‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 32 sur 60 · CHAPITRE ÏX · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏX

Qualités de Montaigne comme négociateur. — Erreurs des biographes. — Récit de de Tliou.— Quand le roi de Navarre et le duc de Guise se rencontrèrent ennemis à la cour, causes d'inimitié entre eux. — Rôle deMontaigne ; — tentativesultérieures de réconciliation ; Montaigne y est étranger. — Mission donnée à Montaigne par le duc de Montpensier pour le parlement de Bordeaux. — Quand Montaigne a négocié entre les princes. — État des choses en Guyenne depuis la paix de Fleix. — Affront fait par Henri III à la reine Marguerite; négociations commencées. — Prise du Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. — Correspondance de Duplessis-Mornay avec Montaigne. — Conclusion des négociations. — Relations confidentielles avec le roi de Navarre et Matignon. — Réserve de Matignon envers le roi de Navarre; voyages de Montaigne à Bergerac ; lettres et confidences pour Matignon, — Lettre de Turenne à Montaigne ; sa date et son objet.

Les biographes ont lu clans les Essais que Montaigne a un peu négocié entre les princes, et , dans les Mémoires de de Thou, qu'il est intervenu entre le duc de Guise et le roi de Navarre. Pas un n'a cherché à préciser l'époque , la nature , le but de ces négociations ; pas un n'a profité des lumières que fournissaient quelques documents imprimés depuis longtemps dans les Mémoires de Duplessis-Mornay : les correspondances publiées récemment n'ont pas non plus été employées à l'éclaircissement de la situation de Montaigne comme intermédiaire politique ; et pourtant son rôle, s'il n'a pas eu d'éclat , n'a manqué ni d'activité ni d'importance. Je vais essayer d'exposer, de discuter les faits, et de les compléter, autant du moins que le permettent les pièces connues aujourd'hui.

Montaigne avait tout ce qu'il faut pour réussir dans la diplomatie : naissance, relations, habitude de la cour, in-

struction, esprit ouvert , fin, curieux et discret; fortune lui a donné l'accez aux chefs de divers partis (livre I, cliap. xx). Souvent il a entretenu l'aureille des grands d'affaires de poids (livre III, chap, xni). La franchise et le désintéressement, qualités perdues de son temps, lui avaient attiré la confiance des personnages qui les pratiquaient le moins. Dans les négociations politiques comme dans la vie privée, en tout et vis-à-vis de tous, Montaigne tenait, par-dessus toutes choses, à rester lui-même , à conserver sa liberté , à agir selon son sens, quoi qu'il en pût arriver. C'est peu commun chez les négociateurs. L'usage n'est guère qu'ils fassent sincèrement leur portrait avant d'exhiber leurs pouvoirs. Montaigne n'y manquait pas : « en ce peu que i'ay eu à négocier avec nos princes.... i'ay curieusement évité qu'ils se mesprinssent en nioy, et s'enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se présentent et contrefont les plus moyens et les plus voysins qu'ils peuvent : moy, ie m'offre par les opinions les plus vifves, et par la forme la plus mienne : tendre négociateur, et novice, qui aime mieulx faillir à l'affaire qu'à moy. C'a esté pourtant, iusques à cette heure , avccques tel heur ( car certes fortune y a la principale part) que peu ont passé de main à aultrc avccques moins de souspeçon , plus de faveur et de privante. I'ay une façon ouverte, ajsee à s'insinuer, et à se donner crédit, aux premières accointances. La naifveté et la vérité pure, en quelque siècle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise. Et puis de ceux là est la liberté peu suspecte et peu odieuse , qui besongnent sans aulcun leur interest, et peuvent véritablement employer la rcsponse de Ilyperides aux Athéniens, se plaignants de l'asprelé de son parler : « Messieurs, ne considérez pas si le suis « libre; mais si ie le suis sans rieji prendre et sans amender « par là mes affaires. » Ma libeité m'a aussi ayseement deschargé du sousporon de feinctise, par sa vigueur, n'espargiiant rien à (hre , pour poisant et cuisant (ju'il feiist (ie n'eusse peu dire i)is, absent) ; et en ce ([u'cllc a une montre ap|)arente de siniplesse et de nonchalance, le ne prétends aultre fruict, en agissant, que d'agir ; et n'y attache longues

siiittes et propositions : chasqiie action faict particulièrement son jeu : porte s'il peult. » ( Livre III , cliap. i.)

Les personnages de partis opposés, qui le prenaient pour intermédiaire, le connaissaient Lien ; on le savait incapable de mentir, incapable aussi de trabir uu secret , et peu désireux d'en savoir plus qu'on ne voulait lui en dire : « le ne dis rien à l'un que ie ne puisse dire à l'aultrc, à son beure, l'accent seullement un peu cbangé; et ne rapporte que les choses, ou indifférentes , ou cogneues , ou qui servent en commun. Il n'y a point d'utilité pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, ie le celé religieusement; mais ie prends à celer le moins que ie puis : c'est une importune garde , du secret des princes , à qui n'en a que faire. le présente volontiers le marché, qu'ils me fient peu, mais qu'ils se fient bardiement de ce que ie leur apporte, l'en ay tousiours plus peu que ie n'ay voulu.... ie veois que chascun se mutine , si on luy cache le fond des affaires ausquels on femploye, et si on lui en a dcsrobbé quelque arrière sens ; pour moy, ie suis content qu'on ne m'en die non plus qu'on veult que l'en mette en besongne ; et ne dise pas que ma science oultrepasse ma parole. » (Eod.)

Voilà ses qualités. Voyons ses actes. Il ne donne aucun détail; c'était de la discrétion et de la prudence plutôt que de la modestie. Il ne nous apprend pas quand il eut à négocier entre les princes. De Thou ne dit pas non plus , du moins explicitement, l'époque de son intervention entre le roi de Navarre et le duc de Guise. Je tâcherai d'indiquer des dates. Faute de ce soin , les biographies et les éloges sont tombés dans le vague ou dans le roman. M. Victorin Fabre nous montre Montaigne mêlé aux intrigues des Guise, cajolé par le cardinal de Lorraine, recevant des confidences, même des révélations , et se portant quelquefois négociateur entre les grands et les princes. La Dixinerie voit Montaigne profiter de ses relations avec les chefs des divers partis pour réconcilier le duc de Guise avec le roi de Navarre. La guerre aurait déjà été déclarée, et sévissait dans toute son horreur. Le repos de la France dépendait de ces deux hommes.

La Dixmerie discute les raisons qui les empêchaient de se réunir ; il représente Montaigne épuisant « toute l'éloquence que le zèle et le génie peuvent suggérer en faveur de la raison et de l'humanité. » Henri aurait résisté : « Montaigne eut la douleur de ne pas réussir dans sa noble tentative ; mais il eut au moins la gloire , toujours bien réelle , de l'avoir formée. » L'Encyclopédie des gens du monde croit également que les choses se seraient passées ainsi : « Il paraît, dit-elle, qu'alors (en 1585 et 1586) notre philosophe, en dehors des partis, tenta vainement d'en concilier les chefs.»

L'éloquence , j'oserai dire la déclamation , peut tirer parti d'un rôle ainsi posé. Mais la vérité manque, et même la vraisemblance. N'était-il pas trop tard, après la prise d'armes de la Ligue, en 1585, pour qu'un homme aussi éclairé que Montaigne sur l'état des choses, se jetât entre les partis exaspérés ? Et, à cette époque, la question était-elle tout entière entre Henri de Guise et Henri de Navarre ?

Cette idée de réconciliation a été prise dans de Thou ; on s'est plus empressé de commenter son récit qu'on ne s'est inquiété de le bien comprendre. Il faut s'y arrêter.

De Thou avait fait connaissance avec Montaigne à Bordeaux lorsque ce dernier commençait ses fonctions de maire; il avait trouvé en lui, non-seulement un citoyen loyal et ennemi des cabales, mais un homme parfaitement instruit des affaires du temps ; il avait beaucoup profité de ses lumières pour le grand travail historique qui fait la gloire de l'illustre magistrat. Quand ils se rencontrèrent à Blois, en 1588, pendant la tenue des états, les événements politiques occupèrent plus que jamais leurs entretiens. De Thou aimait à connaître l'opinion de Montaigne sur les causes des agitations présentes ; Montaigne les rattachait à la haine mortelle du duc de Guise cl du roi de Navarre , et il expliquait ainsi , d'après ce (ju'il avait vu par liii-mêino , l'origine de cet antagonisme à outrance :

« Quum vcro de caiisis lioi-iim molinnn dissereret , sic aicbat ( nam se ali(iuando inter Navarrum Guisiumque , quum simili in aiila esseiil, mediinii inlerposiioi'at ) : Giiisiiiin

amicitiam Navarri omni officio et sedulitale ambivisse ; ab eo, qiiem amicum, quem placalum hal)ere expetiverat, delusum et dissimulatione exdusum; quum se hoslem, eumque infensissimum habere senliret , ad extremum armorum remedium, ut se decusque familiœ tuereliir, confugere necessc habuisse ; hœc alicnati animi inter cos initia in hoc belli incendium postremo exarsisse , cujus non aliuni exitum videat, quam altenitrius exitium, quuni et Guisius, incolumi NavaiTO , de vila propria et suorum sainte desperet , et Navarrus, superstite Guisio.... Navarrum , nisi a suis deseri metuerat , ultro ad sacra majorum paratum redire ; et Guisium , si periculum absit , ab Augustana confessione, cujus gustum aliquem sub Carolo cardinali patruo quondam babuerit , non abhorrere : ita , quum inter eos communicaret , utrumque sentire animadvertisse. » (De Viia sua, liber m, cap. ix.)

On doit distinguer ici différents cléments. D'abord, dans une parenthèse , de Thou constate le fait des négociations ; ensuite il résume le rapport de Montaigne sur les relations mutuelles des deux rivaux, puis son opinion sur l'issue fatale de leurs dissentiments ; enfin il rappelle un renseignement sur leur indifférence religieuse , telle que Montaigne l'avait remarquée quand il leur servait d'intermédiaire.

Le seul fait qu'il nous importe d'éclaircir est celui de la négociation entre Henri de Navarre et Henri de Guise ; les récriminations de celui-ci sont évidemment postérieures à la rupture, puisqu'elles l'expliquent'.

1. Dans son Histoire, livre LXXXI, de Thou le dit en termes exprès : «Il est ccrlain que le duc disait depuis à ses confidents que le roi de Navarre avait méprisé son amitié et l'offre qu'il lui avait f;iite de ses ser\ices ; qu'il avait fait voir qu'il ne voulait pas l'avoir pour ami, et l'avait mis par là dans la nécessité de se déclarer son ennemi, en lui ôlant l'espi-rance de posséder jamais srs bonnes grâces. » On trouve là, presque mot pour mot, la reproduction des conversations de Blois. Mais je ne puis croire que de Thou ait entendu placer Montaigne parmi les confidents du duc de Guise; cotte expression ne saurait lui être appliquée. On remarquera que, dans ses explications, recueillies par de Tiiou, Montaigne ne dit pas que c'est du duc lui-même qu'il tenait l'expression de ses reproches contre le roi de Navarre. Il pouvait les avoir entendu proférer )iar les partisans du ducj d'ailleurs, sans le traiter en conûdent, M. de Guise,

Deux circonstances sont à relever; Montaigne s'était posé comme intermédiaire entre le duc et le roi, à une époque déjà ancienne (aliquando^) ; et c'était lorsque tons dei!x se trouvaient ensemble à la cour {quum simul in aida essent).

M. de Guise et le roi de Navarre s'étaient rencontrés à la cour pendant leur enfance ; à cet âge , point de querelles politiques qui aient pu motiver rem[)loi d'un négociateur. Ils s'y retrouvèrent après le mariage du Béarnais avec Marguerite de Valois ; alors de nombreuses causes d'hostilité existaient entre eux, et des efforts réitérés durent être nécessaires pour maintenir les apparences d'une bonne entente : je dis les apparences , car une réconciliation sincère était impossible dans la situation et avec le caractère des deux princes. Après que Henri de Navarre se fut échappé de la cour de France où il était à peu près prisonnier, il n'y reparut plus que pour se réunir, en Touraine, avec Henri HI, en 1589. Mais alors le duc de Guise avait été assassiné. Les négociations de Montaigne ne peuvent donc avoir eu lieu que du mois d'août 1572 au commencement de février 1576 ^

Dans cette période , quelles étaient les dispositions réciproques du roi et du duc?

Ils n'étaient pas nés ennemis. Ils avaient été camarades

lo rencontrant qiif'k|uos aniu5cs plus tard à la cour, avait bien pu cherchera expliquer à M. ctc Montaigne, ancien négociateur, ses griefs et les raisons de sa conduite.

(. Le sens do autrefois, adopté parles traducteurs de ce passage, est le plus oi'dinaire; aliquando a c-nvorc d'autres significations, par exemple celle de 'plusieurs fois, connue le prouvent les exemples cités dans l'cxcellont dictionnaire latin de mon sa\ant ami l.ouis Quiclirrat. La version adoptée ici nous a paru la i)lus natmcliiî : Montaigne, paiiant des causes premières dos troubles, et disant comment il avait eu (k casion de les connaître, se reportait à un temps déjà ancien, et il précisait l'épocpie par la circoiistar.ee d'une présence slmullanéeùia cour. 11 eût été inutile fpi'il dît avoir négocié à plusieurs reprises, une inimitié connue celle (pii divisait les deux princes, et (pie tout contribuait à entretenir, ne pouvant être calmée après une prcmiùre tentative de r.ipproclienunt.

2. Je signale counnn nue erreur non discutable ce dire de Talbert et de M. Amaury Duvai , que Montaigne aurait tenté de rapprociier le duc deOuise it le roi de Navarre, père d'Hcurl IV, mort d'une blessure reçue au siège de Houen en 16(32.

304 3I0NTAIGNE NÉGOCIATEUR POLITIQUE,

de collège, et avec eux le duc d'Anjou, depuis Henri III; ces trois hommes, dont les querelles devaient coûter si cher à la France, étaient liés, enfants, d'une étroite amitié'. Les souvenirs de famille , les intérêts de parti , les rivahtés personnelles les séparèrent de bonne heure. Les deux maisons de Bourbon et de Guise se disputaient depuis longtemps le pouvoir, et elles formèrent sous les derniers Valois les deux factions qui divisaient presque toute la France ^ Pendant le règne de François II , les Guise étant tout-puissants , les Bourbons, surtout le prince de Condé, s'étaient efforcés de les faire crouler ; on disait même qu'ils avaient voulu ôter la vie au cardinal de Lorraine : et ils avaient continué leurs attaques dans les premiers tenjps du règne de Charles IX ^ Entîn François de Guise , le père d'Henri , avait été assassiné devant Orléans , et on avait accusé les chefs du parti protestant d'avoir été les instigateurs du crime. D'un autre côté, on disait que les Guise, en 1560, avaient poussé François II à tuer de sa propre main Antoine de Bourbon , père d'Henri IV, que le courage avait manqué au jeune roi, et que le cardinal et le duc de Guise avaient dit : Voilà le cœur le plus poltron qui fut jamais \ La reine Jeanne

1. Au colldge de Navarre, « il eut pour compagnons le duc d'Aniou, qui fut son roy quelque temps après, et le duc de Guise, qui fit tout ce qu'il peust pour i'estre. Ces trois Hcnris, qui dévoient estre un jour ennemis irreconcilialjlcs, estoient si estroitement unis en cette fleur de leur âge , qu'ils avoient les uicsmes affections et les mesmes plaisirs; et eurent tousiours une complaisance si peu commune les uns pour les autres, qu'il ne leur arriva pas la moindre brouillerie tant qu'ils furent dans le collège, ^t^ { Mémoir. de Nevers , t. II, p. 576 etsuiv. ; Pierre Matliieu, Ilist, de Henri 7/1, livre III.)

2. a Les princes les plus considérables du royaume sont les Bourbons et les Guises : leurs deux maisons ont toujours été rivales dans les afl"aires et le gouvernement du royaume sous les derniers jeunes rois, et la France presque tout entière s'est divisée entre les deux factions des Guises et des Bourbons. Ceux-ci étant les princes du sang les plus rnp))rocliés de la couronne, et devant y succéder dans le cas où le roi et ses frères mourraient sans enfants mâles, ont un parti plus noml)reux, peut-être : mais les Guises n'en sont pas moins foris. » (.lérôme Lipponiano, anii)assadeur de Venise en France en 1577; Relat. des ambassadeurs vénitiens, t. Il, p. 379.)

3. Brantôme; Marc-Antoine Barbaro, ami)assadcur de Venise, en 1.^63; Relat. des ambassadeurs rénitiens, t. II, p. 57 et 79.

4. De Tiiou parle de ce projet d'assassinat, Ilist., livre XXVI. Deux écrivair.s

d'Albret était morte presque subitement à Paris, et on soupçonnait un empoisonnement '.

Le cardinal de Lorraine avait eu, pour son neveu, l'ambition de lui faire épouser la princesse Marguerite de Valois, dont le brillant duc de Guise s'était fait aimer; les choses avaient été poussées fort loin, lorsque Charles IX fut averti, soit par suite d'une trahison du duc d'Alencon, qui était dans le secret de sa sœur, soit par l'ambassadeur cle Portugal auquel le cardinal avait eu l'imprudence de dire que son maître devait renoncer à épouser la princesse Marguerite, destinée au prince lorrahi. Dans l'emportement que lui causa l'audace des Guise, le roi ordonna au grand prieur, son frère naturel, d'aller tuer le duc à la chasse ; la reine mère parvint à calmer sa colère, sous la condition que le cardinal désavouerait le projet qu'on lui prêtait, et que le duc conclurait immédiatement le mariage dont il s'était occupé précédemment, avec Catherine de Clèves, veuve du prince Porcien. Marguerite refusa de se soumettre , le duc de Guise hésita : mais Charles IX prononça des paroles sévères*; Henri comprit qu'il n'y avait plus à balancer, et qu'il fallait obéir promptcment^ Le conseil délibéra sur le projet de mariage de

protestants donnent des récits irès-détaillés ; ce sont : Régnier de La Planche, Histoire de l'estat de France, tant de la republique que de la religion, sous le règne de François II, petit in-fol., édit. Mennechet, p. 320; Olliagaray, Hist. de Foix, Bearn et Navarre, p. 527 ; Paris, l609.

1. Davila, livre V, dit positivement que la mère d'Henri IV fut empoisonnée par ordre de la cour; d'Aubigné, Uist. tmivers., t. Il, livre I, cliap. ii, adopte la même version. Jean de Serre, invent, à l'année 1572, ne parle de l'cnipoisonnenient que comme d'un bruit qui courait. Uc Tliou et Pierre Mathieu altribuent la mort de la princesse à un abcès, et repoussent l'idée de poison.

2. a En dernier lieu, un jour de bal, Charles IX, placé près de la porte d'entrée, voyant arriver le duc de Guise , vôln d'un riche et élégant costume, élincelant de pierreries, qui rehausse encore l'éclat de sa bonne mine, lui demande brusquement où il va; Guise répond (|u'il vient pour servir Sa Majesté. Je n'ai pas besoin de votre service, ré|)liqua le roi. > (Davila, livre V; M. René de Houille, Hist. de la maison de Guise, t. Il, p. /|(!1 et suiv. ; de Thou, livre XLVII.)

;}. Il épousa, sur la sollicilalion même de Marguerite effrayée, et à l'aide de l'intervenlion de sa s<i'ur, la duchesse de Lorraine, la princesse de Porciun , dont il avait dit (pielques mois auparavant : " Qui pourra me voir marié a\ec elle, pourra me voir marié avec une négresse. » (Papiers de Simancas, René dr

Marguerite avec le petit prince de Béarn , comme l'appelait l'ambassadeur d'Espagne. La princesse refusa d'abord, ne céda qu'avec répugnance, et, même dans la cérémonie nuptiale , elle laissa douter de son consentement réel à un mariage qui contrariait ses inclinations*. Cette union dut laisser de la rancune dans le cœur des deux rivaux.

Viennent ensuite les divisions politiques, profondes et sanglantes. Peu avant la Saint-Bartbélemy, l'amiral de Coligny, un des plus puissants chefs du parti calviniste , fut blessé devant la maison de Vilemur, précepteur du duc de Guise, par un gentilhomme qui autrefois l'avait servi ^ Le duc

Bouille, eod. Voy. aussi Antiguisart, dans les Mémoires de la Ligue y t. I, p. 365; Pierre Mathieu, livre YI, Hist. de Charles IX.)

1. « Quelques-uns , dit Davila, remarquèrent que, dans celte cérémonie, lorsque le cardinal demanda à la princesse Marguerite si elle prenait le roi de Navarre pour son époux , elle ne proféra pas une parole , mais que le roi son frère lui fit baisser la tôte d'un coup de main. On prit ce geste pour un consentement, quoique, auparavant et depuis , lorsqu'elle pouvait s'expliquer en liberté, elle déclara qu'elle ne pouvait rompre les engagements qu'elle avait pris avec le duc de Guise, surtout en faveur de l'ennemi capital de ce seigneur. » La contrainte qui aurait été exercée alors sur Marguerite devint un des moyens dont on se servit eu 1599 pour faire prononcer la dissolution du mariage. Voici, sur ce point, la réponse de la princesse à la quatrième question qui lui fut posée dans son interrogatoire : « A dit qu'elle n'eut iamais volonté de consentir audit mariage, mais qu'à son grand regret elle y fut nécessitée et contrainte par le roy Charles son frère et par la reyne sa mère, qu'elle les supplia à chaudes larmes de ne la contraindre de consentir au mariage; qu'à cette occasion ils se courroucèrent fort contre elle; et le feu roy Charles la menaça que si elle n'y consentoit, il la rendroit la plus misérable de son royaume; qu'à cette cause, pour éviter la fureur de son dit frère, et l'indignation de la reyne sa mère, elle fut contrainte de leur obéir et consentir audit mariage, craignant que si elle faisoit autrement, il y alloit du péril de sa vie, combien qu'à la vérité elle n'ait pu jamais porter aucune affection audit sieur roy de Navarre. » ^ Collection de Brienne, t. CXXXVIII , fol. 143.)

2. Le roi « voulut qu'à son exemple toute la cour rendît visite au blessé. Les Guises ayant demandé à ce prince qu'il daignât écouter leur justification , en furent très-mal reçus , et l'ambassadeur d'Espagne fut si mal traité à cette occasion, qu'il prit le parti de se retirer. » {Mém. de Sully, livre L)

La Saint-Barthélcmy, qui eut lieu quelques jours après, pourrait faire douter de la sincérité de ces démonstrations. Toutefois, il résulte d'une confidence qu'aurait faite Henri III pendant qu'il était en Pologne , que Charles IX avait des entretiens confidentiels et affectueux avec l'amiral, que la reine Catherine et son fils Henri en auraient pris ombrage, auraient organisé la tentative d'assassinat, (t, plus tard, auraient inspiré à Charles des soupçons et des sentiments tels (|',tii am-ait résolu non-seulement de faire tuer l'amiral, mais d'ordonner le massacre général des huguenots. (Voy., à la suite des Mànoircs de Vilkr'ij,

donna l'ordre pour l' exécution de la Saint-Barihélemy, qu'il fut chai-gé de diriger, et à laquelle il prit une part personnelle; un de ses serviteurs, Besme, porta un coup d'épée dans la poitrine de l'amiral ; lui-même attendait dans la cour qu'on jetât le corps par la fenêtre. Après le massacre des gentilshommes de sa religion, Henri de Navarre avait dû, sous des menaces de mort, abjurer, se reconnaître catholique en demandant au pape une dispense de mariage, et rendre un édit (16 octobre 1572) pour abolir la religion réformée dans ses États, édit qu'il fut plus aisé de lui arracher que de le faire exécuter par ses sujets ^

L'année suivante, la cour, où les Guise exerçaient une haute influence, imposa au roi de Navarre un nouveau sacrifice ; elle le fit marcher au siège de la Rochelle , contre ses anciens coreligionnaires , dans les rangs de leurs meurtriers. Cela coûtait peu à sa foi, car il n'en avait guère ^; mais il souffrait des atteintes que recevait son autorité sur son

le Discours duroy Henri III à un personnage dlionneur ef de qualité estant près de Sa Majesté à Cracovie, des cau/ies et motifs de la Sainct- Barthélémy . )

1. « Les sujets du roy de Navarre, sachant bien que leur prince estoit captif, et qu'il n'avoit serviteur aucun autour de soy qui ne lui fusi un espion aposté par le conseil secret qui avoit for^é ce bel edit, ne se soucièrent de cela. » {Estât de France sous Charles IX, 1. 1, p. 387.)

2. Les calvinistes, traînés au siège de la Rochelle, se vengèrent en applaudissant aux succès des assiégés; le roi de Navarre « faisoit le rieu\ de tout ce qui se passoit, car, dès sa plus tendre jeunesse, il se doiuioll du bon temps, de tout se plaisant à se moquer. » (De La Ville Gomblain, Troubl. cir. de France sous Charles IX; M. Massiou, Hist. politique, civile et religieuse delà Saintonge et de l'Aunis.) « Il n'a nulle croyance, à ce qu'on dit : car on assure qu'il se moque de ses prédicateurs huguenots au moment même où ils sont en chaire. » (Jérôme Lippomano, lielat. des amhassad. vénit., t. Il, p. 637.) C'était déj,*! l'homme qui , plus tard , disait gaiement : F*aris vaut bien une inessi;, et qui écrivait à sa maîtresse, en lui annonçant sa prorhaine abjuration, qu'il allait faire 1(! saut périlleux. Quoique plus graves, ses adversaires n'étaient peut-être guère plus croyants; Montaigne av;iit vu que le cardinal de Lorraine et son neveu n'auraient |)as été éloignés denircr dans la ronfession d'Augsbourg s'ils y avaient trouvé leur intérêt i)()liti(|ue : « Ce n'est pas que ce prélat eust plus de religion qu'un autre; les proi)ositions qu'il avoit faites d'admettre en Friuice la confession d'Augsbourg, et l'pn)prcssenient qu'il avoit en à terminer le concile de Trente pour \enir vcngi-r la mort de son frère, fai soient bien ju!;er (ju'il ne la regardoit (lue du coslé qu'elle ponvoit lui estre utile. » {Abrégé de l'histoire de la Ligue ^ en tClc de la satire lUénippéc.)

308 MONTAIGNE NEGOCIATEUR POLITIQUE.

parti. 11 entama, d'accord avec le prince de Condé , le duc de Bouillon et La Noue, des intrigues tendant à faire échouer le siège ; elles n'eurent aucune suite.

Les événements de 1572, où le duc de Guise avait figuré si activement, devaient ulcérer le cœur du roi de Navarre; des sentiments non moins haineux devaient germer dans l'âme du prince lorrain. L'éclat d'une rupture ne convenait pourtant ni à leur politique, ni à celle de la cour; condamnés à vivre près l'un de l'autre, il fallait les faire consentir à sauver au moins les apparences. TeUe dut être la mission de Montaigne. M. Payen et d'autres disent que le duc de Guise le prit pour intermédiaire entre lui et le roi de Navarre ; rien ne prouve que ce ne soit pas celui-ci qui l'ait choisi, ou la reine Catherine' ; car il était estimé de chacun des trois , et tout le monde avait intérêt à ce que l'on vécût en paix, le roi de Navarre plus que personne; il n'était pas libre de quitter la cour, et il voulait jouir de tous les plaisirs de sa brillante prison.

Montaigne était venu à la cour au moment des premières irritations , en septembre 1572; quand elles furent calmées, les deux antagonistes laissèrent voir l'extérieur d'une réconciliation. Le négociateur aurait pu se laisser tromper à ces apparences qui firent illusion à une partie de la cour, à des amis des deux princes, à des diplomates étrangers, à de graves historiens. Non-seulement ils figuraient ensemble dans les cérémonies officielles , mais ils étaient inséparables dans les jeux, dans les fêtes; ils partageaient leurs logements, môme leurs lits^

1. Dans sa lettre du 2 septembre 1590 (voy. chap. xii ), Montaigne dit à Henri IV qu'il ferait plus volontiers pour lui ce qu'il avait fait pour ses prédécesseurs; en rappelant ainsi les services politiques qu'il avait rendus à Charles IX et à Henri 111 , Montaigne ne l'ait-il pas allusion , entre autres, aux négociations dont il s'agit ici, et ne peut-on pas en conclure que c'est le roi ou sa mère qui le fit intervenir, et non pas un des princes engagés dans la querelle? Le rôle de médiateur acquérait ainsi plus d'autorité, puisqu'il ne permettait aucun soupçon de partialité.

2. « On les voyoil en mcsmc chambre au Louvre, ils alloient à la chasse, faisoient des parties à la paume, jouoicnt aux dez, voioienl les dames ensemble, le roy de Navarre portoit en croui)pe le duc de Guise par les rues de

Ces amitiés à la surface furent plusieurs fois menacées et faillirent être rompues par les passions réelles qui bouillonnaient à l'intérieur et au fond. Henri de Navarre avait lieu de se sentir blessé des façons de la cour de France et des hautains princes de Lorraine à son égard : «« La veille de la Toussainls , le roy de Navarre iouoit avec le duc de Guise à la paulme, où le peu de compte qu'on faisoit de ce petit prisonnier de roitelet, qu'on galloppoit à tous propos de paroles et de brocards, comme on eust fait un simple page ou laquais de cour, ftiisoit bien mal au cœur à beaucoup d'honnestes hommes qui les regardoient iouer. » (Pierre de l'Estoile.) La patience dut échapper plus d'une fois à Henri, jeune. Gascon, et de grande maison. S'il est permis de supposer que Montaigne s'interposa dans des occasions pareilles, on peut, à plus forte raison, admettre son intervention dans les circonstances brûlantes de 1574, qui ranimèrent un moment toutes les animosités des Bourbons contre les Guises. En traitant des relations de Montaigne avec la cour, j'ai montré qu'il y était venu précisément à la fin du règne de Charles IX et au commencement de celui d'Henri HL

Lorsque la cour avait reconduit le duc d'Anjou, récemment élu roi de Pologne, les mécontents, à la tête desquels était le remuant , égoïste cl incertain duc d'Alençon, avaient eu des conférences; on avait, à Vitry, parlé de mouvements, et le roi de Navarre s'y était montré fort disposé'. A quelque

Paris. » (Pierre Matliieii.) « Ce voyage (à Paris en 1574) me mit en grande familiarité avec M. de (luise, ce qui me servit à me maintenir à la cour et h lier une étroite intelligence entre mon maitro et ce prince , laquelle parvint à un tel point qu'ils couclioiont, buvoient et mangeoient ensemble, faisant de mCme leurs mascarades, ballets et carrousels , dont je composois les devises et donnois les dessins. » {Mnnoirrs de d'Aubigné.)

I. « Monsieur, le roy de Navarre, et Monsieur le prince cstoient à Vitry, où ils se lièrent d'amitié plus estroilement que par le passé, et avec mauvais conseil on i)roieloit de remuer. I-e roy de Navarre et Monsieur le prince avoient occasion de se récrier pour l'irréparable offense receue à la Saint Hartlicleniy, et la contrainte en leur conscience d'aller .i la messe , ayant lousiours un vif ressentiment de la roligiou eu leurc(eur, et iugeaiit (prilsdeineuroieut lousiours suspects au roy et A l'Ksial, pour n'avoir iamais part à aucune charge. » (Ifi'moir. du duc de Jiouillon.)

temps de là, l'échauffourée inopportune et manquée des protestants à Saint-Germain, dissipa ces velléités. La reine mère en prit prétexte pour indisposer le roi contre son frère le duc d'Âlençon, et pour resserrer la captivité du roi de Navarre , que Charles IX emmena avec lui à Yincennes '.

On instruisit le procès de l'affaire de Saint-Germain. Des commissaires du parlement furent désignés pour entendre le duc d'Alençon et le roi de Navarre. Celui-ci ne répondit point en homme qui veut se justifier , et n'accusa personne du complot dont le parlement était saisi : mais il s'adressa à la reine mère, devant le chancelier et les conmiissaires, lui reprocha les outrages et les injustices dont il était l'objet, et ne cacha point l'intention qu'il avait eue de quitter une cour qui le traitait si mal (de Thou, livre LYII; d'AuJDigné, Hist., t. II, livre II, chap. vi). Ce discours, s'il faut en croire la reine Marguerite, ne fut que le développement d'un mémoire qu'elle avait rédigé pour son mari^ et adressé à la reine mère. Cinq jours après, il en répéta le contenu avec plus de vivacité encore. Ce document, que Marguerite a conservé dans ses Mémoires, dut exaspérer le duc de Guise, car lui et les siens y sont attaqués avec toute l'acrimonie d'une rivalité politique malheureuse ^

1. « Le roy de Pologne estant party, le roy de Navarre demeura en grande captivité, iusqiie là qu'en ses chambres les gardes du roy regardoient sous ses lits. » (Legrain, Décade, livre II.)

« La reyne ma mère mettant dans son chariot mon frère et le roy mon mary, qui, cette fois, ne furent traitez si doucement que l'autre; car le roy s'en alla au bois de Yincennes, d'où il ne leur permit plus de sortir. Et le temps augmentant tousiours l'aigreur de ce mal, produisoit tousiours des nouveaux advis au roy pour accroistre la mefQance et mécontentement qu'il avoit d'eux. » {Mémoir. de Marguerite de Valois.)

2. « .... Mon mary n'ayant lors personne de conseil auprès de luy, me commanda de dresser par écrit ce qu'il avoit à respondre, afin que parce qu'il diroit, il ne mist ny luy ny personne en peine. Dieu me fist la grâce de le dresser si bien qu'il en demeura satisfait, et les commissaires estonnez de le voir si bien préparé. »

3. Le roi dit qu'après la Saint-Barthélémy, Thoré vint le joindre et lui mit sous les yeux le peu de sûreté qu'il pouvait attendre, « voyant l'honneur et bonne chère que vous, madame, et le roy vostre fils et le roy de Pologne faisiez à ceux de Guyse : les quels, non contents de ce qu'ils avoient voulu faire au feu roy mon père et M. le prince mon oncle, triomplioient de ma honte....

De son côté, le duc ne cachait pas, du moins aux yeux d'une femme clairvoyante, et animée peut-être de plus d'une sorte de ressentiment, la joie secrète que lui inspiraient les divisions intérieures de la famille royale. Un jour Marguerite se rendait chez la reine mère pour s'expliquer sur de mauvais bruits auxquels le roi son mari lui-même n'avait pas voulu croire : « Entrant, dit-elle, en la salle, ie trouvay M. de Guise, qui prévoyant n'estoit pas marry de la division qu'il voyoit arrivée en nostre maison , espérant bien que du vaisseau brisé il en recueilleroit les pièces. «

Assurément une rupture était imminente dans de telles conjonctures ; pourtant on parvint encore à maintenir la bonne intelligence apparente entre le duc de Guise et le roi de Navarre. Montaigne n'y a-t-il pas aidé ?

Charles IX venait de mourir, et Henri III arrivait de Pologne. La dissimulation, cachée sous les dehors de l'amitié, devint de plus en plus profonde entre les deux rivaux ; l'intimité servait à chacun pour essayer de pénétrer les projets de l'autre. Les deux excellents amis n'avisaient qu'à se tromper mutuellement. Le roi de Navarre , qui venait d'être

je fus averti par plusieurs de mes bons amis que l'on vouloit faire une seconde Saint Bartlielemy, et que M. le duc (d'Alençon) ctmoy n'y serions non plus espargnez que les autres.... mesme quelques uns de mes genlilsliommes furent avertis de leurs amis qui estoient à M. de Guise, qu'ils sortissent de leurs quartiers pour aller au leur, parce qu'il ne faisoit pas seur pour les miens.... à Vitry , l'eus avertissement de plusieurs endroits que l'on vouloit tuer le roy, ce que ie ne voulus jamais croire, ensemble M. le duc et moy, et faire le roy de Pologne roy. Toutefois, faisant entendre ce que i'avois apprins à M. le duc , il me dit qu'il on avoit eu beaucoup d'avis et d'appareils , et que M. do Guise faisoit assemblera Joinville pour faire l'cxi^cution de cette entreprise.... le roy de Pologne vous recommanda M. de Guise, afin que, par vostre moyen, il fust fait coimciable, ce que ic ne voulois nullement croire; mais estant Vostre Malesté de retour à Hlieims, vous me listes une si maigre mine, et commençastes ]'d d'avoir une telle delTiance de moy , (|uc cela me fit penser qu'il en estoit (|uclque chose.... Me levant le matin pour me trouvera vostre lever, madame, comme i'avois accoustumé, cliocquant à vostre porte , vous dites que l'on me respondist que viius estiez chez le roy. Toutefois, vous parliez à La Gliaslre et à quel(|ues autres, de qui il ne me souvient des noms, ()ui avoicnt esté les principaux exécuteurs de la Saint Barthélémy, et du tout serviteurs de M. de Guisej qui me fit croire (|ue vous désiriez jjIus vous servir deccuxdcceste maison que de ceux qui ont cet homieur de vous estre plus proches, et plus fldcllcs serviteurs. »

compromis avec le duc d'Alençon, affectait de s'éloigner de lui , de se poser même comme son ennemi , et de porter toute son affection sur la famille de Guise ' ; il avait intérêt à savoir ce que cette maison si puissante, et la cour, d'accord avec elle, pouvaient méditer contre les protestants et les Bourbons. Henri de Guise n'était pas moins intéressé à connaître les projets, la situation, les mouvements des calvinistes. De là tant de soins à s'insinuer dans la confiance du roi de Navarre , tant de démonstrations de dévouement à sa personne ®.

Le duc d'Alençon s'étant sauvé de la cour (1575), les ruses redoublèrent avec les témoignages d'attachement. Le duc de Guise fit promettre au roi de Navarre de ne pas suivre l'exemple de Monsieur, et obtint en revanche plus de liberté pour son ami^ Le roi de Navarre témoigna une ten-

1. Il avait plus de liberté, quand les nombreux espions de Catherine ne donnaient pas de nouveaux ombrages au roi et à sa mère; on avait soin de susciter de véritables causes de dissidence entre lui et le duc d'Alençon : on se servait, pour cela, des aventures galantes et des promesses pour la lieutenance générale du royaume (d'Aubigné, 7/ /sfonT, tome II, livre II, chap. xvni ). Lorsque Henri eut reconnu qu'on le trompait, et qu'il ne devait attendre que des humiliations, des dangers peut-être, il s'occupa, sans relâche, des moyens de s'évader [Mémoires de Sully, livre I; de Marguerite de Valois, livre II).

2. Henri III, à son retour de Pologne, fut atteint subitement d'un mal d'oreilles que les médecins n'expliquaient pas, que l'on crut semblable à celui qui avait enlevé François II, et qui parut menacer aussi la vie du roi; on eut quelques soupçons contre le duc d'Alençon, ce qui fut cause que, dans un entretien secret, Henri III dit au roi de Navarre qu'il voulait qu'il lui succédât et se défît de Monsieur: « Je sais, aurait-il ajouté, que le duc de Guise ne vous sera point contraire, car il n'aime point ce méchant." Pierre Mathieu , qui affirme tenir ce récit d'Henri IV lui-même, dit ensuite : « En ce temps-là le roy de Navarre et le duc de Guise estoient en fort bonne intelligence : car comme le roy de Navarre vit que l'on doutoit de la vie du roy, il dit deux ou trois fois au duc de Guise : Nostre homme est bien mal. A la première , le duc de Guise respondit, ce ne sera rien ; à la seconde, il y faut penser; et comme il vit qu'à la troisième le roy de Navarre y ajoutoit un geste qui marquoit quelque désir de sçavoir son intention, il luy dit: Je vous entends, Monsieur; et, frappant le pommeau de son épée : Voilà, dit-il , qui est à votre service.... Peu après, le roy fut guéri. » [lîistoire de Henri III, livre VII.)

3. « A présent, il (le roi de Navarre) est libre et va partout sur la parole secrètement donnée en son nom par M. de Guise qu'il ne quitterait jamais la cour sans le consentement du roi. Il est réconcilié avec M. de Guise, et d'anciens ennemis qu'ils étaient, ils sont étroitement liés. » (Giovanni Michel, ambassadeur de Venise en 1575, lîelation des ambassadeurs vénitiens, t. I.)

dresse de plus en plus vive au duc , écarta tout ce qui aurait pu lui donner des soupçons, profila de toutes les occasions, et prit ses mesures avec une rouerie consommée. Quelques jours avant son départ, il trompa complètement le duc de Guise par des fanfaronnades gasconnes qu'il était facile de croire naturelles*; au moment même de partir pour la prétendue chasse d'où il ne devait pas revenir , il accablait le duc de caresses et le suppliait de l'accompagner ^

Le 3 février 1576, il s'était enfui; Henri de Guise restait joué : il ne le pardonna pas'; son amour-propre se vengea, en attendant mieux , par les récriminations que Montaigne et de Thou ont recueillies.

1. Le roi de Navarre « ayant fait un bon semblant de s'asseurer de la lieutenancc, comme il avoit fait depuis peu de iours, estendroit ses longes iusques à aller chasser aux forests de Sainct Germain, estant tousiours sous la garde de Sainct Martin d'Anglure et de Spalunge , lieutenant des gardes. Le lendemain , au point du iour, le roy de Navarre alla se ieter dans le lict du duc de Guise, et avec les alliances qu'ils avoient faict de maistre et de compère, eurent plusieurs familiers discours : ceux du Bearnois tendant à ce poinct qu'aux dépens de plusieurs vanitez et vanteries de ce qu'il feroit quand il seroit gênerai, le duc courut en apprester à rire au roy, comme il avoit desia faict auparavant , sur d'autres vanilez échappées sans artifice : mais à ccste fois qu'il parioit par une feinte esludiee, il lui en donna autant qu'il faJloit pour le mespris : ils le tenoient donc prisonnier de cette espérance : et ainsi il trompa à son tour par la mesme feincte qui l'avoit trompé : car on a sçu pour certain que sans ce coup de langue, on faisoit naistre une affaire pour lui rompre cette chasse, où il n'alla de tous les coniurez qu'Armagnac. » (D'Aubigné, Hist. «nïv. , t. II, livre II , chap. xx.)

2. « Le iour qu'il sortit de Paris, qui estoit le premier iour de la foire de Saint Germain , il y alla tout botté avec M. de Guise, auquel il fit des caresses extraordinaires, et le voulut amener à la chasse avec luy, le tenant embrassé plus d'un grand quart d'heure devant tout ce peuple, qui, ne iugeant que de la longueur de son nez, tiroit de là un bon prosage , comme s'ils eussent esté bons amis, et bien reconciliés ensemble. » {Journal de rEsloile.)

3. « A peine (Charles IX eut-il les yeux fermés, qu'il (le duc de Guise) résolut di!S lors, au cas qu'Henri vînt à mourir, de se servir du roi de Navarre, qui clail encore à la cour, pour l'opposer à l'héritier présomptif de la couronne. Dans cette vue, il lia en apparence une amitié fort étroite avec ce prince; ils ne se séparaient prcscjue plus, mangeaient ordinairement onsemblc , et ne se servaient souvent que d'un même lit. Le roi de Navarre se pr^'tait d'autant plus aisément à ce cpie le duc souhaitait, que sans vouloir se rendre complice de ses desseins, il trouvait dans cette liaison ui\ moyen si1r de pénétrer les vues secrètes de cet homme ambitieux qui lui était suspect. Mais lorsque ce prince, après s'être enfui de la cour, et après avoir fait une profession pid)li(|Uf de la doctrine des protestants, embrassa hautement leur parti , celle amitié se rom-

Il fallait justifier le fait, révélé par Montaigne à de Thou, de son intervention entre le chef de la Ligue et celui du calvinisme, lorsque tous deux se trouvaient à la cour. Je crois avoir donné une explication vraisemblable, en montrant la coïncidence des voyages de Montaigne à la cour de Charles IX et d'Henri III avec les animosités primitives du Béarnais et du Lorrain, avec leur rapprochement déterminé par les plaisirs, avec leurs brouilleries causées par des froissements d'amour-propre, avec lem* feinte amitié, inspirée par les intérêts de leur pohtique.

Plus tard on essaya encore de les réconcilier ; mais ces tentatives ne peuvent avoir rien de commun avec celles dont Montaigne faisait la confidence à son illustre ami. Elles demeurèrent infructueuses. En 1584, au mois de février, c'està-dire avant que la mort de Monsieur eût décidé les Guise à jeter le masque et à prendre les armes , on fit quelques ouvertures à Duplessis-Mornay, venu à la cour de France au nom du roi de Navarre, et qui lui écrivait de Paris : « A messieurs de Guise plus de caresses beaucoup que de couslume : lesquels toutes fois disent privement à leurs amis qu'ils connoissent bien une haine mortelle du roi contre eux. Quelques-uns m'ont parlé de les taire entrer en amitié avec vous, ausquels j'ai responduce que j'ai deu, et que V. M. peut assés penser. En somme, que vous ne négligez l'amitié de personne, moins de seigneurs de telle qualité, et que c'est à eux à commencer. » {Mém. de Duplessis-Mornay, 1. 1, p. 309.)

En 1587, Henri de Navarre désirait la paix. Avant l'arrivée dos reitres allemands et des Suisses qui allaient venir au secours des seigneurs de la Guyenne, il lit faire des pro-

pit ; et le duc de Guise , qui se vantait d'avoir le talent de manier les esprits et de les tourner à son gré , eut la douleur de se voir obligé d'avouer que le roi de Navarre en savait plus que lui. » (De Thou, livre LXXXI.)

Suivant Varillas, Henri de Navarre avait découvert que le duc de Guise voulait, à l'aide d'un parti catholique zélé, s'emparer du trône de France quand il en trouverait l'occasion, et en se défaisant par l'assassinat de lui, roi de Navarre, tandis qu'il était à la cour.

positions au duc de Guise. L'ambitieux qui devait bientôt forcer le roi de France à se sauver de Paris , repoussa tout arrangement. « Le roy ( de Navarre ) eust bien désiré une paix , au contentement des uns et des autres ; il exhorta le duc de Guise d'y adviser, et luy fit faire des promesses particulières, s'il y vouloit entandre, pour l'advancement des siens : mais ses desseins n'estoient pas à la paix. Il faut doncque que le roy, contre son vouloir, se résolve à la guerre. » ( Palma Cayet, ChronoL, noven., Introduction.)

D'un autre côté, et ceci paraît étrange, dans les conseils tenus à Blois , et où l'assassinat du duc de Guise fut résolu, on articula contre lui « qu'il avoit déclaré qu'il n'estoit armé que pour l'asseurance des catholiques de France et de leur religion, et empescher la succession du roy de Navarre à la couronne , et toutes fois le roy estoit adverty par ledit roy de Navarre que le duc de Guise l'avoit fait rechercher d'amitié, iusques à que de luy offrir son fils en ostage, et le venir rechercher avec dix et sept princes de sa maison iusques à la rivière de Loire pour luy faire service, et le faire le plus grand roy paisible de la France; le baillif des montagnes de Daiiphiné, et Bethune s'employans à ceste négociation. >» (Pierre Mathieu, Hist. d'Henri III, livre VIII.) Cette accusation contre un homme dont on avait juré la perte était-elle fondée? Sinon, qui était le calomniateur?

Revenons à Montaigne. Dans les derniers jours du règne de Charles IX, il fut chargé d'une mission près du parlement de Bordeaux, dont il avait cessé d'être mend)re depuis quatre ans. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'un des volumes manuscrits des registres secrets du parlement de Bordeaux, conservés à la Bibliothèque de cette ville; il mai 1574, folio 344 : « Sur ce qui a été rapporté que le sieur de Montaigne, chevalier de l'ordre du roy et naguères conseiller du roy en la cour (c'est l'auteur des Essais'') estoit en la salle de l'audience et demandoit parler à icellc cour, a esté arresté qu'il sera assis et mis au milieu du bureau de la grand'chambrc,

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