UN SYMPOSION
« Dès qu'on a retiré les tables, fait les libations, et chanté le péan, il entre, comme divertissement, un Syracusain, suivi d'une excellente joueuse de flûte, d'une danseuse merveilleuse par ses tours, d'un garçon qui jouait de la cithare et dansait à ravir. L'homme qui faisait voir ces merveilles en tirait de l'argent.
« Quand la joueuse de flûte eut assez flùlé, le cithariste assez joué de la cithare, et que tous deux parurent avoir suffisamment amusé : « Par Zeus, dit Socrate, tu nous traites d'une « façon splendidcj Callias! 11 ne te suffit pas de nous servir un « repas magnifique , il faut encore que tu nous offres un spec- « tacle et une musique fort agréables. » Alors Callias : « Mais si « on nous apportait encore des parfums, nous jouirions de leur « senteur. »
Socrate repousse cette idée.
« Sur ce, la musicienne fait entendre sa flûte, et un individu [)lacé près de la danseuse lui donne des cerceaux, jusqu'à douze. Elle les prend; puis elle danse et les jette en l'air, en calcu-
lant à quelle hauteur elle doit les lancer pour les recevoir en cadence.... On apporte ensuite un cerceau garni d'épées, la pointe en haut. La danseuse y entre par une culbute, et en sort par une autre, de manière à faire craindre aux spectateurs qu'elle ne se blesse; mais elle achève ses tours avec assurance et sans accident....
« Alors le jeune garçon se met à danser. « Voyez, dit Socrate, comme « ce beau garçon paraît encore plus (( beau, quand il prend des attitudes, « que lorsqu'il est en repos. En dan- « sant, aucune partie de son corps « n'est demeurée inactive. Cou, jam- « bes, mains, tout était en mouve- « ment; c'est ainsi que doit danser « quiconque veut avoir le corps sou- « pie. Ma foi ! Syracusain, ce serait « volontiers que j'apprendrais de toi (( toutes ces poses. — A quoi donc « cela te servirait-il? — Mais à dan- « ser, par Zeus!... — Eh bien! So- (< cratc, avertis-moi, quand tu voudras apprendre; je me mettrai « en face de toi, et nous étudierons ensemble. — Allons, s'écria « PhiHppe (le bouffon), qu'on joue aussi de la flûte pour moi; (( je vais danser. » Il se lève en effet, et fait le tour de la salle, en imitant la danse du garçon et de la jeune fdle. D'abord, comme on avait félicité le garçon de paraître embelli par ses attitudes, il aflecta dans ses vêtements un ridicule exagéré. La jeune fdle avait fait la roue en se renversant en arrière; Philippe sous prétexte de l'imiter se courbait en avant. Enfin on avait loué le garçon de ce que tous ses membres étaient en action pendant la danse; Philippe commande à la joueuse de flûte un rythme plus vif, et il agite tout à la fois sa tête, ses bras, ses jambes, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il tombe sur un lit en disant : « La preuve, mes amis, que ma danse « même est un bon exercice, c'est que je mçurs dejsoif. Hé I
Danseuse.
c'est que je meurs de soi!
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LA YIE PRIVÉE. 129
a garçon, emplis-moi une grande coupe. — Oui, ajouta Callias, « et à nous aussi ; tu nous as donné soif en nous faisant rire. ...»
(( En ce moment, le jeune garçon, ayant accordé la cithare sur la flûte, commence à jouer de son instrument et à chanter. Tout le monde applaudit. « U me semble, dit Socrate, que ces gens-là « sont en état de nous divertir ; mais je suis sûr que nous pou- « vous valoir mieux qu'eux. Ne pourrions-nous pas, puisque nous « voilà réunis, essayer de nous être utiles aussi bien qu'agréables? « — Eh bien, s'écrient plusieurs convives, indique-nous quels « discours nous devons aborder pour produire cet effet. »
Une conversation, moitié plaisante, moitié sérieuse, s'engage entre eux.
« Au milieu de cette causerie, le Syracusain s'aperçut qu'on négligeait son spectacle. Jaloux de Socrate : a N'est-ce pas toi, « lui dit-il, qu'on appelle le songe-creux? — U serait plus « juste de m'appeler le songe-peu. — Oui, si tu ne passais « pas pour un songeur en l'air. — Connais-tu rien qui soit « plus en l'air que les dieux? — Non, par Zeus! seulement « on prétend que tu ne t'en soucies guère. — Eh bien I voilà (( justement pourquoi je m'occupe d'eux ; c'est d'en haut qu'ils (( sont utiles en pleuvant; c'est d'en haut qu'ils envoient la « lumière. — Laissons cela; mais dis-moi combien il y a de « sauts de puce entre nous; on dit que tu es fort stir cette « géométrie-là. » Alors Antisthène : « Dis-moi, Philippe, est-ce « que cet homme ne te fait pas l'effet de ressembler à un in- (( soient?... »
« Ne pourrions-nous pas bien, reprit Socrate, chanter tous (( en chœur? » Et en même temps il entama une chanson. Lorsqu'il l'eut achevée, on apporte à la danseuse une roue de potier, sur laquelle elle devait faire des tours merveilleux. « Syracusain, dit Socrate, je songe par quel moyen ton garçon a et cette fille pourraient se livrer à des exercices faciles et « nous causer à nous une joie vive ; je suis sûr que c'est aussi « ce que tu désires. Je trouve que faire la culbute à travers un « cercle d'épées est un tour très dangereux, et qui ne convient « pas à un banquet. C'est encore une chose étonnante de lire et a d'écrire en tournant sur une roue ; mais je ne vois pas quel GuiRAUD. - Lect. hist. ,.g,^^, ,y Go&gle
« plaisir peut donner un pareil spectacle.... Si ces enfants pre- (( naient des poses pour figurer les Grâces, les Nymphes, les (( Heures, ce serait plus aisé et en même temps plus joli. — « Ma foi, Socrate, dit le Syracusain, tu as raison, et je vais « vous montrer un spectacle qui vous divertira. »
Le Syracusain sort pour tout préparer, et, en son absence, a lieu une nouvelle conversation. Il rentre, et fait représenter par son personnel l'hymen de Dionysos et d'Ariane.
(Xénophon, le Banquet, ch. 2 et suiv.; trad. Talbot.)