‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 11 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Date de la naissance de Montaigne. — Noblesse de son père. — Origine des Eyquem et du nom de Montaigne. — Vie et fonctions de Pierre Eyquem. — Michel lui succède. — Ses armoiries ; ce qu'd en dit dans ses Essais ; ce qu'il en fait dans ses voyages. — Il les lègue à Pierre Charron.

« Enfant on m'y plongea jusqu'aux aiireilles, » dit Montaigne, parlant des charges auxquelles il fut préparé de ])onne heure. A quel âge a-t-il connnencé sa carrière puhlique? On ne le peut savoir qu'en fixant d'a])ord l'époque de sa naissance.

Le président Boidiier fait naître Michel de Montaigne le dernier jour de février 1538'. L'erreur de ce chiffre doit être mise au compte d'une distraction lypogi-aphiquc ; car, en le donnant, l'histoi'ien cite les Essaia qui indiquent une autre date. La môme excuse ne saurait couvrir la faute de Suard. qui, dans l'article Bucuanan de la Biographie imiverselle, et pour le hesoin d'une argumentation historique, rajeunit sciemment Montaigne de [jlusieurs années.

Ni l'inattention, ni le parti pris ne peuvent élever aucun

1. Moreri, qui avoue (article Montaigne) avoir suivi Bouiiicr, n'a pas mau- (|ué (le reproduire ccUc erreur.

doute contre le plus irrécusable de tous les témoignages, celui de l'auteur même des Essais : « Je nasqiiis entre unze heures et midi, le dernier iour de febvrier mille cinq cents trente trois, comme nous comptons à cette heure, commcnccant l'an en janvier. » (Livre I, chap. xix.)

En partant de cette date, on voit Montaigne sortir enfant du collège de Guyenne , consacrer une partie de son adolescence à l'étude du droit, et entrer jeune dans la magistrature.

Il a rempli des emplois et obtenu des honneurs qui exigeaient une condition alors importante, la noblesse. Il en devait jouir pour pouvoir devenir gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, chevalier de l'ordre de Saint-Michel , maire de Bordeaux. Montaigne était gentilhomme, d'une bonne famille du Pérlgord. La mauvaise humeur d'un contemporain a vainement tenté de ravaler son origine. Juste Lipse ayant appelé Montaigne le Thaïes français, il s'établit entre le philosophe gascon et l'érudit Flamand un échange de compliments qui excitèrent la jalousie de Scaliger. Les savants de ce temps-là étaient irascibles. Scaliger se vengea en inventant et en répandant des propos sur le père de Montaigne; le petit article qui le concerne dans le recueil de causeries intitulé Scaligcrana secunda, commence ainsi : c Monsieur de Montagne, son père, était vendeur de harenc. » C'est une médisance qui n'a jamais eu aucun crédit; le défaut de succès a puni la méchante intention.

Michel avait pour père Pierre Eyqucni, écuyer', seigneur de Montaigne. Le nom d'Eyquem, Ayqucm, Eyquelm, est un des plus anciens et des plus répandus de la Guyenne pendant le moyen âge; on le trouve porté par un grand nombre de familles , tantôt comme nom , tantôt comme surnom : c'est de cette dernière manière que Montaigne croyait qu'il avait été employé par ses ancêtres : « Les miens se sont aul- Ires fois surnommez Eyquem, surnom qui touche encores une maison cognue en Angleterre. » {Essais, livre II, chap. xvi.)

1. a Michael Monlauus.... equitc pâtre lialus. » (Scévole de Sainte-Marthe).

Le nom d'Eyqnem a pu cire importé en AngleteiTC par des liabilants de la Guyenne lors de l'expulsion déûnitive des Anglais; mais il est essentiellement d'origine gasconne. Pendant la domination anglaise, des familles du pays avaient contracté des alliances avec les étrangers, et la maison de Montaigne avait été de ce nombre. » C'est une nation (l'anglaise) à laquelle ceulx de mon quaitier ont eu aultres fois une si privée accointance qu'il reste encores en ma maison aulcunes traces de nostre ancien cousinage. » (Livre II, chap. xn.)

Parmi les nombreux Eyquem de la Guyenne, il y en avait de très-puissants et très-riches; par exemple, le 15 juillet 13G3, le Prince noir, siégeant en l'église cathédrale de Bordeaux pour recevoir le serment des nobles et des communes delà Guyenne, Guiraut Aiqucm, comme jurât de Saint-Macaire, fut l'un de ceux qui apportèrent le serment de cette ville ; l'acte d'hommage a été imprimé dans la Colleclion générale des documents français qui se trouvent en Angleterre, par Jules Delpit (Paris, iu-4'', 1847, p. 8G). Le château de ces Aiquem existe encore , sous leur nom , près de Saint-Macaire, et est possédé par la famille de Saluées.

Il m'a été impossible de trouver à quels Eyquem se rattache Montaigne. Le chanoine Prunis, dans une préface inédite dont je parlerai ailleurs, déclare avoir sous les yeux des titres qui font remonter la famille de Montaigne à l'an 1400; il est à regretter que le savant compilateur n'ait donné aucun détail sur ces documents.

Les ascendants directs de Michel avaient emprunté le nom de Montaigne à un domaine qu'ils possédaient près du village de Saint-Michel, à cinq lieues de Bergerac; ils y avaient un châlcau situé sur une hauteur^ Pierre y était né, et l'avait, non pas construit, mais agrandi. « Mon père aimoit à bastir Montaigne, oùil estoit nay.... C'est le lieu de ma naissance et de la plusparl de mes anccslres; ils y ont mis leur affec-

1. « Ma maison osl îucIipc sur un tertre, comme dit son nom. » (I.ivre III ^ chap. III.)

tion et leur nom. >■ (Livre III, chap. ix.) De Thon explique de même le nom et atteste la noblesse de la famille : « Michael Montanus.... in montibus Petrocoriorum , a quibus nobili familia nomen ita dictus. » (///5^, livre CIV, sur l'année 1592.)

Comme tous les noms empruntés , durant le moyen âge, à des localités, celui de Montaigne* a été pris par plusieurs familles dans diverses provinces. Cette circonstance, Michel l'a relevée lui-même : « ....le n'ay point de nom qui soit assez mien; de deux que i'ay, l'un est commun à toute ma race , voire encores à d'aullres : il y a une famille à Paris et à Montpellier qui se surnomme Montaigne , une autre en Bretaigne et en Xainlonge de la Montaigne ; le remuement d'une seule syllabe meslera nos fusées de façon que i'auray part à leur gloire et eulx, à l'aventure, à ma honte.... II est à quiconque aura envie de le prendre; ainsi i'honoreray peult estre un crocheteur en ma place. » (Livre II, chap. xvi.) Les biographes ont réahsé les prévisions de Montaigne; on verra qu'il a été confondu avec d'autres personnes par la seule identité du nom.

Pierre Eyquem n'exerça aucun commerce ; il porta longtemps les armes en Italie; il eut « une longue part aux guerres au delà des monts, desquelles il avoit laissé un papier journal de sa main.... Il se maria l'an 152S, qui esloil son trente et troisième, sur le chemin de son retour d'ilalie. » (Livre II, chap. n.) Établi dans le château de Montaigne, il s'occupa de l'éducation de ses nombreux enfants , de l'administration de ses biens, et des affaires publiques. Propriétaire d'une maison à Bordeaux, il jouissait du droit de bourgeoisie dans cette grande cité , et il reçut plusieurs fois des preuves honorables de l'estime et de la confiance de ses habitants. Je dirai ailleurs l'importance et l'éclat des fonctions municipales à Bordeaux ; ici je dois me borner à indiquer les charges conférées à Pierre Eyquem. Deux années à peine

1. Beaucoup de personnes prononcent Montagne quoiqu'elles écrivent Montaigne. 11 pourrait en être de même pour les mots anciennement écrits campaigne, Bretaigne, etc. Michel signait et écrivait Montaigne ; des auteurs de son temps, et même du xMi* et du xvm"' siècle, ont écrit Uontagne.

DE MONTAIGNE. n

s'étaient écoulées depuis son retour de l'armée, lorsqu'il fut élu jurât (mais non jurât et prévôt, comme le dit M. Payen, Nouv. docmn., p. 63), en juillet 1530; les jurats, investis d'attributions très-étendues, formaient le conseil de la ville. En 1536, les jurats le nommèrent sous-maire : c'est le titre que l'on donnait à celui des jurats désignés pour suppléer, en cas d'empêchement, le maire, qui, à cette époque, était perpétuel et nommé par le roi. En juillet 1540, Pierre Eyquem, « escuyer, sieur de Montagne, » fut encore élu jurât. Enfin, lorsque le roi Henri II eut rendu aux Bordelais leurs privilèges dont il les avait dépouillés pendant deux années, après l'insurrection de 1548, l'un des premiers maires élus fut monsieur de Montagne le vieux , nommé pour deux ans, le 1" août 1554*. De nombreuses mesures administratives ont signalé sa mairie ; il s'y adonna avec un dévouement complet , sans ménagement pour ses propres affaires , pour sa santé, même pour sa vie (Essais, livre III, chap. x). Il fut député à la cour pour les intérêts municipaux, et l'on suivit dans cette occasion un usage qui faisait plus d'honneur aux vins du cru qu'au désintéressement des courtisans : « Monsieur le maire, allant en cour pour les affaires de la ville, luy furent envoyez vingt tonneaux de vin pour faire des presens aux seigneurs favorables à ladicte ville. » (Darnal*.)

1. C'est en qualité de maire que, dans cette année 1554, il reçut l'arclicvôque de Bordeaux, François de Manny, lors de son entrée solennelle dans la ville, et lui adressa, au nom de ses administrés, une belle harangue. Le fait est rappelé dans le Gallia Christiana, t. II, p. 84!) ; mais, par une singulière méprise, le clironograplie des arciiev<^()ues de Cordeaux ayant trouvé M. de Montaigne maire, le confondit avec Michel Montaigne, son fils. Celte élrange erreur, dans un ouvrage qui jouit d'une aussi grande autorité, mérite d'être signalée. Voici le passage relatif à l'enlrée du prélat: «Die xi noveml)ris(l6."i4) « in urbem solenmi pompa invectus est. In ingrcssu, vir clarissinuis, Micliael « de Montaigne, scriptis suisubi([ue terrannn nolus, ciun civiuin pmefectus fo- « ret, eorinn nominead cum lucidentam orationem liabuit. » Ces écrits immortels n'avaient point paru en 15i4; Montaigne, à cette éjiotjue , n'avait i)as encore vingt-deux ans. 11 fut bien maire de noidcaux , comme son père , mais vingt-sept ans plus tard, cl alors c'est M. Prévost de Sansac, et non plus M. de Mauny, (|ui était arclievé(|uc.

2. « Siipplrinnil des Chroniques de la noble ville et ciltl de Bnitrdentix, par Jean Uarnal, escuyer, advocat audict l'arlcment, nagnicrcs clerc ordinaire de ladicte ville, et à présent jurât d'icille. Hourdeaux, 1G20. « Darnal avait

C'est à tort que M. Lcclerc, dans le beau travail historique placé en tôle de son édition de Montaigne (notes et preuves, p. 101), dit que l'on voit dans la continuation de la chronique bordelaise que le père de Montaigne fut élu procureur de la ville en 1546*. Voici les paroles de Darnal : « En ladite année 1546, le 22 de may, maistre Pierre Eyquem, sieur de Gaujac, fust eleu procureur de la ville, vacquant parle deccz de feu maistre Arnaud de Lavie, qui en avoitjouy vingt-sept ou vingt-huit ans. " Ce Pierre Eyquem de Gaujac était un des trois frères de Pierre Eyquem de Montaigne : « Le seigneur de Gaviac, mon oncle paternel, dit Michel dans les Essais (livre II, chap. xxxvn), homme d'esglise, maladif dez sa naissance. >' Le chanoine, soit à cause de la faiblesse de sa santé, soit pour d'autres motifs, ne garda pas cet emploi : « En juillet 1547, le sieur de Gaujac, procureur de ville, résigna son office en faveur de maistre Martin, dit de la Voulte, avocat. » (Darnal.)

En 1554, Pierre Eyquem de Montagne avait été nommé membre de la cour des aides instituée à Périgueux; mais il paraît avoir bientôt cédé cette charge à son fds Michel : c'est ce que j'examinerai plus loin. Il ne fut point chevalier de l'ordre du Roy, malgré l'affirmation contraire, émise, je ne sais sur quel fondement, par Mlle de Scudéry (Conversations nouvelles sur divers sujets, tome II, pages 787 et suivantes.)

La noblesse de Pierre Eyquem résulte de son titre d'écuyer^ qu'il porta sans aucune contestation. Membre d'une famille ancienne et honorée dans sa province, il n'aurait assurément point usurpé une qualité qui ne lui aurait pas appartenu, au risque d'encourir les peines édictées parles or-

reniplacé, comme clerc de ville, Richard de Piclion, qui avait exercé sa charge pendant plusdj cinquante ans, et qui lui-mOmc avait succédé à son père, Jean de Pichon, mort en 1650 ou 155t.

\. Morcri commet la même erreur, reproduite par M. Louandre.

2. » Le cai'iiclére des qualilications nobles se tire de l'usage des provinces, l.n qualité de chevalier cl d'écuycr est entièrement caractéristique de noblesse dans tout le royaume. «(Chérin, Ahn'ijé chronologique des édils, ordonnances , dJdarations, etc., concernant le titre de noblesse, Disc. prélimin.,p. 31.)

donnanccs \ Après la mort de son père et de ses deux frères aînés, Michel devint le chef de la famille; il succéda au titre comme aux biens : de Thou le lui donne dans la notice nécrologique qu'il lui consacre : Montanus eques (Hist., livre CIV, année 1592). Jusqu'alors il signait Michel Montaigne; c'est encore la signature mise au bas des lettres ou dédicaces de 1570, insérées dans les œuvres de La Boëtie. Plus tard, il signa Montaigne. Quelques-uns de ses cachets portent, avec ses armes : Michel , seigneur de Montaigne.

Outre le château de Montaigne , il possédait un droit seigneurial dans les montagnes du Périgord. C'était une propriété indivise : « Le baron de Caupene, en Chalosse, et moy avons en commun le droit de patronaige d'un benetice qui est de grande estendue, au pied de nos montaignes, qui se nomme Lahontan. » (Livre II, chap. xxxvii.)

Ainsi que les titres , les armoiries timbrées étaient un privilège de la noblesse : nul roturier n'en pouvait prendre sans s'exposer à des peines \ La maison de Montaigne avait ses armoiries. Michel a eu soin de les faire connaître : « le porte d'azur semé de trèfles d'or, à une patte de lyon de mesme, armée de gueules, mise en fasce. » (Livre I, chap. XVI.)

Montaigne jouissait donc de la considération attachée à l'ancienneté de la race, et recueillait les avantages que l'état social de son temps réservait à la noblesse. La prudence éclairée de son père le préserva de l'orgueil en lui faisant passer sa première enfance au miheu de personnes de basse condition; il lui en resta, pendant toute sa vie, un sentiment d'égalité native et une constante bienveillance envers les inférieurs \

1. Ordonnance d'Henri 11, ù Aniboisc, 20 mars 1555, art. 7 ; édit de Charles IX, de 1500, art. 1 (G ; édit d'Henri 111, mai 1579, art. 257 ; édit de mars 1583. Un arrCt de la cliambrc de l'édit, celle-là nirine «lui fonctionna ù Hordcanx pendant la mairie de Michel Montaij;ne , fait défenses anx roturiers de prendre la (|iialité d'écuyer, ù peine de punition corporelle.

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