RÉVOLTES d'eSCLAVES
« L'esclave, dit Platon, est une possession bien embarrassante. L'expérience l'a fait voir plus d'une fois; et les fréquentes révoltes des esclaves de Messénie, les maux survenus dans les États où il y a beaucoup d'esclaves parlant la même langue, et encore ce qui se passe en Italie, où des esclaves vagabonds exercent toutes sortes de brigandages, tout cela ne 1» prouve que trop. A la vue de tous ces désordres, il n'est pas surprenant qu'on soit incertain du meilleur parti à prendre. Je ne vois, pour ma part, que deux expédients : le premier, de ne point avoir d'esclaves d'une seule et même nation, mais, autant que possible, des esclaves qui parlent entre eux différentes langues, si l'on veut qu'ils supportent plus aisément la servitude; le second, de les bien traiter, non seulement pour eux-mêmes, mais encore plus dans notre intérêt. » (Lois^ livre VI, p. 777.)
L'historien Nymphodore raconte une révolte d'esclaves qui eut lieu dans l'île de Chio, où ils étaient fort nombreux : ce récit, d'ailleurs, n'est peut-être qu'une légende.
« Les esclaves des Ghiotes abandonnent leurs maîtres et se réfugient dans les montagnes ; de là ils se jettent en masse sur les propriétés et les pillent. Us étaient favorisés par la nature montueuse et boisée de l'île. Les Ghiotes racontent eux-mêmes qu'il y a peu de temps un esclave s'enfuit dans la montagne. Il était courageux et avait quelque capacité militaire ; il groupa les
esclaves marrons, et en fit une armée dont il était le chef. On dirigea souvent des expéditions contre lui, mais sans succès. Finalement Drimacos (c'était son nom) tint aux Cliiotes ce langage : « Les maux que vous font .vos anciens esclaves ne cesseront pas; car un oracle divin nous l'annonce. Écoutez-moi; laissez-nous en repos, et vous vous en trouverez bien. » Un traité eut lieu; une trêve fut conclue, et Drimacos se fit faire des mesures, des poids et un sceau propres. 11 les montra aux Chiotes, et leur dit : « Tout ce que je vous prendrai, je le mesurerai et le pèserai; quand j'en aurai suffisamment, je mettrai les scellés sur vos greniers. Si un de vos esclaves s*évade, j'examinerai son cas; je garderai auprès de moi ceux qui auront des griefs légitimes contre leurs maîtres, et je renverrai les autres. » Il y eut dès lors moins d'esclaves fugitifs, car tous redoutaient ses jugements. Ceux qui étaient auprès de lui le craignaient beaucoup plus qu'ils n'avaient craint leurs maîtres, et ils lui obéissaient comme à un chef d'armée. Il punissait l'indiscipline, et ne permettait à personne de ravager les champs ni de faire aucun mal, sans son ordre. Les jours de fête, il parcourait les campagnes et recevait des maîtres du vin, de grasses victimes, et d'autres cadeaux ; s'il savait qu'un d'entre eux conspirait sa perte, il le châtiait. Dans la suite, l'État de Chio mit sa tête à prix. « J'ai assez vécu, dit-il à un de ses amis; tu es jeune et dans la fleur de l'âge; tue-moi; tu seras riche, libre et heureux. » Son ami résista, puis se laissa persuader, et il apporta aux Chiotes la tête de Drimacos. Mais les Chiotes se virent de nouveau en proie aux déprédations des esclaves fugitifs; ils se souvinrent alors de son esprit d'équité, et lui élevèrent un tombeau comme à un demi-dieu. Jusqu'à ce jour, les esclaves fugitifs lui offrent les prémices de tout ce qu'ils dérobent. On raconte qu'il apparaît en songe à beaucoup de maîtres, pour les prévenir des mauvais desseins de leurs esclaves. Ceux à qui il rend ces services vont faire un sacrifice sur son tombeau. » (Nymphodore, fragment 12 dans les Fragvienla historicorum Grœcorum^ de Didot, t. II, p. 378.)