Monseigneur
«Messieurs les iurats vous cscriront ung de ces iours et vous fairont entendre partie de Testât de la ville ; il m'a semblé estre de mon debvoir de vous en advertir particullierement pour le regard de la santé. Monseigneur, elle ne fut iamais en si pauvre estât ; car depuis trois o',i quatre iours le mal s'est tel-
Les élections eurent lieu à l'époque ordinaire ; M. le maréchal de Matignon fut nommé maire ; MM. de Moncucq, de Cazaux, Laforcade, élusenI584, passèrent premiers jurats. Les nouveaux élus furent MM. de Girard , du Breuil , Ledoux : ce dernier mourut en charge et fut remplacé par M. Verdalle.
De ce jour cesse la mairie de Montaigne. Il peut , sans manquer à un devoir publie, respirer l'air sain de Libourne, pourvoir à la protection de son château et de sa famille, conduire sa maison au lom pour éviter la contagion. Il faudrait admettre qu'il aurait continué , pendant un an , de sacrifier l'homme public à l'homme privé , si le maire nommé le 1" août 1585 n'avait dû entrer en fonctions que le 1" août 1586.
lemer.t escliaulTé que nous n'y pouvons plus mettre aulcun ordre, parccque cbascun des habitants a liabandonné la ville : l'entends ceux qui peuvent y aporter quelque remède, car quant au menu peuple qui est demeuré, cela meurt comme mouschfs. 11 semble que Dieu aye fait perdre le sens aux principaux bourgeois et leur a fait perdre la cognoissance de la ruine de leur ville qui est tout eminent. Suivant voslre commandement, monseigneur, nous estions délibéré mettre tout le menu peuple dehors, si nous eussions peu recouvrer de l'argent pour le nourrir ; mais il a esté hors de nostre puissance de recouvrer ung sol ny des riclifs ny des pauvres, combien que nous ayons mis en vente à cris publicqs tout le plus beau revenu de la maison de la ville, sans toutefois qu'il se soit présenté aulcun pour y mettre ung seul sol. C'est une grande désolation de veoir ainsi ccste ville habandonnce. La compagnie que nous avions dressée pour la garde des portes par vos commandements, les soldats sont tellement infectés qu'ils en sont morts desia dix ou douze, et quand il me faut bailler ou prendre les clefs de la porte, ie suis en toutes les peines du monde. Au reste, monseigneur, vous sçavcz que l'esleclion des iurats s'approciie, et parce que ie vois une grande dilTiculté pour assembler 1rs hommes qu'il faut pour ladite élection, ie vous ay bien voullu advenir, et aussi mon intention n'est sinon suivre voslre volonté et faire voslre commandement, laquelle volonté ie vous supplie, monseigneur, me faire entendie parce porteur» vous suppliant très hinnhiciuent trouver bon que l'élection faite, si Dieu me fait ceste grâce de la veoir, (pic ie me retire en ma maison, pour après y avoir resté sept ou huit jours, vous aller trouver pour emploicr ma vie auprès de vous, vous suppliant, monseigneur, vous voulloir servir de moyen ce que vous cognoitrez; ie m'asscure, monseigneur, que vous aurez égard à l'afTeclion que i'ay au service du roy et au vostre ))articulier envers tous et contre tons. VA d'aussi bon cucur que ie supplie le Créateur,
« Monseigneur, vous donner en sanlé Ires bonne, longue et heureuse vie. De Bourdcaux, ce vingt huilicsme iuillet l.jS.'i.
« Voslre très humble cl 1res affeelionné serviteur. « De MoNcxy. »
Je crois avoir prouvé que l'exercice effectif de la charge municipale de Montaigne date légalement du jour de son élection, 1" août 1581. Dès lors, chaque élection n'étant faite que pour deux années, il est évident que celle de 1583 n'a eu son effet que jusqu'en 1585. Cette démonstration me paraît former le meilleur commentaire de la mention de de Lurbe , à l'année 1585 : « Le seigneur de Matignon, mareschal de France, est csleu maire de la dicte ville. » Je puis surabondamment y ajouter un fait décisif : c'est la participation officielle du maréchal à un acte de la jurade , six semaines avant les élections de 1586 ^
On pourrait objecter Darnal et de Caillière. « En l'année
1585, dit Darnal, iusques en iidllet 1586, estant lieutenant du roy monsieur la mareschal de Matignon , maire de ladite ville monsieur de Montaigne , iurats messieurs de Moncucq , Cazaux , La Forcade , Girard , du Breuil , Verdale. » J'ai déjà dit que cette locution avait pour objet principal d'indiquer les six jurais, en faisant connaître accessoirement les fonctionnaires en exercice à la même époque ; c'est comme si Darnal avait dit : ftlessieurs.... étaient jurats jusqu'en juillet
1586, pendant que M. de Matignon était heutenant général. Il est vrai qu'il mentionne comme maire Montaigne , qui l'avait été en 1585 , mais seulement jusqu'en juillet. Il y a ici une lacune; il faut la remplir par la mention de de Lurbe, qui mérite toute créance, puisqu'il faisait, à ce moment-là, partie du corps de ville. Si, à l'année 1586, Darnal mentionne que le roi écrit à messieurs les jurats à l'occasion de la contagion, et « trouve bon que monsieur
1. 11 s'agit ici du renouvellement des statuts des maîtres chapeliers. On lit, à la suite du texte de ces statuts, la formule suivante : «Les présents statuts ont esté renouveliez par les sieurs maire et iurats, gouverneurs de la ville et cité de Bordeaux : Jacques de Matignon, comte de Torigny, mareschal de France et lieutenant pour le roy en Guienne, et maire de Bordeaux ; Baude de Moncucq, ecuyer, seigneur de La Mothe; maistre Jean de Casaii, élu pour le roy en Guienne; François de La Forcade, jjourgeois et marchand ; François de Girard, ecuyer, sieur du Haillans; maistre Jean du Breuil, avocat en la cour; Durand Verdalle , bourgeois et marchand ; les tous , maire et iurats, ouy maistre Gabriel de Lurbe, procureur et syndic de ladite ville, en iurade, le quatorzième juin 1686. »
le mareschal de Matignon soit esleu maire, » il ne faut voir là qu'une approbation de l'élection consommée et non l'agrément d'une élection future.
Quant à de CaïUière, voici ce qu'il dit : « Pendant que le duc du Maine achevoit de se guérir à Bordeaux , le mareschal de Matignon , demeuré seul pour commander l'armée , fît quelque seiour à Montsegur. Les habitants de Bordeaux l'envoyèrent supplier d'avoir agréable l'élection qu'ils avoient faite de sa personne pour la charge de maire de leur ville : ce qu'il accepta volontiers. Il fit travailler à remettre la place en estât de deffense , quand l'armée en seroit partie. » En général , quand de Caillière n'est pas guidé par les documents datés qu'il rapporte, son récit manque de précision ; il devient confus , se trompe de temps , et mêle les faits de manière qu'il est difficile de s'y reconnaître. Ici son erreur est palpable. Il raconte les événements de 1586; il ne peut être question de l'élection qui aurait eu lieu au mois d'août précédent : les Bordelais n'auraient pas attendu si longtemps pour la proposer à l'acceptation du maréchal ; l'historien entend parler d'une élection récente , faite en 1586. On sait *que les jurais nommaient le maire le 1" août; or, le duc de Mayenne, qui faisait le siège de Montsegur, étant tombé malade, et ayant écrit à Bordeaux, au maréchal de Matignon, pour le prier de venir connnandcr l'armée, le maréchal partit le 5 mai, et vint prendre le commandement; la ville de Montsegur lui ouvrit ses portes le 15 mai. Sur la fin de mai, il fortifia Tonneins et y mit trois cents soldats (de Thou , Histoire, hvrc LXXXV). Il n'auraii plus été à Montsegur en août, ([uand la dèputalion bordelaise serait venue lui annoncer son élection. D'ailleurs le l"août, jour des élections , le maréchal ne commandait plus «cm/ l'armée, en remplacement du duc de Mayenne. Le duc, ayant rétabli sa santé à Bordeaux, et s'élant remis en campagne, le marècbal de xMalignon et lui étaient partis ensemble de Libourne, et étaient allés camper, le 10 juillet, à Sainte-Terre , où le lendemain, ils passe'renl la revue de leur armée (de Thou, cod.). Les circonstances iudicpiées
par de Caillière sont donc impossibles. Ce qui est probable, c'est qu'après l'élection de 1585, faite dans des circonstances assez pénibles pour motiver un refus, des députés de la ville se seront transportés auprès du marécbal pour le prier d'accepter la mairie.
Montaigne , sorti de sa charge , resta en Guyenne jusqu'en 1588, année qu'il passa presque entière à Paris, à Gournay, à Rouen, à Chartres, à Blois*. Après lui, le principe électif, dans la dignité de maire de Bordeaux , ' fut moins ménagé par la royauté , moins défendu par les citoyens ; le maréchal de Matignon conserva la mairie pendant douze ans , jusqu'à sa mort (25 juillet 1597)^; les Bordelais lui donnèrent immédiatement pour
1. En se relirant pour la seconde fois à son château, il n'était donc pas aussi déterminé que ledit dom Devienne {Éloge) ù ne plus rentrer dans le tumulte du monde.
2. M. de Matignon fut réélu en 1587 et en 1589. Une troisième réélection parut sans doute exorbitante et contraire aux coutumes et libertés de la ville. Henri IV, qui tenait à concentrer le plus d'autorité possible entre les mains d'un homme aussi utile pour lui que le maréchal de Matignon, écrivit, peu de temps avant l'élection, aux jurats, en les priantde le nommer encore celle fois, sans que cela tirât à conséquence; sa lettre est curieuse et trouve ici naturellement sa place :
« A nns très chers et bien âmes les maire et iurat% de nostre ville de Bourdeaux.
« Très chers et bien amez, en attendant que nous vous renvoyons vostre depputé qui est icy, nous n'avons voulu perdre ccste commodité de vous faire ceste cy, mesme prévoyant qu'il ne vous pourra arriver auparavant le tems que vous dcbvés procedder à l'ellection d'un nouveau maire; sur quoy nous avons à vous dire que, eu esgard à la qualité du tcais et pour plusieurs aultres bonnes considérations, nous desirons que vous conlinuiés en ladicte charge nostre cher et bien amé cousin le sieur mareschal de Matignon, nonobstant la continuation précédente que vous en avés faicle, n'y en pouvant avoir aucun en ladicte charge qui y puisse apporter plus de dignité et intelligence que luy, tant pour le bien de mon service que pour la conservation de ladicte ville, pour jaquelle il seroit périlleux en ccste saison d'y admettre aucun aultre qui eust à commencer à s'instruire en la conduicle dos affaires de ladicte ville : dont touttes fois nous ne vous presserions pas, n'esloit la nécessité que vous connoissés autant que nous mesnies, qu'il y a de le faire. Mais ce ne sera pas aussy pour en faire coustume ny aucun prciudico à vos privilèges et formes ordinaires, lesquelles nous voulons conserver et maintenir, ny y innover qu'autant que vous cognoislrez propre et mille pour le bien de vostre ville, comme nous nous asseurons que vous iugorés estre ce que dessus.
« Donné à Mantes, le quinziesme lourde iuillet 1591.
« Henry. »
successeur son fils le comte de Thorigny ; deux ans après , en 1599, « monsieur le maresclial d'Ornano fut esleu maire de la ville par l'exprès commandement du roy. » (Darnal.) Une élection ainsi faite n'était plus qu'un vain simulacre. La réalité ne tarda pas à paraître : les maires de Bordeaux furent nommés par le roi.