‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 5 sur 300 · LE TYPE HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

LE TYPE HELLÉNIQUE

La race hellénique était fort belle; elle en était elle-même persuadée, et les étrangers ne contestaient point le bien fondé de l'orgueil qu'elle en éprouvait. Écoutez ce que dit Adamantios, médecin célèbre du début du v« siècle de notre ère, et impartial en la cause, puisqu'il était de race juive et vivait k Alexandrie : « Si la race hellénique s'est conservée pure chez les habitants de quelque pays, ceux-ci sont suffisamment grands, larges d'épaules, droits de stature, solidement membres; ils ont le teint clair, le tempérament blond, la carnation ferme et modérément développée, les jambes droites, bien faites, terminées par des extrémités fines, la tête sphérique et de grandeur moyenne, le cou robuste. Leurs cheveux, nuancés de roux, sont souples et frisent aisément; leur visage est rectangulaire, les lèvres minces, le nez droit. Leurs yeux, tout humides, lancent

GoiRAuo. — Lect. hist. 1

des regards doux et pénétrants, et ont beaucoup d'éclat ; car, de tous les peuples, les Grecs sont celui qui a les plus beaux yeux. »

Cette analyse du type parfait de la race hellénique est d'une précision qui impose la confiance. Elle s'applique d'ailleurs parfaitement, aujourd'hui encore, aux habitants de certains cantons reculés de la Grèce, par exemple à ceux de l'ouest de l'Arcadie. Nulle part en Europe le type viril p'est aussi beau que dans ces montagnes où peu d'envahisseurs ont pénétré, où aucun n'a séjourne assez longtemps pour que la pureté du sang hellénique en ait été altérée

U n'est pas à croire cependant que les artistes n'eussent qu'à promener leurs regards autour d'eux pour trouver le modèle des types si parfaits qu'ils ont donnés aux dieux et aux éphèbes. L'estime en laquelle on tenait l'élégance des formes et la pureté des traits montre qu'elles ne se rencontraient pas chez tout le monde. A Athènes particuUèrement, où les esclaves et les étrangers domiciliés formaient la plus grande partie de la population, et où les unions illégitimes étaient d'usage courant, la race devait être des plus mélangées, et les types des individus variés à l'extrême. Jamais anthropologiste n'a pu tirer aucune conclusion de la comparaison des crânes découverts dans les tombeaux d'Athènes.... U suffit d'ailleurs d'ouvrir les poètes comiques pour y trouver la mention de nez crochus ou camards, de bouches fendues jusqu'aux oreilles, d'épaules voûtées, de ventres exubérants, de jambes grêles ou tordues. Parmi les œuvres de la sculpture, les monuments privés, portraits, stèles funéraires et basreliefs votifs, nous montrent souvent des physionomies fort éloignées de la correction classique. Ni tous les cosmètes des éphèbes, ni, parmi les grands hommes, Euripide et Démosthène, n'étaient beaux. Socrate était de la laideur la plus triviale. (Rayet, Monuments de Vart antique, t. IL)

à. — LE GÉME GREC

Ce qui frappe tout d'abord dans la race hellénique, c'est la variété de ses aptitudes. Juvénal relevait avec amertume la souplesse des Grecs de la décadence, qui envahissaient Rome et s'y

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trouvaient bons pour tous les métiers. Cette boutade contient une part de vérité. Ce que le Romain tournait en ridicule, Thucydide Tadmirait chez les Athéniens de son temps» et les Athéniens, en cela comme en beaucoup d'autres choses, étaient les plus grecs de tous les Grecs. Aristote, k son tour, remarquait qu'en général les peuples européens, habitant des pays froids, avaient de l'énergie, mais peu de vivacité d'esprit; les Asiatiques, au contraire, habitant des pays chauds, de la vivacité d'esprit, mais peu d'énergie ; tandis que les Grecs devaient k leur climat tempéré d'allier l'énergie du caractère k l'intelligence. Cet égal développement de facultés diverses a été la /ause de l'heureux équilibre et de l'harmonie qu'on remarque dans les. grandes œuvres de la littérature comme dans celles de l'art. L'Hellène a toujours eu de la raison dans l'imagination, de l'esprit dans le sentiment, de la réflexion dans la passion. Jamais on ne le voit entraîné totalement d'un seul côté. 11 a, pour ainsi dire, plusieurs facultés prêtes pour chaque chose, et c'est en les associant qu'il donne a ses créations leur véritable caractèro....

Un autre trait de la race grecque, c'est son inépuisable curiosité. En fait de sciences naturelles ou morales, d'histoire, de géographie, de philosophie, de mathématiques, les Grecs ont été des curieux dans le meilleur sens du mot, et c'est ainsi qu'ils ont posé les premiers presque tous les grands problèmes et inauguré presque toutes les bonnes méthodes. L'énigme, sous quelque forme qu'elle s'offrît k eux, les a toujours tentés, celle du monde particulièrement. Partout ils ont voulu voir et connaître. Ce besoin d'interroger tout ce qui peut répondre éclate chez les premiers philosophes physiciens de l'ionie ; il s'exprime avec une naïveté et uiie grandeur merveilleuses dans l'ouvrage d'Hérodote ; et dans l'histoire des sciences, il reste une des gloires de l'école péripatéticienne, qui a ouvert tant de routes k la recherche. 11 est vrai que la facilité k tout comprendre et k se prêter k tout est un privilège parfois dangereux. Dans un ancien poème, le héros Amphiaraos disait k son fils Amphiloque, au moment de se séparer de lui : « Mon enfant, inspire-tôi de l'exemple du poulpe, et sache t'accommoder aux mœurs de ceux vers qui tu iras ; tantôt sous un aspect, tantôt sous un autres montre-toi

semblable aux hommes parmi lesquels tu habiteras. )) Ce conseil cx])rimait une des tendances du caractère national ; le souple et astucieux Ulysse est le Grec par excellence.

La race hellénique est essentiellement fine d'esprit. « De bonne heure, dit Hérodote, THellène s'est distingué du Barbare en ce qu'il est plus avisé et plus dégagé d'une sotte crédulité. » Cela se voit en Grèce dans tous les temps et dans tous les pays. On oppose souvent, non sans raison, la gravité du génie dorien à la subtilité élégante du génie ionien ; on plaisante sur la niaiserie des gens de Kyme, et on cite la lourdeur des Béotiens. Ce sont la ou des vérités relatives fort grossies, ou de simples boutades propagées par la malignité. Sans alléguer les grands noms littéraires ou politiques de la Béotie, on ne persuadera à personne que les artistes ignorés qui modelaient sans prétention les jolies statuettes de Tanagra aient été des rustres et des lourdauds. Et quant à la gravité dorienne, ce serait une singulière erreur que de la concevoir comme une sorte de pesanteur d'esprit incompatible avec la finesse. Les bons mots des Spartiates étaient fortement renommés dans toute la Grèce. Moins gracieux et moins légèrement ironiques que ceux des Athéniens, ils avaient plus de concision et plus de force. Plusieurs sages, célèbres par leurs sentences, appartenaient à la partie dorienne de la Grèce, et lorsque Cicéron voulait enseigner à aiguiser les mots spirituels qui sont une arme pour l'éloquence, c'était à tous les Grecs sans distinction qu'il demandait des exemples : « J'ai rencontré chez les Grecs, dit-il, une foule de bons mots ; les Siciliens excellent dans ce genre, et aussi les Bhodiens et les Byzantins, mais surtout les Athéniens.... »

La tradition a eu en Grèce une grande force, mais elle n'y a jamais étouffé complètement la liberté individuelle. .. . Par la hardiesse du jugement, par la fantaisie de l'imagination, pîir la sincérité naïve ou réfléchie des sentiments, l'Hellène échappe a ce qui pourrait gêner l'essor de la nature. Rien d'artificiel ne vient se superposer en lui à la pure humanité. Les caractères propres qu'elle prend dans ses œuvres sont ceux dont elle ne peut pas se dispenser, parce qu'il les porte réeUement en lui. Ils ne tiennent ni h un rôle accepté ni a une discipline mielconque.

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Sur ses dispositions morales, des divergences notables se sont produites parmi d eminents critiques. Pour les uns, l'insouciance et la gaieté, voilà le fond du caractère hellénique. « Les Grecs, dit M. Renan, en vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon si gaie que jamais ils ne songèrent à maudii(*e les dieux, à trouver la nature injuste et perfide envers l'homme. » Et ailleurs le même écrivain nous parle de « cette jeunesse éternelle, de cette gaieté qui ont toujours caractérisé le véritable Hellène, et qui, aujourd'hui encore, font que le Grec est comme étranger aux soucis profonds qui nous minent. » M. Jules Girard prend le contrepied de ces affirmations. « Il y a eu en réalité chez le Grec, dit-il, un souci de lui-même, de sa condition et de sa destinée, qui s'éveilla en même temps que sa brillante imagination, qui mit dans ses premières œuvres, quelque énergiques qu'elles tussent d'ailleurs, un accent de plainte dont rien, chez les modernes, n'a dépassé la force pathétique. » Ce qu'il y a de vérité dans cette opinion, nul ne peut le méconnaître. Mais la première résume à grands traits, avec une exagération sans doute volontaire, une impression juste dans' son ensemble. Les Grecs sentaient les misères de la vie et en souffraient. Mais il y a loin de là à une conception foncièrement triste des choses. Toute leur poésie est en définitive la poésie de la vie ; leur idéal est un idéal de jeunesse et de beauté, qu'ils cherchent sans cesse à réaliser et auquel ils aiment à attacher leur pensée. La grande cause de la tristesse habituelle, c'est-àdire le sentiment profond d'une disproportion constîinte entre ce que l'on désire et ce que l'on obtient, les Grecs l'ont à peine connue. Quelques penseurs parmi eux ont pu s'en douter; mais la race grecque a été, plus que toute autre, amie de la vie, jouissant de ses pensées et de ses sentiments, et portée par nature à un optimisme toujours actif.

(Maurice Croiset, Hist, de la litt. grecque, t.I,pp. 5-20.)

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