armuriers, de telle sorte que l'atelier fut du coup désorganisé. Pendant les deux premières années, Aphobos dirigea la fabrique d'armes, et il prétendit que, loin d'en tirer aucun bénéfice, il avait dû débourser 5 mines (491 fr.). Puis il y eut un long chômage. Finalement Thérippide s'en chargea, mais sans lui rendre son ancienne prospérité. Quant k la fabrique de sièges, elle disparut par la faute d'Aphobos.Bref, la négligence et la cupidité des tuteurs furent telles, qu'k la majorité de Démosthène, c'est-k-dire après dix ans, ils lui offrirent en tout la somme dérisoire de 70 mines (6874 fr.), plus sans doute la maison, qui avait une valeur de 50 mines (2946 fr.). Or, d'après des calculs très plausibles de Démosthène, la succession, si elle avait été bien administrée, aurait dû, k ce moment- Ik, atteindre 30 talents (177 000 fr.).

Après deux ans d'attente, il se décida a porter plainte contre ses tuteurs, et il attaqua d'abord Aphobos, k qui il réclama 10 talents. Malgré les difficultés de tout genre que son adversaire souleva, il obtint gain de cause. Mais Aphobos ne paya

pas dans les délais légaux ; de plus, quand Démosthène voulut saisir ses immeubles, il se heurta à l'opposition d'Onétor, qui se déclara créancier hypothécaire d'Aphobos. Cette créance, semble-t-il, était purement fictive; elle n'avait d'autre objet que de garantir les biens d'Aphobos contre toute saisie. Mais Démosthène fut alors obligé de s'en prendre à Onétor; on ignore d'ailleurs quelle fut l'issue de ce second procès. On ne sait pas davantage si les deux autres tuteurs, Démophon et Thérippide, furent également poursuivis. Il est probable qu'une transaction intervint, et que Démosthène, en fin de compte, se trouva beaucoup moins riche qu'à la mort de son père.

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