‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 29 sur 60 · Lettres d'Henri IV, 1. 1 , p · texte numérisé non relu

Lettres d'Henri IV, 1. 1 , p

louse et à Bordeaux, que de régler les intérêts du pays au Mas de Verdun et à Caumont '.

Avant d'entrer dans ce que j'ai cru pouvoir appeler la seconde période de la mairie de Montaigne, je dois signaler quelques actes qui appartiennent aux années 1582, 1583 et 1584. L'évacuation de la Guyenne par les Anglais , les voyages maritimes lointains, les guerres extérieures et les troubles civils avaient apporté des modifications sensibles dans l'industrie bordelaise. La discipline des corporations s'était relâchée. Plusieurs corps de métiers demandèrent à changer leurs statuts, ou présentèrent des projets de règlements destinés à réprimer ce qu'ils regardaient comme des abus.

Ce sont d'abord les parcheminiers qui réforment leurs statuts afin de parer à l'inconvénient du nombre effréné de gens qui s'entremettaient du métier de parcheminerie sans y être réglés. Soumis aux maire et jurats, les nouveaux statuts furent arrêtés et publiés en jurade , à la maison de ville, le 2 mai 1582 ^ La formule de promulgation porte la

1. « le laisse que la Garonne, qu'on avoit promis d'ouvrir pour le contentement de Toulouse et de Bordeaux, demeure toujours enclose, plus mesme que par avant la guerre.... Outre certains ports de çà et de là l'eau qu'on y a bastis depuis au-dessous de Clarac, tellement que les marchands, auxquels on avoit promis d'affranciiir le commerce dedans Noël dernier passé, leur défendant par exprès, à peine de la vie, décomposer pour la liberté elseureté de leur passage et de leurs marcliandises, s'en voyant plus loin qu'ils n'estoicnl par avant, ayant souffert en cependant, à faute du commerce, plusieurs pertes dont sont ensuivies notables banqueroutes, sont venus enfm à composition, maiuli.ssant la Ligue et tous ses adhérents. Jlais c'est aussi ce que le maresclial de Matignon a trcs bien reconnu (et (|ue!(]uc sobre qu'il soit, il ne s'en est pu taire en quelques lettres), que monsieur de Mayenne avoit plus d'entreprise sur Toulouse et Bordeaux (c'cstoit parlant du cliastcau Trompclle), que sur le mas de Verdun et sur Caiimont. » [ExposUioti sxir la dcclaration de monsieur de Mayenne, par Duplcssis-Mornay, Mémoires delà Ligne, t. I.)

2. « Les maire et iurats, gouverneurs de la ville et cité de Bordeaux, désirant pourvoir aux abus <iui iournoUenient se commettent en la dite ville par ceux qui s'entremettent de faire le métier de parcheminier en icelle, i)ar le moyen de ce (pi'ils ne sont ri'giez au dit métier, et cpie le nond)rc en est elVrené, ont, pour le bien, profit et connnoilité de la dite ville, du consentement du procureur et syndic et des parcheminiers d'icelle, créé et créent le dit métier en maistrisc iuree de chef d'œuvrc : et sur re fait, statué et ordonné, pour cslrc désormais gardé et obser\é ce ({uv s'ensuit : (suit le texte tlu règlement.)

« Vus, lus, arrêtez et publiez ont esté les présents statuts des dits iiarclieminiers, en iurade, en la maison connuunc de lu ville cl cité de Bordeaux, mes-

signature des six jurats, et non celle de Montaigne; il était à cette époque dans son château, et c'est le 21 du même mois qu'il écrivait aux jurats pour les prier de lui laisser encore un peu de répit (voy. p. 245). 11 en faut conclure que, d'après les règles de la municipalité bordelaise , ces sortes d'actes administratifs n'avaient pas rigoureusement besoin de la signature et de l'intervention personnelle du maire. Toutefois, le maréchal de Matignon est désigné nommément comme maire, dans une formule de renouvellement des statuts industriels, de l'année 1586.

Plusieurs bouchers ayant présenté requête pour obtenir l'homologation d'un règlement fait par eux, conformément aux privilèges de leur profession , aux statuts de la ville et aux arrêts du parlement, les maire el jurats approuvèrent ce règlement, et en ordonnèrent, le 20 août 1583, l'enregistrement et la pubhcation. La proclamation fut faite le 29 août , par un clerc au greffe de la ville et les deux trompettes '.

Le 11 août 1584, le maire et les jurats accordèrent des statuts aux épinghers qui sohicitaienl le l'èglement de leur profession ; mais comme c'étaient des statuts nouveaux établis pour la première fois , la concession n'était faite que sous la réserve de l'approbation du roi et du parlement ^

sieurs du Perier, de Lurbe , de Treille , de Ciirsol , de Turmct et Fort , iurats , le tenant pour le bien du service du Roy et de la dicte ville, le deuxième niay 1682. » {Statuts anciens et nouveaux de la ville de Bordeaux.)

1. « Les maire et iurats, gouverneurs de Bordeaux, ont ordonné et ordonnent que le dit règlement sera enregistré es registres de la ville, gardé et observé par les dits bouchers, et tous autres, conformément aux dits statuts et arrests de la dite cour, sur les peines portées par iceluy; et aux fins qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance, sera le dit règlement publié par les quatre boucheries de la prosente ville, et autres lieux qu'il appartiendra. Duquel règlement la teneur s'ensuit : (ici le règlement.)

« Fait à Bordeaux, en iurade, le vingtième d'aoust mil cinq cents quatre vingt trois. Signé de Pichon. » (C'était le clerc de ville, celui qui a eu pour successeur Darnal.)

« Le vingt-neuvienie du mois et an que dessus, le contenu en iceluy règlement a esté leu, proclamé et publié à haute voix, à son de trompe et cry public, par les quatre boucheries jurées de la dite ville, par nioy Antoine Bourbon, clerc au grclTo de la maison commune de la dite ville, appelez avec moy Baude Guilhem et Jehan Chabit, trompettes ordinaires d'icelle. »

2. a Les maire et iurats, gouverneurs de cette ville et cité de Bordeaux,

Durant la mairie de Montaigne, lajurade n'eut pas seulement à homologuer de statuts nouveaux ou des renouvellements et modificalions de statuts anciens; elle exerça aussi sa juridiction contentieuse en prononçant sur des contestations survenues entre deux corps de métiers différents , les chaussetiers et les conturiers. Ce procès est curieux par les détails industriels et judiciaires, et par l'intervention des personnes qui ont exercé successivement la jurade pendant l'administration de Montaigne ^

J'arrive à l'histoire de la mairie pendant la seconde période.

Les infractions partielles du traité de Fleix dans la Guyenne n'avaient pas encore trouhlé la ville de Bordeaux.

sçavoir faisons, à tous présents et à venir, que nous inclinans à la supplication des comptes, bourciers et autres confraircs de la confrairie de madame Sainte Claire, espingliers de la dite ville, pour obvier par cy aprez aux fraudes et abus qui se sont par cy devant commis au dit métier d'espinglier, et pour le repos et utilité de la chose publique, et bonification de la ville et païs des environs; avons accordé les articles, statuts et ordonnances sur Testât et exercice du dit métier d'espinglier, sous le bon plaisir du Roy et de sa cour de parlement. {Suivent les statuts.)

« Fait à Bordeaux, et arresté en iurade, sous le seing du clerc ordinaire de la ville, le onzième d'aoust mil cinq cens quatre vingt quatre. Ainsi signé , de Piclion. »

1. Un différend s'était élevé, pour contravention aux statuts de leurs métiers, entre les maîtres cliaussetiers et les maîtres couturiers de la ville; l'affaire fut portée devant les maire et jurats; ceux-ci ordonneront une expertise , puis prononcèrent la sentence suivante : « Avons fait et faisons inhibitions et défenses aux dits couluriers de la présente ville de faire désormais aucunes chausses, soit de drap, velours, soye, ou de quelque autre etolTc que ce soit, à peine de cinquante ecns contre celuy qui se trouvera avoir contrevenu , sauf et réservé les chausses larges ou haut en barques, de laquelle sorte leur avons permis et permettons en faire. Condamnons Icsdits bayles couluriers es dépens de la présente instance envers les dits demandenrs, la taxe d'iceux à nous réservée. Ainsi signé, de Cursol, Turmet, Fort , Dalesme et Galopin. Prononcé à Bordeaux, en iurade, par nous Guillaïune de Cursol, conseiller du roy, trésorier de France en la généralité de (iuyenne, et iurat de la dite ville, le dix neuvième de septembre mil cinq cens quatre vingt deux. Signé Destivals. »

Le parlement confirma cette sentence par arr^t du 1" aoiU L^R-l , et le 32 du môme mois un autre arrêt ordonna la publication de ces décisions. En conséquence , acte rappelant ces dérisions fut dressé en jurade; il se ternnne ainsi ! << l'ourqiioy le dit arrcst et sentence ont esté lus à haute voix par Jehan Lantier, conunis du gredier de céans; de lnf(uelle lecture les maire et iurals, gouverneurs de FJordeaux, ont octioyé et octroyent acte aux dits bayles des maistres chaussetiers. Fait en jugoment de la maison commune de Bordeaux, par devant M. de Claveau, iurat, le samody dix-sepiieme septembre, iour de iurade, Tan mil cinq cens quatre vingt trois. Ainsi signé, d'Fstivals. »

Le duc de Guise, qui pouvait prévoir la guerre, puisqu'il ne négligeait aucun moyen de la faire renaître, avait, dans cette ville, des émissaires qui entretenaient les idées et les espérances de la Ligue. Après la mort de Monsieur, à Château-Thierry, le 10 juin 1584, les mouvements du parti prirent plus d'activité. Il s'agissait de se mettre en mesure d'empêcher le roi de Navarre de succéder à la couronne de France qui devait lui échoir si Henri III, comme l'annonçaient ses médecins et l'inulihté de ses pèlerinages, venait à mourir sans enfant. Toutefois, grâce à la fermeté du maréchal de Matignon, et à la sagesse de Montaigne, la tranquillité fut maintenue à Bordeaux pendant toute l'année 1584. Au mois de mai, Montaigne fit un voyage auprès du roi de Navarre, et rapporta au maréchal de Matignon une lettre de ce prince, en date du 10 mai, avec ses communications verbales. Les trois nouveaux jurats élus le 1" août furent MM. Guillaume Colomb, Cazaux, La Forcade ; le premier mourut de la contagion l'année suivante, et fut remplacé par M. de Moncuq, qui avait déjà succédé au sieur de Budos, aussi mort pendant sa charge (Darnal, Chronique et omissions.)

Montaigne profita du calme de la ville pour aller passer dans sa famille la fin de l'année 1584 et le commencement de l'année 1585 ; il recevait chez lui, le 19 décembre 1584, la visite du roi de Navarre (voy. p. 162). Pourtant il y avait des affaires à suivre; les jurats avaient envoyé des députés; à ce propos, et à l'occasion, déjà un peu tardive, du renouvellement de l'année, le maire écrit pour laisser entrevoir son prochain retour, sans pourtant l'annoncer positivement*.

M Messieurs messieurs les j urats de la ville de Bourdeaux.

« Messieurs, i'ay pris ma bonne part du contentement

1. Celle lettre , qui n'a de la main de Montaigne que la suscriplion et la signature, a été publiée dans les Documents inédits pour servir à l'histoire de France , t. 11 dos Mclanrjes, et par M. l'aycn; elle pro\ieiil des archives de la ville de Cordeaux.

que vous m'aseurés avoir des bonnes expédions quy vous ont esté rapportées par messieurs voz députés et prens à bonne augure que vous ayés heureusement achemyné ce commencement d'année espérant m'en conioyr avecques vous à la première commodité. le me recommande bien humblement à vosire bonne grâce et prie Dieu vous donner « Messieurs, heureuse et longue vye. De Monta, ce viij* febvrier 1585.

« Votre hùble frère et serviteur,

« MÔTAIGNE. »

Peu de temps après, il fallut renoncer aux doux loisirs ; l'état politique du pays rappela Montaigne à Bordeaux : la mairie fut bientôt aussi agitée que jusque-là elle avait été paisible, et le philosophe n'était pas encore sorti de ses fonctions publiques, qu'il se trouvait en butte aux divers fléaux qui désolèrent la Guyenne pendant cette fatale année 1585.

Le duc de Guise avait pris les armes ; l'édit du roi , du 29 mars, qui défendait de faire des levées, ne l'arrêta pas : il rassemblait des troupes, prenait des villes, et fomentait partout la révolte, sous couleur de défendre la religion catholique. Bordeaux, capitale de la province dont le roi de Navarre, hérétique relaps, était gouverneur , devenait le point de mire des plus ardents ligueurs; les esprits s'y échauffaient : le parti du roi Henri III y perdait du terrain. Au bruit des démarches audacieuses et des progrès du duc de Guise, on pouvait craindre un soulèvement; le château Trompette, qui dominait la ville, était aux mains du baron de Vaillac, dévoué, disait-on, à la Ligue, et disposé à lui remettre la forteresse ; les prédicateurs les plus véhéments animaient le zèle des catholiques contre les religionnaires.

Les difficultés politiques étaient extrêmes, en présence d'éléments aussi inflammables. Le maréchal de Matignon et Montaigne avaient la conduite la plus délicate à tenir. Ils ne pouvaient cond)allre ouvertement l'excès de l'ardeur catholique : c'aurait été encourir l'accusation de favoriser les lié-

rétiques ; ils ne pouvaient se nictlre en hostilité avec le roi de Navarre, contre lequel, au fond, tous ces remuements étaient dirigés : le roi de France ne lui faisait pas la guerre, et on savait môme qu'il n'était pas éloigné d'appeler à son aide les huguenots pour se débarrasser des Guise. Et cependant ils craignaient d'entretenir régulièrement avec le prince calviniste les relations que son rang et son titre auraient exigées'. Le silence du maréchal laissait le roi de Navarre dans le doute et l'inquiétude sur ses véritables dispositions. Il lui écrivit, au commencement d'avril, pour provoquer une explication franche : « Sy vous verrez ce qui est à propos, pour la façon comme ie me doibs gouverner, comme aussy pour adviser si en ce nouveau mouvement que i'ay entendu estre actuellement à Bordeaux, i'ay quelque moyen de vous ayder pour le service de Sa Maiesté, pour lequel et pour le bien de l'Estat il vous fault estre vray. » {Becneil des lettres iVHenri IV, par M. Berger de Xivrey, dans la collection des documents inédits pour servir à l'histoire de France.)

Le maréchal a-t-il répondu à cet appel significatif? On peut en douter. Le roi de Navarre, instruit, et surtout voulant paraître instruit de tout ce qui se passait à Bordeaux, sentant l'importance pour lui de ne pas être mis à l'écart dans les affaires de son gouvernement, et de faire croire à sa bonne intelligence avec le roi de France, écrivit au maire et aux jurats la lettre officielle suivante :

« A messieurs les maire et iurats de la ville de Bourdeaux. •

« Messieurs, ie vous ay desià adverty par le sieur de Lezignan des advis que i'avoys de toutes partz de ces nouveaulx événements et des commandements que i'avoys du roy. Maintenant nous voyons le mal continuer, et les au-

1. Varillas (préface de Vllistoire d'Henri III) , en exposant t;>tilcs ces complicaiions . dit qu'il n'y eut pcut-f tre jamais de commission plus dilTicile à exécuter que celle de la lieutunancc générale de Guyenne , qui fut donnée au maréchal de Matignon.

tlieurs sur le poiiict d'exécuter plusieurs entreprinses, desquelles i'ay mandé les parlicularitez à mon cousin, monsieur le maréchal de Blatignon, et commandé au sieur de Lambert, présent porteur, vous dire de ma part. l'altens nouvelles de Sa Maiesté et ce qui luy plaira estre faict, dont le vous donneray incontinent advis; vous asseurant que i'apporteray la vye et les moyens que Dieu m'a donnez pour le bien de son Estât et de son service.

« Cependant ie vous prie veiller à vostre conservation, et me tenir adverty de ce que iugerez en estre digne, mesme de ce qui vous touche en gênerai et en particulier, pour m'y employer avec aultant d'affection que vous sçaurez désirer, ainsy que vous dira ce dict porteur : sur lequel nous remettant, prions Dieu vous avoyr, messieurs, en sa saincte et digne garde.

« Escript à Lectoure, le iij' iour d'avril 1585. « Vostre bien bon amy,

« Henry. •>

Les entreprises qu'Henri disait être sur le point d'éclater ont-elles éclaté en effet? On pourrait le croire d'après un récit que M. Ducourneaux {Guyenne historique) a emprunté, en l'abrégeant, à Varillas et à Mezeray, et que M. Payen adopte {Nouv. clocum., p. 1-4) : des barricades auraient été élevées ; le maréchal, qu'on voulait cerner dans son hôtel, aurait marché en se promenant, une baguette à la main ; puis, avec ses troupes, aui'ait arrêté les plus mutins : sur la demande de quelques-uns des premiers de la ville, il aurait usé de douceur, relâché les prisonniers, et fait semblant de tout oublier ; on aurait paru de si bonne intelligence que l'on se traitait « magnifiquement les uns les autres, connue pour noyer le souvenir do tout le passé dans la joye des festins. » Une émeute à Bordeaux, à cette époque, aurait é(é un lail trop grave pour n'être pas noté; or ni de Thou, ni les autres écrivains contemporains, ni de Caillière, l'historien du maréchal de Matignon, ne font mention de rien de semblable.

Le maréchal fit mieux que de réprimer un mouvement séditieux : il le prévint. Comprenant que, dans l'exaltation croissante des esprits, attendre c'était laisser la rébellion prendre de la force, désirant éviter l'appareil d'un grand déploiement de troupes, et la chance d'une coUision sanglante, il employa la ruse en même temps que la fermeté ; il réussit complètement.

Dans le courant du mois d'avril ^ monsieur de Montaigne, maire", et les jurats reçurent du maréchal de Matignon l'invitation de se rendre à son hôtel, pour communication de quelques ordres du roi relatifs à la ville et à la province; ils y virent arriver aussi les présidents et les gens du roi du parlement, les principaux fonctionnaires et officiers de la ville, et le baron de Vaillac. Quand la réunion fut complète, le maréchal en exposa le véritable objet; il dit qu'il connaissait les pernicieux desseins des Ligueurs qui , sous prétexte de religion, se révoltaient contre leur prince souverain, troublaient le royaume et voulaient élever leurs fortunes sur les ruines de celles des gens de bien; qu'il était averti qu'ils avaient dans Bordeaux des partisans qui avaient promis de le livrer dans leurs mains ; qu'il avait prié les assistants de se réunir chez lui pour leur découvrir un secret aussi important pour leurs fortunes et pour leurs vies ; que comme le danger était grand, le remède devait être prompt, et que, dans des circonstances aussi graves, il fallait commencer par l'exécution.

Alors se tournant vers le baron de Vaillac, assis avec les

1. Je n'ai trouvé nulle part la date précise; celle que j'adopte me parait vraisemblable; l'événement doit être postérieur à la lettre d'Henri IV, du 1 1 , qui le fait pressentir ; il a dû se passer peu de jours après, puisque Montaigne, qui ne se serait pas absenté quand un tel événement était imminent, rapportait de Bergerac une lettre du roi de Navarre, du 23 avril, et enfin qu'on verra le roi Henri III remercier le maréchal par une lettre du 3 mai.

2. De Tiioii se trompe en disant que le maréchal de Matignon, s'étant attiré l'affection des habitants par des manières populaires, avait été fait maire de la ville; l'élection du maréchal n'était pas accomplie alors , elle n'eut lieu que le 1" août suivant. De Caillière est dans le vrai quand il nomme « Michel de Montaigne, pour lors maire, » parmi les personnes réunies chez M. de Matignon au mois d'avril.

autres personnes de l'assemblée, il lui dit que sa fidélité était suspecte au roi ; que, pour se délivrer de cette inquiétude, Sa Majesté désirait cfuMl remît le château Trompette entre ses mains.

Vaillac, étonné, voulut s'excuser, protestant qu'il n'avait jamais eu intention de rien faire contre le service du roi; qu'il suppliait le maréchal de se contenter de sa parole, et de lui donner le temps de se justifier, sans le déposséder de sa charge avec une honte qu'il n'avait point méritée ; il termina en disant qu'il était homme d'honneur, et qu'il aimait mieux mourir que d'être déshonoré.

Le maréchal, coupant court aux paroles, lui répondit que s'il voulait mourir il n'avait qu'à résister aux ordres du roi ; que de plus longues défaites le feraient regarder comme coupalde; que s'il ne rendait pas la place, il aurait la tète tranchée à la vue de la garnison. Matignon ajouta qu'il voulait qu'on sût bien qu'il était en état de se faire obéir. En même temps, il fit venir le sieur Le Londel Auctoville, capitaine de ses gardes, lui ordonna de désarmer Vaillac et de lui donner des gardes.

ïl s'adressa ensuite à monsieur de Montaigne, maire, et lui commanda de faire savoir dans toute la vihe les intentions du roi et celles de son lieutenant général, afin de disposer les bourgeois, bons et fidèles serviteurs du roi, à se joindre à ses troupes pour forcer la garnison du château à se rendre si la punition de Vaillac ne les décidait pas à se soumettre.

Vaillac, si brusquement mené, eut recours aux prières. Comme il avait beaucoup d'amis dans l'assemblée, on intercéda pour lui ; le premier président lui fit une sage exhortation à la soumission. Le maréchal voyant que Vaillac, tout en faiblissant, ne cédait pas encore, commanda qu'on l'enmriiàt hors de la salle. A cet ordre, l'assemblée redoubla de prières auprès de Matignon et d'instances auprès de Vaillac. Le maréchal eut la patience d'allciidre quelques heures. Enfin, Vaillac reconnut la nécessilé de sesoumcllrc, promit au maréchal de lui remettre la place, et demanda

seulement d'en retirer ce qui lui appartenait, et d'aller trouver le roi pour se juslilîer. Cela lui fut accordé.

Aussitôt le maréchal sortit de la salle, traversa son hôlel dont Le Londel avait fait garder les avenues par sa compagnie, par des amis, et par des personnes qu'il savait affectionnées au service du roi , et passa dans la rue , environné de ses gardes et de quelques gens de guerre, suivi de toute l'assemblée, ainsi que de Vaillac auquel il avait fait rendre son épée. Accompagné de la sorte, il marcha droit à la porte du château Trompette. Vaillac commanda à ses officiers et à ses soldats de sortir, la mèche éteinte ; cela se fit sans tumulte et sans rumeur. Le Londel s'empara de la porte ; le maréchal fit entrer ses gens, et permit à Vaillac d'y laisser quelques serviteurs pour enlever ses meubles, et pour faire, avec Le Londel, inventaire de rarlillerie, des armes et des munitions.

Le maréchal voulut constater officiellement ces faits. Dès le lendemain, Montaigne, les juruts, et toute l'assemblée furent convoqués pour dresser un acte qui fut envoyé au roi. M. de Matignon y joignit une dépêche qui rendait compte à Sa Majesté de tout ce qui s'était passée

Par ce coup hardi, Matignon rendit un immense service au roi : « Si ce mareschal, dit Brantôme, n'eust attrappé lors cette place et par finesse et par adresse, Bourdeaux eust eu de l'affaire. » Il assura les conséquences de son action, en ajoutant de nouvelles fortifications au château et en y mettant une nombreuse garnison; par là il put maintenir la ville, et la garder au roi pendant toute la guerre de la Liguée

Il était naturel d'informer le roi de Navarre du fait si important qui venait de se passer dans la capitale de son gouvernement de Guyenne. Quoique ce prince eût écrit, pen-

1. J'ai suivi le réciL de de Caillière, plus détaille que celui de de Tliou, de Davila et des autres historiens ou clironifjiipurs contemporains, et de dom Devienne, parce que cet écrivain a rédigé son ouvrage d'après les documents puisés dans les archives de la famille du maréchal de Matignon.

2. De Thou , Hist., livre Lxxxi; Davila, Histoire des guerres civiles, etc., livre VII.

dant le mois d'avril, IcUre sur lettre au maréchal de Matignon, celui-ci parait n'avoir pas voulu sortir de sa circonspection silencieuse, et avoir chargé Montaigne de porter verbalement les nouvelles à Bergerac, où se trouvait alors le Béarnais. Cela résulte de la lettre de ce dernier au maréchal, du 23 avril 1585, que je rapporte ailleurs tout entière; le roi commence par dire : « J'ay esté bien ayse d'avoir entendu si particulièrement de vos nouvelles par M. de Montaigne. »

Dans les conférences qui eurent lieu entre le maire et le prince, il est probable que Henri aura témoigné le désir de venir à Bordeaux : il aurait profité, pour s'y établir, de l'acte d'autorité qui venait d'être frappé ; sa présence aurait été utile au roi de France , dont les huguenots affectaient de se dire défenseurs, car pendant plusieurs mois, ils firent la guerre aux ligueurs, en Guyenne, au cri de Vive le roi! Mais, d'une part, l'arrivée du prince hérétique aurait surexcité les passions de la ligue, et de l'autre, le maréchal ne se souciait pas de partager une autorité dont il était quelque peu jaloux S ni de laisser croire à l'alliance, qu'il avait toujours combattue, de la couronne avec les huguenots contre les hgueurs.

Ne pouvant se rendre à Bordeaux, Henri, peut-être sur la suggestion de Montaigne, envoya au maire et aux jurais M. de La MarsiUière, et leur écrivit la lettre suivante* :

« A Messieurs les maires et jurais de la ville de Bourdcaux.

« Messieurs, par tant d'occurences et d'occasions qui se présentent, je desirerois vous faire plus souvent entendre de

1. La reine Marguorilo dit, on parlant tirs trniativcs qu'on avait faites trois ans auparavant pour attirer son mari à la cour di; France : « 11 (le roi) dt^siroit fort de le tirer de (lascoyno, pour le rciiietlre à la coin- en la niesnio condition qu'ils y avoient esté autres fi)is mou frère et luy; et le maresclial de Matignon ])ou.ssoit le roy à cela, pour l'envie (|u'd avoit de demeurer tout seul en Gascoync. »

2. Uecucil dea l.cllrcs de Henri IV, par M. Dtrger de Xivrey.

mes nouvelles, et vous tesmoigner le désir et l'affection que J'ay à vostre bien, repos et conservation. Ce que ne pouvant faire en présence, et envoyant monsieur de La Marsillière devers mon cousin, monsieur le mareschal de Matignon, je luy ay recommandé vous voir aussy de ma part et vous représenter mes intentions, avec quelques particularitez, convenables aux officiers que je présente. Je vous prie, messieurs, le vouloir bien ouïr et croire, et à Dieu qu'il vous ait en sa saincte et digne garde. De Bergerac, ce dernier avril 1585. « Vostre bien bon amy,

« Henry. »

La cour de France apprit avec une vive satisfaction la prise du château Trompette. Henri III s'empressa de féliciter et de remercier le maréchal de Matignon ; il lui écrivit, dès le commencement de mai* :

« Mon cousin, i'ay receu très grand contentement du signalé service que vous m'avez fait, en ce qui s'est passé pour assurer à ma dévotion mon chasteau Trompette : car vous avez, en ce faisant, pourveu non seulement à la tuition de ma ville de Bordeaux, mais aussi à la conservation de toute ma province de Guyenne. Et avez conduit cette exécution non moins sagement que lidellement : dont ie vous repeteray, de rechef, que ie vous sçay très bon gré. I'ay trouvé aussy très bon l'ordre que vous avez donné à la garde dudit chasteau ; mais ie désire que vous vous acheminiez à Agen le plus tost que vous pourrez : car i'ay esté averty que ma sœar a délibéré de s'en asseurer, et que dcsia elle se vante qu'elle l'a du tout à sa dévotion ; à quoy ie vous prie de remédier, et n'en sortir point qu'avenant que ma dite sœur y veuille séjourner longuement, et qu'elle et ma dite ville dépendent de ma disposition, estant chose que j'ay très à cœur, pour J'assiette et importance de la place, à laquelle

J. La lettre est donnée par de Caillièrc. La partie concernant l'affaire d'Agrn était en chiffres dans l'original.

donc ie vous prie pourvoir si bien que i'en reçoive contentement, et néantmoins vous y conduire avec vostre accoustumée prudence, afin de n'efaroucher personne.... Escrit à Paris, le 3 mai 1585. « Henry. »

Le maréchal exécuta immédiatement les ordres du roi ; il s'écoula quelques jours jusqu'à ce que la lettre de Paris arrivât à Bordeaux; et déjà, à la date du 22 mai, M. de Matignon était parti, puisque ce jour-là Montaigne lui écrivait la lettre dont je parlerai bientôt.

Dans le courant du mois, il y eut une grande revue de toutes les compagnies de bourgeois de Bordeaux : « Au moys de may audict an la monstre générale des habitants de ladicte ville se fait en armes. >- (De Lurbe.) Dans la situation des esprits, avec l'émotion qu'avait excitée la prise du château Trompette, et en présence du mécontentement que devaient en ressentir encore les ligueurs bordelais, cette solennité avait le caractère d'une démonstration politique : elle pouvait présenter quelques chances d'agitation , ou même cacher quelques dangers sérieux. Maire de la ville, chargé d'y maintenir l'ordre, Montaigne dut se préoccuper de la mission qu'il avait à remplir ce jour-là, et de la responsabilité qu'il pouvait encourir. L'irritation mutuelle des partis, les haines qu'avaitnit dû soulever les actes récents des autorités, et la qualité de maire([ui donnait àMuntaigne un titre pour délibérer sur une cérémonie militaire, portent à penser que c'est de cette montre de 1585 qu'il est question dans ce passage des/f.ssft/s.-» Ondclibcroit défaire une montre générale de diverses troupes en armes (c'est le lieu des vengeances sccrettcs ; et n'est point où en plus grande seurelé on les puisse exercer) ; il y avoit publiequcs et notoires apparences qu'il n'y faisoil pas fort hou pour aulcuns, ausqucls touclioit la principale et nécessaire charge de les recognoistre. Il s'y proposa divers conseils, comme en chose difficile, et qui avoit beaucoup de poids et de suyte. Le nuen feut qu'on evitast surtout de donner aulcun témoignage de ce double ; et qu'on s',\ trouvasl et meslasl pariuy les

files, la teste droicte et le visage ouvert ; et qu'au lieu d'en relraucher aulcune chose (à quoy les aullres opinions visoyent le plus) au contraire, l'on solicilast les capitaines d'advertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes en l'honneur des assistants, et n'espargner leur pouldre. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes , et engendra des lors en avant une mutuelle et utile confiance. » (Livre I, chap. xxni.) ^

Voilà M. le maréchal de Matignon parti pour l'Agenois. Le moment était critique, même périlleux. Les complications s'amoncelaient de tous côtés : les préoccupations de toute nature assiégeaient le maire de Bordeaux ; les parfis , ne sentant plus peser sur eux la main ferme qui avait pris le château Trompette , pouvaient essayer quelque entreprise ; des émissaires du duc de Guise parcouraient la province; on répandait des bruits alarmants : des nouvelles fausses circulaient avec les véritables ; on parlait de l'arrivée du maréchal deBiron, de celle de M. de Mercœur, d'une flotte envoyée de Nantes pour s'emparer de Brouage, d'une armée de figueurs en Poitou, sous les ordres de M. d'Elbeuf, d'une grande armée prête à venir en Guienne sous les ordres de M. de Mayenne, pour attaquer le roi de Navarre. Il faut éclaircir ces bruits divers, et en profiter; il faut veiller à la sûreté, à la tranquillité de la ville, se tenir en garde contre les coups de main, et au courant de ce que fait le roi de Navarre; conférer à tous les instants, avec les autorités pubhques, et ne pas négliger les rapports des agents secrets. Montaigne veille à tout, suffit à tout. Il a trouvé une occasion où il fait besoing de vigueur et liberté, des affaires ayant une conduicte droicte et courte , et encores hasardeuse, comme il dit qu'il en fallait pour se servir de lui. Grâces à la vigilance, à l'activité, à l'inteUigence de son

1. Le premier livre des Essais fui publié en 1580; mais on sait que Montaigne ajoutait constamiiiont h ce qu'il avait écrit. En suivant la filière des différentes éditions, on pourrait voir si le passage dont il s'agit ici a été publié pour la première fois postérieurement à 1585, de manière à justifier ma conjecture.

administration, rien ne bougea pendant l'absence scabreuse du maréchal de Matignon. Montaigne, au milieu des soins et des détails qui absorbaient ses journées, prenait sur ses nuits pour compléter ses travaux et expédier ses correspondances. C'est pendant la nuit qu'il écrivit la lettre qu'on va lire, témoignage précieux des qualités administratives qu'on ne lui refusait pas de son temps, et qu'on a niées plus tard, parce que , suivant l'usage ordinaire du monde et de ceux qui écrivent l'histoire, on juge avant de connaître, et qu'on remplace les faits par des opinions.

Cette lettre, la plus intéressante peut-être de celles que Ton a publiées jusqu'à présent, a été trouvée par M. Horace de Vieil Castel en 1848 au British muséum de Londres, wiwcellaneous letters and papers , bibl. Égerton, mss. vol. 23, Plutarch, f. 167, pièce cotée 240. Elle a été publiée pour la première fois par M. le docteur Payen , dans ses Nouveaux documents, p. 10, accompagnée d'un excellent commentaire historique et bibliographique, et de la discussion des prétentions qui se sont élevées sur la priorité de la découverte.

On connaît les circonstances dans lesquelles Montaigne écrivait (1) ; s'il ne fait pas connaître l'année à la suite du mois, ni le nom de la personne à qui il s'adresse, on ne peut néanmoins s'y tromper. Tous les faits dont il parle se rapportent à l'année 1585; M. le docteur Payen a complété la démonstration, en constatant que, sur les quatre années de mairie de Montaigne, l'année 1585 est la seule où le 22 mai corresponde à un mercredi.

Sous cette date, Monlnigne ne pouvait écrire ainsi qu'au maréchal de Matignon; c'est à ce personnage, et k lui seul, que convient un compte rendu aussi détaillé de ce qui se passe à Bordeaux : c'est ])icn lui qui était absent alors et attendu à Agen, lui dont le maire devait désirer impatiemment le retour, lui qui, pour remplir les devoirs de sa charge de lieutenant général dans la province, et pour

1. Sa lettre, tout entière de sa inain, rcinpiil (iiialrc pages in-folio.

pouvoir aviser la cour de France, avait intérêt à tout savoir.

En reproduisant cette lettre si curieuse, j'y joindrai quelques annotations, nécessaires pour en donner une complète intelligence :

« Monseigneur i'ai receu ce matin vostre lettre que i'ai communiquée a M. de Gourgue ' et avons disné ensamble chez M. de Bourdeaux ^ quand a l'inconucniant du transport de lariant contenu en nostre mémoire nous uoies côbien c'est chose malaisée à pouruoir ; tant y a que nous y orons leuil de plus près que nous pourrons. le fis toute dilijance pour trouuer l'home de quoi uous nous parlâtes. Il n'a point esté ici et m'a M. de Bourdeaux môtré une lettre par laquelle il mande ne pouuoir uenir trouuer le directeur de Bourdeaux come il deliberoit aiant esté auerti que uous uous deffies de lui. La lettre est de auant hier si ie l'eusse trouue l'eusse a l'auanture suiui la uoie plus douce estant incertain de uostre résolution , mais ie uous supplie pourtant ne faire nul doubte que ie refuse rien à quoi uous serés résolu et que ie nay ny chois ny distinction d'affaire ny de personne ou il ira de uostre comandemant. le souhete que uous aies en Guyene beaucoup de volantes autant uostre qu'est la miene. On fait br-uict que les galères de Nantes s'en uienent vers Brouage ^ M. le mareschal de Biron n'est encore deslo-

1. C'est, selon toute vraisemblance, Ogler de Gourgues, seigneur de Montlezun, vicomte de Juillac, baron de Vayres, président des trésoriers de France en la généralité de la Guyenne, au bureau de Bordeaux; ce qui, ainsi que le fait observer M. Payen, achève de le prouver, c'est que Montaigne parle d'un envoi d'argent, et que, pour des réclamations de sommes dues, le roi de Navarre écrit dans plusieurs lettres au maréchal de Matigcon , en qualifiant M. de Gourgues de général (des finances).

2. Probablement il s'agit de l'archevêque de Bordeaux. A la vérité , les correspondances et les mémoires du temps parlent d'un capitaine de Bordeaux; et on voit qu'Henri III, dans une lettre du 18 avril 1685, rappelait au noaréchal de Matignon qu'à l'occasion des remuements d'armes, il lui avait envoyé, quelque temps auparavant, le sieur de Bordeaux; mais ce dernier gentilhomme n'était point établi à Bordeaux, et n'avait point maison à recevoir à dîner chez lui M. de Montaigne et M. de Gourgues. D'ailleurs , son nom s'écrivait Bordeaux, et Montaigne écrit Bourdeaux, qui était alors le nom de la ville.

2. Port de Xftintonge, très-imporlant pour les approvisionaemeiUs de Bor-

gé \ Ceus qui auoient charge d'auertir M. d'Usa * disent ne l'auoir peu trouuer et croi qu'il ne soit plus icy sil y a esté. Nous somes après nos portes et gardes et y regardons un peu plus attantifuemant en uostre absance laquelle ie creins non sulemant pour la côseruation de cette uille maist aussi pour la côseruation de nous mesme connaissàt que les enemis du seruice du roy sautant assés combien nous y estes necessere et côbien Ion se porteroit mal sans nous. le creins que les affaires vous surpranderôt de tant de costés au Cartier ou uous estes que nous serés lôgtamps à pouruoir par tout et y ares beaucoup et longues difficultés ^ S'il suruient aucune nouuelle occasion et inportante ie uous despeclierai soudein home exprès et deués estimer que rien ne bouge si uous n'aués de mes nouuelles , vous suppliant aussi de côsiderer que telle sorte de mouuemants ont acôstumé d'estre si inpourueus que s'ils deuoient auenir on me tiendera a la gorge sans me dire gare. Je ferai ce que ie pourrai pour santir nouuelles de tontes pars et pour cet effaict uisiterai et uerrai le goût de toute sorte d'iiomes. Jusques à cete heure rien ne bouge. M. du Londel '' m'a ueu ce matin et auons

tlcaux. Les protestants se disposaient a en faire le siège, qui fut, en effet, entrepris plus lard par le prince de Condé. Les navires annoncés venaient contre le roi de Navar'e , la ville de Nantes étant au pouvoir des catholiques.

1. C'est lui qui avait été remplacé en l^jSl par Matignon comme lieutenant général en Guyenne-, il avait ensuite été envoyé à Monsieur, lors de son expédition en Flandre. En 1686, il vint dans le Périgord pour dts aiïairos de famille. M. Payen dit que le 5 mai il avait repassé par Péngueux pour se rendre à la cour, où il était rappelé. Cette dernière date me paraît douteuse. Le maréciial de Biron reçut immédiatement le conimandemeiit d'une armée , qui devait être renforcée par les troupes du duc de Mayenne Comme, lorsque Biron arriva dans la Guyenne, la guerre n'était pas encore déclarée, le roi de Navarre lui écrivit, au milieu de mai, lui témoignant le regret de ne l'avoir pas vu et le désir d'avoir avec lui une entrevue. D'après la lettre de Montaigne, il parait que Biron n'avait pas quitté le lieu où il séjournait quand Matignon était parti de Bordeaux.

2. On trouve un vicomte d'Uza , de Bordeaux, commandant l'armée navale en 1573. Est-ce le mOmc dont il s'agit ici? On peut le croire, puisqu'il était (Itieslion de l'avertir de l'arrivée des vaisseaux de Nantes.

n. En effet, Matignon eut à pourvoir .'i la sûreté de. plusieurs villes; mais il agit avec tant de célérité (pic son expédition fut de courte durée.

'\. On a vu que M. du Londel ou Le Londel a joué im rôle actif dansTaffairo du château Tronipcllc. M. Paycu Uitquc «quoique capiluiuc des gardes de

regardé a quelques aiancemans pour sa place ou i'irai dcinein maliu. Depuis ce comàcemant de lettre l'ai appris aus Chartreus qu'il est passé près de cette uille deiis iantilshouies qui se diseul à môsieu de Guise qui uienent d'Agen sans auoir peu sçauoir qu'elle route ils ont tiré. On atant a Agen que nous y aillés K Le sieur de Mauuesiu ^ uint iusques a Canteloup et de là s'en retourna aiant apris quelques nouuelles. le cherche un capiteine Rous ^ a qui Masjiarraute * escrit pour le retirer à lui avecq tout plein de promesses. Lanouuelle des deus galères de Nantes prestes à descendre

Yaillac, ligueur ardent, il était dévoué au roi. » M. de Matignon n'aurait pas confié la garde de sonliôtol, l'arrestation de Yaillac, le soin de dresser l'inventaire avec celui-ci, et enfin le commandement de la forteresse à un ligueur ardent qui aurait trahi, dans celle circonstance, l'Iionime dont il commandait les gardes. De Caillière dit, et cela est d'accord avec tous les faits, que Le Londel était le capitaine des gardes du maréciial. C'était aussi son homme de confiance. On voit, par les lettres du roi et de Malignun , que Le Londel était souvent porteur de dépêches, et même d'explications, entre le roi et le lieute-nant général.

1. La reine Marguerite avait voulu profiter de la prise d'armes des ligueurs pour s'entendre avec eux au détriment du roi son frère et du roi son mari; elle avait médité une entreprise sur Agen ; il était donc naturel qu'il s'y fût trouve des agents de M. de Guise. Henri 111 avait écrit à Matignon de se porter rapidement sur cette ville, et cet ordre s'exécutait avec promptitude', Montaigne avertit Matignon que déjà on Tatlend à Agen.

2. Michel de Castillon , sieur de Mauvcsin , était, au dire de M. Payen , capitaine d'une compagnie de deux cents hommes, cantonnée sans doute à peu de distance de Cordeaux.

3. M. Payen pense qu'il s'agit ici d'un gentilhomme périgourdin qui commandait la garnison du château de Montiguac lorsque le duc de Mayenne, en 158G, vint attaquer cette forteresse, et qu'il obtint une capitulation honorable. Je ne sais si c'est le même qui défendait le château de Puynormand à la fin de cette campagne commencée par la prise de Montignac. Le commandant de Puynormand se raitachait au maréchal de Matignon par une circonstance étrange , que Duplcssis-îtlornay raconte ainsi dans les Mémoires de la Ligue, t. I : « Le cliàteau fut pillé et brûlé : voilà le discours de ce grand siège que le duc de Mayenne entreprit pour se venger particulièrement du capitaine Roux, qui donna avis au maréchal de Matignon que Cursol confessoit en prison avoir été sollicité par Landsac de le tuer. Ce maréchal n'en douta point, et entra en d'étranges soupçons, se souvenant que le duc de Mayenne avait retiré ce hardi entrepreneur de prison, lors(|u'il avait délibéré de le mettre entre les mains d'un prévôt ou d'un comité : voilà une des principales causes de ce siège, et une particularité très-certaine et bien remarquable. »

4. M. de Masparault ou Masparaulte , conseiller au conseil privé et maître des requêtes, mort en 1607. Pierre de L'Estoile parle d'un Masparot, maître des requêtes, que la cour envoya, en décembre 1576, au roi de Navarre.

en Brouage est certeiiie avecq deus compaignies de ians de pied. M. de Mercure * est dans la uille de Nantes, Le sieur de la Courbe a dict à M. le présidant Nesmond ^ que M. d'Elbeuf ' est en deçà d'Angiers et a logé cbés son père , tirant sur le bas Poictou avecq quatre miU'homes de pied et quatre ou cinq çans cheuaux aiant recueilli les torces de M. de Brissac * et d'autres et que niôsieur de Mercure se doit iouindre à lui. Le bruit court aussi que môsieur du Meine ^ uient prandre ce qu'on leur a assamble en Auuergne et que par le pais de forest il se rendera en Rouergue et à nous , c'est a dire uers le roy de Navarre contre lequel tout cela uient ^ ; môsieur de Lansac '' est a Bourg * et a deux nauires

1. Dans les écrits et mémoires contemporains, on trouve irès-fréquemnient écrit ainsi le nom du duc de Mercœur. Ce seigneur, de la maison de Lorraine, avait été désigné par Henri III pour combatlre le prince de Condé. 11 se mit en campagne, mais éprouva un rude échec, et fut obligé de se réfugier à Nantes.

2. François de Nesmond, président au parlement de Bordeaux, devint premier président en 1617. Son fils André fut aussi président au même parlement.

3. Charles , duc d'Elbœuf , cousin du duc de Guise , avait un commandement dans les armées de la Ligue.

4. Charles de Cossé, seigneur de Brissac, était de l'Anjou, et fort zélé pour la Ligue. C'est lui qui reprit, dans cette même année 1585, aux calvinistes le château d'Angers : il en était gouverneur lors de l'expédition malheureuse du prince de Condé.

5. M. du Maine, ou de Mayenne, de la famille de Guise, devait être chargé par Henri III de conduire en Guyenne la principale armée dirigée contre le roi de Navarre. Mais le roi hésitait encore : il craignait la domination des ligueurs et l'ambition des Guise. 11 retardait donc, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, les préparatifs de l'expédition et la concentration des troupes que devait connnandcr M. du Maine. 11 aimonrait toujours ce secours aux maréchaux de Biron et de Matignon, (jui l'altcudaiont eu Guyenne. M. du Maine joignit son armée peu de temps après l'annonce (h; Montaigne; mais il traversa le Poitou sans combattre, cl ne se rallia au maréchal de Matignon que l'hiver suivant.

G. On voit que Montaigne ne se trompait pas sur la véritable destination des forces que la Ligue allait obliger Henri 111 de faire passer eu Guyenne.

7. Gentilliomuie ntlaclié i\ la personne de Henri HI, et dévoué A la Ligue. H était d'une famille consi(lérai)le dans la province. Vn Lansac (est-ce son père':') «seigneur de grande autliorilé, et fort aymé à la cour, d'où ilnebougcoit giiiôrc, » dit Darnal, avait été élu maire de Bordeaux en 1556. C'est à M. de Lansac que Montaigne a dédié la traduction de la ildnarjerie de Xénophon, par La Hoëilc.

8. Bourg-sur-Mer , petite ville avec un port , dans rarrondisscmcnt de

armés qui le suiuent. Sa charge est pour la marine. Je vous dis ce que iaprans et mesle les nouuelles des bruits de uille que ie ne treuue uraisamblables avecq des uerilés alTm que uous saches tout nous suppliant tresliùblemcnt nous en reuenir incôtmant que les affaires le permetteront , et uous asseure que nous n'espargnerôs cependàt ny nostre souin , ny, s'il est besouin , nostre uie pour côserver toutes choses en lobeissance du roy.

« j\(ôscignur ie uous baise très hûblemàt les meins et supplie Dieu uous tenir en sa garde. De Bourdeaus , ce mercredi la nuit 22 de mai.

« Vostre très hùble seruitur,

« MÔTAIGXE.

« le n'ai ueu persone du roy de Nauarre. On dict que M. de Biron la ueu K »

Le maréchal paraît n'avoir pas fait une longue absence : car Montaigne se rendit auprès du roi de Navarre dans les premiers jours de juin, et il n'aurait pas quitté Bordeaux avant le retour du maréchal. Henri , dans une lettre du 6 juin , se plaignit à M. de Matignon de la conduite de sa compagnie dans les villes de Florence etd'Agen, et le pria d'y mettre ordre : « l'en ai parlé , lui dit-il, plus particulièrement au sieur de Montaigne ; qui me gardera de faire la présente plus longue, »

Ici nous cessons de voir Montaigne à Bordeaux , quoique ses fonctions dussent l'y retenir plus que jamais.

Blaye. Très-peu de temps après la lettre de Montaigne, les ligueurs s'en emparèrent; le roi de Navarre parle de cette prise dans une lettre qu'il écrit le 15 juin au niaréclial de Matignon.

1. Cet on dit pouvait bien couvrir quoique information qui serait venue à Montaigne, soit du roi de Navarre , soit d'une personne a son service ; des renseignements exacts devaient faire prnser, le 22 mai, que Diron aurait vu le roi de Navarre, car celui-ci, vers le milieu du mois, lui avait demandé une entrevue : « Mon cousin , ie suis marry que les remuements m'ostent le jjlaisir que i'avois espéré de vous voir. Cela mesme nous eust esté un moyen de nous esclaircir Tun raultre de plusieurs choses qui importent au service du roy et bien de cet estât. le vous prie d'adviser si, en quelque façon, sans interest de vostre santé, il se pourra recouvrer. » (M. Dergcr de Xivrey, LeUres de Henri lY.)

Il y avait •< un cloaque impénétrable , au milieu d'un marais , situé du côté du couchant , et quasi joignant la ville derrière les jardins de l'archevêché , formé , de tous temps , par le débordement des eaux pluviales , venant d'un pays de landes inhabité , qui se corrompaient dans ce cloaque qui ne pouvait les regorger par aucune refuite. Ces eaux corrompues , lorsque l'ardeur du soleil dans l'été pénétrait dedans , faisaient élever des vapeurs empoisonnées qui se répandaient dans les quartiers de la ville comme une espèce de brouillard qui causait , de temps à autre , une contagion pestilentielle,... on tenait, à cette occasion, pour la guérison et le soulagement de ceux qui en étaient affligés, un hôpital qu'on appelait de la peste, dans un quartier éloigné de la contagion.» [Histoire curieuse et retnarquahle de la ville et province de Bordeaux, par M. de Lacolonie, t. II, p. 21.)

La chronique mentionne plusieurs exemples de ces épidémies meurtrières; en 1545 le parlement siégea àLibourne pendant les mois de septembre et octobre , à raison de la jualadie qui sévissoit à Bordeaux; en 1555, pendant l'administration du père de Montaigne, le parlement fut obligé d'abandonner la viUe, et d'aller siéger à Libourne en août, septembre et octobre; le principal du cohége de Guyenne obtint des jurats la fermeture de la maison, et mourut; il fut remplacé par Vinet. En 1565, année de grande contagion, la cour voulut encore se retirer de la ville, mais les jurats firent entendre à messieurs « la nécessité qu'il y avoit qu'ils ne bougeassent, pour le service du roy, et du public, la ville estant conliimellmicnl menacée de quelque surprinse, laquelle les ennemis n'attenteroient le parlement estant en la ville comme en son absence ; qui fut cause que la cour s'arresla. » ( Darnnl, )

La maladie eut en 1585 une intensité extraordinaire : « Les chaleurs de l'été furent si excessives qu'elles contribuèrent beaucoup à augmenter le mal. Le cloaque du marais vomit plus de vapeurs empestées à proportion des

I vives ardeurs du soleil. La contagion causée par ces exhalaisons infectées prit premièrement dans les domestiques de

l'archevêclié , comme le pins h portée, et peu à peu s'étendit, de quartier en quartier, dans la ville. Le progrès du mal mit tous les habitants en mouvement afin de trouver des moyens à pouvoir y porter remède; plusieurs charlatans se présentèrent pour en donner, afin d'en faire leur profit ; mais comme cette espèce de gens fréquentaient continuellement les malades, ils ne purent résister à un air si infecté , et en périrent plus promptcment que les autres. Ce fut au commencement du mois de juin que la violence du mal se fit sentir, qui continua pendant toutes les clialeurs de l'été , qui furent excessives , et ne linit qu'aux environs des fêtes de Noël suivantes. Il y eut un si grand nombre de personnes attaquées du mal que l'hôpital de la peste, quoique fort spacieux et étendu , ne fut pas suffisant à pouvoir les placer, et l'on fut obligé de construire nombre de baraques pour y suppléer; et enfin le mal cessa par le nombre de morts qui périrent dans cette contagion.» {Hist. curieuse et remarquable , Eod.)

« Puys le moys de juin la contagion est si grande à Bourdeaux jusques au moys de décembre, dit de Lurbe, que 14000 et quelques personnes, de compte fait, en meurent *.»

Dans de telles calamités, les magistrats d'une ville doivent donner l'exemple du courage, et rester fermes à leur poste, pour soulager les maux physiques et soutenir le moral des habitants, ftlontaigne avait un beau modèle à suivre dans la conduite du premier président Christophe de Thou qui, quoiqu'il ne fût pas lié par les devoirs d'une charge municipale, n'avait point voulu quitter Paris pendant l'épidémie de 1580 '; un de ses successeurs à la mairie de Bordeaux,

1, Cette poste exerça encore de grands ravages à Cordeaux en 1699. La ville passa, dans celle année, un contrat avec un Flamand, Conral Gausscm, pour le dessèchement du palu de Bordeaux. Le cardinal de Sourdis fit ontreprondie d'immenses travaux : il épuisa le cloaque, donna un cours au débordement des eaux, desséciia les marais d'alentour, fit construire des canaux bordés d'arbres, et bâtit à côté la Chartreuse. La générosité de ce prélat détruisit le foyer d'infection qui désolait périodiquement la ville.

.2 « Quoiqu'il pût sortir de Paris à l'occasion des vacances, et qu'il eût couluiiie de le faire tous les ans, ce grand homme, né pour le bien public, et

le maréchal d'Oniano, fut admirable de dévouement et d'humanité, en 1599'; l'histoire a conservé le souvenir d'une pareille vertu exercée parRotrou à Dreux-, par Montausier^ en Normandie, par Belzunce ' à Marseille. Montaigne n'avait pas l'âme aussi fortement trempée ; ses

qui faisoit peu d'clat de sa vie auprès de la conscrvalion de cette grande ville, ne voulut point en sortir, et il se promenoit tous 1rs jours en carrosse dans les rues pour montrer au peuple qu'il méprisoit ce danger, et pour lui donner l'exemple d'en faire autant. >- (De Tluiu, Histoire, livre LXXII.)

1. « Il ne manquoit pas d'aller deux fois la semaine à l'iiôpilal de la peste : il se faisoit ouvrir sans répugnance le grand portail, et entroit à cheval dans la basse court; et làs'informoit par lui-m6me si les pauvres enfermés étoient bien secourus d'aliments, de médicaments et d'autres nécessités. Tous ceux des affligés qui n'étoicnt pas alités sortoient et se rangeoient à sept ou huit pas de distance pour lui dire leurs besoins; il avoit soin d'ordonner d"y pourvoir ou d'y pourvoir lui-même : car il ne sortait pas de là qu'il n'eust vidé sa bourse. 11 étoit toujours pourvu de beaucoup de préservatifs qu'il envoyoit dans les maisons bourgeoises et auires de la ville, pour tacher de les garantir. 11 alloit pareillement visiter les affligés qui étoient renfermés dans la ville, et s'il s'apercevoit qu'ils n'eussent pas les provisions nécessaires, il y faisoit pourvoir à ses dépens, jusques à y envoyer même les vivres de sa table, et consoloit autant qu'il lui étoit possible les affligés. Le roi Henri IV, quiaimoit beaucoup ce seigneur, ayant appris combien il cxposoit sa vie dans cette contagion pour soulager les autres, le pressa, par différentes fois, de quitter cet air pesliferé; à quoi il repondit toujours, avec une louable constance, qu'il regardoit les habitants de Bordeaux comme sa propre famille, et qu'il aimoit niieuxmourir avec eux que de manquer à les assister de tout son pouvoir dans des besoins aussi pressants. » [Histoire curieuse et remarquable de Bordeaux, t. II, p. 67.)

2. « Rolrou était lieutenant particulier au bailliage de Dreux, assesseur criminel, et commissaire examinateur au même comté. Une maladie épidémique vient fondre tout à coup sur la petite ville du poète : ses concitoyens meurent ou fuient; ses amis et son frère le pressent de s'éloigner; il leur écrit pour la dernière fois: « Le salut do mes concitoyens m'est confié; j'en réponds à ma « patrie : je ne trahirai ni l'honneur ni ma conscience. Ce n'est pas que le pé- « ril où je me trouve ne soit grand, puistpi'au moment où je vous écris, on « sonne pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera «pour moi quand il plaira ù Dieu. « El trois jours ai)rès, le 28 juin IGGO, il mourut victime de son di'vouement. i [Enajclopédic des (jens du monde.)

3. Le duc de Motausier fut nommé, en 1G02, gouverneur de la Normandie, à la mort du duc de Longueville. « La peste s'étant déclarée dans ce pays, Montausier s'y rendit aussitôt, malgré les vives instances do sa famille, en répondant aux in(|uiéludes (pi'ou lui témoignait, «qu'un gouverneur était tenu c à résidence; mais (lu'il y avait poiu' lui obligation absolue dans les momeuis « de calamité puhlicpie. » Louis XIV disira le voir aussilcM après son retour, pour lui ti'nioiguer coudiien il était satisfait de sa conduite. » {liiograpliio vnivfTsrlIe.)

4. Inimorlalisé par son idijjieux héroïsnu- durant la prsle de 1720.

fonctions allaient expirer : le courage lui manqua pour les exercer jusqu'au bout. Il n'était plus à Bordeaux, dès le mois de juillet ; comme beaucoup de familles bordelaises, il paraît s'être retiré à Libourne *, d'où il écrivit la lettre qu'on va lire. Hàtons-nous de dire , à sa décbarge , que des préoccupations domestiques avaient dû l'appeler bors de Bordeaux, qu'il avait sans doute fait venir sa f;\mille à Libourne, ou était allé d'abord la joindre à Montaigne, pour la protéger contre les violences de la guerre civile ; c'est à cette époque (l'été de 1585) qu'il faut placer le pillage de son château : « l'escrivois cccy, ajoute-t-il au cbap. xu du livre III, environ le temps qu'une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son poids, droict sur moy : l'avois , d'une part, les ennemis à ma porte ; d'aultre part, les picoreurs, pires ennemis, non armls^ sed vitiis certatur; et essayois toute sorte d'iniurcs militaires à la fois :

« Hostis adest, dextra levaque a parte timendus, Vicinoque malo terret utrumque latus.

«.... Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages présents seulement

« Undique totis Usque adeo turbatur agris.

mais les futurs aussi : les vivants y eurent à patir; si eurent ceulx qui n'estoient encore nays : on le pilla, et moy par conséquent, iusques à l'espérance, lui ravissant tout ce qu'il avoit à s'apprester à vivre pour longues années.... Voicy un anltre rengorgement de mdXqui vn arriva à la suite du reste : et dehors et dedans ma maison, ie feus accueilly d'une peste, véhémente au prix de toute aultre.... »

C'est bien en 1585 qu'une forte, charge de troubles civils dut se croupir plusieurs mois sur le pays. Le roi de Navarre, ((ui voyait l'orage prêt à fondre sur lui , et qui ne se sentait pas assez fort pour tenir la campagne, enfermait ses hugue-

1. Archives de Libourne; Souffrain, Essais et variétés historiques sur la ville de Libourne, p. 236.

nots dans les places : ils occupaient les villes ou châteaux peu éloignés de Montaigne, tels que Puynormand, Castillon, Sainte-Foy, Bergerac ; ils en sortaient pour faire des excursions dont les contrées environnantes payaient tous les frais. Les bandes indisciplinées de l'armée catholique battaient la campagne, et n'épargnaient pas davantage le paysan. Cette guerre qui venait guérir la sédition en était pleine, elle voulait chasser la désobéissance et en montrait l'exemple (expressions de Montaigne, qui déplore encore ailleurs la perte de la discipline dans les armées). Pendant une partie de cette année, on ne se battit pas en Guyenne , on ravagea : « du depuis le mois de mars que l'on avoit pris les armes iusques vers la fin du mois d'aoust, le soldat n'avoit fait que vivre sur le paysan : nul coup d'espee, nul combat, nulle rencontre. « (Palma Cayct, Introduction.)

C'est après le pillage que la contagion envahit le château de Montaigne ; l'épidémie qu'on appelait peste, fut la conséquence de la misère , de la disette , de l'accumulation des troupes, et sévit hors de Bordeaux, dans la province de Guyenne, en 1585 et au début de 1586. « Voilà donc, dit Palma Cayet, la Guyenne, le Poiclou, la Xaintonge, le Limousin et le Perigord affligés de la guerre , de la famine et de la peste. » Jean de Serre mentionne énergiqucment la présence de ces fléaux : « Les trois poinctes du tonnerre de Dieu matrasscnt les hommes en ces pays là. « {Inventaire, année 1586.)

J'ai dû fixer ces dates, afin de pouvoir un peu excuser Montaigne. S'il abandonna son poste d'homme public au jour du péril, ce ne fut pas précisément par crainte de la contagion et par amour de sa conservation personnelle, mais surtout pour remplir ses devoirs de l'a mille, de chef de maison ; quand les picoreurs sillonnaient les campagnes, on avait besoin de lui là-bas : les soldats de tous les partis outraient, pour la dévaster, dans celte maison que jusque alors la gueiTC civile cUc-môme avait respectée. Si son absence de la ville, et même de son château, se prolongea, c'est qu'il se mil lui-iiièiue, ainsi (ju'il nous l'apprend dans ses Essais,

à la lôte d'une caravane de sa famille et de ses gens qui, pendant six mois, s'enfuirent pour éviter la peste. Il parait, du reste, qu'il ne redoutait pas beaucoup personnellement la maladie, si on doit s'en rapporter à ces paroles : « L'appréhension ne me presse guère, laquelle on craint particulièrement en ce mal; et si, estant seul, ie l'eusse voulu prendre, c'eust esté une fuyte bien plus gaillarde et plus esloingnée; c'est une mort qui ne me semble des pires.... » (Livre III, cbap. XII.)

Quoi qu'on pense de la conduite de Montaigne (et, à cet égard , l'indulgence ne me paraît pas pouvoir aller jusqu'à l'approbation), le fait de l'absence à un des moments les plus diflîciles, est constant. La terreur s'était emparée des magistrats et des foncîionnaires ; quelques-uns cependant avaient résisté, et le maréchal de Matignon continuait de vaquer, avec son activité habituelle , aux soins multipliés de la lieutenance générale. On trouve la preuve de ces faits dans des lettres inédites d'un magistrat et de Matignon, insérées toutes deux parmi les manuscrits du fonds de Harlay ^, fol. 56 et 87 ».

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