‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 12 sur 60 · f'A'a de 15(50, art · texte numérisé non relu

f'A'a de 15(50, art

3. « Le bon prre (pic Dieu me donna .... m'envoya, dez le berceau, nourrir à un pau\re village des siens, et m'y teint autant que je fous en nourrice, et

Le philosophe jette un coup d'œil dédaigneux sur l'hnportance dérisoire qu'on attrihue au nom, cette chose qu'il montre si incertaine , si mobile , si capricieuse (voir le chapitre DES NOMS, £'ssa^■s, livre IjChap.XLVi). Il n'a pas foi davantage dans la valeur des armoiries : « Quel privilège a cette figure pour demourer particulièrement en ma maison? Un gendre la transportera en une aultre famille ; quelque chestif acheteur en fera ses premières armes ; il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion. » {Eod.)

Voilà le moraliste avec sa haute raison; voici l'homme avec ses petites faiblesses :

Au mois de juin 1580, Montaigne partit pour un long voyage. Cherchait-il à se distraire , à éloigner de ses yeux le triste spectacle de son pays , à soulager sa santé , récemment troublée pour la première fois par la gravelle et par la colique? Cette dernière raison fut peut-être la plus forte. Montaigne ne croyait ni à la médecine ni aux médecins; mais il avait grande envie de guérir, et s'occupait beaucoup de ses maux. Il se persuada que les eaux minérales lui feraient du bien , et il résolut d'essayer celles de divers pays : il visita dans ce but la Lorraine, la Suisse, l'Allemagne, l'Italie. Les détails de ce voyage sont restés longtemps inconnus. Montaigne en avait dicté d'abord et ensuite écrit lui-même une relation; il ne la destinait pas au public, et elle resta dans l'oubli pendant près de deux cents ans : le hasard la fit découvrir *.

encore au delà; nie dressanl à la plus basse et commune façon de vivre : magna pars lihertatis est hene moralus venter.... Son humeur visoit encore à une aultre fin ; de me r'allicr avecques le peuple et cette condition d'hommes qui a besoing de nostre ayde ; et estimoit que ie feusse tenu de regarder plustost vers celuy qui me tend les bras que vers celuy qui me tourne le dos : et feut cotlc raison pourquoy aussi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour m'y obliger et attacher. » (I.ivre Ili, chap. xiii.) (. M. Prunis, chanoine de Chancclade , près de Périgueux, se livrait à des travaux historiques sur le Périgord. 11 demanda au possesseur du château de Montaigne, M. le comte de Ségur de La Roquette, la permission de faire d:-s recherches dans ses archives; on lui livra un vieux codre rempli de papiers; c'est là qu'il trouva un cahier, en partie de l'dcriturc de Montaigne, et contenant le récit de son voyage. L'authenticité du manuscrit fut constatée; il fut

Montaigne n'y fait pas connaître les noms de tons ses compagnons de voyage ni celui du serviteur qui lui servit de secrétaire ; on voit seulement qu'il avait avec lui en partant M. de Mattecoulon, son frère; MM. d'Estissac, de Caselis , du Hautoy. En Allemagne , l'arrivée de ces gentilshommes français fait sensation : les autorités des villes où ils passent leur envoient le vin d'honneur. Montaigne va-t-il refuser ces hommages? Loin de là : il veut que lui et les siens dissimulent leur quahté et se fassent passer pour des grands seigneurs ; afin de se distinguer des autres, il affecte de se promener seul pendant toute une journée. Telle est la comédie que sa vanité joue à Augsbourg. « Le corps de la ville fit cet honneur à messieurs d'Esfissac et de Montaigne , de leur envoler presanter , à leur souper , quatorze grands vesseaux pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept serjans vestus de livrées et un honorable officier de ville qu'ils convioient à souper : car c'est la coustume , et ans porteurs on fait donner quelque chose ; ce fut un escu qu'ils leur firent donner. L'officier qui souppa avec eus dit à monsieur de Montaigne qu'ils cstoient trois en la ville ayant charge d'ainsi gratifier les estrangiers qui avoient quelque qualité, et qu'ils estoient en cette cause en souin de sçavoir leurs qualités, pour, suivant cela , observer les cérémonies qui leur sont dues. Ils donnent plus de vins ans uns que aus autres : à un duc, l'un des bourguemestres en vient presanter : ils nous prinrent pour barons et chevahers. M. de Montaigne, pour aucunes raisons, avoit voulu qu'on s'y contrefit et qu'on ne dict pas leurs conditions, et se promena seul tout le long du jour ])ar la ville; il croit que cela mesme servit à les faire honorer davantage. C'est un honneur que toutes les villes d'Allemagne leur ont faict. «

Il trouva établie en Lorraine et en Allemagne une coutume (ju'il s'empressa d'adopter. « Plombières : il me commanda, à la faveur de son hostesse, selon l'humeur de la

d(<pos(5 à la Biblioiliùqtie du lloi , où il n'exislc plus. M. Meunier de Querloii fil doiuia une première édition en 1774, avec une introduction, et des notes dues en grande partie à M. Jamel jeune.

nation, de laisser un escusson de ses armes en bois, qu'un pinlre dudict lieu fit pour un cscu , et le fit l'hostcsse curieusement attacher à la muraille par dehors. »

« ....Les Alemans sont fort amoureux d'armoiries; car en tous les logis il en est une miliasse que les passants jantilshomes du païs y laissent par les parois, et toutes leurs vitres en sont fournies. »

« Augshourg : je laissai un escusson des armes de M. de Montaigne au devant de la porte du poile où il csloit logé, qui estoit fort bien peint, et me cota deux escus au peintre et vint solds au menuisier. »

Le même usage n'existait pas en Italie ; Montaigne se hâta de l'y introduire : il se complaît à le rappeler. Il écrit en italien', des bains délia villa , près de Lucques : « Li (al signor vicario) dissi ancora, ch' io voleva dar principio a questo costume che si vede in tutti i bagni famosi d' Europa , che le persone di qualche grado ci lasciano le arme loro, pegno deir obbligo ch' hanno a queste acque : del che lui me ne ringraziù molto per la signoria. »

Son hôte de Pise reçut le même cadeau; mais ce ne fut qu'après avoir reconnu, sous serment, que le don était fait à la maison et non à la personne , et que les armoiries resteraient en place, quel que fût dans l'avenir le propriétaire de l'immeuble : « Feci fare le mie arme in Pisa, dorale, di bei colori, e vivi, per uno scudo e mezzo di Francia; e poi al bagno impostarle (perche erano in telo) su una tavola; e qucsta tavola la feci chiodare molto molto sollccitamente al muro délia caméra dove io stava , con quel patto che si tenessino date alla caméra, non al capitan Paulino , padrone d'essa, c che in ogni modo non ne fussino spiccate che che dovesse accadere délia casa per di qui innanzi. E cosi mi lu promesso, e giurato dalui. »

1. La fantaisie lui était venue de rédiger en cette langue une partie de sos souvenirs de voyage : « Assaggianio, dit-il en commençant , di parlar un pono quesin altra lingua, niassime cssendo in queste contrade dove mi pare senti, e il più perfetto favcliare délia Toscana , particularmente tra li paesani che non i'Iianno niescolalo c allcrato con li vicini. »

Montaigne n'avait conservé d'autre enfant qu'une fille; il craignit , après l'avoir prévu , qu'un gendre ne portât dans une autre famille ces armoiries dont il prenait tant de souci. Les parents , les amis anciens ne lui manquaient pas , auxquels il aurait pu les transmettre. Ah! si La Boctic avait vécu ! Une amitié contractée dans les dernières années de sa vie fixa son choix : le fameux théologal et prédicateur Charron, auteur du livre de la Sagesse, dut à son affection, peutêtre à son admiration pour Montaigne', le droit que le philosophe ne voulait pas laisser à sa fiUc. Gahriel-Maric de Rochemaillet , avocat au parlement de Paris , qui « avoit eu le honheur d'eslrc du nomhre des plus intimes amis et conlidents du deffunct monsieur Charron , » raconte « qu'en Tannée 1589, il (Charron) repassa par Angers, où il prcscha entièrement le caresme, avec Ires-grande admiration et édification du peuple , et de là il retourna à Bourdcaux , où il prit cognoissance^ et vescut fort familièrement avec messire Michel de Montagne , chevalier de l'ordre du Roy , aucteur du livre intitulé les Essais, duquel il faisoit un merveilleux cas; et le sieur de Montagne l'aimoit d'une affection réciproque, et , avant que mourir, par son testament, il luy permit de porter, après son deceds, les plaines armes de sa nohle famille, parce qu'il ne laissoit aucuns enfans maslcs. » (Éloge de Charron.)

Dix ans après la mort de sonilhistrc maître et ami, Charron fit son testament : il s'y montra fidèle à sa glorieuse affection, et reconnaissant envers la famille Montaigne de l'honneur qu'il avait reçu^

1. « Il y a, dit malicieusement Daylo, Diclionn., t. 1, p. 8f)2 ; édit. de 17;'0, dans les livres De la sagexse, une infinité de pensées qui avoient paru dans les Kssaix de Montaigne. Ne doutez pas (|uc celte docilité de Charron n'ait contribué beaucoup à ralîection Irfcs-particulière que Montaigne avoit pour lui. »

2. Voy., sur celte date altrihuée au comniencemcnt des relations de Charron avec Montaigne, ce (|ue je disau ciiapilre xii.

;{. H II ne faut oublier ny ohinettre eu ce lieu le testament qu'il fit et cscrivit de sa main le :]0 jan'ior KiO?, el (|ui fui, après son deceds, ouvert et enrc- Rislré augreiïc ilf Condoin le lO decfnd)re Idicj, par Icciucl.... douneà damoisellc Lconor do Monlagne, femme du sieur Caniein conseiller du Hoy en son

iZ NAISSANCE ET NOBLESSE DE MONTAIGNE.

On ne sait ce que sont devenues les armoiries de Michel, seigneur de Montaigne, après Charron, mort à Paris le dimanche 16 novembre 1603.

parlement de Bourdeaux, la bonne sœur du feu sieur de Montagne, chevalier de l'ordre du Roy, et sa commère, la somme de cinq cents escus. Ce sont les mesmes mots du testament; et institue le dit sieur de Camein son héritier universel, en payant et acquittant les legs contenus par son testament, revenant, peu s'en faut, à la somme de quinze mille livres tournois. » [Éloge. )

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