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Voy. la célèbre lettre de Montaigne à son père

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taigne n'y assista point; enfin la cour de Charles IX ne retourna plus à Rouen. Maintenant, comment expliquer le passage des Essais, la présence simultanée à Rouen de Charles IX, de Montaigne et des sauvages ? Je ne sais ; dans l'impossibilité de concilier les faits , je ne puis que risquer des conjectures. Soit sincèrement, soit par coquetterie, Montaigne s'accuse , ou si on l'aime mieux , se flatte de manquer de mémoire ; il avait un peu raison : quelques erreurs l'attestent , mais plus encore quelques particularités de sa vie: par exemple, et c'est lui qui nous l'apprend, il avait oublié le nombre d'enfants qui lui étaient morts en nourrice \ ailleurs (livre II, chap. xii), il dit que iie^i quelques jours avant la mort de son père qu'il entreprit la traduction de Sébond, et son père vivait encore lorsque, l'année suivante, cette traduction fut terminée. Quand on se trompe sur les plus intimes événements de sa famille, on peut bien se tromper sur un nom de roi ou de ville. Il n'est pas vraisemblable que l'erreur porte sur le nom du roi; si le fait s'était passé à Rouen , ce serait sous Henri II, en 1550 : Montaigne avait alors dix-sept ans ; est-ce l'âge où l'on interroge philosophiquement des sauvages, et à la cour ? On pourrait penser qu'il s'agissait bien de Charles IX , mais que la conversation avec les Brésiliens aurait eu lieu en 1565, aux fêtes de Bordeaux, quelqu'un des jours où le jeune roi aurait voulu voir de près et faire parler trois de ces sauvages qui a\aient défdé devant lui lors de son entrée. Montaigne avait alors trente-deux ans, âge des pensées mûres, et il était connu à la cour.

Une autre explication serait possible et elle me paraît préférable. Montaigne aurait séjourné à Rouen avec Charles IX (ce qui ne saurait se rapporter qu'à 1562), et aurait causé avec des Brésiliens qu'on aurait piéscntés au roi sans qu'il y eût de fêtes : il arrivait assez souvent que, dans les villes maritimes, on amenait des sauvages, non pas pour les montrer en spcclacle, mais [junr les convertir à la foi chrétienne, et les renvoyer ensuite connue propagateurs de la religion

J. » J'en ai perdu en nourrice deux ou trois. « (Livre I,cliap. Lx.)

catholique dans leur pays. Ce qui confirmerait cette interprétation, c'est que, quand l'entrevue eut lieu, Charles IX était encore enfant : « Ils dirent qu'ils trouvoient fort estrange que tant de grands hommes forts et armez, qui estoient autour du roi (il est vraysemhlahle qu'ils parloient des Souisses de la garde) se soubmissent à obéir à un enfant. » Le contraste remarqué par ces sauvages en présence de Montaigne était plus frappant en 1562 qu'en 1565. D'un autre côté, les Essais ne disent rien qui fasse penser que les cannibales aient assisté à une grande fête, et qu'il y ail eu pendant leur séjour rien d'extraordinaire, sinon la présence du roi et de la cour : « On leur fit veoir nostre façon, nostre pompe , la forme d'une belle ville. » Montaigne ne se serait pas exprimé si simplement s'il y avait eu des réjouissances exceptionnelles. Tout cela s'accorde avec un voyage qu'il aurait fait à Rouen en 1562 après le siège; voyage qui ne se prolongea guère, car les registres du parlement constatent la présence du conseiller Montaigne en novembre de cette année (voy. chap. ni).

Durant le règne de Charles IX, Montaigne vit la cour pendant le voyage de î 565. Il paraît s'être écoulé quelques années avant qu'il y retournât. Ses fonctions au parlement le retenaient, et il pouvait juger sa présence utile pour corroborer l'autorité des conseillers qui, comme lui, cherchaient à tempérer, par leur modération, l'ardeur cathohque de la magistrature bordelaise; d'un autre côté, le voyage de Paris était long , et les guerres civiles , séparées à peine par des trêves mal gardées, rendaient les routes peu sûres.

En 1570, la résignation de sa charge avait donné à Montaigne la libre disposition de son temps; il s'était hâté d'en profiter pour préparer l'édition , retardée depuis sept ans , des principales œuvres laissées par son ami La Boëtie. Une nouvehe paix allait suspendre les hostilités entre les calvinistes et les catholiques. Le moment semblait donc venu d'im nouveau voyage. Montaigne l'entreprit. Après avoir écrit et daté de son château, le 30 avril 1570, les dédicaces partielles à M. de Mesmes et à M. de L'Hospital, chancelier

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de France, et, laissant en blanc la date, sans doute la même, de la dédicace à M. de Lansac, il rédigea à Paris, le 10 août, l'avertissement au lecteur, et traita avec le libraire Frédéric Morel; « celui imprima » immédiatement, car l'impression était achevée le 24 novembre; il publia d'abord, en 1571 , un petit volume de trente et un feuillets, annonçant des vers français qui ne s'y trouvent pas ; puis il ajouta à ce volume, avec la date de 1572, les vers français. Ensuite, il fil paraître le tout ensemble, en 1572. Le recueil des vers français avait été retardé par Montaigne, comme il le dit dans la dédicace à M. de Foix, laquelle il avait signée comme les autres, dans son château, et datée, sans doute après coup, du 1" septembre (voy. sur les détails de l'édition originale de La Boëtie, l'introduction de celle qu'a donnée M. Léon Feugère, en 1846 , et la Notice sur La Boëtie, par M. Payen, p. 41 ). Les dates devaient ici être constatées pour marquer l'époque de ce séjour à Paris.

Montaigne, on n'en saurait douter, se présenta à la cour ; mais il le fit comme précédemment , et il n'y a rien , dans cette circonstance , qui ait offert un caractère de nouveauté , ni déterminé je ne sais quel empressement de fuite , quelle résoluUon d'éloignement définitif qu'ont imaginé les biographes. Montaigne n'eut pas cette fois, plus que les autres, l'intenUon de se fixer à la cour. On pourrait penser qu'il profita du temps qu'il y a passé pour solliciter le 'cordon de l'ordre de Saint-Michel, qui lui fut donné l'année suivante, s'il n'en parlait pas en des termes indiquant qu'il n'avait pas demandé cette faveur quand elle lui fut accordée (voy. chap. v).

Probablement Montaigne revint chez lui vers le commencement de l'année 1571. Il n'avait plus d'emploi public qui l'appelât hors de son château ; l'étal des affaires politiques devait l'attrister; il avait vu son ami L'IIospital découi-agé, vaincu dans la palrioti(iiie tenlafive de désarmer les partis religieux par la tolérance légale, et de soumettre à la royauté forte et impartiale les rivalités lurbulcnles des grandes fniiiillcs. 11 avait pu s'assurer à la cour (pie la paix de 1570, (lui avait emprunté de ses négociateurs les noms de boiteuse

et mal assise, ne valait pas mieux que les autres, et cachait un piège , où les religionnaircs devaient tomber d'une manière si horrible. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que Montaigne, désœuvré, rapportant de Paris de pénibles souvenirs et de sombres pressentiments, se soit renfermé, isolé dans sa maison , et qu'il ait cherché à soulager ses humeurs noires en mettant par écrit ses fantaisies *. C'est vers la jfîn de 1571 qu'il a dû commencer les Essais; en effet, il dit dans le dernier chapitre du second livre, imprimé en 1580, et rédigé quelques mois auparavant : « le me suis envieilly de sept ou huict ans depuis que ie commenceai ; » et, au milieu du mois de mars 1572 , il écrivait le chapitre xix du I" livre : « Il n'y aiustement que quinze jours que i'ay franchi trente neuf ans. » (On se rappelle qu'il était né le dernier jour de février 1533.)

Dom Devienne dit que Montaigne passa huit ans en Périgord. Sans s'expliquer aussi catégoriquement , les autres biographes paraissent croire que le philosophe est resté fort longtemps soUtaire dans son château. Un long confinement était pourtant trop contraire à sa complexion pour qu'on en puisse admettre la durée soutenue. Montaigne lui-même va nous apprendre ce qu'il en advint.

Dans les premiers temps il goûta le charme de sa nouvelle vie, et se sentit heureux de n'avoir plus à supporter l'ennui des audiences , le tracas des querelles parlementaires, l'entourage des intrigues politiques : il se promit bien de ne se mêler que le moins qu'il pourrait des affaires publiques : « Dernièrement que ie me retiray chez moy, délibéré , autant que ie pourroys, ne me mesler d'aultre chose que de passer en repos et à part le peu qui me reste de vie. » (Livre I, chap. vHi.) « Mon desseing, écrivait-il encore plus tard, est de passer doulcement , et non laborieusement , ce qui me reste de vie. » (Livre II, chap. va.) Mais un esprit aussi

1. « .... Et m'enfante (mon esprit) Ont de chimères et monstres fantasques les uns sur les aultres, sans ordre et sans propos, que, pour en contempler à mon ayse l'ineptie et l'estrangetc*, i'ay commencé de les mettre en rooUe, espérant avecques le temps luy en faire honte à luy mesme.» (Livre I, chap. viii.)

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actif, aussi éminemment sociable, ne pouvait se complaire longtemps dans une existence privée de mouvement, de relations ' ; sa famille, sa librairie, le soin de ses biens, ne suffisaient pas aux besoins de son intelligence et de son tempérammenl*. Sa solitude avait déjà cessé lorsqu'il écrivait le second livre des Essais , et il faisait des absences de plusieurs mois , pendant lesquelles il suspendait ses travaux littéraires : « C'est une humeur mélancolique , et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produirte par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que ie m'estois ieclé, qui m'a mis premièrement en teste cette resverie de me mesler d'escrire. » (Livre II , chap. vni ^) « Ce fagotage de tant de diverses pièces se faict en celle condition, que ie n'y mets la main que lorsqu'une trop lasche oysifveté.me presse, et non ailleurs que chez moy : ainsin il s'est basty à diverses poses et intervalles ,

1. Son aversion des affaires lui avait fait illusion à cet égard : o 11 y a des complexions plus propres à ces préceptes de la retraicte les unes que les aultres. Celles qui ont l'appréhension molle et lasclie,et une affi-ction et volonté délicate, et qui ne s'asservit ny s'eniploye pas ayseenient, des quelles ie suis et par naturelle condition et par discours, ils se plieront niieulx à ce conseil que les âmes actives et occupées qui embrassent tout, et s'engagent partout, qui se passionnent de toutes choses, qui s'offrent, qui se présentent et qui se donnent à toutes occasions. » (livre I, chap. xxxviii.)

2. La meilleure preuve que, dans la note qui précède, il s'agissait seulement de la retraite préférée par Monlaigue aux affaires publiques, et non de la soliuiile éloignant du commerce du monde, est dans ce passage du troisième livre, qui peut servir de commentaire, et, s'il le fallait, de correctif à celui du premier :

a II y a des naturels particuliers, retirez et internes : ma forme essentielle est propre à la communication et à la production : ie suis tout audehors et en évidence, nay à la société et à l'amitié. La solitude que i'aime et que je presche ce n'est principalement que ramener à moy mes affections et mes penséesrestreindre et resserrer, non mes pas , ains mes désirs et mon soulcy, résignant la soliiude estrangere, et fuyant mortelleiuoiit la servitude et l'obligation, et non tant la foule des hommes que la foule des affaires. »

3. Il est probable que ce passage est une des nombreuses additions faites par Montaigne à ses premit^es éditions : on effet, il a évidemment été érrit plusieurs années après le commeureimuit des E>:sais : cependant, dans un autre chapitre du même second livre, le dix-septième, Monlaigue dit (pi'il a " pieça franchy les quarante ans. » Or, c'est en 1.S73 qu'il avait eu sa quaranlainc, c'est-à-dire seulement un an après qu'il écrivait le dix-neuvième chapitre du premier livre.

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comme les occasions me détiennent ailleurs par fois plusieurs mois. » (Livre II , chap. xxxvn.)

De ces voyages de plusieurs mois ne peut-on pas supposer qu'il y en eut quelques-uns consacrés à la cour? Rien, dans les Essais , ne repousse cette supposition ; des faits historiques la confirment.

Montaigne fut créé chevalier de l'ordre de Saint-Michel , en 1571 (voy. chap. v). L'année suivante, le roi, cherchant de tous côtés des sanctions au coup d'État de la Saint-Barthélémy, voulut donner un éclat extraordinaire à la fête annuelle de son ordre : « On fît trouver à la cérémonie des chevaliers de Saint-Michel tous les chevaliers tels quels, tant pour monstrer leur nombre que pour présenter à leur veue une requeste, par laquelle la noblesse demandoit l'extirpation de la nouvelle religion , avec obligation d'y employer la vie et les moyens. » (D'Auhigné, t. II, livre I, chap. vi^) Tout récemment promu , Montaigne ne dut point manquer à la convocation.

Un autre fait prouve sa présence à la cour dans les derniers temps du règne de Charles IX. Montaigne étant à Blois, lors des états de 1588, raconta à de Thou {Mém., livre III), qu'il s'était interposé entre le roi de Navarre et le duc de Guise, lorsque ces deux grands personnages se trouvaient ensemble à la cour. J'insiste ailleurs sur cette négociation (voy. chap. ix), et j'étabhs que la présence simultanée d'Henri de Navarre et d'Henri de Guise à la cour de France ne peut se rapporter qu'à l'intervalle qui s'étend entre le mariage du roi de Navarre avec la princesse Marguerite , en août 1572 , et sa fuite de la cour, le 3 février 1576. Il faut donc, de toute nécessité, admettre la présence de Montaigne durant cette période ^

1. Voy. les détails de la fôte du 29 septembre 1572 dans VEstat de France sous Charles II, t. I, p. 376.

2. Un vdyafcc on 1,'(72 semble résulter des détails, dont j'ai parlé déjà, sur l'édition des œuvres de La Boëtie. Montaigne, dans la dédicace à M. de Foy, explique pourquoi il a retardé la publiration des vers français. Ce retard fut cause que le volume, approuvé et achevé d'imprimer en (570, ne parut qu'en 1572, avec une pagination séparée et la même indication de 1572, en un cahier

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Il sortit de sa retraite pour venir s'acquitter, au mois de mai 1574 , de la commission qu'il avait reçue du duc de Moutpensier pour le parlement de Bordeaux (voy. chap ix).

Il n'est pas exorbitant de supposer qu'il soit venu pour assister, en juillet 1574, aux obsèques de Cbarles IX; une place spéciale y était occupée par les chevaliers de l'ordre'.

Voici, ce me semble, un indice de la présence de Montaigne à la cour dans les commencements du règne de Henri III. Les Essais contiennent des plaintes sur des innovations d'étiquette qui choquaient la susceptibilité de la noblesse française ; par exemple : « Contre la forme de nos pères et la particulière liberté de la noblesse de ce royaume, nous nous tenons descouverts bien loing autour d'eulx (des rois) en quelque lieu qu'ils soyent ; et, comme autour d'eulx, autour de cent aultrcs , tant nous avons de tiercelets et de quartelets de roys.... et ainsi d'aultres pareilles introductions nouvelles et vicieuses....» (Livre I, chap. xliii.) Or les changements dont on murmurait ainsi à la cour avaient marqué les débuts du règne d'Henri III ; le mécontentement avait été remarqué par les ambassadeurs vénitiens venus à Paris pour féliciter le nouveau roi sur son couronnement et son mariage : « Dès son avènement, S. M. causa un mécontentement extrême par certaines manières étranges et inusitées chez cette nation, notamment parmi la noblesse. Celle-ci, comme chacun sait, vit très-familièrement avec le roi. Et lui , non content de la faire assister à son dîner la tôtc découverte (ainsi que la convenance l'exige et que cela se pratiquait sous les autres rois), ht entourer sa table d'une barrière pour enipècber qui que ce fût de lui parler, ainsi qu'on le pouvait auparavant en toute liberté. Mais connue il s'est aperçu, et a même été averti que cela blessait beau-

de viiiRt fi'uilletspoiir les vois ajoiinic^s depuis doux ans. Cotte addition fut impriiTK^e apr^s le reste par le niOnie ('■dileur, devenu, dans l'intervalle, iwpriinrur du Jtnri; probahleinenl Monlaifine apporta le inanuscril dans son élal délinilif, en ir>72.

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