CHAPITRE IL
PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA CONDUITE PUBLIQUE DE MONTAIGNE. CATHOLIQUE. — ROYALISTE.
C'est sa vie et ses idées que Montaigne a décrites dans son livre. — Témoignages en faveur de sa sincérité. — Il faut l'apprécier en le comparant à son époque. — Il a joué un rôle considérable. — Il a combattu en lui l'ambition. — Sa modération, son amour du repos.
— Dans toutes ses fonctions, il a suivi des principes fermes et constants. — Il reconnaît que les affaires de son temps ne peuvent être conduites par la vertu seule. — Il constate et déplore la corruption générale de son siècle. — Il a horreur du mensonge et de la dissimulation. — Il garde partout son franc parler. — Il met l'honnête au-dessus de l'utile. — Il veut qu'on tienne toujours ce qu'on a promis; une nécessité d'intérêt public peut seule dispenser les princes de garder leur parole. — Il était cosmopolite, aimait l'égalité parmi les hommes. — Il veut que , quoi qu'on pense, on reste soumis aux lois du pays, qu'on se sacrifie pour les défendre. — Il admet qu'elles doivent fléchir si le salut public l'exige. — Il était ennemi des nouveautés dans l'État ; ne desespérait pas de l'avenir, malgré tous les troubles et les vices du présent. — Il ne veut pas qu'on reste neutre et indifférent dans les affaires publiques. — Résista aux entraînements de parti , et aux alliances avec les hommes malhonnêtes. — Il n'avait point de haine contre ses adversaires.
— Aimait sa propre conservation, mais la subordonnait au devoir.
— Condamnait les excès de zèle. — Sa modération l'exposa aux inimitiés des partis opposés. — Malgré les progrès de la réforme en Guyenne, il est toujours resté du parti catholique ; s'est plusieurs fois déclaré catholique; agissait conformément à sa profession de foi. — Flétrissait ceuv(iui emploient la religion dans leur inlérêt; condamnait les excèsdes catholiques ; était tolérant etjusle envers les dissidents.
— Il est toujours resté fidèle à la royauté. — A professé courageusement son opinion. — Ne s'est pas mépris sur la Ligue. — N'a jamais été lo serviteur ni l'obligé des Guise ; erreur de quelques biographes à ce sujet. — Ses sympathies étaient pour lo roi de Navarre.
Après la publicalion des Essais , Monlaiync se Iroiivail à a cour. Le roi l'ayant complinieiilô sur son ouvrage, il lil
ii PRINCIPES GÉNÉRAUX
une réponse où l'on trouve toute la franchise de son caractère , avec tout l'à-propos et la vivacité de l'esprit gascon : « Ce livre, dit un contemporain, ne contient autre chose qu'une ample déclaration de la vie du dit sieur de Montagne, el chacun chapitre contient une partie d'icehe : en quoi me plaist fort la response que le dit sieur fit au roy de France , Henry III, lorsqu'il lui dit que son livre lui plaisoit beaucoup. Sire (répondit l'auteur}, il faut donc nécessairement que je plaise à votre Majesté, puisque mon livre lui est agréable , car il ne contient autre chose qu'un discours de ma vie et de mes actions. » (Lacroix du Maine et Duverdier, Bibliothèqiie françoise.)
Peut-être l'accueil eût été moins gracieux si déjà on eût connu le troisième hvre qui veut qu'on puisse treuver cecij à dire aux mœurs du roy sans être un séditieux en son cœur ; mais ce troisième livre ne parut qu'en 1588, et la conversalion entre Henri III et Montaigne est datée par la date même de l'article qui la raconte : .« Il florit à Bordeaux cette année 1584, âgé de cinquante ans, et continue à profiter à la republique en toutes sortes et façons très louables '. »
Dans son ouvrage, Montaigne fait plus encore qu'il n'avait dit au roi : « Ce ne sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. » (Livre II, chap. vi.) Nous avons donc de lui les mémoires les plus intimes qui se puissent imaginer. Or, les grands hommes qui font leurs mémoires habillent presque toujours la vérité , arrangent l'histoire à leur avantage, flattent leur portrait , et , pour parler comme un homme d'esprit de notre temps, maximent leurs pratiques plus qu'ils n'ont prafiqué leurs maximes. En est-il ainsi de Montaigne ? Sa vie publique a-t-clle été d'accord avec son livre ? A-t-il agi comme il a écrit?
Si l'on en doute , qu'avant d'admettre son témoignage on prenne celui de ses contemporains les plus dignes de foi.
1. Entre 1580, date de !a première édition des Essais, et 1684, date de l'article de Lacroix du Maine , Montaigne avait été élu maire de Bordeaux, et c'est en cette qualité qu'il fut envoyé à la cour dans Tannée 1582. Je reviendrai sur ce voyage en parlant de la mairie de Bordeaux.
Jacques-Auguste de Thou, le grand historien, ayant clé envoyé en Guyenne comme membre de la cour de l'édil , après la paix de Fleix, en 1581 , fit connaissance avec Montaigne ; il trouva en lui : « Un homme franc, ennemi de toute contrainte , et qui n'était entré dans aucune cabale.» {Mémoires, livre II, année 1582.) Ce sont là précisément les quahtés que Montaigne s'attribue , et qui caractérisent les actes de sa vie publique. De Thou conçut dès lors pour lui la plus vive amitié , et leur intimité ne cessa jamais : « Mihi «« dum in ea provincia , in aula , atque adco Lutetiœ, posloa « cum ipso versarer, studiorum et voluntalum consensiouc « conjunctissimus. » {His(or.,Vi.h. CIV, ad annum 1595.)
Un autre homme éminent de son siècle, Etienne Pasqu ici', était lié aussi d'amitié avec Montaigne : « Nous estions , liiy et moy, familiers et amys , par une mutuelle rencontre des lettres.... Moy qui m'estimois, pendant sa vie , bien heureux d'estre honoré de son amitié.... J'aime, respecte et honore sa mémoire, autant et plus que de nul autre.... » Le célèbre magistrat qui l'aimait et le connaissait si bien, ajoute , après avoir rappelé ses principales dignités : « Au demeurant, ne pensez pas que sa vie ait esté autre que le gênerai de ses escrits. » (Lettres de Pasquier, lettre l, livre XVlll, à M. de Pelgé •.)
Nous pouvons donc, en toute confiance, chercher dans son hvre les principes généraux qui ont guidé sa conduite publique.
Si l'on veut lui rendre pleine justice, il faut penser aux temps où il a vécu, aux événements dont il a été témoin, aux honunes auxquels il s'est trouvé mêlé. Entré dans les foncUous
1. Mlle do Scudéry a, pour ainsi dire, mis en scène cet honorable u'nioignagc dos contemporains, lorsque, dans ses Conversations nouvelles sur divers sujets, l. il, p. i87 el suiv., faisant un brillant éloge de Montaigne, illo place dans la hoiiclic d'un des nobks interlocuteurs les paroles suivantes: « Ali! pour cet autlieur là, je ne sray pas si la nouveauté m'abuse, car il y a peu qu'on voit ses ouvrages imprimez, mais j'en fais mon premier amy, et j'en ay esté si lou( hé que, passant ii vingt lieues do cet illustre autlieur, je le lus voir à Montagne, où je le Iroiivay tel qu'il s'est dépeint luy incsiue dans ses escrits. »
publiques sous Henri II, magistrat sous Charles IX , il a vu de près la cour de ces rois et celle de leur successeur, les violences et les intrigues des partis et de leurs chefs ; dans ses rapports avec les Guise , avec Catherine de Médicis, avec Henri III, il a vu fonctionner la politique de dissimulation et de mensonge dont les derniers Valois ont été les disciples et les victimes ; il a eu sous les yeux les pins hideux exemples donnés par les personnages les plus élevés , et il a offert le beau spectacle de l'honnêteté conservée au milieu de îa corruption générale. S'il servit des princes déshonorés par le vice ou par le crime , c'est qu'il ne voyait en eux que les représentants de la loi du pays; s'il n'a pas rompu brusquement avec une noblesse cupide, querelleuse, débauchée, c'est que les convenances d'une société aussi polie que dissolue condamnaient, et, il faut le reconnaître, habituaient les caractères les plus purs à ces tristes contacts ; en acceptant , facilement peut-être, dans ses relations, les mauvaises mœurs de son époque , il en fut toujours le censeur dans ses écrits, et n'en devint jamais le comphce dans ses actions.
Le rôle qu'il a joué dans les affaires de son temps est considérable; s'il ne répond pas à toute la puissance d'un grand génie, à toutes les ressources d'un esprit fin et cultivé, à tous les avantages d'une belle situation , c'est que Montaigne ne l'a pas voulu. La part qu'il prit aux occupations publiques ne lui en donna pas le goût ; il ne rechercha pas les occasions, et résista aux tentations de l'ambition'. Ce ne fut toutefois pas sans peine ; plus d'une fois il failUt succomber aux flatteries ou aux avances des grands^ ; le soin qu'il
1 . « De ce peu que je uie suis essayé en cette vacation, je m'en suis d'autant desgoutté : je uiesens fumer en l'ame, par fois, aulcunes tentations vers l'ambil ion ; mais ie me bande et obstine au contraire.
« At lu, Catulled, obslinatus obdura. »
On ne m'y appelle gueres, et je m'y convie aussi peu : la liberté et l'oysivelé, qui sont mes maistresses qualilez, sont qualitez diamétralement contraires à ce mestier là. » (Livre III, chap. i.\.)
2. « Je me presclie, il y a si long temps, de me tenir à moy, et séparer des choses estrangieres : toutes fois, ie tourne ciicorcs lousiours les yeulx à costé ;
DE LA CONDUITE PUBLIQUE DE MONTAIGNE. il
prend de se prouver qu'il n'est pas ambitieux et qu'il a raison de ne pas l'être, atteste le danger qu'il avait couru'; il
l'inclination, un mot favorable d'un grand, un bon visage, me tente : Dieu sçait s'il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte! l'ois encore, sans rider le front, les subornements qu'on me faict pour me tirer en place marchande; et m'en delTends si mollement, qu'il semble que ie souffrisse plus volontiers d'enestre vaincu. » (Livre III, cliap. xii.)
1. « Quanta l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plus tost, il eust fallu, pour m'advancer que la fortune me fust venu quérir par le poing; car, de me mettre en peine pour un' espérance incertaine , et me soubniettre à toutes les difficultez qui accompaignent ceulx qui cherchent à se poulser en crédit sur le commencement de leurs progrez, ie ne l'eusse sceu faire : spem pretio non emo : ie m'attache à ce que ie veois et que ie tiens, et ne m'esloingne gueres du port.
« Aller remiis aquas, aller libi radat arenas. «
Et puis, on arrive peu à ces advancements, qu'en hazardant premièrement le sien. Et ie suis d'advis que si ce qu'on a suffit à maintenir la condition en la quelle on est nay et dressé, c'est folie d'en lascher la prinsesurrenceriitude de l'augmenter. Celuy à qui la fortune refuse de quoy planter son pied, et establir un estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il iecte au hazard ce qu'il a, puisqu'ainsi comme ainsi la nécessité l'envoyé à la queste :
"Cupienda rcbus in malis prœceps via esl. »
Et l'excuse plustost un cabdet de mettre sa légitime au vent, que ccluy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peult point veoir nécessiteux que par sa faulte. l'ay bien trouvé le chemin plus court et plus aisé, avecques le conseil de mes bons amis du temps passé, de me desfaire de ce désir et de me tenir coy :
« Cui sit condilio dulcis sine pulvere palmx. »
lugeant aussi bien sainement de mes forces, qu'elles n'cstoientpas capables de grandes choses. » (Livre 11, chap. xvi!.)
« Quant à ce beau mot de (pioy se couvre l'ambition et l'avarice, que nous ne sommes pas nayz pour nostre particulier, aiiispourle public, rapjjortons nous en hardiment à ceulx qui sont en la danse; cl (ju'ils se battent la conscience, si au contraire, les estais, les charges, et celte tracasserie du monde; ne se recherche plustost pour tirer du public son i)roulil particulier. Les mauvais moyens par où on s'y poulse en nostre siècle montrent bien que la fin n'en vault gueres. » (Livre I,cliap. xxxviii.)
€ l'eusse rencoulré un million de traverses tous les iours plus malaysees à digérer, au cours de l'ambition, ({u'ilne m'a esté inalaysé d'arresler l'inclinalion naturelle qui m'y porloil. » (Livre III, cliap. x.)
a le me console aulcuncini'iil (de son défaut de mémoire) : premièrement sur ce que c'est un mal duipn:! priiui|)alcmenl i'ay tiré la raison de corriger un mal pire, qui se feusl facibiiuMit produicl en moy, sçavoir est l'ambiiiou; car cette défaillance esl insupi)orlable à (pii s'ompeslre des negotiaiions du monde. » (Livre I, chap. i\.)
« le ne veulx pas oublier ciicores cette cicatrice, bien mal proj)re à produire
avoue même que si autrefois l'ambition lui avait ouvert certaines voies plus conformes à son goût , et qu'il ne fait pas connaître, il aurait cédé'. Le spectacle d'une époque corrompue où sa vertu aurait été inutile , raillée ou proscrite ', l'éloignait aussi de la vie politique. Il aurait pu, comme d'autres, s'il l'avait voulu, plier sa nature aux vices de son temps : il avait dédaigné de l'essayer : « le sens que si i'avois à me dresser tout à fait à telles occupations , il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand ie pourrois cela sur moy (et pourquoy ne le pourrois ie avecques le temps et le soin?) ie ne le vouldrois pas. » (Livre III, chap. IX. )
Ennemi de la contrainte , peu soucieux du commandement ^ satisfait de la condition modeste et honorable qu'il avait reçue de son père, il ne souhaitait point la grandeur*,
en public; c'est l'irrésolution : default très incommode à la négociation des affaires du monde. « (Livre II, chap. xvii.)
1 . « l'ay souvent depuis évité de m'en mesler (des occupations publiques), rarement accepté, iamais requis; tenant le dos tourné à l'ambition, mais sinon comme les tireurs d'aviron qui s'advancent ainsin à reculons, tellement toutes fois que de ne m'y estre point embarqué l'eu suis moins obligé à ma resolution qu'à ma bonne fortune ; car il y a des voyes moins ennemies de mon goust, et plus conformes à ma portée, par les quelles si elle m'eust appelé aultres fois au service publicque et à mon advancement vers le crédit du monde, ie sçais que l'eusse passé par dessus la raison de mes discours pour la suyvre. » (Livre III, chap. i.)
2. « Les qiialitez mesmes qui sont en moy non reprochables, ieles trouvois inutiles en ce siècle : la facilité de mes mœurs, on l'eust nommée lascheté et foiblesse ; la foy et la conscience s'y feussent trouvées scrupuleuses et su|)erstitieuses; la franchise et la liberté importunes, inconsidérées et téméraires. » (Livre II, chap. xvii.)
3. « l'ay une ame libre et toute sienne, accoustumee à se conduire à sa mode : n'ayant eu, jusques à cette heure, ny commandant, ny maistre forcé, i'ay marché aussi avant, et le pas, qu'il m'a pieu: cela m'a amolli et rendu inutile au service d'aultruy, et ne m'a faict bon qu'à moy. » (Livre II, chap. xvii.)
a .... lefuys le commandement, l'obligation et la contraincte; ce que ie foys aiseemcnt et naturellement, si ie m'ordonne de ie faire par une expresse et presrriple ordonnance, ie ne sçais plus le faire. » {Eod.)
a Quant au commander, qui semble estre si doulx, considérant l'imbécillité du iugement humain, et la difficulté du choix de choses nouvelles et doubteuse.s, ie suis fort de cet avis, ([u'il est bien plus aisé et plus plaisant de suyvre que de guider; et que c'est un grand seiour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une voye tracée, et à respondre que de soy. » (Livre I, chap. xlii.)
4. « .... Si ne m'est- il iamais advenu de souhaiter uy empire, ny royaulté,
et en était enfin arrivé à ne se gêner ni tourmenter pour rien, à faire son étude et son bonheur de vivre et de se bien porter *.
Quoique libre d'ambition, et ami , par-dessus tout, de son repos, Montaigne remplit plusieurs fonctions publiques, et intervint dans plusieurs affaires importantes. Toute sa carrière a été dirigée par des principes nobles et honnêtes ; toute sa conduite politique a été loyale , et elle a présenté une constance , une unité qu'on s'étonne de trouver alliées avec sa mobilité d'humeur, avec la versatilité de ses opinions et l'incertitude de ses jugements. L'homme public était aussi résolu dans ses convictions que le philosophe était hésitant dans son scepticisme.
Il voulait que la vie publique comme la vie privée fût conforme aux préceptes de la raison et de la justice ; mais il reconnaissait en gémissant , et en s'accusant un peu luimême , qu'il était impossible , dans un siècle corrompu , de gouverner les affaires puljliques par la seule impulsion de la vertu : il en avait fait l'expérience, et la nécessité de faire fléchir les principes n'était pas la cause la moins puissante qui l'eût éloigné des fonctions et dégoûté de son époque : « La vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis , encoigneures et coudes , pour s'apphquer et ioindre à l'humaine foiblesse ; meslee et artificielle , non droicte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent iusques à cette heure à quelqu'un de nos
ny l'cminence de ces hautes fortunes et coninianderesses : ie ne vise pas de ce costé là; ie m'aime trop.... Ce crédit, cette autorité si puissante, fouie mon imagination, et, tout à i'o])po.silion de l'aultre, m'aimcroisà l'advcnture niiculx deuxiesme ou troisième à Perigucux, que premier à Taris ; au moins, sans mentir, mieulx troisième à Paris, que premier en cliargc. le ne vculx ny débattre avec un liuissier de porte, misérable incogneu; ny faire fendre, en adoration, les presses où ie passe, lesuisduict à un eslage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust; et ay montré, en la condiiicte de ma \ie et de n)es cntrrprinscs, (jiic i'ay i)lnst()Sl fiiy, (|u'unltrement, (l'('niaml)er par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance : tonte constitution naturelle est pareillement iuste et aysee. » (Livre III, chap. vn.)
J. « IVii suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy ie veuille rong(:r mes ongles, et (pu: io veuille acheter an prix du lorment d'espril et de la conlraincl«. » (Livre II, chap. xvii.)
roys de s'estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur ; les affaires d'Estat ont des préceptes plus hardis :
« Exeat aula Qui vult esse pius. »
" l'ai autrefois essayé d'employer au service des maniements publicques les opinions et règles de vivre, ainsi rudes, neufves, impolies ou impollues, comme ie les ai nées chez moy, ou rapportées de mon institution, et desquelles ie me sers, sinon si commodément, ou moins seurement, en particulier; une vertu scholastique et novice : ie les ai trouvées ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse , il fault qu'il gauchisse , qu'il serre ses coudes , qu'il recule ou qu'il advance , voire qu'il quicte le droit chemin, selon ce qu'il rencontre , qu'il vive non tant selon soy, que selon aultruy, non selon ce qu'il se propose , mais selon ce qu'on luy propose, selon le temps , selon les hommes , selon les affaires. Platon dit que ce qui eschappe , brave nette , du maniement du monde, c'est par miracle qu'il en eschappe ; et dict aussi que quand il ordonne son philosophe chef d'une police , il n'entend pas le dire d'une police corrompue , comme cehe d'Athènes , et encore bien moins comme la nostre, en^ers lesquelles la sagesse mesme perdroit son latin.» {Essais, livre III, chap. ix.)
« Qui se vante , en un temps malade comme cettuy-ci , d'employer au service du monde une vertu naïfve et sincère, ou il ne la cognoist pas , les opinions se corrompants avecques les mœurs ( de vray oyez la leur peindre , oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens , et former leurs règles ; au heu de peindre la vertu , ils peignent l'iniustice toute pure et le vice , et la présentent aussi faulse à l'institution des princes) ou, s'il la cognoist, il se vante à tort, et quoy qu'il die , faist mille choses de quoy sa conscience l'accuse. » ( Eod. )
'< La vie commune doibt avoir conférence aux aultres vies : la vertu de Caton estoit vigoreuse oultre la raison de son
siècle ; et à un homme qui se mesloit de gouverner les aultres, destiné au service commun , il se pourroit dire que c'estoit une iustice, sinon iniuste , au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui ne disconviennent de celles qui courent, à peine de la largeur d'un poulce , me rendent pourtant aulcunement farouche à mon aage, et inassociable. le ne sçals pas si ie me treuve desgouté , sans raison , du monde que ie hante ; mais ie sçals bien que ce seroit sans raison si ie me plaignois qu'il feust desgousté de moy, puisque ie le suis de luy. » {Eod.)
« A quelque chose sert le malheur : il faict bon naistre en un siècle fort dépravé; car, par comparaison d'aultruy, vous estes estimé vertueux à bon marché : qui n'est que parricide en nos iours et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur. » (Livre II, chap. xvn.)
Cette corruption générale était la faute de tous, des grands surtout :
« La corruption du siècle se faict par la contribution de chacun de nous : les uns y confèrent la trahison, les aultres l'iniustice, l'irrehgion , la tyrannie, l'avarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissants : les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiveté; desquels ie suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent : en un temps où le meschammant faire est si commun, de ne faire qu'inutilement il est comme louable. » (Livre III, chap. ix.)
Le vol s'exerçoit jusque sous l'ombre des lois, et l'horreur qu'une telle société inspirait à Montaigne entrait pour beaucoup dans les motifs qui l'avaient déterminé à voyagiM' :
.« Les voleurs, de leur grâce , ne m'en veulent pas particulièrement : ne fois ie pas moy à eulx; il m'en fauldroit à trop de gents. Pareilles consciences logent souhs diverses sortes de robhes; pareille cruauté, desloyauté, volerie; et d'autant pire , qu'elle est plus lasche , plus seure et plus obscure souhs l'umbre des loix. Je hais moins l'iniure professe que Iraislresse ; guerrière , que pacilique et iuridique. Nostre liebvre est surveiuic en un corps qu'elle n'a gueres
2t PRINCIPES GÉNÉRAUX
empiré : le feu y estoit, la flamme s'y est prînse : le bruit est plus grand ; le mal , de peu. Je responds ordinairement à ceulx qui me demandent raison de mes voyages : « que ie « sçais bien ce que ie fuys, mais non pas ce que ie cherche.» Si on me dict que parmy les estrangiers il peult y avoir aussi peu de santé , et que leurs mœurs ne valent pas mieulx que les nostres ; ie responds premièrement qu'il est malaysé ,
Tam multœ scelerum faciès ! »
secondement, que c'est tousiours gaing de changer un mauvais estât à un estât incertain ; et que les maulx d'aultruy ne nous doibvent pas poindre comme les nostres. » {Eod.)
« L'aultre cause qui me convie à ces promenades, c'est la disconvenance aux mœurs présentes de nostre estât.... En mon voysinage, nous sommes tantost, par la longue licence de ces guerres civiles, envieillis en une forme d'estat si desbordée
« Quippe ubi fas versum atque nefas, «
qu'à la vérité c'est merveille qu'elle se puisse maintenir. « {Eod.)
Les souvenirs amers l'accompagnaient à l'étranger. Parlait-il des choses nouvelles qui lui plaisaient ? Il mêlait « à son jugement un peu de passion du mespris de son pais qu'il avoit à haine et à contre cœur pour autres considérations. » (Récit du voyage de 1580.)
Le vice contemporain que Montaigne avait le plus en horreur, c'était le mensonge'.
« Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité... Nostre vérité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à aultruy ; comme nous appelons monnoye, non celle qui est loyale seulement, mais la fausse aussi qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice : car Salvianus Mas-
t. « Ennemy iuré de toute falsification. » (Livre I, cliap. xxxix.) — « Moy qui fois singulière conscience de nieulir. » (Livre III, cliap. xi.)
siliensis, qui estoit du temps de l'empereur Valentinian, diet : «< qu'aux François le mentir et le pariure n'est pas « vice, mais une façon de parler. » Qui vouldroit enchérir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à présent vertu : on s'y forme, on s'y façonne, comme à un exercice d'honneur ; car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siècle. » (Livre II, chap. xviii.)
Le mensonge avait acquis une telle puissance que Mon taigne déplore de le voir devenu l'arme de la bonne cause et des hommes les meilleurs, autant qu'il pouvait y avoir du bon dans de pareilles mœurs :
« l'apperceois, en ces desmembremcnts de la France, el divisions où nous sommes tombez, chascun se travailler à deffendre sa cause, mais iusques aux meilleurs, avec desguisement et mensonge : qui en escriroit rondement, en escriroit témérairement et vicieusement. Le plus iuste party, si est ce encore le membre d'un corps vermoulu et verreux ; mais, d'un tel corps, le membre moins malade s'appelle sain, et à bon droict, d'autant que nos qualitez n'ont tiltre qu'en la comparaison : l'innocence civile se mesure selon les heux et les saisons.... Nous ne laissons pas d'avoir des hommes vertueux, mais c'est selon nous. Qui a ses mo-urs establies en règlement au dessus de son siècle, ou qu'il torde et esmousse ses règles, ou, ce que ie luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier, et ne se mesle point de nous ; qu'y gagneroit il? » (Livre III, chap. ix.)
C'est une vive haine et un profond mépris que Montaigne ressent et exprime pour la dissimulation politique, mémo pratiquée par des rois; et c'est sous Henri III qu'il parlail ainsi ! wSa droiture s'irrite el sa fierté se relève devant tant de bassesse : « Plustost lairrois ie rompre le col aux affaires que (le tordre ma Coy ])Our leur service. Car, cpiant à cette nouvelle vertu de feinctise et dissimulation, qui est h cette heure si fort en crédit, ie la hais capitalement; et de touts les vices, ie n'en treuve aulcun qui lesmoigne tant de laschelé et bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et scrvile de s'aller desguiser el cacher soubs un masque, et de
n'oser se faire veoir tel qu'on est : par là nos hommes se dressent à la perfidie; estants duicls à produire des paroles faulses, ils ne font pas conscience d'y manquer. Un cœur généreux ne doibt point desmentir ses pensées; il se veult faire veoir iusques au dedans; tout y est bon, ou, au moins, tout y est humain.... Je ne sçais quelle commodité ils attendent de se feindre et contrefaire sans cesse, si ce n'est, de n'en estre pas creus lors mesme qu'ils disent vérité ; cela peult tromper une fois ou deux les hommes : mais de faire profession de se tenir couvert, et se vanter, comme ont faict aulcuns de nos princes, que « ils iecteroient leur che- « mise au feu, si elle estoit participante de leurs vraies in- « tentions, » qui est un mot de l'ancien Metellus Macedonius ; et publier que, « qui ne scait se feindre, ne sçait pas re- « gner, » c'est tenir advertis ceulx qui ont à les practiquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent : quoquis versutior et callidior est, hoc invisior et suspectior, detracta opinione prohitatis : ce seroit une grande simplesse à qui se lairroit amuser ny au visage, ni aux paroles de celui qui faict estât d'estre tousiours aultre au dehors qu'il n'est au dedans, comme faisoit Tibère. Et ne sçais quelle part telles gents peuvent avoir au commerce des hommes, ne produisants rien qui soit receu pour comptant : qui est desloyal envers la vérité, l'est aussi envers le mensonge.... Or, de moy, j'aime mieulx estre importun et indiscret, que flatteur et dissimulé. l'advoue qu'il se peult mesler quelque poincte de fierté et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et ouvert comme ie suis, sans considération d'aultruy ; et me semble que ie deviens un peu plus libre oîi il le fauldroit moins estre, et que ie m'eschauffe par l'opposition du respect : il peult estre aussi que ie me laisse aller aprez ma nature à faulte d'art. Présentant aux grands cette mesme Ucence de langue et de contenance que l'apporte de ma maison, ie sens combien elle décline vers l'indiscrétion et incivilité : mais, oultre que ie suis ainsi foict, ie n'ay pas l'esprit assez soupple pour gauchir à une prompte demande, et pour en eschapper par quelque destour, ny pour feindre une vérité,
DE LA CONDUITE PUBLIQUE DE MONTAIGNE. 2fi
ny assez de mémoire pour la retenir ainsi feincte, ny certes assez d'assurance pour la maintenir, et foys le brave par foiblesse ; pourquoy le m'abandonne à la naïfveté, et à tousiours dire ce que ie pense , et par complexion et par deisseing, laissant à la fortune d'en conduire l'événement. » (Livre II, chap. xvn.)
Veut-on un exemple de ce franc parler que Montaigne a su garder partout et toujours? qu'on lise ses dernières lettres à Henri IV (je les rapporterai ailleurs) : qu'on lise celle qu'il écrivait à M. de L'Hospital en lui dédiant l'édition des vers latins de La Boëtie ; il se plaint à l'ancien cbancelier que son ami, capable des plus hautes charges, ait été oublié obscur sur le siège d'un parlement de province; c'est, selon lui, le malheur des hommes « à qui la fortune et la raison ont mis en main le gouvernement des affaires du monde » de ne pouvoir connaître et choisir les personnes qu'il faudrait élever dans l'intérêt de l'État : «« il n'a esté nulle chose publicque si bien establie , en laquelle nous ne remarquions souvent la faulte de ce despartement et de ce chois; et en celles où la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, si quelque eslection se veoid faicte meritoirement et par ordre, nous le debvons sans doubte à la fortune, qui, par l'inconstance de son bransle divers, s'est pour ce coup rencontrée au train de la raison. »
A ceux qui ne voulaient voir dans sa franchise qu'un raffinement de finesse, Montaigne répond : « Ceulx qui disent communément, contre ma profession, que, ce que l'appelle franchise, simplesse et naïfveté en mes mœurs, c'est art et finesse, et plustost prudence, que bonté ; industrie, que nature ; bon sens, que bonheur ; me font plus d'honneur qu'ils ne m'en ostcnt : mais, certes, ils font ma finesse trop fine; et qui m'aura suyvi et cspié do prez , ie luy donray gaigné , s'il ne confesse qu'il n'y a point de règle en leur escholo qui sceut rapporter ce naturel mouvement, et maintenir une apparence de liberté et de licence, si pareille et inilexible, parmi des routes si tortues cl diverses, cl que toute leur al-
tcntion et engin ne les y sçauroit conduire. La voye de la vérité est une et simple. Celle du prosfit particulier, et de la commodité des affaires qu'on a en charge, double, inegualc et fortuite. J'ay veu souvent en usage ces libertez contrefaictes et artificielles, mais le plus souvent sans succez.... ie ne veulx pas priver la tromperie de son reng ; ce seroit mal entendre le monde : ie sçais qu'elle a servi proufitablement, et qu'elle maintient et nourrit la pluspart des vacations des hommes. « (Livre III, chap. i.)
Après tout, Montaigne avait éprouvé (il peut être bon de le rappeler) que la conduite la plus honnête est aussi la plus habile : « Quand pour la droicture, ie ne suivroys le droict chemin, ie le suivroys pour avoir trouvé, par expérience, qu'au bout du compte, c'est communément le plus heureux et le plus utile.... l'ai veu de mon temps mill' hommes soupples, métis, ambigus , et que nul ne doubtoit plus prudents mondains que moy, se perdre où ie me suis sauvé. » (Livre II, chap. XVI.)
Celui qui pensait et parlait ainsi n'a-t-il pas dû être le plus loyal des hommes publics ?
L'honnêteté de Montaigne lui faisait repousser cette politique pratiquée par tous les pouvoirs et par tous les partis d'alors, qui ne cherchait que l'utile sans s'inquiéter de ce qui était juste, et qui tendait au succès par tous les moyens. Au-dessus des partis, des gouvernements, des peuples même, Montaigne fait planer la justice universelle , la morale qui condamne toujours le vice : « La iustice en soy, naturelle et universelle, est aultrement réglée, et plus noblement que n'est cette aultre iustice spéciale, nationale, contraincte au besoin de nos polices : Veri iuris germanœque iusticiœ solidani et expressam effigiem nullam tenemus; umhra et imaginibus utimus : Si que le sage Dandamis , ayant recité les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les iugea grands personnages en toute aultre chose, mais trop asservis à la révérence des loix : pour lesquelles autoriser, et seconder, la vierge vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle ; et non seulement par leur permission plusieurs actions vi-
denses ont lieu, mais encore, à leur suasion : ex senatus consultis plebisquecitis scelera excercentur. le suys le langage commun, qui foict différence entre les choses utiles et les honnestes, si que, d'aulcunes actions naturelles, non seulement utiles, mais nécessaires, il les nomme deshonnestes et sales. » (Livre III, cliap. i.)
(' On argumente mal l'honneiu^ et la beauté d'une action, par son utilité ; et conclud on mal d'estimer que chascun y soit obligé; et qu'elle soit honneste à chacun, si elle est utile. » {Eod.)
« Ne craignions point, aprez un si grand précepteur (Épaminondas), d'estimer qu'il y a quelque chose illicite contre les ennemis mesmes ; que l'interest commun ne doibt pas tout requérir de touts, contre l'interest privé.... et que toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien, pour le service de son roy, ny de la cause générale et des loix : non enim patria prœstat omnibus officiis.... et ipsi conducit pies habere cives in parentes. C'est une instruction propre au temps : nous n'avons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer; c'est assez que nos espaules le soyenl; c'est assez de tremper nos plumes en encre, sans les tremper en sang : si c'est grandeur de courage, et l'effcct d'une vertu rare et singulière, de mespriser l'amitié, les obligations privées, sa parole et la parenté, pour le bien commun et obéissance du magistrat; c'est assez vrayment, pour nous en excuser, que c'est une grandeur qui ne pcult loger en la grandeur du courage d'Epaminondas. » (Eod.)
Au philosophe courageux qui flagellait d'une si éloquente ironie les vices des hommes |)ublics, on aurait été mal venu de proposer de s'employer à des choses déshonnétes :
« Quant à moy, et ma parole et ma foy sont comme le demourant, pièces de ce commun corps. Leur meilleur esfect, c'est le service public ; ie tiens cela pour présupposé. Mais, comme si ou me commandoit que ie prenne la charge du palais et des plaids, ic rcspondrois : « le n'y cn- « tends rien, » ou la charge de conducleur des pionniers, ie dirois : •< le suis appelle à un roolle plu.s digne; » de jnesme
qui me vouldroit employer à mentir, à trahir, et à me pariurer, pour quelque service notable, non que d'assassiner ou empoisonner, ie dirois : « Si i'ay volé ou desrobbé « quelqu'un, envoyez moy plustost en gallere. » Car il est loisible à un homme d'honneur de parler ainsi que t'eirent les Lacedemoniens , ayants esté desfoicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords : « Vous nous pouvez commander « des charges poisantes et domageables, autant qu'il vous « plaira. Mais de honteuses et deshonnestes, vous perdrez « vostre temps de nous en commander. » Chascun doibt avoir iuré à soy mesme ce que les roys d'Aegyple faisoient solennellement iurer à leurs iuges « qu'ils ne se desvoy- « roient de leur conscience, par quelque commandement « qu'eulx mesmes leur en feissent. » A telles commissions, il y a note évidente d'ignominie et de condamnation : et qui vous la donne vous accuse , et vous la donne, si vous l'entendez bien, en charge et en peine. Autant que les affaires publicques s'amendent de vostre exploict, autant s'en empirent les vostres ; vous y faicles d'autant pis que mieulx vous y faictes : et ne sera pas nouveau, ny à l'adventure sans quelque air de iustice, que celuy mesme vous nuyse qui vous aura mis en besongne. » (Eod.)
Montaigne accorde, et c'est beaucoup, que les offices vicieux peuvent être des nécessités sociales; mais avec quelle poignante énergie il frappe ceux qui s'en chargent! Et, qu'on ne l'oublie pas, sous des rois comme Charles IX et Henri III, les plus grands seigneurs mettaient leur conscience au service de la trahison, leur épée au service de l'assassinat :
« ....En toute police, il y a des offices nécessaires, non seulement abiects , mais encore vicieux : les vices y treuvent leur reng, et s'employent à la cousture de nostre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé. S'ils deviennent excusables, d'autant qu'ils nous font besoing , et que la nécessité commune efface leur vraye qualité, il faut laisser iouer cette partie aux citoyens plus vigoureux et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur
conscience , comme ces aultres anciens sacrifièrent leur vie pom' le salut de leur pays ; nous aultres plus foibles , prenons des roolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu'on trahisse , et qu'on mente et qu'on massacre : resignons celte commission à gents plus obéissants et plus soupples. » {Eod.)
De la préférence qu'il donne à l'honnête sur l'utile , Montaigne conclut, sans distinguer entre l'homme public et l'homme privé, qu'on doit toujours tenir ce qu'on a promis; il n'admet qu'une exception ; elle est en faveur des princes qui manquent à leur foi par une nécessité d'intérêt public : « Le prince, quand une urgente circonstance et quelque impétueux et inopiné accident du besoing de son estât , luy faict gauchir sa parole et sa foy , ou aultrement le iecte hors de son debvoir ordinaire , doibt attribuer cette nécessité à un coup de la verge divine : vice n'est ce pas, car il a quitté sa raison à une plus universelle et puissante raison.... Ce sont dangereux exemples , rares et maladifves exceptions à nos règles naturelles , il y fault céder , mais avecques grande modération et circonspection ; aulcune utilité privée n'est digne pour laquelle nous facions cet esfort à nostre conscience ; la publicque , bien , lorsqu'elle est très apparente et très importante. » (Livre IX, chap. i.)
Qu'on se rappelle qui était alors sur le trône , et on se demandera si ces paroles ne renferment pas plutôt une leçon qu'une concession.
Le libéralisme des idées politiques (qu'on me pardonne l'anachronisme de cette expression) répondait chez Montaigne à la grandeur du sentiment moral. Il avait l'âme cosmopolite :
« Non parce que Socrate l'a dict , mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à l'advcnturo non sans quoique excez, i'estime touls les hommes mes com[)atriotcs ; et embrasse un Polonois comme un François, postposant cette liaison nationale à l'universelle et connnunc » (Livre 111, chap. IX.)
Les inégalités sociales disparaissent devant sa raison , et
le gouvernement le plus juste est celui qui s'efforce de les atténuer :
« Si nous considérons un paysan et un roy, un noble et un vilain , un magistrat et un homme privé, un riche et un pauvre , il se présente soubdain à nos yeulx une extrême disparité, qui ne sont différents, par manière de dire, qu'en leurs chausses. » (Livre I, chap. xlii.) Et il développe cette thèse : « .... Il est inhumain et iniuste de faire tant valoir cette telle quelle prérogative de la fortune; et les polices où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres me semblent les plus équitables. » (Livre III, chap. IX.)
Pénétré de ces nobles pensées , il appréciait les hommes , non par leur fortune , leur rang ou leurs titres , mais par la seule valeur morale : « Celle-là (une femme qui s'était donné la mort avec son mari) estoit de bas lieu , et parmy telle condition de gents, il n'est pas si nouveau d'y veoir quelque traict de rare bonté.
« Extrema per illos lustitia excedens terris vestigia fecit. >>
Les aultres deux sont nobles et riches , où les exemples de verlu se logent rarement. » (Livre II, chap. xxxv.) « Ce loger présent, » écrivait-il à Michel de L'Hospital en lui dédiant les vers latins de La Boëtie, « pour mesnager d'une pierre deux coups, servira aussi s'il vous plaist, à vous tesmoigner l'honneur et révérence que ie porte à vostre suffisance et qualitez singulières qui sont en vous : car , quant aux estrangieres et fortuites , ce n'est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte. *
Le spectacle de l'égahté politique qu'il comprenait si bien lui plaisait beaucoup ; quand il passa , pour se rendre en Italie, par la petite répubhque de Mulhouse :
« Il print un plaisir infini à voir la hberté et bonne pohce de cette nation, et son hoste du Reisin revenir du conseil de la dite ville et d'un palais très magnifique et tout doré , pour servir ses hostes a table, et un home sans suite et
sans aiilliorité , qui lui servoit à boire , avoit mené quattre enseignes de gens de pied contre le service du roy.... » (Relation du voyage.)
Il avoue même , tout en se déclarant prêt à entrer « en haine irréconciliable contre toute domination populaire, qu'elle lui semble la plus naturelle et équitable. » (Livre I , chap. IX.) Le gouvernement républicain ne lui inspire aucun éloignement : « Et sçay davantage , » dit-il en parlant de La Boëtie, « que s'ilcust eu à choisir, il eust miculx aymô estre nay à Venise qu'à Sarlac, et avecques raison. » (Livre I, chap. xvn.)
Mais quelle que soit la hardiesse de sa pensée , Montaigne , dans un temps où la révolte éclatait sous toutes les formes , veut que le citoyen et l'homme public restent soumis ;mx lois du pays.
« La religion chrestienne a toutes les marques d'extrême iustice et utilité , mais nulle plus apparente que l'exacte recommandation de l'obéissance du magistrat et manutention des polices.... Il y a grand à dire entre celuy qui suyt les formes et les loix de son pais , et celuy qui entreprend de les régenter et changer. Celuy là allègue pour son excuse la simplicité, l'obéissance et l'exemple; quoy qu'il face, ce ne peult estre malice , c'est pour le plus malheur : Quis est eniniy quem non moveat clarissimis monumentis testât a consignataque ant i quitus ?... Qui se mesle de choisir et de changer, usurpe l'auctorité de iuger, et se doibt taire fort de veoir la faulte de ce qu'il chasse , et le bien de ce qu'il inlroduict. » (Livre I , chap. xxii '.)
1. Il mettait d'accortl ses principes politiques et sa conscience, en recommandant l'obéissance aux mauvais rois, et en réservant l'opinion intime (juc chacun doit avoir sur leur compte : distinction juste et précieuse qui dut consoler et soulager Montaigne pendant les règnes qu'il eut à traverser.
« Nous dcbvons la sul)iection et obéissance également à touts roys, car elle regarde leur oflice ; mais l'estimation, non plus (pie l'afloction, nous ne la drbvons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre polili<iue de les soulTrir patiemment, indignes; de celer leurs vices; d'aider de nostre recommendation leurs actions indifférentes, pendant que h-ur aucloritéa besoing de nostre ajjpuy : mais noslra commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la iustice et à nostre liberté l'expression Uc nos vrays ressentiments; et nomaiccmcnt de refuser aux bons
Aucun sacrifice ne lui coulait pour pratiquer le respect des lois et prendre leur défense :
« Comptant toutes les particulières circonstances qui me regardent, ie ne treuve homme des nostres à qui la deffense des loix couste , et en gaing cessant , et en dommages émergeant, disent les clercs, plus qu'à moy, et tels font bien les braves de leur chaleur et aspreté , qui font beaucoup moins que moy , en iuste balance. » (Livre III , cliap. IX.)
Ce n'est pas qu'il eût pour la loi un culte superstitieux ; faisant allusion aux nécessités d'une époque de trouble et de licence, il admet que la loi doit fléchir si le salut public
l'exige :
« Si est ce que la fortune , reservant tousiours son auctorite au dessus de nos discours , nous présente aulcune fois la nécessité si urgente, qu'il est besoing que les loix lui fassent quelque place : et, quand on résiste à l'accroissance d'une innovation qui vient par violence à s'introduire , de se tenir en tout et par tout en bride et en règle contre ceulx qui ont la clef des champs , ausquels tout cela est loisible qui peult avancer Icur desseing , qui n'ont ny loix ny ordre que de suyvre leur advantage , c'est une dangereuse obhgation et inequalité :
« Adilura nocendi perfide praestat fides : »
d'autant que la disciphne ordinaire d'un estât qui est en santé , ne pourveoit pas à ces accidents extraordinaires. Elle présuppose un corps qui se tient en ses principaulx membres et offices, et un commun consentement à son observation et obéissance. L'aller légitime est un aller froid, poisant et contrainct, et n'est pas pour tenir bon à un aller licencieux et offensé. On sçait qu'il est encorcs
subiocts la gloire d'avoir reveremnient et fidellement servy un maistre, les imperfections duquel leur esloient si bien cogneues; frustrant la postérité d'un si utile exemple. Et ceulx qui, par respect de quelque obligation privée, espousent iniquement la mémoire d'un prince meslouable , font iuslice particulière aux dépens de la iuslice publicque. » (Li\rc 1 , cliap ui.j
reproché à ces deux grands personnages, Octavius etCaton, aux guerres civiles, l'un de Sylla, l'autre de César, d'avoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer: car, à la vérité , en ces dernières nécessitez où il n'y a plus que tenir, il seroit à l'adventurc plus sagement faict de baisser la teste et prester un peu au coup , que , s'aheurtant oultre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violence de fouler tout aux pieds; et vauldroit mieulx faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent , puisqu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. » (Livre I, chap. xxn.)
L'extrême amour de Montaigne pour les lois établies lui donne une extrême aversion pour les innovations qui agitaient son siècle. Le plus hardi des philosophes était le plus réservé des conservateurs. Témoin des maux que les guerres civiles et religieuses avaient déjà causés à sa patrie, il maudissait les nouveautés qui voulaient s'introduire par force et qu'on repoussait avec cruauté ; il prévoyait qu'elles amèneraient encore d'autres calamités : avant même d'avoir mis la main aux Essais , il écrivait à sa femme, le 10 septembre 1570 : « De vray, la nouvcUeté couste si cher jusqu'à celte heure à ce pauvre estât (et si ne sçais si nous en sommes à la dernière enchère) qu'en tout et partout i'en quitte le party. »
Le spectacle des guerres civiles et des atrocités sans cesse rallumées par l'esprit de renversement et par le fanatisme allié à l'ambition , rejeta de plus en plus Montaigne loin des partis novateui's. Quelle sagesse, quelle profonde connaissance des éléments de toute société et de notre caractère national, quelle expérience des véritables mobiles humains, quelle admirable appréciation des dangers et des besoins publics dans ces grandes pensées où l'ànie du citoyen est à la hauteur du génie de l'écrivain :
« H y a grand double s'il se peut trouver si évident pruufit au changement d'une loy rcccue, telle qu'elle soit , qu'il y a du mal à la renmer : d'autant qu'une police, c'est comme un bastiment de diverses pièces ioinctes ensemble
d'une telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranlcr une , que tout le corps ne s'en sente....
« Je suis desgouté de la nouvelleté , quelque visage qu'elle porte : et ay raison ; car i'en ay veu des effects très dommageables : celle qui nous presse depuis tant d'ans , elle n'a pas tout exploicté ; mais on peult dire , avecques apparence , que par accident elle a tout produict et engendré, voire et les maulx et ruyne qui se font depuis , sans et contre elle : c'est à elle à s'en prendre au nez :
« Heu! patior telis vulnera facta meis. »
Ceux qui donnent le bransle à un estât sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne : le fruict du trouble ne demeure gueres à celuy qui l'a esmeu ; il bat et brouille l'eau pour d'aultres pescheurs....
« Si me semble il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et presumption , d'estimer ses opinions iusques là que , pour les establir , il faille renverser une paix publicque , et introduire tant de maulx inévitables , et une si horrible corruption de mœurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'estat en choses de tel poids , et les introduire en son pais propre. " (Livre I, chap. xxii.)
« Je ne suis pas trop facile au change : d'autant que j'apperceois aux opinions contraires une pareille foiblesse, notamment aux affaires politiques, il y a un beau champ ouvert au bransle et à la contestation.... à quelque roole qu'on vous mette, vous avez aussi beau ieu que vostre compaignon, pourveu que vous ne veniez à chocquer les principes trop grossiers et apparents : et pourtant, selon mon humeur en affaires publicques, il n'est aulcun si mauvais train, pourveu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne valle mieulx que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues , et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement ; de nos loix et usanccs, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses : toutes fois pour la difficulté de nous mettre en meilleur estât, et le dangier de ce croullemenf, si ie pouvois planter une cheville
à nostrc roue et l'arrester en ce poinct, ie le ferois de bon cœur :
« Numquam adeo fœdis, adeoque pudendis Utimur exemplis, ut non peiora supersint. »
«« Le pis que ic treuve en nostrc estât, c'est l'instabilité; et que nos loix, non plus que nos vestcments , ne peuvent prendre aucune forme arrestee. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines ; il est bien aysé d'engendrer à un peuple le mespris de ses ancieunes observances ; iamais homme n'enti'eprint cela, qui n'en veinst à bout : mais d'y restablir un meilleur estât en la place de celuy qu'on a ruyné , à cecy plusieurs se sont morfondus de ceulx qui l'avoient entreprins. » (Livre II, chap. xvu.)
« Rien ne presse un estât, que l'innovation. Le changement donne seul forme à l'iniustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se desmanche, on peult l'estayer ; on peult s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous esloignetrop de nos commencements et principes : mais d'entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d'un si grand bastiment, c'est à faire à ceulx qui, pour descrasser, effacent, qui veulent amender les defaults particuliers par une confusion universelle et guarir les maladies par la mort : Non tam commutandarum, quant evertendarum rerum cupidi. Le monde est inepte à se guarir ; il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en desfaire, sans regarder à quel prix. Nous veoyons, par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens. La descharge du mal présent n'est pas garison , s'il n'y a, en gênerai, amendement de condition : la fm du chirurgien n'est pas de faire mourir la mauvaise chair: ce n'est que l'acheminement de sa cure; il regarde au delà, d'y faire rcnaistie la naturelle, et rendre la partie à son den estrc. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le maschc, il demeure court ; car le bien ne succède pas nécessairement au mal; un aullrcmnl lui peult succéder et pire : comme il advint aux tueurs de César, qui
3r. PRINCIPES GÉNÉRAUX
iecterenl la chose publicqiie à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez : à plusieurs depuis, iusques à nos siècles, il est advenu de mesme : les François, mes contemporains, sçavent bien qu'en dii'e. Toutes grandes mutations esbranlent l'Estat, et le desordonnent. Qui viseroit droict à la guarison, et en consulteroit avant toute œuvre, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. » (Livre III, chap. IX.)
Le déplorable état de la France, et la méchanceté même de ses compatriotes, servent à Montaigne d'argument pour démontrer la solidité des sociétés les plus mal constituées, et la futilité des discussions théoriques sur la mciUeure forme de gouvernement : « .... le veois, par nostre exemple, que la société des hommes se tient et se coud, à quelque prix que ce soit ; en quelque assiette qu'on les couche , ils s'appilent et se rengent en se remuant et s'entassant : comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre , treuvent d'eulx mesmes la façon de se ioindre et s'emplacer les uns parmy les aultres, souvent mieulx que l'art ne les eust sceu disposer.... le veois, non une action, ou trois, ou cent, mais des mœurs, en usage commun et receu, si farouches, en inhumanité surtout et desloyauté, qui est pour moy La pire espèce des vices, que ie n'ay point le courage de les concevoir sans horreur; et les admire, quasi autant que ie les déteste : l'exercice de ces meschancetez insignes porte manque de vigueur et force d'aame autant que d'erreur et desreglement. La nécessité compose les hommes et les assemble : cette cousture fortuite se forme aprez en loix; car il en a esté d'aussi sauvages qu'aulcune opinion humaine puisse enfanter, qui toutefois ont maintenu leurs corps avecques autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sgavoient faire : et certes toutes ces descriptions de police, feinctes par art, se treuvent ridicules, et ineptes à mettre en pratique. >' (Livre III, chap. ix.)
« Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de société, et des règles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de
nostre esprit : comme il se treuve ez arts plusieurs subiects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aulcune vie hors de là. Telle peincture de police seroit de mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un monde desia faict et formé à certaines coustumes ; nous ne l'engendrons pas, comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons guercs le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout.... Non par opinion, mais en vérité, l'excellente et meilleure police est, à chascune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenue : sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition présente ; mais ie tiens pourtant que d'aller désirant le commandement de peu, en un Estât populaire, ou, en la monarchie, une aultre espèce de gouvernement, c'est vice et folie. » [Eod.)
Dans l'horreur de Montaigne pour les remuements politiques, il entrait bien quelque chose de son goût pour la vie indépendante, calme et facile, Voysifveté et la liberté étant ses maistresses qualités^ ; il ne voulait pas qu'on lui fît trop d'honneur de la sagesse de ses opinions et de sa vie publique : « le fois peu de part à ma prudence de ma conduite : ie me laisse volontiers mener à l'ordre publicque du monde. » (Livre II, chap. xvn. ) Mais s'il eût mieux aimé vivre des jours plus tranquilles, jamais, dans aucune situation, il n'acheta son repos au prix d'une conviction. Jamais non plus la vue des choses et des hommes qui lui causaient pitié, horreur ou dégoût, ne le jeta dans le découragement; les maux qui désolaient le pays ne lui paraissaient ni nouveaux, ni mortels, et des ébranlements (pii agitaient le
I. «Mon Dieu! que mal pourrois le sousfrir la condition où ie vcois tant de gents, clouez à un quartier de ce royaume, priv(^z de l'entrée des villes principales, et des courts, et de l'usage des chemins |)ul)licques, pour avoir querellé nos ioix! Si celles (|ue ie siis me menaçoient seulement le bout du doigt, ie m'en irois incontinent en trouver d'aullres, où (pie ci" feust. Toute ma pelile prudence, en ces ^uei res civilrs où nous sonnnes, s'employe à ce (ju'elles n'In» K'rrompent ma liberté d'aller et venir. » (Livre III, cliap. xin.)
monde il espérait voir sortir un avenir plus sain et plus vigoureux. « Pour nous veoir bien piteusement agitez (car que n'avons nous faict ?) ie ne vois pas soubdain me resolvant : nous ne sommes pas, pourtant, à l'adventure, à nostre dernier période. La conservation des Estais est chose qui vraysemblablement surpasse nostre intelligence ; c'est, comme dict Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'une civile police ; elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines, contre l'iniure des loix iniustes, contre la tyrannie, contre le desbordement et ignorance des magistrats, licence et sédition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceulx qui sont mieulx : mesurons nous à ce qui est au dessoubs ; il n'en est point de si misérable qui ne treuve mille exemples à se consoler.... Nostre police se porte mal : il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir.... Tout ce qui bransle ne turnbepas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou ; il tient mesme par son antiquité : comme les vieux bastiments ausquels l'aage a desrobbé le pied, sans crouste et sans ciment, qui pourtant vivent et se soubtiennent en leur propre poids :
« Hœc iam validis radicibus hœrens, Pondère tuta suc est. »
« D'advantage, ce n'est pas bien procéder de recognoistre seulement le flanc et le fossé, pour iuger de la seureté d'une place ; il fault veoir par où on y peult venir, en quel estât est l'assaillant : peu de vaisseaux fondent de leur propre poids, et sans violence estrangiere. Or, tournons les yeux partout. Tout croule autour de nous : en touts les grands Estais, soit de chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une évidente menace de changement et de ruyne :
'< Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes Tempestas. »
« Les astrologues ont beau icu à nous advertir, comme ils le font, de grandes altérations et mutations prochaines :
leurs divinations sont présentes et palpables, il ne fault pas aller au ciel pour cela. Nous n'avons pas seulement à tirer consolation de cette société universelle de mal et de menace, mais encore quelque espérance pour la durée de nostre Estât ; d'autant que naturellement rien ne tumbe là où tout tiunbe : la maladie universelle est la santé particulière ; la conformité est qualité ennemie à la dissolution! Pour moy, ie n'en entre poinct en desespoir, et me semble y veoir des routes à nous seures :
« Deus hsec fortasse benigna Adducet in sedem vice. »
« Qui sçait si Dieu vouldra qu'il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estai par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une; santé plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avoient esté? » (Livre lil, chap. ix.) v
Concluons. A le juger par ses écrits, et il a droit à être jugé ainsi , Montaigne, dans toutes les phases de sa vie publique, magistrat, militaire, administrateur, est demeuré honnête, humain, loyal, intègre, soumis aux lois, ennemi, non du progrès , mais des innovations hasardeuses et des révolutions. Il a pu se rendre lui-môme ce glorieux témoignage contre lequel n'ont réclamé ni les contemporains ni la postérité :
« Ce n'est pas un legier plaisir de se sentir préservé d'un siècle si gasté, et de dire en soy : qui me verroit iusques dans l'ame, encore ne me trouveroit il coupable ny de l'affliction et ruyne de personne, ny de vengeance ou d'envie, ny d'offense publicque des loix, ny de nouvcUelé et de trouble, ny de faulte à ma parole; et quoyque la licence du temps permisl et apprisl h chacun, si n'ay iemis la main ny cz biens, ny en la bourse d'honune françois, et n'ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu'en paix. >< (Livre lII, chap. ii.)
Serrons les faits do plus près. Plaçons Montaigne au milieu des partis qui divisaient la France; citoyen, homme
public , quelle position a-t-il prise , quelle cause a-t-il défendue ? Il ne faut certes pas le confondre avec ces esprits incertains, ces caractères faibles, ces sceptiques avisés, qui se tiennent sur la limite de toutes les opinions, se réservant pour toutes, et n'ayant l'estiine et la confiance d'aucune. Ses principes étaient fortement et dès longtemps arrêtés. « En matière d'opinions, des l'enfance, ie me logeai au poinct où i'avois à me tenir. » (Livre III , chap. ii.)
Entre les partis , il avait choisi sans hésiter celui qui était conforme aux lois du pays : « Autant que l'image des loix receues et anciennes de cette monarchie reluira en quelque coing, m'y voilà planté. » (Livre III, chap. ix.)
Ses convictions résolues n'admettaient ni la tergiversation , ni l'indifférence, ni la neutralité : « De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination, aux troubles de son pais et en une division publicque, ie ne le treuve ny beau ny honneste : ea non média, sed nulla via est, velut eventum expectantium, quo fortunx consilia sua appllcent. Cela peult estre permis envers les affaires des voysins...; ce seroit une espèce de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels nécessairement il fault prendre party par application de desseing. » (Livre III, chap. i.)
Montaigne s'attacha, par devoir et par raison, au parti qu'il crut le meilleur; mais il ne fut jamais, ne voulut jamais être ce qu'on appelle un homme de parti. Jamais il n'admit les alliances compromettantes : « Certes, on faict tort aux partys iustes, quand on les veult secourir de fourbes; l'y ay tousiours contredict; ce moyenne porte qu'envers les testes malades; envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires. » (Livre III, chap. x.)
Il résista aux entraînements aveugles qui précipitaient les masses, et les livraient à toutes leurs passions , fatalité de la Ligue comme des huguenots : « l'ay veu, de mon temps, merveilles en l'indiscrctte et prodigieuse facilité des peuples
à se laisser mener et manier la créance et l'espérance , où il a pieu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescomptes les uns sur les aullres, par dessus les phantosmes et les songes.... Leur sens et entendement est entièrement estouffô en leur passion ; leur discrétion n'a plus d'aultre chois, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause, l'avois remarqué souverainement cela au premier de nos partys fiebvreux ; cet aultre, qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte: par où ie m'advise que c'est une qualité inséparable des erreurs populaires; aprez la première qui part, les opinions s'entrepoulsent , suyvant le vent, comme les flots; on n'est pas du corps , si on s'en peult desdire , si on ne vague le train commun. » {Eod.)
Montaigne ne prit parti dans les affaires publiques , que par une libre détermination de sa raison , sans engagement envers les personnes, sans haine pour les hommes du parti contraire : « l'aime la vie privée , parce que c'est par mon chois que ie l'aime , non par disconvenance à la vie publicque, qui est à l'adventure autant selon ma complexion : l'en sers plus gaiement mon prince, parce que c'est par libre eslection de mon iugcment et de ma raison , sans obligation particulière ; et que ie n'y suis pas reiecté ny contrainct pour estre irrecevable à tout aidlre party, et mal voulu : ainsi du reste. le hais les morceaux que la nécessité me taille; toute commodité ne tiendroit à la gorge, de laquelle seule i'aurois à despendre :
« Aller remus aquas, aller mihi radat arenas :
Une seule chorde ne m'arreste iamais assez. « (Livre III , chap. IX.)
Dans la haute indépendance de sa raison, il se réservait l'impartialité, cette justice odieuse à l'esprit de parti, le droit de blâmer les torts de ses amis, de louer les qualités de ses adversaires : « le ne sçais pas m'cngager si profondement et si entier : quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation, que mon entendement s'en infecte. Aux présents brouillis de cet
estât, mon intcrest ne m'a faict mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires , ny celles qui sont reprochables en ceulx que i'ay suyvis. Us adorent tout ce qui est de leurcosté; moy ie n'excuse pas seulement la pluspart des choses qui sont du mien : un bon ouvrage ne perd pas ses grâces pour plaider contre moy. Hors le nœud du débat, ie me suis maintenu en equanimité et pure indifférence : neque extra nécessitâtes belli, prœcipnum odinm gero: de quoy ie me gratifie d'autant , que je veois communément faillir au contraire : utatur motu animi , qui uti ratione non potest.... le me prends fermement au plus sain des partys, mais ie n'affecte pas qu'on me remarque spécialement ennemy des aultres, et oultre la raison générale. l'accuse merveilleusement cette vicieuse forme d'opiner : « Il est de « la Ligue; car il admire la grâce de monsieur de Guise. « L'activité du roy de Navarre l'estonne' : il est huguenot: « il treuve cecy à dire aux mœurs du roy : il est séditieux « en son cœur. » (Livre III, chap. x.)
Dans une modération si bien d'accord avec la sagesse, entrait, il est vrai , un peu du sentiment égoïste de la conservation personnelle. Montaigne, chez qui cette disposition augmentait naturellement avec l'âge et l'expérience, avoue que pour se sauver il ne serait pas éloigné d'invoquer tous les secours ; mais , et c'est en cela que le caractère conserve sa noblesse, s'il désire, s'il cherche le salut, il en subordonne tous les moyens au devoir. Écoutez sa curieuse confession : « La cause générale et iuste ne m'attache que modérément et sans fiebvre : ie ne suis pas subiect à ces hypothèques et engagements pénétrants et intimes. La cholere et la hayne sont au delà du dcbvoir de la iustice ; et sont passions servant seulement à ceulx qui ne tierment pas assez à leur dcbvoir par la raison simple : Utatur tnotu animi, qui uti ratione non potest. Toutes intentions légitimes et équitables
1. L'exemplaire de la bibliothèque de Bordeaux porte : a II fait cas du courage et de la grâce de M. de Guise ; l'activité el la courtoisie du roi de Navarre lui iilaisent. » Monlaigne a ensuite rayé et changé les mots soulignés. (Communication de M. Gustave Brunet.)
sont d'elles mesmes equables et tempérées. Sinon elles s'altèrent en séditieuses et illégitimes : c'est ce qui me faict marcher partout la teste haulte, le visage et le cœur ouvert. A la vérité, et ne crainds point de l'advouer, ie porterois facilement au besoing une chandelle à sainct Michel , l'aultre à son serpent ; suyvant le dessein de la vieille : ie suyvrai le bon parly iusques au feu , mais exclusivement si ie puis : que Montaigne s'engouffre quand et la ruyne pubhcque; mais s'il n'est pas besoing, ie sçaurai bon gré à la fortune qu'il se sauve; et autant que mon debvoir me donne de chorde, ie l'emploie à sa conservation. Feut ce pas Âtlicus lequel se tenant au iuste party, et au party qui perdit, se sauva par sa modération, en cet universel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diversités? aux hommes, comme luy, privez, il est plus aysé ; et en telle sorte de besogne, je treuve qu'on peult iustement n'estre pas ambitieux à s'ingérer et convier soy mesme. « (Livre III, chap. i.)
La modération de Montaigne lui faisait condamner les excès de zèle qui servent aux partis à masquer leurs intérêts , et il avait horreur de la cruauté des factions : « Il ne fault pas appeler debvoir, comme nous faisons touts les iours, une aigreur et une intestine aspreté qui naist de i'interest et passion privée; ny courage, une conduicte traistresse et malicieuse : ils nomment zèle, leur propension vers la malignité et violence: ce n'est pas la cause qui les cschauffe, c'est leur intcrest'; ils attisent la guerre, non parce qu'elle est iuste, mais parce que c'est la guerre. » (Livre III, chap. i.)
« J'abomine les enhortements enragez de celte ame desrcglee ,
« ...dum tela micant, non vos pietatis imago Ulla nec adversa conspecti fronte parentes Commoveant ; vultus gladio turbate vercndos. »
Osions aux meschants naturels, et sanguinaires, et traislrcs,ce
1. Montaigne avait d'al)ord écrit : « Ce n'est pas la cause qui les cmhesongne ;» tl a ciïacc'! CCS mois sur IVxnniplairo de Hordeaux. Aucune édition n'indi(iue ces changements de la main de l'auteur. (Communication de M. Gustave Drunct.)
prétexte de raison ; laissons là cette iustice énorme et hors de soy, et nous tenons aux plus humaines imitations. » (Eod.)
Il gardait même (chose rare) la compassion pour les ennemis politiques vaincus : « Le party que ie condamneray en nos guerres ie le condamneray plus asprement, fleurissant et prospère : il sera pour me concilier exclusivement à soy, quand ie le verray misérable et accablé. » (Livre III, chap. xni.j
De telles pensées n'étaient pas comprises par des esprits vulgaires ou prévenus, de telles vertus ne s'exerçaient pas impunément en présence des factions déchaînées. L'impartialité de Montaigne faisait le vide autour de lui : non-seulement il était « privé de grande familiarité avecques gens d'aultres mœurs que les siennes et d'aultres opinions par lesquelles ils tiennent ensemble d'un nœud (la rehgion)~qui commande tout aultre nœud, » mais encore il n'était pas « sans hazard parmy ceulx à qui tout est egualement loisible » (livre III, chap. ix), c'est-à-dire ceux de la Ligue.
Sa modération attira sur lui de cruelles persécutions. La guerre civile , qui entretenait un de ses plus ardents foyers dans la Guyenne, avait dévasté son château, longtemps respecté comme un temple de l'hospitalité ouvert à tous sans distinction. Son habitation était située dans un pays peuplé de huguenots , et il n'avait pas cessé toute relation avec les gentilshommes ses voisins qui avaient embrassé la nouvelle religion; mais sa conduite publique était celle d'un bon catholique, et personne n'osa jamais l'accuser d'avoir manqué aux lois. Précisément parce qu'on ne trouvait rien à lui reprocher, on sema contre lui des soupçons que sa fierté dédaigna, et les partis opposés le traitèrent également en ennemi , malheur qui ne pouvait pas le surprendre , et qui ne parvint pas à l'ébranler ; « Oultre cette secousse (le pillage ) l'en souffris d'aultres : i'encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies : ie feus pelaudé à toutes mains; au gibelin, j'cstois guelphe; au guelphe, gibelin : quelqu'un de mes poètes dict bien cela , mais ie ne sçais où c'est. La situation de ma maison, et l'ac-
cointance de mon voysinage , me presentoient d'un visage ; ma vie et mes actions , d'un aultre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées, car il n'y avoit où mordre; ie ne desempare iamais les loix , et qui m'eust recherché, m'en eust deu de reste : c'estoient suspicions muettes qui couroient soubs main, ausquelles il n'y a iamais faulte d'apparence, en un meslange si confus, non plus que d'esprits ou envieux ou ineptes. l'aide ordinairement aus presumplions iniurieuses que la fortune semé contre moy, par une façon que i'ay, dez tousiours, de fuyr à me iuslifier, excuser et interpretter; estimant que c'est mettre ma conscience en compromis, de plaider pour elle.... Tant y a que, de ce qui m'adveint lors, un ambitieux s'en feust pendu; si eust faict un avaricieux. » (Livre III, chap. xii.) En effet, avec la raison et la modération de Montaigne , on ne devient pas puissant et on ne fait pas fortune.
Par conviction et en dépit des dangers , il fut et resta toujours du parti catholique et royaliste.
Si, comme aujourd'hui, la croyance religieuse n'avait appartenu qu'au domaine de la conscience , on pourrait rechercher, par une curiosité purement httéraire et doctrinale, si les hardiesses pliilosophiques de l'auteur des Essais n'excèdent pas les limites d'une rigoureuse orthodoxie. Dans les courses vagabondes que son doute encore instinctif et sans méthode fait à travers toutes les idées , quelques propositions malsonnantes ont pu lui échapper ; l'un de ses biographes , effrayé des arguments que la philosophie du xvnr siècle empruntait aux Essais, dom Deviemie, a cru devoir consacrer une dissertation à la preuve du catholicisme de Montaigne. Une bien plus puissante autorité s'attache au témoignage de Pascal, qui n'attaque que la morale de 3Iichel, mais qui le loue d'avoir prouvé, surtout dans son chapitre sur Sehond, que la raison sans la foi est impuissante , donnant ainsi le scepticisme même pour garantie de la religion*. Il est vrai (|ue l'interprétation de Pascal a ses
I. a Montaigne C!>t incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, sans
adversaires , et MM. Leclerc , Sainte-Beuve , Havet doutent fort du christianisme de Montaijjne, et persistent à voir dans l'apologie de Sebond la négation de toutes les croyances (Havet, Pensées de Pascal, p. 43, note). M. Villemain {Galerie française, article Montaigne), en avouant que dans les Essais il y a un peu de tout , reconnaît qu'il s'y trouve des passages très-significatifs sur le catholicisme de l'auteur*.
Mais , dans la seconde moitié du xvi« siècle , les questions religieuses ne donnaient pas lieu seulement à des controverses purement dogmatiques. La religion avait fait alliance avec la loi , la foi se servait de l'épée du pouvoir ; c'était une nécessité : la réforme était devenue un levier politique , une arme d'ambition ; de l'état de secte le calvinisme avait bientôt passé à l'état de faction : ses principes répubUcains menaçaient la monarchie ; ses chefs pensèrent à briser, à leur profit, l'unité de la France; et quand leurs prétentions s'élevèrent moins haut, la nouvelle religion ne forma pas moins un parti avec lequel la royauté dut combattre , négocier, transiger, agir tantôt par la force , tantôt par la diplomatie.
Dans une pareille situation, une profession de foi catholique était, en même temps, un acte de croyant, et une manifestation de citoyen. Montaigne resta fidèle au culte de ses aïeux. Il résista à la contagion de l'exemple ; la Guyenne était une des provinces de France où la réforme comptait le plus de partisans, surtout dans les classes éclairées : « Il n'y a ici, écrivait le maréchal de Montluc, enfant de famille
la foi , se piquent d'une véritable justice ; pour désabuser ceux qui s'attaclieiU à leur opinion, et qui croient, indépendamment de l'existence et des perfections de Dieu, trouver dans lessciencesdes vérités inébranlables; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est difficile après cela d'être tenté de rejeter les mystères, parce qu'on croit y trouver des répugnances. L'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir juger si les mystères sont possibles; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent. » {Entretien sur Épictète et Montaigne.)
1. « Il était souvent sceptique en religion et en morale, et cependant il a fait, dans plusieurs endroits de son ouvrage, des professions de foi qui ne semblent pas douteuses. »
qui n'ait voulu lasler de cette viande. >> La cour de Nérac , depuis la première Marguerite , avait été un foyer de calvinisme ; Jeanne d'Albret avait conservé toute la ferveur de sa foi, et Henri de Navarre, gouverneur de la Guyenne, fut, depuis sa fuite de la cour de France jusqu'à son abjuration définitive, le chef politique des réformés français. La plupart des gentilshouimes voisins de Montaigne suivaient la nouvelle religion; les places les plus rapprochées, Castillon, Sainte-Foi, Bergerac, appartenaient à la réforme; elle avait recruté, dans la famille même de Montaigne, son frère, M. de Beauregard : ce dernier assistait , avec Michel , aux derniers moments de La Boëtie, qui lui adressa de nobles et touchantes recommandations sur sa rehgion ^
A plusieurs reprises, Montaigne se déclare catholique : il veut vivre et mourir en la sainte Église où il est né ; les nou-
1. « Et puis, appelant mon frère de Beauregard : « Monsieur de Beauregard, « luy dict-ii, le vous niercle bien fort de la peine que vous prenez pour moy. Vous « voulez bien que le vous descouvre quelque chose que i'ay sur le cœur à vous « dire. » De quoy quand mon frère luy eust donné asseurance, il suyvit ainsi : « le « vous iure que de tous ceulx qui se sont mis à la reformation de l'Eglise, ie « n'ay iamais pensé qu'il y en ait eu un seul qui s'y soit mis avecques meilleur a zclc, plus entière, sincère et simple affection que vous : et crois certainement c que les seuls vices de nos prélats, qui ont sans doubte besoing d'une grande « correction, et quelques imperfections que le cours du temps a apporté en « nostre Eglise, vous ont incité à cela. Je ne vous en veulx pour cette heure « desmouvoir; car aussi ne prié ie pas volontiers personne de faire quoy que i( ce soit contre sa conscience : mais ie vous venlx bien advertir qu'ayant res- « pect à la bonne réputation qu'a acquis la maison de laquelle vous estes par « une continuelle concorde, maison que i'ai autant chère que maison du monde « (mon Dieu quelle case, de laquelle il n'est iamais sorly acte que d'homme « de bien!) ayant respect à la volonté de vostre père, ce bon père à qui vous « debvez tant, de vostre bon oncle, à vos frères, vous fuyiez ces cxtremitez : « ne soyez point si asprc et si violent; accommodez vous à eulx : ne faictes « point de bande et de corps à part; ioignez vous ensemble. Vous veoyez coni- « bien de ruyncs ces dissensions ont apporté en ce royaume; et vous responds « qu'elles en apporteront de bien plus grandes. Et, comme vous estes sage cl « l)on, gardez de mettre ces inconvénients parmy vostre famille, de peur de « luy faire perdre la gloire et le bonheur dii(|uel elle a iouï iusques à cette « heure. Prenez en bonne part, monsieur de Beauregard, ce que ie vous en « dis, et pour un certain tesmoignage de l'amitié (jne ie vous porle: car, pour « cet effet, me suis ie réservé, iusqu'à cette heure, à vous le dire; et, à l'ad- « venture, vous le disant en Testât auquel vous me veoyez, vous donnerez « plus de poids et d'aurtorité à mes paroles. » Mon frère le remercia bien fort, s (Lettre de Montaigne à son père sur la niort do La Botitic.)
veautés , les sectes ne l'ont point ébranlé , et il ne s'est jamais senti le courage ni reconnu le droit de changer, à son gré, les institutions divines : « Me semblant très inique de vouloir soubmettre les constitutions et observances publicques et immobiles à l'instabilité d'une privée fantaisie (la raison privée n'a qu'une iurisdiction privée) et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles. » (Livre I, chap. xxii.)
« .... Les soubmets ( ses fantaisies) aux iugements de ceulx à qui il touche de régler non seulement mes actions et mes escripts , mais encores mes pensées. Egualement m'en sera acceptable et utile la condamnation comme l'approbation , tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre, ignoramment ou inadvertamment couché en cette rapsodie, contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Eglise cathohque, apostohque et romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis nay. » (Livre I, chap. lvi.) Dans ce chaphre, Montaigne combat une des principales innovations de la réforme, la traduction de la Bible en langue vulgaire, ainsi que sa diffusion dans tous les rangs de la société.
•< Ainsi me suis ie, par la grâce de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes créances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siècle a produictes." (Livre II, chap. xi.)
La soumission catholique , il la veut absolue , dans les petites choses comme dans les grandes :
« Ou il faut se soubmettre du tout à l'auctorité de nostre police ecclésiastique , ou du tout s'en dispenser : ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy debvons d'obéissance. Et davantage, ie le puis dire pour l'avoir essayé, ayant aultrefois usé de cette hberté de mon chois et triage particulier, mettant à non chaloir certains poincts de l'observance de nostre EgUse qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus estrange; venant à en communiquer aux hommes sçavants , i'ay trouvé que ces choses là ont un fondement massif et très sohde, et que ce n'est que bcstise et ignorance
qui nous faict les recevoir avecques moindre révérence que le reste. » (Livre I , chap. xxvi. )
Dira-t-on que ces déclarations étaient plus explicites que sincères? Personne, sans calomnier, sans ignorer Montaigne, le plus franc, le plus désintéressé des hommes, ne pourra le soupçonner d'avoir parlé ainsi par peur ou par intérêt, lui qui, entouré d'ennemis armés, proclamait son opinion sous leurs poignards, lui qui n'accepta aucune libéralité d'aucun roi, et fit à son indépendance le sacrifice de son ambition !
Les calvinistes accusaient souvent alors les catholiques hommes d'esprit de manquer de sincérité ; Montaigne répond : « Que l'imagination me sembloit fantastique de ceulx qui , ces années passées , avoient en usage de reprocher à chascun , en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit , professant la religion cathohque, que c'estoil à feincte : ettenoient mesme , pour luy faire honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouvoit faillir, au dedans, d'avoir sa créance reformée à leur pied! Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire! et plus fascheuse encores, qu'on se persuade d'un tel esprit, qu'il préfère je ne scais quelle disparité de fortune présente, aux espérances et menaces de la vie éternelle ! »
Souliendra-t-on qu'en se disant catholique, Montaigne voulait seulement se mettre en règle vis-à-vis les convenances sociales, et donner le bon exemple, sans se soucier autrement du fond de ses croyances? Mais ce n'est pas seulement à la ville , à la cour , sous les yeux du public qu'il pratique sa religion; dans son château, entouré de huguenots, il garde sa chapelle cathohque (livre III, chap. l\). Dans le voyage qu'il fait avec quelques parents et quelques amis, et dont il n'écrivait le récit (juc pour lui seul, il rappelle, comme chose toute simple et allant de soi, qu'il entendit la messe, à Épernay, à Hornes en Auh-iche, à Vérone (où « il trouvoit la contenance des lionuncs ('sliange, à la grand'mcsst; : ils devisoictil au cho'ui' nicsmt! de l'église, couvci'ls, debout, le dos tourné \ers l'aulcl, cl ne faisant contenance
de penser au service que lors de l'élévation» ), à Bnon Convento, à Notre-Dame de Lorette, où il fit ses pâques, à Florence, à Lucques*. Il témoigna une extrême dévotion à Notre-Dame de Lorette ; mais le chevalier de l'ordre du roi de France mêla quelque chose de sa vanité à l'hommage de sa piétés Sa foi dans l'intervention miraculeuse de la madone inspire une joie moqueuse à l'auteur du nouveau Dictionnaire historique , qui semhle heureux de se venger du philosophe sceptique sur le pèlerin crédule.
Enfin n'oublions pas que le dernier acte de Montaigne mourant a été un témoignage solennel de sa religion : « ....Il estoit contraint d'avoir recours à sa plume, pour faire entendre ses volontez, et comme il sentit sa fin approcher, il pria par un petit bulletin sa femme de semondre quelques gentilshommes siens voisins, affiu de prendre congé d'eux. Arrivez qu'ils furent, il lit dire la messe en sa chambre; et comme le prestre estoit sur l'eslevation du corpus Domini, ce pauvre gentilhonnne s'eslance au moins mal qu'il peut , comme à corps perdu, sur son lict, les mains joinctes ; et en ce dernier acte, rendit son esprit à Dieu. » (Etienne Pasquier, lettre i", livre XVIII.)
1. Durant son séjour à Rome, il fut, ainsi que ses compagnons, présenté au pape par l'ambassadeur de France; le saiut-pÈre, s'adressant à Montaigne nommément, « l'exhorta de continuer à la dévotion qu'il avait toujours portée à l'Église et service du roi très-chrétien, »
2. « Là (dans le sanctuaire de l'église) se voit au haut du mur l'image Notre- Dame, faicte, disent-ils, de bois. Tout le reste est si fort paré de vœux riches de lieus et princes, qu'il n'y a jusques à terre pas un pousse vide , et qui ne soit couvert de quelque lame d'or ou d'arjant. J'y peus trouver à toute peine place, et avec beaucoup de faveur, pour y loger un tableau (cadre) dans lequel il y a quatre figures d'arjant attachées : ccle de Notre-Dame, la mieue, celé de ma feme, celé de ma fille. Au pied de la micne, il a insculpé : Michacl Montanus , gallus vasco, equesregij ordinis 1581 ; à celé de ma famé, Francinca Cassaniana uxor ; à celle de ma fille, Leonora Montana ftlia unica; et sont toutes de ranc à genoux dans ce tableau, et la Notre-Dame au haut au devant. 11 y a un' autre antrce en celte chapelle (jue par les deux portes de quoi j'ai parlé, laquelle antrce ropont au dehors. Entrant donc parla en cette chapelle, mon tableau est logé à mcin gauche contre la porte qui est à ce couin, et je l'y ai laissé très curieusement ataché et cloué. J'y avois fuict mettre une chenettc et un aneau d'arjant, pour par iceluy le pandre à quelque clou; mais ils aimèrent miculx l'atacher tout à faict.... Ce fut le 25 d'avril que j'offris mon vœu. »
Si Montaigne resta invariablement attaché au culte de ses pères; s'il en fit toujours profession publique, s'il appelait nos gens les vainqueurs de Moucontour\ et le meilleur parti celui qui, comme lui et avec lui, défendait contre les huguenots la rehgion et les lois du pays, il flétrit avec indignation ceux qui subordonnent la religion aux intérêts mobiles des partis, les catholiques ligueurs devenus séditieux et rebelles au nom de la foi : « Les uns font accroire au monde qu'ils croyent ce qu'ils ne croycnt pas; les auhres, en plus gi'and nombre, se le font accroire à eulx mesmcs, ne sçachanl pas pénétrer que c'est que croire; et nous trouvons estrange si, aux guerres qui pressent à cette heure nostre Estât, nous veoyons flotter les événements et diversifier d'une manière commune et ordinaire; c'est que nous n'y apportons rien que le nostre. La iustice, qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alléguée; mais elle n'y est ny receue, ny logée, ny espousee : elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doibt son secours extraordinaire à la foy et à la rehgion^ non pas à nos passions : les hommes y sont conducteurs, et s'y servent de la religion; ce debvroit estre tout le contraire. Sentez si ce n'est par nos mains que nous la menons : à tirer comme de cire, tant de figures contraires d'une règle si droicte et si ferme. Quand s'est il veu mieulx qu'en France en nos jours? Ceulx qui l'ont prinse à gauche, ceulx qui l'ont prinse à droicte, ceulx qui en disent le noir, ceulx qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprises, s'y conduisent d'un progrez si conforme en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubtcuse et malaysec à croire la diversité qu'ils prétendent de leurs opinions, la chose de laquelle despend la conduicle et loy de nostre vie : peut on voir partir de mcsme escliole et discipline des mœurs plus unies , plus unes ? Voyez l'horrible impudence de quoy nous
1. «Qui vouldra estrc de ce party, et faire valoir avecquesnosgcnts la faullc de n'avoir dernièrement poursuivy nostre poinctc & Moncontour. » (Livre I, chap. xLvii.)
pelotons les raisons divines; et combien irreligiciiscment nous les avons el reieclees et reprinses, selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publicques. Cette proposition si solenne : « S'il est permis au subiect de se rebel- « 1er et armer contre son prince pour la deffense de la reli- « gion : » souvienne vous en quelle bouche cette année passée l'affirmative d'icelle estoit l'arc boutant d'un party. La négative de quel autre party c'estoit l'arc boulant : et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de lime et de l'autre ; et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents qui disent qu'il fault faire souffrir à la vérité le ioug de nostrc besomg : et de combien faict la France pis que de le dire? Confessons la vérité : qui tireroil de l'armée , mesme legitiuie , ceulx qui y marchent par le seul zèle d'une affection religieuse, et encore ceulx qui regardent seulement la protection des loix de leur pais, ou service du prince, il n'en sçauroit bastir une compaignie de gcnts d'armes complette. » (Livre II, chap. xii.)
Il déplore les excès de son |)arti , les emportements des catholiques, même de boime foi : « Il est ordinaire de veoir les bonnes intentions, si elles sont conduictes sans modération , poulser les honmies à des effecls très vicieux. En ce débat, par lequel la France est à présent agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain party est sans double celuy qui maintient et la religion et la police ancienne du pais: entre les gents de bien toutefois qui le siiyvent (car ie ne parle point de ceulx qui s'en servent de prétextes pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suyvre la faveur des princes ; mais de ceulx qui le font par vray zele envers leur religion, et saincte affection à maintenir la paix et Testât de leur patrie), de ceulx cy, dis ie, il s'en veoid plusieui'S que la passion poulse hors les bornes de la raison, et leur faicl parfois prendre des conseils iniustes , violents, et encore téméraires. » (Livre 11, chap. XIX.)
Il se méfie surtout de la ferveur des nouveaux convertis,
dont le zèle suspect n'est pas confondu par lui avec le retour à la foi et aux bonnes mœurs, des hommes ramenés par l'étude et la méditation : « En ce reng n'entends ie pas loger ces aultres qui, pour se purger du souspeçon de leur erreur passée , et pour nous asseurer d'eulx , se rendent extrêmes , indiscrets et iniustes à la conduicte de nostre cause , et la tachent d'infmis reproches de violence. » (Livre I, chap. Liv.)
La tolérance, qui s'allie si bien avec les convictions fortes, était au fond le vœu de Montaigne, comme elle avait été le but et l'effort malheureux de son sage ami L'Hospilal; cette grande cause de la liberté de conscience, engagée par les armes du xvi» siècle , ne devait triompher que deux cents ans plus tard, grâce à une glorieuse et féconde révolution.
Il était aussi juste , aussi bienveillant envers les dissidents religieux qu'envers ses adversaires politiques; il nomme Théodore de Bèze parmi les grands poètes de son siècle Jiv. II, chap. xvii), ce qui lui valut des reproches et même des censures , comme on le voit par cette allusion à la discussion qu'il eut à Rome avec le moine chargé d'examiner les Essais . a Et ne conceday pas au magistrat mesme qu'il eust raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poètes de ce siècle un hérétique » (livre III, chap. x); et il honore La Noue comme un des plus beaux caractères de son époque K
Montaigne se montra dévoué à la royauté en même temps que lîdèle à l'Église calhoh(iue. Sa ligne de conduite était droite; il la suivit résolument, sans jamais dévier. Il s'était planté, comme il dit, là où il trouvait la loi. Eimenii de toute cabale, on ne le vit prendre parti pour aucune des grandes familles à qui l'ambition , ouverte ou masquée de prétextes
1. < me semble mériter (ju'on laloRc onire les remarquables cvencmenls
(le mon temps; comme aussi, la constante bonliî, (loiilceur de mœurs et facililt^ consciencieuse de monsieur de La Noue, en une telle iniustice de parts armées (vraye esciiole de trahison, d inliumaniti' et de l)rit;andaKe) oii tousiours il s'est nourry, grand iionnne de guerre et tns expérimenté. » (Livre II , cliap. xvii.)
religieux, mettait les armes à la main ; il ne fut ni aux Montmorency, ni aux Guise, ni aux Bourbons, ni à Monsieur, ni au prince de Navarre ; il fut toujours au roi, ou plutôt à la royauté*. Incapable de dissimuler, il ne cachait pas plus son opinion politique que sa foi religieuse, quoiqu'il fût prudent, par ces tcnqis de confusion, de se tenir sur la réserve dans les rencontres qu'on pouvait faire, comme avait agi un gentilhomme dont parle Montaigne : « Voyageant un jour, mon frère sieur de La Brousse et moi, durant nos guerres civiles, nous renconlrasmes un gentilhomme de bonne façon. Il cstoit du party contraire au nostre, mais ie n'en sçavois rien, car il se contrefaisoit aultre : et le pis de ces guerres, c'est que les chartes sont si meslees, vostre emieniy n'estant distingué d'avecqucs vous d'aulcunc marque apparente, ny de langage, ni de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air, qu'il est malaysé d'y éviter confusion et desordre.... Cestuy ci en avoit une frayeur si esperdue, et ie le veoyois si mort à chasque rencontre d'hommes à cheval et passage de villes qui tenoient pour le roy, que ie devinay enfin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit. -> (Livre II, chap. y.)
Le plus pressant danger ne pouvait déterminer Montaigne à renier son parti (car, on l'a vu , s'il tenait à son sahit, il tenait encore plus au devoir, à l'honneur) ; témoin cette attaque dont il fut victime pendant une trêve : entouré tout à coup par quinze à vingt gentilshommes masqués et accompagnés d'une troupe nombreuse, comme il s' acheminoit à nn voyage par païs esfrangement chatouilleux , il fut pris , menacé, mis à rançon. Sa ferme contenance ne se démentit pas un instant, et « d'arrivée, il leur avoit confessé ouverte-
1. Il aurait pu suivre une conduite différente sans s'éloigner des habitudes de la noblesse de bon temps, qui faisait de ses mécontentements et de ses changements de |)ani une spéculation lucrative. « Knce temps là (157G) les divisions des frères, du roy de Navarre, de ceux de Guise, de ceux de la religion, faisoieiit suivre une liberté de se niescontenter fucilonient, ayant facilité un chacun de recouvrer un niaistie lorsqu'on en perdoit un ; et aussitost qu'on voyoit quelqu'un mal content, il ne manquoit d'cstrc recherché d'autre part. » (Mémoires du duc de Bouillon.)
ment le party duquel il esloit , et le chemin qu'il lenoit. » (Livre III, cliap. xii.)
Ses relations personnelles avec les personnages principaux de tous les partis ne prenaient rien sur ses convictions ; parce qu'il fréquentait le roi de Navarre , il ne devenait point huguenot, et ses rapports avec la famille de Guise ne l'ont jamais rendu ligueur. Il avait trop de bon sens pour ne pas comprendre toute la portée de la Ligue, trop de sagacité pour n'en pas deviner le but réel, trop de patriotisme et de modération pour n'en pas prévoir et déplorer les excès. N'est-ce pas la Ligue qu'il désigne quand il parle de «< cet aultre party qui est nay depuis le premier de nos partys tiebvreux, et qui, en l'imitant, le surmonte ? » (Liv. 111, chap. x.) N'est-ce pas à elle qu'il fait allusion quand il dit : «« Je double souvent, si entre tant de gents qui se meslent de telle besongne , nul s'est rencontré d'entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé qu'il alloil vers la reformation par la dernière des difformations ; qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de très certaine damnation; que, renversant la police, le magistrat et les loix, en la tutelle des quelles Dieu l'a colloque, desmembrant sa mère et en donnant à ronger les pièces à ses anciens ennemis , remplissant des haines parricides les courages fratcrnelz, appelant ù, son aydc les diables et les furies, il puisse apporter secours à la sacrosainctc doulceur et iusticc de la loy divine. L'ambition, l'avarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de projjre et naturelle impétuosité; amorçons les et les attisons par le glorieux tiltre de iustice et de dévotion. Il ne se peut imaginer un pire estât de choses , qu'oîi la mcschanccté vient à estre légitime, et prendre, avecques le congé du magistrat, le manteau de la vertu : nihil in spedem fnllacius, qxiam prava religio , iibi dronim numcn prœfenditur sceleribus : l'extrême esiicce d'iuiiislice, selon Platon, c'est que ce qui est iniuste soit tenu pour iuste. » (Livre il, chap. xn.)
Dans une conversation entre lui cl nn des hommes les plus distingués de la réforme, Agrijjpa d'Auhigné, Montaigne s'exprimait avec autant de IVanciiisc qne de profon-
deur sur les prétendants à la couronne : « Et comme il n'y eut aucun des princes de la Ligue à qui il ne fust arrivé quelque desfaveur par les combats, le peuple qui n'a rien de médiocre en sa bouche , exaggeroit leurs deffauts. Enfin la pluspart en vindrcnt là que ceux qu'ils trouvoyent fort beaux pour princes, ne l'estoyent pas assez pour roys : suivant ce que me dit un iour Michel Montagne, assavoir, que les pretendans à la couronne trouvent tous les eschelons iusques au marchepied du throsne, et petits et aisez , mais que le dernier ne se pouvoil franchir, pour sa hauteur. » (Histoire univers., livre III, chap. xxui.)
Personne n'a pensé à faire de Montaigne un ligueur; mais des biographes ont imaginé d'ajouter au prix de sa fidélité envers le roi celui d'un sacrifice pris sur sa reconnaissance envers les chefs delà Ligue. Suivant La Dixmevie [Éloge,]). 83;, Montaigne serait venu à la cour après la mort de Chai'les IX ; il y aurait été fort recherché du cardinal de Lorrame', et traité comme son élève qu'il guidait dans ce monde nouveau pour lui; mais il ■< montra (et c'était peut être là l'épreuve la plus difficile dans ces temps de trouble et d'anarchie) comment on peut tenir par la reconnaissance aux ennemis de son prince, et ne cesser jamais de lui être fidèle. »
C'est sans doute à La Dixmerie que l'auteur d'un autre éloge, M. Victorin Fabre, a emprunté cette histoire ; il fait du cardinal de Lorraine, mais à la cour de Charles IX, un prolecteur qui reçoit des promesses et donne des confidences ; Montaigne, dit-il, « se prononce en faveur du trône et des lois de son pays; en d'autres termes, hé par ambition, même par reconnaissance, aux chefs de la Ligue, aux princes de la maison de Lorraine, il fut cependant assez juste et assez éclairé sur les vrais intérêts de son pays pour s'attacher au parti des Valois qui , devenu plus tard celui de Henri IV, finit par déjouer les intrigi:es des cours étrangères, triompher des ligueurs, » el^.
1. M. Villemain indique aussi cette relation dans son article Montaiane de la
Galerie française.
DE LA CONDUITE PUnLî:)UE DE MONTAIGNE. 37
Montaigne a-t-il jamais été lié aux Guise par des bienfaits reçus? Aucun témoignage contemporain ne l'indique; la vraisemblance en écarte la supposition. Montaigne a voulu, toute sa vie , garder son indépendance vis-à-vis les rois , et n'être tenu envers aucun d'eux par aucune obligation particulière ; et il se serait fait l'obligé de la maison de Guise ! Ces seigneurs n'étalent pour lui, gentilhomme périgourdin, que des princes étrangers ; hors de la cour, il n'avait point de relations avec eux ; leurs domaines étaient loin de la Guyenne , où l'on n'avait vu séjourner que l'un d'eux, le duc de Mayenne, qui était venu en 1586 commander sans beaucoup de gloire une armée cathohque, et se faire guérir de la peste h Bordeaux.
Quant au cardinal de Lorraine , Montaigne , il est vrai , a parlé de lui avec éloge ; mais à quelle occasion et en quels termes ? C'était (en répondant à un de ces pamphlets huguenots qui couraient et dont il louait le talent) pour mettre le cardinal au-dessous de Sénèque, auquel on l'avait comparé en comparant Charles IX à Néron* ; la louange, on en conviendra, est au moins mitigée. D'un autre côté, le rôle respectif que La Dixmerie prête aux deux personnages est impossible et presque ridicule. Montaigne, comme je le montrerai plus tard , était déjà venu à la cour sous Henri II et sous Charles IX ; s'il y revint sous Henri III, il n'y entra pas
1. « Quant à Sencque, panny une milliasse de petits livrets, que ceulx de la religion prétendue reformée font courir pour la deffense de leur cause , qui partent parfois de bonne main, et qu'il est grand dommage n'estre embesongnee à meilleur subiect, l'en ai veu aullres fois un qui, i)ouralonger et remplir la similitude qu'il veult trouver du gouvernement de nostre jjauvre feu roy Charles nrufvicsme avecques celuy de Néron, apparie feu monsieur le cardinal d(! Lorraine avecques Sene{|ue; leurs fortunes, d'avoir esté toulsdeux les promieisau gouvernement de leurs princes; et(]uand et (juand leurs mœurs, leurs conditions , et leurs desportements. Kn quoy, à mon ojjinion, il faict bien de l'iionneur audict seigneur cardinal : car, encorcs que ie s(tisile ceulx qui estiment autant son esprit, son éloquence, son zcle envers sa relif^ion et service de son roy, et sa bonne fortune d'estre nay en un siècle où il feut si nouveau et si rare, et (juand et (|uaud si nécessaire pour le bien publicque, d'avoir un personnage ecclesiasli(|ue de telle noblesse et dignité, sullisant et capable de sa charge, si est ce <|n'à confesser la vérité , ie n'estime sa capacité de beaucoup près telle, ny sa vertu si nette et entière ny si ferme que celle de 8eneque. r> (LiNre II, cliap. xxxii.)
ÎJ8 PRINCIPES GÉNÉRAUX
comme dans un monde nouveau pour lui, et n'y fut l'élève de personne ; à la mort de Charles IX, il avait quarantedeux ans, était chevalier de l'ordre du Roi, et n'attendait rien du cardinal.
La Dixmeric, menant à sa suite M. Victorin Fahre, n'aurait-il pas été trompé par une similitude de nom? N'auraitil pas, dans le souvenir mal fixé de quelque ancienne lecture , confondu Michel Montaigne avec un nommé La Montagne, qui était un des familiers du cardinal de Lorraine et que celui-ci appelait Montagne ? C'est à ce La Montagne que le prélat faisait une confidence peu flatteuse pour Catherine de Médicis , s'il faut en croire le journal de L'Estoile : « En ce temps (1574), la vie de la reine mère imprimée, qu'on a depuis vulgairement appelée la vie de sainte Catherine, couroit partout. La reine mère se la fit hre, riant à gorge déployée, et disant que si on lui en eusl communiqué devant, elle en auroit appris hien d'autres qu'ils ne scavoient pas, dissimulant à la Florentine le mal talent qu'elle en couvoit contre les huguenots. Le cardinal de Lorraine l'ayant liie, dit à un sien familier nommé La Montagne, qui disoit que la plus part de ce qui estoit dans ce livre n'estoit que faus- « setés : « Crois-moi, Montagne, les mémoires des huguenots " ne sont pas tousiours hien certains; mais de ce costé là ils ont " rencontré : j'en scai quelque chose. » J'ai ouy dire à des catholiques qu'il n'y avoit pas la moitié de ce qu'elle avoit fait. »
Montaigne laissait voir aux princes lorrains qu'il comprenait leurs vues amhitieuses, et, tout en se posant leur adversaire , il revendiquait l'estime due à celui qui , libre de toute animosité personnelle , ne combat que pour la cause des lois : « On ne prend pas querelle particulière avecques un prince, pour marcher contre luy ouvertement et courageusement pour son honneur et selon son debvoir ; s'il n'aime un tel personnage, il faict mieulx, il l'estime : et notamment, la cause des loi:x, et dcffense de l'ancien estât, a tousiours cela, que ceulx mesme qui, pour leur desseing particuliei* , le troublent, en excusent les dcffenseurs, s'ils ne les honorent. » (Livre III, chap. i. )
Ce n'est pas du côté de la Ligue et des Guise qu'il faut chercher les sympathies politiques de Montaigne : c'est dans les rangs opposés qu'on le trouve en contact avec un prince auquel il était rattaché par des circonstances de diverses sortes. Le roi de Navarre avait passé une partie de son enfance dans la Guyenne : ses États souverains et ses plus heaux domaines touchaient au séjour habituel de la famille de Montaigne, situé dans une de ses seigneuries, le Périgord* ; la reine Marguerite, sa femme, avait reçu pour dot l'apanage de l'Agenois et du Qucrcy. Montaigne avait rencontré Henri à la cour de Charles IX , et avait travaillé à le réconcilier avec le duc de Guise. Il avait eu, pendant ses quatre années de mairie à Bordeaux, des rapports d'affaires avec ce prince, gouverneur, comme l'avait été son père , de la province de Guyenne. Il intervint, avec le maréchal de Matignon, à un moment critique , dans des négociations délicates. La mort de Monsieur, survenue à une époque où on n'espérait plus de postérité d'Henri 111, montrant dans le roi de Navarre l'héritier présomptif de la couronne de France, Montaigne vit en lui le représentant de la légitimité. La guerre que le débile monarque fut obligé de déclarer malgré lui au Béarnais, plaça Montaigne parmi les adversaires de ce dernier, sans rompre entièrement leurs communications personnelles. Quand le roi combattait à regret le chef de la maison de Bourbon, le gentilhomme pouvait bien, tout en faisant son devoir, former des vœux pour son compatriote, pour le gouverneur héréditaire de sa province, pour le futur et légitime souverain de la France ^ Ajoutons qu'au début des
1. « Il cstoit lieriticr prcsoniplif de la couronne de Navarre, prince souverain de lîearn, duc de Vcndosmc, IJcaumont cl Aii)y, comte d'Armagnac, Foix, Bigorrc, lUiodez, Vcrigard, Conicrsan cl Marie, vicomte de Limoges, soigneur de plusieurs belles terres en Picardie et en Flandre. » (Pierre Mathieu, i/ts<oirc, livre II.)
2. Plus tard, Montaigne rappelait à Henri devenu roi ces vrpux qu'il avait risqués pour un prince li<5r(Hi(|ue : " Pay de tout tenqis regardé ru vous, écrivait-il avec une gr.ice cliarni.inle dans sa loi Ire du 18 janvier l.SflO, cette mesnie fortinie où vous estes, et vous peut souvenir (|uc lors mesme (pi'il m'en faloit confesser à mon curé , ie ne laissois de voir auicunenicnl de bon cuil vos succez, »
60 PRINCIPES GÉiNÉR.VUX
guerres de la Ligue, le roi de Navarre avait attaché à sa personne un des frères de Montaigne, celui qui l'avait accompagné en Italie, M. de Mattecoulon*.
La trace des sympathies de Montaigne se trouve dans les Essais, mais discrète et voilée, comme il convenait à un écrivain gentilhomme et royaliste parlant d'un prince qui faisait la guerre au roi. On sait avec quelle activité, avec quel courage téméraire le roi de Navarre suppléa, dans ses premières campagnes, à l'exiguïté de ses ressources; Montaigne y fait allusion :
« Les historiens disent que la persuasion estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs iours, ayde apparemment à les asseurcr aux dangiers. Et ie cognois un grand prince qui en faict heureusement son proufict , soit qu'il la croye , soit qu'il la prenne pour excuse à se hazarder extraordinairement. Pourveu que fortune ne se lasse trop tost de lui ftiire espaule ! » (Livre II, chap. xx'X. )
N'y a-t-il pas aussi dans les lignes suivantes une allusion au même prince? « l'en sais un qui aimeroit bien mieulx estre battu que de dormir pendant qu'on se battroit pour luy, et qui ne veit iamais sans ialousie ses gents mesmes faire quelque chose de grand en son absence. » (Livre II, chap. XXI.) Et encore : « l'en sçais un aultre qui ainesperement avancé sa fortune pour avoir pris conseil tout contraire.» (Livre I, chap. xxni.) Il opposait la confiance d'Henri IV à la méfiance et à l'isolement où les courtisans enfermaient Henri IH.
La superstition , la débauche , la dissimulation ayant perverti les brillantes qualités qu'avait semblé annoncer la jeunesse d'Henri III, Montaigne avait placé ailleurs ses espérances ; il était impossible de ne pas le comprendre quand
I. M. de Mattecoulon est porté comme gentilhomme de la chambre du roi de Navarre, pour servir au quartier d'octobre de l'année 1586, dans < Testât des gentillioninies, gens de conseil et olTiciers delà maison du roi de Navarre. » {Mémoires et correspondance de Duplcssis-Mornay , collection Auguis, t. III, p. 238.)
il disiiil, dans son troisième livre, publié pour la première fois en 1688 : « Il me plaist de voir combien il y a de lasclieté el de pusillanimité en l'ambition ; par combien d'abiection et de servitude il luy fault arriver à son but : mais cecy me desplait il de veoir des natures débonnaires, et capables de iustice , se corrompre touts les iours au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance engendre la coustume; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous avions assez d'ames mal nées, sans gastcr les bonnes et généreuses : si que, si nous continuons, il restera malayseement à qui fier la santé de cet estât, au cas que fortune nous la redonne :
« Hune sallem everso iuvenem succurrere seclo Ne prohibete! » (Livre III, chap. xni.)'
En résumé, par les témoignages des contemporains, [tar ses écrits, par les faits de sa vie, on voit que Montaigne a été un homme public honnête, sincère, loyal, modéré; qu'il a a pris résolument position dans les dissensions politiques ; qu'il s'est rangé au parti qu'il croyait le meilleur, mais en distinguant toujours de la justice de la cause les torts de s' s défenseurs; qu'il fut liautement calhohque, mais qu'il n'eut que du mépris et de l'horreur pour ceux qui abusaient de la
i. On trouve , clans le passage suivant, une preuve de relations personnelles fréquentes et cxpansives entre le roi de Navarre cl Montaigne : « Un gentilhomme, très homme de bien cl mon amy, cuida brouiller la santé de sa teste, par une trop passioniicc attention et aUcction aux allaircs d'un prince, son niaihtrc : lequel maistrc s'est ainsi i)'inct soy niesme à moy : « Qu'il veoid le « poids des accidents, comuic un aultre; mais (|u'à ceulx qui n'ont point de « remède, il se resoull soubduin à la soull'rance; aux aultrcs, aprcz y avoir or- « donné les provisions nécessaires, ce qu'il peut faire proniplement par la \i- « vacilé de son esprit, il attend en repos ce ((ui s'en pcult ensuyvre. » De vray, ic l'ay vcu à mcsme, maintenant une grande nonchalance et liberté d'action et de visage au travers de bien grands allaireset bien espineux : ie le treuve plus grand et plus capable en une mauvaise (ju'en une bonne fortune; ses perles luy sont plus glorieuses que ses victoires, el son dueil ijuc son iriumphe. » (Livre III, chap. x.)
Knlin, il faut ra|)pclei ici (|ue, dans sa lettre du 2 septembre l.MK) voy. cli. \ii), M(>ntaij;ue ('ciit à llrnri IV (pi'il le servira beaucoup jikis volontiers (ju'il n'a fait ses pré<léccssein\s; ce t('un)ignagi! syuip.itliique ne peut être pris pour une llallerie banale, dans une missive remar<iii,ibl' jiar l'i:idi'P'Midunteet la dignité.
religion dans des intérêts d'ambition ou de faction; qu'il resta invariablement iidèle à la royauté; qu'il sut toujours allier avec la fermeté des convictions la modération dans la conduite, et l'impartialité envers ses adversaires religieux ou politiques; entin, qu'aucun lien nel'attacba aux princes lorrains, chefs de la Ligue, et qu'au contraire il garda toujours des sympathies et des relations avec le roi de Navare, même quand il fut obligé de le combattre.
En tout temps, une carrière publique en si parfait accord avec elle-même, tant de constance dans l'honnêteté, tant de fixité dans les opinions, se recommanderaient à l'estime générale; mais ce n'est pas trop de notre admiration quand de telles qualités se rencontrent sous des rois tels que Charles IX et Henri ill, à des époques comme celles de la Saint-Barthélémy et de l'assassinat du duc de Guise !
GÏIAPITRE m.
Montaigne destiné par son père à la magistrature. — A fait probablement ses études de droit à Toulouse. — Établissement d'une cour des aides à Périgueux : Pierre Eyquem en fait partie. Michel Montaigne y entre ensuite; devient conseiller au parlement de Bordeaux par suite de la fusion de la cour des aides. — Durée de la ma;j;istrature de Montaigne; erreurs des biographes. — Autres Montaigne membres du parlement. — Vrais sentiments de Montaigne sur les lois, la jurisprudence et la justice. — N'a jamais caché sa qualité de conseiller et n'en a point eu honte. — Hisloire du parlement de Bordeaux pendant qu'il y a siégé. — Attitude qu'il a dû y tenir. — — Mentions relatives à sa présence et à sa coopération. — Opinion sur sa valeur comme magistrat. ^
Pierre Eyquem, écuyer, n'avait aucune connaissance des lettres; mais il les tenait, ainsi que ceux qui les cultivaient, en grande révérence et religion {Essais, livre II, cliap. xii). Il résolut de les introduire , pour la première fois , dans sa maison, en leur donnant au moins un de ses fils. Les deux premiers, chargés de suivre l'exemple des ancêtres et de soutenir l'honneur du nom, étaient destinés aux armes. Permis au bon gentilhomme de réserver Michel, le troisième, pour les muscs et pour l'étude. Il en pouvait faire un homme d'église ou un homme de robe : il choisit la magistrature.
L'éducation tout exceptionnelle qu'il fit donner à son fils prouve ((ue si Pierre Eyquem n'était pas instruit, il avait une intelligence naturelle supérieure, et comprenait d'une façon aussi forte qu'originale les véritables conditions d'une bonne instUution des enfants. On sait (|u'il fit apprendre à Michel le latin avant le français , lui donna [)()ur précepteurs domestiques des savants de premier ordre , Nicolas Grouchy ,
Guillaume Guérente , Georges Buchanan , Marc-Antoine iMuret, et le fit entrer, à l'âge de six ans, au collège de Guyenne à Bordeaux , d'où il sortit à treize ans ayant achevé son cours {Essais, livre I, cliap. xxv).
La passion littéraire de ce précoce écolier était pour l'histoire et la poésie (cod.). Bientôt il lui fallut joindre à ses livres chéris de lourds volumes de jurisprudence ; c'était la volonté de son père , et il eut toujours pour son père une soumission respectueuse et une tendresse mêlée de vénération.
Voilà donc l'étudiant qui prépare le magistrat. Où se fit celte initiation ? Les hiographes ne le savent pas : ils n'ont pas cherché à le savoir : « Il acheva son cours d'études à l'âge de treize ans, dit Bouhicr, et apparemment il fut envoyé peu après dans quelque école de droit, puisqu'il était destiné à la rohe. » — « Il lui fallut fréquenter les écoles de droit, » dit aussi négligemment M. Amaury Duval.
J'ai fait d'inutiles recherches pour connaître avec certitude l'école d'où est sorti l'un des plus illustres membres de la magistrature française. Sans forcer les inductions avec trop de violence , on peut penser que 31ontaigne a étudié le droit à Toulouse. Vers le milieu du xvi* siècle , et encore plus tard, les écoles de cette ville étaient très-fréquentées'. Le célèbre Cujas y commença, en 1547, l'enseignement sur les Institutes\ Etienne Pasquier assistait à sa première leçon*. Ses cours furent également suivis par
1. " Celle ville est une des plus grandes dn royaume après Paris, si l'on considère le nombre et la beauté de ses églises, la dignité de son parlement, qui est le second de la France , le nombre des écoles et des écoliers. ■» {iicmoircs de de Tliou, livre 11 , année 1682.)
2. « L'un des plus grands heurs que je pense avoir recueillis dans ma jeunesse fui, qu'en l'an l.')46, Holonian et lîalduin coumieiicerenl leurs premières lectures de droit aux escolcs de cette ville de Paris, en un grand llieatre d'auditeurs; et ce jour mesme, sous ces deux doctes personnages, je commençai h f sludier en droit. Et l'an d'après, dans la ville de Toulouse, je fus à la [iremierc leçon (|ue Cujas fit en l'escole des /ns/inifes, et conlinuai mes leçons sous lui, cliascun le trouvant d'un esprit fort clair, et qui ne pronietloit [)as peu de clicscs. ))
MONTAIGNE MAGISTRAT. tio
Henri de Mesiues, Antoine Loisel et Pierre I*itlioii. 11 est à remarquer que presque tous ces hommes, devenus plus lard des personnages éminents, ont été les amis de Montaigne, qui est resté avec eux en connnercc de lettres et en relations affectueuses. Pourquoi ne ferait- on pas remonter jusqu'aux bancs de l'école les rapports intimes qui ont existé entre Montaigne et Pibrac, Paul de Foix, Henri de Mesraes, Pasquier, Turnèbe, et d'autres qu'il a dû fréquenter à Toulouse ? Ils s'y trouvaient à l'époque où nous devons le sup- })oser étudiant lui-même.
Pierre Eyquem, qui ne négligeait rien pour l'instruction de son fds , a pu désirer qu'il reçût les leçons du maître dont Pasquier disait : « Cujas qui n'eut, selon mon iugement, n'a et n'aura, par adventure, iamais son pareil. » Or, il est certain que Montaigne vint très-jemic à Toulouse; dans plusieurs chapitres des Essais, il parle de cette ville et fait entendre qu'il y a été. Je ne cite que deux passages : « le veis en mon enfance un procez que Corras, conseiller de Thoulouse , feit imprimer, d'un accident estrange : de deux hommes qui se presentoient l'un pour l'autre '. « (Livre HI, chap. II.) — « Simon Thomas estoit un grand médecin de son temps ; il me souvient que me rencontrant un iour à Thoulouse, chez un riche vieillard pulmonique, et traiclaiit avec luy des moyens de sa guerison , il lui dict que c'en estoit l'un, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie; et que, tichant ses yeux sur la frescheur de mon visage , et sa pensée sur celle alaigresse et vigueur qui regorgeoit de mon adolescence , et remplissant touts ses sens de cet estât florissant en quoy i'esloy, son habitude s'en pourroit amender; mais il oublioit à dire que la mienne s'en pourroit empirer aussi. » (Livre I, chap. xx.)
1. Ce pabsagcuicntioniicdcux faiis, celui du procès dont Montjij,'iic dil a\oir élé l«5;iioin, et celui de riinprcssiuii doiil la contesialion fut l'oljjt'i de la pari de Corras. Le premier fait se passa du temps de ce (|ue Montaigne appelle son enfance, et qui correspond à son û^e d'étudiant; le second eut lieu plus lard; le conmiculaire de Corras sur la cause dont il s'apit fut iuipriiné en l.'.ti.i, a Taris et à lîrugcsi Michel usait alors lrente-deu.\ ans,
Montaigne avait terminé son cours au collège de Guyenne en 1546; son adolescence coïncide parfaitement avec l'âge mûr de Corras, né en 1513, et avec l'enseignement de Cujas, qui professa à Toulouse jusqu'en 1554.
On peut objecter : Si Montaigne avait étudié sous Cujas , il n'aurait pas manqué d'en faire mention , lui qui exalte , et avec raison, le mérite de ses quatre précepteurs, et de Govea , qui avait été principal de son collège. Pourquoi . d'ailleurs, son père l'aurait-il envoyé, encore si jeune, à grands frais , dans une ville éloignée , tandis que Bordeaux , où il avait une maison, des parents, des amis, lui offrait les ressources nécessaires pour apprendre le droit ? Ces ressources y existaient. Le vénérable Pierre Berland, qui, de berger, était devenu archevêque, appréciant toute la valeur de l'instruction, obtint du pape Eugène IV, en 1441 , la fondation d'une Université à Bordeaux, à l'instar de celle qui florissait à Toulouse. Assisté de quelques dignes et vertueux prélats, il en dressa les premiers statuts'. En 1472, le roi Louis XI accorda à l'Université de Bordeaux pareils et semblables privilèges qu'à celle de Toulouse. Le 23 mars 1486, des lettres de Charles VIII, à Bordeaux, nomment les maires et jurats conservateurs des privilèges de l'Université de cette ville, conjointement avec le sénéchal de Guyenne, et rappellent l'origine de l'institution ^ Les règlements sur le devoir des docteurs régents en droit civil et canon de cette Université sont contenus dans des arrêts des 16 novembre 1527, 15 décemJDre et 25 mars 1533, 20 octobre 1551 (Statuts anciens et nouveaux de la ville de Bordeaux).
1. Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, par de La Colonie.
2. «.... Avons reçu riiunible supplicalion.... contenant que des picça, du vivant de feu de bonne mémoire Pierre Derland, en son vivant arcevesque de Bourdeaulx, lequel, pour les grans vertiiz, mérites, devocion et bon exemple de vivre qui csloit en sa personne, on croit piteusement estre sainct, et à sa très grand poursuite et requesle, fut fondée et érigée en ladite ville de Dourdeaulx une Université à l'exemple de celle de nostrc ville de Tbolose, » eic. (Ordon. des rois de France, t. XIX, p. 697.)
Les lecteurs jugeront si les objections fondées sur des suppositions morales ou sur des faits négatifs, détruisent les inductions tirées de la certitude d'un séjour de Montaigne à Toulouse, pendant sa première jeunesse, et de la fréquentation de cette célèbre et ancienne Université par la plupart des jeunes gens distingués qui se destinaient à la magistrature.
Soit sur les bancs de l'école , soit après qu'il eut achevé ses cours , Montaigne s'appliqua très-activement , et avec succès , à toutes les études qui le préparaient a sa charge : « Enfant, dit-il, on m'y plongea jusqu'aux aureilles, et il succedoit. »
Dès que le moment fut venu , et que l'occasion se présenta, son père le fit entrer dans la magistrature. La plupart des biographes racontent qu'il fut pourvu d'une charge au parlement de Bordeaux^; dom Devienne, et, d'après lui, M. Droz (Notes de son Éloge), disent que son père lui acheta une charge de conseiller à la cour des aides de Périgueux, qui fut réunie plus tard au parlement de Bordeaux. Ces faits veulent être approfondis et peuvent être éclaircis.
Les guerres extérieures de la première moitié du xvi* siècle avaient obéré les finances de l'État; pour faire face aux dettes publiques et à ses propres dépenses, le roi Henri II avait recours à l'impôt et à la création de nouveaux offices qu'il vendait. Dans le double but d'assurer la perce|)tion des aides, et de faire de l'argent avec l'institution de nouvelles charges , il avait annoncé l'intenUon d'établir une cour des aides (comme ceUe qui existait à MontpeUier depuis 1437), pour les trois généralités de Guyenne, Auvergne et Poitou. Les habitants de Périgueux pensèrent aussitôt à faire tourner à leur profit ce projet de dénieuibrement ; les notables habitants et bourgeois de la ville s'assemblèrent et députèrent en grande diligence à la cour le maire
). Peut-être, dit Bouhicr, celle du sieur de Bussaguct, son oncle, qui niourul jeune. M. de Bussaguel fut remplacé par sou fils, cl celui-ci égaleineul par sou flls{ Bouliier coujecturc donc à faux.
et les consuls pour obtenir que la nouvelle cour des aides lut érigée en leur ville. Les délégués firent si bien que, par un édit du 21 mars 1553, le roi, en son conseil privé , leur accorda leur demande. L'édit fut publié au parlement de Paris, au grand conseil, à la chambre des comptes et à la cour des aides de Paris. Tout paraissait consommé; mais les habitants de Bordeaux avaient agi de leur côté ; ils envoyèrent vers le roi maître Jacques Benoist de Largebaton , président du parlement , homme de grand savoir, expérience et autorité, accompagné de plusieurs jurats et bourgeois ; ils s'opposaient à l'établissement d'une nouvelle cour souveraine dans la province. Paris demandait aussi que sa cour des aides conservât sa juridiction générale , sur laquelle entreprenait la nouvelle cour de Périgueux ; leurs instances furent telles qu'un édit du mois de mai 1564 révoqua le précédent, et que la cour des aides de Paris reprit toute l'étendue de son ressort.
Les Périgourdins ne perdirent pas courage; le maire et les consuls assemblèrent de nouveau les notables, bourgeois et habitants de Périgueux. On nomma des délégués, qui partirent en grande hâte pour la cour; ils furent puissamment aidés par les conseils et le concours intéressé de maître Front.on Beraud, seigneur et baron de Tailhecanal , alors avocat général au parlement de Bordeaux, et Antoine Poyne, lieutenant général au siège de Bergerac, tous deu\ nés à Périgueux, et qui étaient allés à la cour pour se faire pourvoir des offices de premier et de second présidents à la nouvelle cour des aides.
Les délégués firent entendre au roi, en son conseil privé, que la ville de Périgueux, située au milieu de trois généralités, possédant un grand nombre d'hommes savants, expérimentés , capables de bien exercer les fonctions de présidents, conseillers et autres ol'liciers, était le lieu le plus convenable, en même temps le plus commode dans l'intérêt des contribuables, pour l'élablissement d'une cour des aides. Les villes de Paris, Bordeaux et Poitiers combattirent ces raisons, et tirent au roi des oITres considérables ; mais
un troisième édit de juin (juillet) 1554 ordonna l'établissement dôlinilif de la cour des aides à Périgueux.
La condition de cette concession fut un contrat passé entre le roi et la ville; le maire et les consuls ayant fait délibérer les bourgeois et habitants réunis dans la maison commune de consulat, et ayant été autorisés par le corps et communauté de la ville, s'obligèrent à payer au roi la somme de 500G0 francs dus pour la tînance des nouveaux offices, et à fournir des personnages capables de les remplir; c'étaient les maire et consuls qui devaient nommer et présenter au roi tous les officiers de la cour des aides. L'édit fut publié et enregistré.
Conformément aux motifs qui avaient fondé leur demande, le maire et les consuls ne présentèrent au roi, qui les institua, que des personnes dont ils justifièrent l'extracfion périgourdine.
La cour se composa, d'après l'édit d'institution, de MM. de Beraud et Poyne (de Périgueux), premier et second présidents; conseillers maistrcs, MM. Bertrand de Maccancin, Pierre-Eyquem de Montaigne, Bertrand Lambert, Jehan de Saint- Angel, François Bouchier, ÉUenne d'Aringes, François Fayard , Jacques de Briissac et Jehan Barbarin ; avocat général, M. Pierre de Saint -Angel; procureur général, M.François de Merle; greffier, M. François Vigoureux; payeur des gages, Paulichonnet ; receveur des amendes, Pouret de Champaignere ; huissiers , François Duvivier , François Saunier et Claude Brossay. Tous les conseillers appartenaient au Périgord ; MM. de Lambert, Saint-Angel, Bouchier, Fayard, Barbarin étaient de Périgueux; M. de Maccancin était seigneur de Salegourde-lcz-Périgueux : Ledit Eyquem de la maison de Montaigne en Périgord, juridiction de lifonlravel, M. d'Aringes, de La Linde du ressort et bailliage de Périgueux; M. de Bruzac, seigneur de Donnie, du lieu d'Kigonnac.
Le 16 décembre 1554, la cour fut installée, aux frais de la ville, dans la salle haute de la maison conunune de consulat, i)ar M. Pi(Mre de Ciarle, président en la cour ^]c
parlement de Bordeaux, commissaire délégué à cet effet par le roi^
Pierre Eyquem recevait, cette amiée-là, de nombreuses preuves de l'estime dont il jouissait dans la Guyenne. Porté le second (sans doute d'après le nombre des voix qui avaient élu les magistrats à présenter) sur la liste des conseillers, il avait été, entre la date de l'institution et celle de l'installation de la cour des aides, nommé maire de Bordeaux (Darnal). On sait, par le témoignage des Essais, qu'il était fort zélé pour l'exercice de ses fonctions municipales, et, par la chronique bordelaise, que, pendant sa mairie, s'accomplirent un grand nombre d'actes administratifs importants pour la ville. On doit penser qu'il ne continua pas de résider à Périgueux; après avoir accepté la haute dignité de maire de Bordeaux, bien supérieure à un siège dans une cour des aides, il vint, sans doute, prendre bientôt possession effective de cette chargea Les Bordelais n'auraient pas tardé à le rappeler, comme ils le firent pour plusieurs maires, et particulièrement pour Michel Montaigne. 11 est probable que, quand la cour des aides eut été installée , Pierre Eyquem, nanti de deux fonctions inconciliables, chercha, le plus tôt que cela fut possible, à résigner son office de conseiller en faveur de son fils Michel.
M. Payen mentionne comme certain le fait de la succession de Montaigne à son père ; je ne le regarde que comme vraisemblable ; car, à la rigueur, et quand il s'agit d'un homme encore aussi jeune, on pourrait supposer que Mon-
1. Les détails sur la création de cette cour des aides sont pris dans un Fx' trait des registres de Vhùlel de ville, publié dans un Mémoire sur la constitution politique et cité de Périgueux (t. 11, Recueil de pièces justificatives , p. 545). Cet extrait a pour but de prouver que les édifices et dépendances du prétoire de la cour apparlcnaient en toute propriété aux citoyens de Périgueux. Quant au récit concernant l'établissement de la cour, il y est rédigé avec une grande confusion , en mauvais style de procùs-verbal , et placé sous la fausse date de 15A4. Henri II, qui a rendu l'édit dont il s'agit, ne régnait pas alors, François V' n'étant mort qu'en 1547.
2. 11 assistait à liordeaux, comme maire, le 11 novembre 1554, à l'entrée so- IcnucUe de l'arclievOquc François de Mauny. (Voy. chap. i , p. 5, note.)
taigne aurait, im peu plus tard, remplacé un conseiller autre que Pierre Eyquem, et que celui-ci, comme le dit dom Devienne, lui aurait acheté une charge.
M.Payen ajoute (iVo^«ce sur la Boëtie, p. 18), « qu'ilestpro^ bable que ce fut dès qu'il eut atteint ses vingt-deux ans, c'est-à-dire dans le courant de 1555, qu'il succéda à son père. » L'âge de vingt-deux ans est ici complètement indifférent. Une répond ni à la majorité civile, ni à l'âge que les ordonnances royales fixaient pour l'admission dans les cours souveraines. Par un édit rendu à Moulins, en 1646, il était défendu que personne fût reçu conseiller aux parlements sans avoir atteint trente ans. Le roi se réservait de donner des dispenses d'âge : par là était atténué un inconvénient signalé par Montaigne : « le serois d'avis, dit-il, qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit, pour la commodité publicque ; mais ie trouve la faulte de l'aultre costé, de ne nous y emhesogner pas assez tost.... le me plains des loix, non pas de quoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais de quoy elles nous y employent trop tard. » (Livre I, chap. lui.)
Si l'époque de l'entrée de Montaigne à la cour des aides ne peut pas se marquer avec une entière précision, elle se place nécessairement avant la fin de l'année 1657, puisque c'est alors que cette cour cessa d'exister.
Qu'il ait succédé directement ou indirectement à son père, dans l'une ou l'autre desannées 1555,1566 ou 1557, Montaigne a indubilablemcut fait partie de la cour des aides de Périgueux. On en trouve la preuve dans la quittance Cconservée en original à la Bibliothèque impériale de Paris) qu'il donna quckpics années plus tard comme conseiller au i)arleni(Mil de Bordeaux, et où il ajoute à sa qualité : « Et auparavant en la cour des généraux. » Les membres des cours des aides s'appelaient (jénéraux conseillers^ à cause de la division lei"r toriale en génèralilès, qui correspondait à leur juridic lidn.
La cour des aides (1(; Périgueux n'eut i)iis une longue durée. Il s'éleva entre elleet la cour des aides de Monipellicr une contestation sur les juridictions respectives. Le 27 no-
vembi'e 1556, un arrêt du conseil privé, et, le même jour, fies lettres du roi, statuèrent que la cour des aides de Montpellier serait remise dans l'état où elle était précédemment, et qu'à elle ressortiraient les sujets des pays de Ronerg-uc, Quercy et Guyenne, qui avaient accoutumé d'y ressortir auparavant. La cour de Périgueux ne conserva sa juridiction dans la Guyenne que sur les parties du pays qui ne relevaient pas du parlement de Toulouse*.
Diminuée dans ses attributions , la cour fut bientôt attaquée dans son existence même. Les Bordelais députèrent au roi M. le président de Largebaton et M. de La Rivière, maire, pour poursuivre l'incorporation au parlement, de la cour des généraux; ils réussirent. La translation fut ordonnée par un édit du mois de mai 1557^ De Lurbe' place àl'année 1560 l'union de la cour des aides avec la chambre des requêtes du parlement. Cette date s'accorde difficilement avec le fait mentionné parDarnal, avec celle del'édit, et avec celle de la cérémonie de la fusion des deux cours.
Le 3 décembre 1557, les magistrats qui avaient composé l'ancienne cour des aides furent reçus dans le parlement de Bordeaux. J'ai donné les noms de ceux qui la formaient au jour de son installation ; les registres du parlement renferment les noms des conseillers qui figuraient au moment de la fusion ; celui de Michel Montaigne s'y trouve *.
1. Corbin, de la Cour des aides (1623), p. 66 et suiv. ; Fontanon, t. II , livre III, p. 750.