A MON COUSIN, MONS' LE MARESCHAL DE MATIGNON
« 10 mai 1584.
« Mon cousin, ie vous remercie bien fort des passeports que m'avez envoyés par mon laquais. Je pense que ie n'en auray point de besoin, parce que, grâces à Dieu, ma sœur se porte mieux. le rcconnois fort vostre bonne volonté au repos de ce royaume et mesmes en mon endroit, et créez, mon cousin , que l'en ay de la satisfaction et vous en sçay beaucoup de gré. En somme, iamais nuls accidents, bons ny mauvais, ne changeront mes bonnes inclinations; mais mons' de Montaigne vous dira le surplus. Mon cousin , faites estât de mon amitié , et que ie demeureray,
«Vostre bien affectionné cousin et meilleur aiuy.
« Henry. »
La mort de Monsieur, en juin 1584, n'eut point, d'abord, de conséquences défavorables <i la tranquilHlé de la Guyenne. Henri IH, soit qu'il redoutât une prise d'ai'incs des protestants, soit qu'il voulût se ménager un appui conire les Guise, envoya le duc (rKixTnon ;hi roi de N;ivarre, pour l'engager à se faire catholi(pi(! alin de s'assurer la succession au Irôiie
I. recueil de lettres d'Iliiiri [V, |);ir .M. l!(i),'( r de XiMcy.
(le France, lui offrit de grands avantages s'il y consentait, et le pria de venir à la cour. D'Épernon ne put rien obtenir*. Non-seulement Henri faisait des avances à son beau-frère , mais pour donner quelque satisfaction aux calvinistes , il prolongea le délai de la remise des places de sûreté , et il accorda aux Églises réformées la permission de se réunir pour délibérer sur les affaires communes ; l'assemblée eut lieu à Montauban au mois de septembre.
La province étant tranquille, Montaigne, quoique maire de Bordeaux, avait passé une partie de l'hiver dans son château. Les mouvements de la Ligue , plus ardents en Guyenne que partout ailleurs, l'avaient ensuite rappelé à son poste.
Les Guise ne cachaient plus leurs projets. Ils faisaient des levées de troupes, des réunions de noblesse; ils prenaient des villes et agitaient les populations. Dès le mois de mars 1585, le roi de Navarre avait averti Henri III des intrigues de la Ligue en Guyenne, et protesté de son affection et fidélité. En même temps , il avait pris des précautions contre ceux qui avaient fait révoquer l'édit de pacification, et qui troublaient l'État sous prétexte de religion : « Ce qui est cause, écrivait-il à M. de Ségur, en mars, que mon dit cousin (Montmorency) et moy avons pris ensemble une resolution de nous opposer à eux et de leur courir sus et exterminer, ou les réduire par la voie des armes. » Henri III voyait sans peine le roi de Navarre se préparer à faire la guerre contre les Guise , mais il ne voulait ni le laisser de-
1. Journal d'Henri III, mai 1584 : Discours sur la conférence du roi de Navarre avec M. d'Épernon (Collection Colbert, V G, tome XVI, fol. 171). De Tiiou, livre LXXX, raconte une délibération qui aurait eu lieu, à ce sujet, devant le roi de Navarre, et où auraient été entendus le ministre Mermet et le savant du Ferler. Duplcssis-Mornay dément ce récit, et affirme qu'aucun conseil ne se tint à l'occasion de la mission de d'Épernon. M. du Férier, dont il est question ici, était un homme éminent par sa science et par sa sagesse, que le chancelier L'Hôpital aurait désiré pour successeur, et que le roi chargea de plusieurs ambassades, au concile de Trente, à Venise. Duples.sis rappelle que l'ayant rencontré sur sa route à .\rtenay, près Orléans, il le pressa de se faire calviniste, ce à quoi il consentit plus tard, et qu'il devint chancelier du roi de Navarre; puis il ajoute : «Monsieur de Montagne me disoit souvent que nous leur avions gagné une bataille, par avoir retiré ce personnage : honorant la vertu qu'ils avoicnt méprisée. » 'Jlemarques sur de Thou.)
venir trop fort, ni épouser sa cause. Se conformant à ses instructions, le maréchal de Matignon levait des compagnies de sa propre autorité en Guyenne, sans seulement en parler au roi gouverneur; celui-ci s'en plaignait à son député en cour, et lui écrivait (fin de mars) : « Mons'" le marescbal de Matignon m'a faict dire par quelques uns de mes serviteurs, et diverses fois , que tous ces remuemens pourroyent bien enfin retomber sur moy, et que i'avois h y penser. »
Henri III lui-même donnait, au mois de mars, à son beaufrère, un avis semblable'; le roi de Navarre répondait, le 13 avril, en se plaignant qu'on ne lui parlât que d'un intérêt personnel , et qu'on le considérât comme inutile pour le service du roi et celui de l'État.
Le roi de Navarre, avant d'avoir reçu la lettre du roi, avait écrit au maréchal de Matignon, et l'avait prié de faire entendre à Sa Majesté sa droite intention et l'offre très-iunnble de ses services. Le 6 avril il demandait au maréchal une entrevue ; le 8 , il lui signalait les menées de la Ligue , lui proposait de s'opposer à ces commencements , et désirait avoir son avis pour se conduire et gouverner. Vers le même temps, nouveUe lettre, où il lui dit : « C'est à nous de regarder ensemble à ce qui est besoing pour le service du roy, et, d'une commune main, y apporter le remède. le vous prie donc, mon cousin, que nous prenions en ces affaires une bonne et mutuelle intefiigence pour laquelle i'avois désiré vous entrevoir, et me mandés ce qu'estes d'advis que ie fasse par mon cousin le vicomte de Meille. »
A toutes ces avances le maréchal ne répondait rien. Lieutenant général du roi, il ne voulait pas, en unissant son action à celle du roi de Navarre, paraître confondre sa cause avec celle des huguenots. II avait toujours combattu l'alliance
1. a Mon froro, ie vous advisc que ie ii'ay pu Pinpcschor, quelque résistance que i'aye faicle, les mauvais desseins du duc de (Juise. Il est ariui^; tem's vous sur vos gardes et n'attendes rien, l'ay entendu (|ue vous estiez à (laslres pour pariementcravccnion cousin ie duc de Montmorency, dont ie suis l)ien ayse, afin que vous pourvoyez à vos afîaires. levons enverrai un Renlilliomme à Montaubau, (lui vous avertira de ma volontd. Vostrebon frère, Henrv. »
avec les calvinistes contre les ligueurs; d'ailleurs, il était trop fin pour s'engager; il savait que la cour avait tenté, par M. de Bellièvre, de négocier avec M. de Guise, et il pressentait que ces négociations reprises poiuTaient avoir plus de succès : il connaissait trop Lien la reine Catherine pour se compromettre avec le chef de ces Bourbons qu'elle détestait*. Ces raisons expliquent le silence que Matignon gardait avant d'avoir reçu de nouveaux ordres de la cour. Mais comme il ne fallait pas rompre avec le roi de Navarre, et qu'il était impossible de ne pas lui rendre compte de la prise du château Trompette, Montaigne se rendit auprès du prince à Bergerac. Il en rapporta la lettre suivante qui atteste toute la confiance qu'avait en lui Henri :