Î7. — LE LUXE A SYBARIS
Les Sybarites usaient de leur richesse pour entretenir un luxe inouï, bien plus conforme aux habittides de l'Asie qu'à celles de la Grèce. 11 n'y avait pas chez eux de bonne maison qui n'eût ses nains et ses petits chiens de Malte, achetés à grands frais. L'usage était de faire porter aux enfants, jusqu'à l'âge de puberté, des robes de pourpre et un riche bandeau d'or dans les cheveux. Les citoyens de la ville n'admettaient pas qu'un homme comme il faut pût porter autre chose que ces étoffes de Milet en laine exceptionnellement fine, couvertes de somptueuses broderies, qui passaient alors dans tout le bassin de la Méditerranée comme le dernier mot du luxe en ce qui touche au vêtement. On nous a conservé la description de la merveille du genre, de ce péplos brodé que le Sybarite Alcisthène avait fait exécuter sur commande par les plus fameux métiers d'Asie Mineure, et dont il se montra un jour paré dans une grande procession. C'était une longue pièce d'étoffe dont les broderies étaient disposées en trois zones : en haut les animaux sacrés des Indiens, en bas ceux des Perses, et dans la bande intermédiaire, la plus large des trois, une série de divinités, Zeus, Thémis, Athènè, Aphrodite et Hèra, placées entre les deux figures d 'Alcisthène et du fleuve Sybaris, qui occupaient les deux extrémités. Un siècle et demi plus tard, Denys de Syracuse, ayant trouvé ce célèbre vêtement dans le butin de la prise de Cortone, où on le conservait, le vendit aux Carthaginois pour 120 talents, c'est-à-dire en poids seulement, 691 999 francs, s'il s'agit de talents attiques, 1 216 000 francs, s'il s'agit de talents carthaginois, et comme valeur réelle environ 2 760 000 francs, dans le premier cas, 4 452000^ francs dans le second.... Pnoalp
Sybarîs avait inventé en faveur des cuisiniers le système des brevets d'invention. Celui qui avait créé un plat nouveau jouissait pendant un an du privilège de lexploiter seul. Parmi les mets les plus raffinés de la cuisine grecque, entre autres parmi les manières d'accommoder le poisson, que les Hellènes regardaient comme le manger le plus délicat, il y en avait bon nombre dont on attribuait l'invention aux Sybarites. Par exemple, ils passaient pour avoir imaginé les premiers ce condiment si recherché qu'on appelait le garon, et qu'on faisait avec des laitances de maquereau confites à la saumure, puis délayées dans du vin doux et de l'huile : cela devait ressembler quelque peu à Vanchovy's sauce, si appréciée des Anglais. Mais le poisson que les Sybarites prisaient avant tout était l'anguille. On raconte qu'ils avaient accordé exemption d'impôts à ceux qui s'adonnaient à l'élève des anguilles, comme aux chasseurs de profession qui approvisionnaient de gibier le marché de la ville.
Gourmets déterminés, les Sybarites étaient aussi de grands buveurs. Ils furent, dit-on, les premiers des Grecs à manger de la graine de chou tout en buvant après le repas, ce que l'on regardait comme retardant les effets de l'ivresse. Comme ils n'aimaient pas à se gêner, on dit encore qu'ils furent les premiers à tenir des pots de chambre dans les salles de festin, sous les lits où se couchaient les convives.
Ce qui était plus grave, ce qui choquait l'esprit des mœurs grecques dans ce qu'il avait de meilleur, le respect de la femme mariée, c'est que les Sybarites faisaient figurer dans leurs soupers et dans les banquets publics, qui toujours finissaient dans le désordre de l'ivresse, les femmes libres pêle-mêle avec les hommes....
Ils donnèrent l'exemple de couvrir les rues contre l'ardeur trop grande des rayons solaires, en prolongeant de chaque côté •n auvent les toits des maisons. Ceci témoigne en faveur de leur intelligence pratique. Ils comprenaient les conditions de la construction des villes dans les pays chauds, mieux que les ingénieurs modernes, qui s'en vont faire à Alger, à Athènes, à Alexandrie, de larges boulevards et de vastes places où le soleU fait rage. On peut même soupçonner qu'ici les Svbarites ont été
bien moins les inventeurs que les importateurs d'un vieil usage de l'Orient, qui s'est conservé fidèlement jusqu'à nos jours dans les villes arabes. Il doit en être de même de leur goût pour les bains de vapeur, où ils avaient introduit des raffinements inconnus aux autres Grecs. Quant à leur habitude de se construire à la campagne des grottes artificielles pour y passer au frais les heures chaudes des journées d'été, il y a là une recherche de bien-être qui montre des délicats, mais qui en elle-même est assez innocente. Enfin ce que l'on raconte du soin qu'ils avaient pris de reléguer les métiers bruyants dans les faubourgs, afin que leur fracas n'incommodât pas les voisins dans l'intérieur de la ville, et de la défense d'y tenir des coqs, pour qu'ils ne réveillassent pas au milieu de la nuit ceux qui voulaient dormir, ne passerait pas dans nos cités pour autre chose que pour des règlements de bonne police.
(Fr. Lenormant, la Grande-Grèce^ I, pp. 285-288.)