‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 18 sur 60 · Estai de France sous Clinrlcs IX , t. III, p · texte numérisé non relu

Estai de France sous Clinrlcs IX , t. III, p

iS2 RELATIONS DE MONTAIGNE AVEC LA COUR.

coup, il est revenu à l'ancien usage de ses devanciers. « (Jean- Michel, Relut, des ambassadeurs vénitiens , l. II, p. 237 '.)

Le témoignage des envoyés étrangers est confirmé par le récit de de Tiiou , qui prouve que c'est dès son arrivée en France , et avant même d'être revenu à Paris , que Henri IH mécontenta la noblesse par ses nouvelles manières : « L'entrée du roi en France causa une étrange révolution dans tous les esprits.... Il contribua lui-même à la mauvaise opinion qu'on eut de lui.... il ne se montrait plus à ses peuples comme faisaient ses prédécesseurs.... il ne mangeait plus qu'avec une balustrade qui ne permettait pas de l'approcher, et si on avait quelques placets à lui présenter, il fallait se trouver à l'issue de son dîner, où il les recevait en courant.... Ces commencements dégoûtèrent bien des seigneurs, et on les vit insensiblement abandonner la cour, les uns par mécontentement , les autres par indignation , quelques-uns entraînés par le plus grand nombre.» [Eist. , livre LVUI. )

Voici qui précise également la date des innovations dont "Montaigne se plaignait avec toute la noblesse :

« La coutume de se tenir teste nue devant les roys ne s'est introduite que depuis Henri II, du temps duquel en sa propre chambre nul ne se tenoit descouvert, cl s'il eust vu quelqu'un descouvert , il luy eust envoyé demander ce qu'il vouloit, ainsi que ie l'ai appris de feu monsieur le connestable de Montmorency, mais à présent la coutume est autre....

1. Montaigne avait été frappé de ce que cet usage avait de fatigant pour le prince : « De viay, à veoir les nostres (nos roys) tout seuls à table, assiégez de tant de parleurs et regardants incogneus, l'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie. » (Livre I, cliap. xlii).

Dans le règlement de 1585, le roi « désirant manger en repos et se garder de l'imporlunité que S. M. reçoit durant ses repas, >• défendit qu'on lui parlât bas et voulut qu'on ne l'entretint point d'alTaires particulières; « et se tiendra chacun qui y assistera assez loing de sa table, et s'il y a des barrières au lieu où S. M. mangera , n'entrera dans icelles, outre sadile Majesté, que ceux qui mangeront avec elle.... et y pourront entrer aussi iuscjues à trois ou quntre personnes (le qualité et d'honneur, d'église ou d'espee, au i)lus, s'il y en a pour lors à ses repas....» ^I^'ordre que le roy vcult estrc tenu en sa cour, tant au département des heures que de la façon qu'il veult estre honoré , accompagné et servi, CoUect. de Brienne, t. CCLVI, fol, 1C9.)

anciennement, nos rois estoient servis à table par les gentilshommes estant couverts et ne permettoient pas qu'en leur chambre les princes, seigneurs ni gentilshommes demeurassent nue teste s'ils ne parloient au roy ; mais quand le feu Henry III revint de Pologne, il permit que ceste hberté fust changée en l'imitation des princes eslrangers qu'il avoit visités en son voyage.» ( Recueil des ordonnances et rècjlem. des conseils du roi ( manuscrit ) , Monteil , xvi^ siècle , station 66 , note ?^8.)

Lorsque Montaigne, en 1580, se rendit du Périgord à la Fère , il est probable qu'il vint à la cour ; on peut croire qu'admis auprès de la reine mère, il eut occasion de lui parler du grand voyage qu'il allait entreprendre en Italie, et on dit que Catherine écrivit, pour le recommander, à d'Elbène , ambassadeur de France à Rome.

En 1582, il parut à la cour, en quahté de maire de Bordeaux (voy. chap. vm). Ses fonctions municipales, les affaires politiques , les guerres civiles , les pertes qu'elles lui causèrent, la peste qui atteignit sa maison, le retinrent ensuite pendant plusieurs années dans la Guyenne.

Pendant le voyage qu'il fit à Paris pour l'impression d'une nouvelle édition des Essais, augmentée du troisième livre , l'insurrection des Barricades éclata dans la capitale (mai 1588); avant cet événement, il s'était montré à la cour'. Indépendamment du témoignage de de Thou, que je rappellerai tout à l'heure, il y a une preuve positive dans les paroles de Mlle de Gournay. Cette demoiselle, qui s'était éprise, comme on sait, de passion pour les Essais et i)our leur autcui-.

1. Pour prouver que Monlaigne se serait pmposé do venirà la cour aussitôt après son arrivée à l*aris, on pourrait citer ces derniers luots d'une lettre de lui ; a Le roy a despesclié messieurs de Bellievre et de La (iuiclie \ers niosieur de Guise pour le scinondre de venir à la cour, nous y serons ieudi. » Cette lettre, dont M. Payen possède le manuscrit, et (|u"il a pid)ii(5c dans ses premiers docunients, p. 1(5, en la rapporiant au ronnuencenient de l.')88, ne porte ni lu date de l'anni'e, ni le nom de la persoinie à qui elle était adressée. Son intt'r|)réialion liistoricpie a donné lieu à trop de discussions, et permet trop de doutes pour (pi'il soit prudent d'invofiucr ce document : d'ailleurs, la lettre est étrangère U l'objet qui m'occupe ici.

iU RELATIONS DE MONTAIGNE AVEC LA COUR.

avait été consternée par la fausse nouvelle de la mort du philosophe gentilhomme : « Soudain ayant un contraire advis, suivy de l'heureuse arrivée de luy-mesme à la cour et à Paris, où pour lors suyvanl sa mère elle estoit venue passer quelque temps, elle l'envoya saluer et luy déclarer l'estime qu'elle faisoit de sa personne et de son livre. Il la vint voir et remercier des le lendemain , luy présentant l'affection et l'alliance de père à fille. » {Copie de la vie de la damoiselle de Gournay.)

Après les Barricades, Montaigne n'hésita pas entre la rébellion victorieuse et la royauté fugitive : il accompagna la cour à Chartres, à Rouen, puis à Blois, où il resta pendant la tenue des états : « Antè tumultum parisiensem, et posteà, « Autrici et Rotomagi fuerat, in aula et tune Blesis erat Mi- « chael Montanus. » (De Thou, Mém., livre III, IX.)

Jusqu'ici j'ai suivi Montaigne à la cour de France ; il la quitta à la fin de 1588 ou au commencement de 1589. Après l'assassinat d'Henri III, le nouveau roi l'engagea à venir le Joindre. Montaigne n'aurait pas manqué d'aller saluer Henri IV à Paris; mais quand la mort le frappa, la victoire n'avait pas encore ouvert au Béarnais les portes du Louvre (voy. chap. xu).

Ses fonctions de magistrat, puis de maire, ses domaines, sa famille , ses amitiés avaient mis Montaigne , dès sa jeunesse, en rapport avec une autre cour, celle de Navarre. Il avait pu être en relation avec la remc Jeanne d'Albret et son fils, lors du grand voyage de Charles IX en 1565, et dans les visites qu'ils firent de leurs domaines en 1566, 1567, 1568. Pendant l'année 1567, le jeune prince eut à Bordeaux un séjour qui le fit beaucoup aimer. Le tact de sa conduite, son esprit, sa familiarité plaisaient infiniment; on en trouve la preuve dans les lettres d'un des principaux membres de la magistrature à laquelle appartenait Montaigne'.

1, « Nous avons ici le prince de Réarn ; il faut avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a toutes les qualités d'une personne do dixhuit et dix-neuf. Il est ai^réable, il est civil, il est obligeant. Un autre dirait qu'il ne connaît pas encore ce qu'il est; mais pour moi, qui l'étudic fort sou-

Comme gentilhomme périgourdin , Montaigne n'eut toute son importance qu'après la mort de son père et de son frère aîné. Il était devenu chef de famille en 1569 ou 1570; mais lorsque le jeune roi de Navarre, après la paix de 1570, vint visiter ses États et son gouvernement de Guyenne, Montaigne, comme on l'a vu , se trouvait à Paris; il l'aurait sans doute dédommagé, par sa respectueuse courtoisie, du mauvais accueil de la province : « Bordeaux lui avoit fermé ses portes , et le marquis de Villars qui y commandoit l'armée royale n'avoit voulu ni retirer ses troupes, ni leur laisser recevoir l'ordre du prince. » {Mémoires de Sully.)

Quand le roi de Navarre , qui avait vu et pratiqué Montaigne à la cour de France, se fut échappé, au commencement de 1576, il lira le plus promptement qu'il put vers la Guyenne. Durant cette année et la suivante , il séjourna trèssouvent à peu de distance du chcàteau de Montaigne , à Périgueux , à Bergerac , à Sainte-Foix. Ses affaires étaient en triste situation ; sa cour ne se composait guère que des gentilshommes huguenots et des officiers catholiques , en petit nomhrc , qui faisaient la guerre avec lui. Montaigne, fidèle à la cause catholique, dut se tenir, vis-à-vis du prince héré-

vent, je vous puis assurer qu'il le sait parfaitement bien. Il vit avec tout le monde d'un air si aisé qu'on fait toujours la presse où il est , et agit si noblement en toutes choses qu'on voit bien qu'il est un grand prince. »

Autre. « Le prince de Béarn arquicrt tous les jours de nouveaux serviteurs. Il s'insinue dans les cœurs avec une adresse incroyable. Si 1rs hommes l'honorent et l'ostimenl beaucoup, les dames ne l'aiment pas moins. Quoiqu'il ait le poil un peu ardont, elles ne l'en trouvent pas moins agréable. Il n le visage bien fait, le nez ni trop grand ni trop petit, 1rs yeux fort doux, le teint brun mais fort uni, et tout cela est animé d'une vivacité si peu connnune, que s'il n'est bien avec les dames, il y aura bien du malheur. »

Attire. « Nous faisons le plus plaisant carnaval du monde, le prince deBéarn a prié nos dames de se masquer et de donner le bal tour à tour. Il aime le jeu et la bonne clirre. Quand l'argent lui man(|ue, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour lui ; c'cst-ù-dire (|u'il envoie à ceux ou à celles qu'il croit <le ses amis une promesse écrite et signée de lui, et prie ([u'on lui envoie le billet de la somme qu'elle |)orle. .lugez s'il y a maison où il soit refusé. On tient ci beaucoup d'honneur d'avoir un billet de ce prince. Tout chacun le fait avec joie, pour ce qu'il y a deux astrologues ici qui assurent (pic leur art est faux ou ((ue ce prince sera l'un des plus grands rois de l'Europe." {Mvmoires de NeverSy t. II. p. 6S.^,.^86.)

tique, dans une grande réserve, du moins avant la paix de 1576, et lors de la reprise des hostilités. Le roi fut fort visité pendant la courte suspension de la guerre : « Le roy de Navarre, dit le duc de Bouillon {Mémoires), la paix faicte, s'en vint en Xaintonge et Perigueux, où ié l' allai trouver avec un bon nombre de noblesse. »

Les événements de 1578 mirent Montaigne plus à l'aise, et le rapprochèrent d'une partie de la cour de France. Catherine de 3Iédicis, sous prétexte de reconduire la reine Marguerite à son mari qui l'avait laissée , sans regret , en s'évadant de l'espèce de captivité où le tenait Henri III, résolut d'entreprendre un voyage politique en Guyenne et en Languedoc. Elle fit savoir aux villes , notamment à Bordeaux , qu'elle verrait avec plaisir qu'on rendît de grands honneurs à sa tille; c'était une manière de se faire bien venir du roi, son gendre', qu'on n'avait pas accoutumé aux égards dus à son rang. Ses intentions furent remplies : « Dans peu de temps nous fusmes en Guyenne , dit Marguerite dans ses Mémoires, où, dès que nous entrasmes dans le gouvernement du roy mon mary , l'on me fit entrée partout. »

La reine mère partit accompagnée d'un nombreux cortège des plus grands seigneurs (Davila, livre YI). Le départ eut lieu, selon Pierre de l'Estoile, le samedi 2 août. Catherine quitta Paris avec toute sa cour {Mém. de Sully, livre I), avec le cardinal de Bourbon et le duc de Montpensier, mena sa fille au château d'Ohnville, où elle fit ses adieux au roi Henri III , et fit le tour des provinces pour se rendre à Bordeaux. Le roi de Navarre , qui était alors en conférence avec les députés des huguenots, vint au-devant des reines à la Réolle : « Il y estoit très bien accompagné de tous les seigneurs et gentilshommes de la religion de Gascogne , et de quelques catholiques. » {Mém. de Marguerite de Valois.)

Le séjour de Catherine auprès de son gendre devait être court ; les intrigues politiques le firent durer dix-huit mois ;

1, De Thou, Uist. , livre LXVI.

pendant ce temps , la reine mère avec sa cour visita Liboiirne, Coutras, Monpont, leFleix, Bergerac, Sainle-Foix, Auch, Nérac*. Elle s'était fait accompagner de plusieurs esprits habiles, et surtout de Pibrac^ ami de Montaigne.

Henri conduisit les deux reines à Nérac, résidence ordinaire de la cour de Navarre. Leur arrivée fut célébrée par de grandes fêtes ; le sieur du Bartas avait composé exprès de belles poésies, qui furent récitées par trois demoiselles du pays, représentant la muse gasconne, la muse française et la muse latine ^ On ne cessa dès lors de faire marcher de front les plaisirs et les affaires : « Le mélange de deux cours qui ne cédoient en rien l'une à l'autre du côté de la galanterie produisit l'effet qu'on devoit en attendre. On se livra aux plaisirs, aux festins, ballets et fêtes galantes; mais pendant que l'amour éloit devenu l'affaire la plus sérieuse de tous les courtisans, Catherine ne s'occupoit que de sa politique. Pour cette fois, elle ne réussit point. "(Sully, Mém., livre L) Ces perpétuelles réjouissances des deux cours avaient besoin de sécurité; on aurait pu, en attendant la paix, convenir d'une trêve qui aurait eu lieu par tout le royaume, jusqu'au départ de la reine mère. Mais cette princesse « n'étoit pas fâchée qu'on oubliât de part et d'autre qu'on étoit en paix , et qu'on traitât ensemble sur le pied de gueri-e. On étoit seulement demeuré d'accord qu'il y auroit ti'êve partout où seroit la cour, et les limites ne s'étendoient pas plus loin ordinairement qu'à une lieue et demie ou deux lieues de l'endroit où la reine et les princes faisoient leur résidence; ce qui causoit un contraste tout à fait nouveau. Ici on se corabloit de politesses, et on se })arloit avec la dernière familiarité ; se rencontroit-on hors de là, on se battoit à outrance.» (Sully, eod.) Cette étrange convention donnait lieu à des surprises, à des trahisons, à des brouilleries, à des sépara-

1. SoufTrain, Essais et varii'l. hisloriq. sur la ville de Lihourne , t. I, p. 231.

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