A MON COUSIN , MONS"" LE MARESCHAL DE MATIGNON
« Mon cousin ; i'ay esté bien ayse d'avoir entendu si particulièrement de voz nouvelles par M. de Montaigne. Je lui ay donné charge de vous dire des miennes et vous asseurer de plus en plus de mon entière amitié, m'en remettant donques sur luy, ie vous prieray de le croire comme moy mesme qui prie aussy le Cieateur vous tenir,
« Mon cousin, en sa très saincte protection. De Bragerac, le xxiij* jour d'avril 1585. «
1. Le fait de cette aversion est constant; on ne diffère que sur les motifs. Inutile de s'arrêter à la fal)lc du projet qu'Henri, dans sa jeunesse, aurait eu d'assassiner de ses propres mains Catiierine. « On prcitend, dit SuUy [Mémoires, livre I) que la hnine qu'elle commença à montrer contre les princes de Bourbon vint de ce que Catlr rine s'étant mis dans la tête, sur la foi d'un astrologue, qu'aucun des princes ses enfants n'aurait de lignée, sur cette supposition, la couronne devant passer dans la branche de Bourbon, elle ne put se résoudre à la voir sortir de sa faïuiile, etiadestinaà la postérité qui viendrait du mariage de sa fille avec le duc do Lorraine. » Pierre de L'Estoile parle dans le mi'me sens : « La roine meretenoit leur party desguisards), connue elle avoit fait paroître dans l'accord fait entre elle et eux pour le roy, au preiudice du roy de Navarre qu'elle n'aimoit pas. De fait, esloit le bruit commun que, par rintelligence qu'elle avoit avec les guisards, ils avoient commencé ces derniers troubles, et qu'elle leur soutenoit le menton de toute sa force, en iiitontion de priver de la couronne ceux de Bourbon, et la faire tomber en la maison de Lorraine, sur la teste des enfants de feue madame Claude de France, sa ûUc; et y a apparence que c'esloit pure vérité. »
Et plus bas, de la propre main d'Henri IV:
« Mon cousin, ie vous prie croyre, mons'' de Montagne (sic), et fayre estât que ie suis et veux demeurer,
«Vostre plus affectionné cousin et parfaict amy.
« Henry'. »
Montaigne, dans les circonstances de plus en plus compliquées qui précédèrent la malheureuse alliance d'Henri \\l avec les ligueurs*, en juillet, continua de remplir le rôle d'intermédiaire entre Matignon et le roi de Navarre; il était auprès de ce dernier dans les premiers jours de juin , et il avait reçu, entre autres missions, celle de s'entendre avec le maréchal pour la répression des désordres commis par les soldats : « le vous prie, portait une lettre du roi , en date du 6 juin, surtout de mettre quelque règlement entre les soldats qui vivent à discrétion. l'en ay parlé plus particulièrement au sieur de 3Iontaigne ; qui me gardera de faire la présente plus longue. »
C'est à la même époque que je rapporte un document publié par M. Payen {ISouveaux documents, p. 49). Il s'agit d'une lettre sans date, signée Turenne , et transcrite dans la préface, restée inédite, du vojage de Montaigne, par le chanoine Prunis (voy. p. 109). Cette lettre méi'ile la même confiance que les autres pièces trouvées dans les archives du château de Montaigne, et parmi lesquelles elle figurait sans doute.
1. Recueil des lettres d'Henri IV , par M. Berger de Xivrcy , tome II , page 45.
2. Elle était déplorée par riiomnie d'État niCme qui avait été chargé de la conclui-fi : « le pars d'ici demain ou inercredy, écrivait Vilkroy au maréchal de Matignon, pour retourner à Paris, pour conclure le traité (|ui m'a esté commis, du(|ucl je pense cpie tomberons bientosi d'accord; mais il nous couslera bn-n cher. De quoy je crevé de dépit et de douleur; encore ne pcrdrois ie courage si ie pensois que ce coup d'etrivieres nous pust faire devenir sages, et nous .ouvrir les yeux. Nous disons (pic cela sera, et ie prie Dieu qu'ainsi soit. » (xlix" lettre du Ikcucil des lettres de Yilleroy à Jacques de Matignon.)
En voici d'abord le texte :
« Monsieur, je vous dirai comme nous partons pour aller voir M. le prince. Au retour, le roi de Navarre se résout de voir le maréchal de Matignon ; je vous prie y tenir la main , car on sait bien ici qu'à votre persuasion et selon que vous penserez que cela se pourra faire pour le bien du service du roi , pour le bien du service , pour le roi , pour le repos du gouvernement et au contentement de tous les gens de bien. Nous avons vu l'autre maréchal ; mais que je vous voye, je vous en dirai des particularités. Je vous prie de croire que j'affectionne infiniment votre amitié , aussi vous pouvez vous servir de moi comme de votre humble et assuré ami à vous obéir. « TuRENNE. »
C'est Prunis qui , en présence de l'original , déclare qu'elle est adressée à Montaigne. Le signataire est évidemment le vicomte de Turenne, rallié au roi de Navarre depuis 1576, un de ses plus vaillants capitaines et fidèles serviteurs.
M. Payen fixe la date à 1587. M. le prince, dit-il, c'est sans doute le prince de Condé , résidant à Saint-Jean d'Angély, où il mourut. Henri de Navarre a pu l'y visiter; du milieu de 1586 à octobre 1587 , il stationna dans les environs de la Rochelle , et alla souvent à Saint-Jean d' Angély ; ensuite il retourna vers le midi, puisqu'il gagna une bataille à Goutras; dans le trajet , il a pu passer par Bordeaux, o\i il aurait vu Montaigne, et s'aboucher avec M. de 3Iatignon , dont Henri HI employait l'entremise pour communiquer avec le roi de Navarre. Les mots Vautre maréchal peuvent désigner Anne de Joyeuse , venu , en 1587 , à l'armée de Guyenne, et tué à la bataille de Goutras, le 20 octobre. G'est donc en 1587, et avant cette bataille, que la lettre du vicomte de Turenne aurait été écrite.
Gette exphcation me paraît inadmissijjle. Le roi de Navarre n'aurait point passé par Bordeaux pour se rendre de la Rochelle à Goutras ; ce n'était pas sa route : et , quand c'eût été son chemin , il ne se serait point hasardé dans une
ville de ligueurs, où, selon un écrit du temps, il était haï plus qu'en aucune ville de France. Rien ne prouve qu'il y eût rencontré Montaigne, qui en était sorti depuis 1585; quant à Matignon , il ne servait plus d'intermédiaire à Henri III, auprès du roi de Navarre , depuis la guerre de la Ligue : la correspondance entre ces deux personnages avait cessé, et elle ne reprit qu'après la bataille de Coutras. Les mots Vautre maréchal ne peuvent désigner M. de Joyeuse ; on sait les forfanteries de ce jeune seigneur et la présomption avec laquelle lui et sa brillante noblesse se vantaient de détruire l'armée des huguenots. Rien de moins vraisemblable qu'une entrevue entre lui et le roi de Navarre. On ne comprend pas non plus quel intérêt Henri et ses officiers avaient à conférer alors avec le maréchal de Matignon, qui se rapprochait lentement de Joyeuse : apparemment on ne voulait pas lui demander d'opérer avec ses forces dans l'intérêt du roi de Navarre. Montaigne était-il dans l'armée auprès du maréchal? Enfin , quelle circonstance urgente poussait M. de Turenne à solliciter un entretien qu'il paraît regarder comme décisif peut-être ?
Rien de cela ne s'accorde avec les faits de 1587 : tout s'accommode avec les faits de 1585; et des documents certains donnent le jour de la lettre du vicomte de Turenne. Le 30 mai, le roi de Navarre écrit au maréchal de Matignon : « le vous envoyé le sieur de Merle pour vous dire comme ie pars ce iourd'hui pour aller voir monsieur le prince, qui s'advancc à Montguyon', avec lequel ic ne demeurerai qu'un jour. Si vostrc commodité vous pouvoit permettre de venir à Libourne , ie vous vcrrois à mon retour, et croy qu'il en rcussiroil beaucoup d'utilité au service du roy. » Le début de la lettre de M. de Turenne annonce le même départ dans les mêmes termes, comme si le vicomte avait lu celle du roi ou s'il l'avait écrite sous sa dictée ou i)ar son ordre : « Je vous dirai comme nous parlons pour aller voir monsieur le prince. » Les deux missives , écrites très-vraisemblablement le même
1 . Sur la roule ilc Sainl-Jcan-d'Angély où résiliait le prince de Contlé.
jour, ont excli.sivemeiit et idenliqucmeiit le niênie objet, la demande d'une entrevue, dans le même but, l'utilité du service du roi , toutes deux indiquent également ce rendezvous au retour de la visite de M. le prince; elles ne diffèrent que par le ton de la rédaction : l'une conserve la dignité d'un roi et le sang-froid d'un politique , qui n'était jamais plus calme que dans les moments les plus périlleux : l'autre a toute la fougue irréfléchie, tout le désordre de style d'un jeune militaire.
Les circonstances étaient fort critiques en effet, et comportaient l'intervention de toutes les personnes qui pouvaient avoir de l'influence à la cour. Le roi de Navarre et les siens sentaient qu'ils auraient à supporter l'effort des armées catholiques si le roi s'unissait définitivement aux hgoeurs et déclarait la guerre aux calvinistes ; cette fatale décision n'était pas encore prise , et il fallait , à tout prix , la prévenir ; cela importail au roi lui-même qui allait subir le despotisme de la Ligue et l'ambition des Guise ; cela importait au pays que la guerre religieuse allait couvrir de sang et de ruines.
Il était naturel que le vicomte de Turenne s'adressât avec instance à Montaigne ; c'était le maire de Bordeaux : il était bien en cour, et avait la confiance du maréchal; il connaissait le roi de Navarre, savait ses intentions, aimait sa personne, et tenait au maintien de la paix. On devait donc penser qu'il s'emploierait à obtenir l'entrevue si vivement demandée.
Montaigne est-il intervenu auprès de M. de Matignon , et a-t-il réussi? Je crois que oui. En effet, le maréchal n'avait pas refusé l'entrevue , mais il n'y était pas allé , sous prétexte de maladie, tandis que le roi de Navarre, après avoir passé trois ou quatre jours avec le prince de Condé , l'avait attendu à Libournc, d'oîi il avait regagné Bergerac. Il écrivait de cette ville, le 10, à M. de Ségur, son conseiller et surintendant : « Nous avons esté, monsieur le prince et moy, trois ou quatre iours ensemble avec nions"" de Rohan , mous' le comte de La Rochefoucault et bonne compagnie à Mont-
MONTAIGNE NEGOCIATEUH POLITIQUE. 345
guyon et à Coutras , en espérance de voir le maresclial de Matignon , qui avoit promis de se trouver à Libourne , dont il s'est excusé sur la cholique; de sorte que nous n'avons peu conférer avec luy des choses qui concernent le service du roy , comme il estoit bien nécessaire. Ce sera pour une aultre fois. » Montaigne avait vu le roi de Navarre quelques jours auparavant, comme le prouve la lettre de ce prince, du 6 juin, et l'entrevue remise eut lieu dès le 12 juin. Cela résulte du passage suivant d'une lettre écrite le 13 , de Cleirac, à M. Meslon, gouverneur de Montségur : « Mons' Meslon , hyer monsieur de Matignon m'accorda , à îiostre entrevue, le payement d'ung moys pour les gai'nisons des places de seureté. »
L'antre maréchal, dont M. de Turenne disait nous l'avons vu , c'est le maréchal de Biron. Il était en Guyenne. Dans le courant de mai , le roi de Navarre lui avait écrit ces lignes que j'ai déjà citées, mais qui doivent être reproduites ici: « Mon cousin, ie suis marry que les remuements m'ostentle plaisir que i'avois espéré de vous voir. Cela mesme nouseust esté un moyen de nous esclaircir l'un l'autre de plusieurs choses qui importent au service du roy et bien de cest Estât. le vous prie d'adviser si en quelque façon , sans interest de vostre santé , il se pourra recouvrer. » II est probable que le maréchal n'aura pas résisté à celte invitation réitérée. Dans le post-scriptum de sa lettre du 22 mai (voy. p. 280), Montaigne dit : « le n'ay veu personne du roy de Navarre; on dit que mons"" de Biron l'a veu. »
Les documents s'interprètent les uns par les autres; la correspondance d'Henri IV, recueillie par M. Berger de Xivrey, confirme l'authenticité et précise la date de la lettre de Turenne, conservée par le chanoine Prunis.
Avant la fin de juin 1585, Montaigne avait quitté Bordeaux, h cause de la terrible contagion qui désolait la ville. Retiré ù Liljounie , il s'y est rencontré avec le maréchal de Matignon, comme le prouve sa lettre recueillie p. 291. Depuis sa surtie de la mairie, on ne trouve plus trace de sa participation au\ alïaires publiciucs dans celle aimée 1585.
Montaigne semble avoir résumé lui-même les services politiques qu'il avait rendus à Charles IX et à Henri HT , lorsqu'il écrit à Henri IV, le 2 septembre 1590 : « N'ay receu nul paiement des pas que i'ay employés à leur service (celui des rois) desquels Vostre Maiesté a heu en partie cognoissance; ce que i'ay faict pour ses prédécesseurs , ie le feray encores beaucoup plus volontiers pour elle. »