RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE DE LA VIE PUBLIQUE DE MONTAIGNE
J'ai dû me livrer à une démonstration spéciale concernant chacune des fonctions que Montaigne a remplies, chacune des dignités dont il a été investi. Maintenant, appuyé sur le résultat des recherches et de la discussion , je vais résumer rapidement les faits en les exposant dans leur ordre chronologique.
Destiné par son père à la magistrature, et sorti, à treize ans, du collège de Guyenne, Michel Montaigne étudia de bonne heure le droit ; il est probable qu'il suivit les cours de la célèbre université de Toulouse.
En 1554, Pierre Eyquem, son père, fut nommé conseiller à la cour des aides , tout récemment instituée à Périgueux ; la même année, ayant été élu maire par les habitants de Bordeaux, il ne put continuer à exercer ses fonctions de conseiller. Il les résigna en faveur de son fils, ou bien il acheta pour lui, peu de temps après, un siège à la même cour. De quelque manière que Michel Montaigne y soit entré, de 1555 à 1557, il faisait partie de la cour des aides de Périgueux , lorsqu'elle fut réunie au parlement de Bordeaux à la fin de l'année 1557. Il devint dès lors le collègue de La Boétie, qui lui doit son immorlalilc.
Le jeune conseiller avait peu de goût pour sa vacation. H profita des avantages que lui offraient sa naissance et les relations de son père pour se rendre à la cour d'Henri II; s'il n'assista pas à la fin tragique de ce prince, il était à la cour peu de temps après, et y portait le deuil. En 1559, il accompagna François II, lorsqu'il conduisit en Lorraine sa sœur Claude, mariée au duc. (Charles 111. Il vint aussi à la cour dans les commcnccincnls du règne de Charles IX ; il
était avec ce jeune roi à Rouen lorsqu'on lui présenta des sauvages d'Amérique, probablement en 1562. Il n'exerça point à cette époque ni à aucune autre les fonctions de secrétaire de la reine Catherine de Médicis, et n'eut aucune part à la rédaction des Avis qu'elle adressa, non pas à Charles IX, comme on l'a toujours dit, mais à Henri III.
En 1565, le parlement de Bordeaux reçut la visite de Charles IX et les sévères remontrances du chancelier L'Hôpital. L'esprit de cette compagnie, son zèle excessif contre les huguenots, ses habitudes d'insubordination, étaient antipathiques à la modération de Montaigne et à son respect pour la légalité. Quand il eut perdu son père, et que la mort de son frère aîné l'eut fait chef de la famille , il se hâta de résigner sa charge , en 1570, et quitta la robe pour l'épée.
Un an après, sur la demande de son voisin et ami le marquis de Trans , il était nommé par Charles IX chevalier de l'ordre de Saint-Michel,
N'étant plus tenu par les liens d'une fonction permanente, et ayant des biens à gérer, il vécut alors dans son château de Montaigne , et y commença la rédaction des Essais. S'il pensa d'abord à s'enfermer définitivement dans la solitude, il ne persista pas dans sa résolution. Tous les chevaliers de l'ordre de Saint-Michel ayant été appelés à Paris pour le chapitre de septembre 1572, on doit penser qu'il se rendit à cette convocation. Pendant que le roi de Navarre et le duc de Guise se trouvaient ensemble à la cour, c'est-à-dire pendant les deux dernières années du règne de Charles IX et les deux premières du règne d'Henri III (de 1572 à 1576), il servit à plusieurs reprises d'intermédiaire, afin de maintenir, en apparence du moins, la bonne intelligence entre ces princes que séparaient des causes si profondes d'inimitié. De plus, au mois de mai 1574, il rempht auprès du parlement de Bordeaux une mission dont il avait été chargé par le duc de Montpensier, commandant ea chef d'une des armées du roi.
Le roi de Navarre, après s'être évadé de la cour de France, en 1576, fit la guerre en Guyenne; il y a lieu de croire
que Montaigne servit alors la cause royale clans l'armée catholique. La paix de Monsieur fit cesser les hostilités.
Le retour de la reine Marguerite , ramenée par sa mère Catherine de Médicis, en 1578, donna beaucoup d'éclat et d'attrait à la cour de Nérac ; il est difficile de penser que Montai^e ne vint pas jouir des belles fêtes et de la société des personnages distingués parmi lesquels il comptait des amis, entre autres Pibrac.
La pierre et la colique ayant commencé à le tourmenter, il se donna lui-même, car il était son propre médecin, le conseil d'aller chercher du soulagement et de la distraction dans l'usage des eaux thermales. Il partit, le 22 juin 1580, se proposant de visiter les principaux établissements de bains de la Lorraine , de la Suisse , de l'Allemagne et de l'Itahe. Il se rendit d'abord à la Fère, place qui avait été surprise par le prince de Condé, et dont M. le maréchal de Matignon était chargé de s'emparer pour le roi. M. de Gramont, mari de la belle Corisande d'Andouin, ayant succombé à une blessure causée par le canon des assiégés, Montaigne alla, avec quelques autres amis de la famille, conduire le corps à Soissons. De là il se mit en route pour Plombières.
Il avait parcouru l'Italie, avait fait un premier séjour à Rome, y avait obtenu un diplôme de citoyen romain, et se trouvait pour la seconde fois aux bains qu'il préférait, ceux délia Villa, près de Lucques , lorsqu'il reçut, le 7 septembre 1581, de M. du Tausin, une lettre qui lui annonçait qu'aux dernières élections il venait d'être nommé maire de Bordeaux. Il ne s'empressa pas de prendre un parti sur la dignité qu'on lui offrait ; au lieu de se diriger vers la France, il retourna à Rome; en y arrivant, il trouva une lettre des jurats de Bordeaux, qui lui annonçaient ofticiellenient sa nomination et le priaient instamment d'accepter. Flatté de l'honneur que ses concitoyens lui faisaient, mais, avant tout, ami de son repos, il refusa en s'excusant, passa encore une quinzaine de jours à Rome, et revint lentenKMit en France; il rentra dans son château à la lin de novembre.
Pour vaincre sa résistance, les Bordelais s'étaient adressés au roi. Henri III lui écrivit, le 25 novembre, une lettre où il l'engageait, presque avec injonction, à accepter la mairie et à venir promptement remplir son office. Montaigne, chevalier de l'ordre de Saint-Michel , et devenu , on ne sait depuis combien de temps, gentilhomme ordinaire de la chambre, ne pouvait plus persister dans un refus que, d'ailleurs, ses amis avaient blâmé.
Le moment précis où il abandonna son château pour prendre ses fonctions de maire n'est pas connu. Il se trouvait en exercice à Bordeaux dès le mois de janvier 1582, et il reçut les membres de la chambre de justice de Guyenne, instituée par le traité conclu à Fleix en 1580. Le 26 janvier, il était présent à la séance d'ouverture, et il se montra si satisfait de la belle remontrance que prononça M. l'avocat général Antoine Loisel, que lorsque ce magistrat la fit imprimer, il la dédia à Montaigne. Pendant le temps que la chambre de justice siégea à Bordeaux, Montaigne se lia d'amitié avec ses membres les plus distingués, notamment avec le conseiller de Thou, le célèbre historien.
En celte année, la ville de Bordeaux obtint du roi l'extinction de la traite foraine, droit de douane dont elle avait souvent demandé l'abrogation.
Au mois d'août, Montaigne fut député à la cour pour une affaire importante ; il emportait avec lui d'amples instructions, des mémoires et une copie des privilèges de la ville. Henri III rendit en juillet 1583 une ordonnance favorable.
La bonne administration de Montaigne lui assura de nouveau les suffrages de la majorité des électeurs ; au mois d'août 1583, il fut continué pour deux autres années dans ses fonctions de maire. Une minorité, animée d'on ne sait quelles passions malveiUantes , attaqua les élections ; elle se pourvut d'abord devant le parlement de Bordeaux ; mais bientôt elle se désista de la procédure , qui aurait nécessité une discussion contradictoire , et déféra l'affaire au conseil du roi, sans y appeler les parties intéressées. Un arrêt du conseil, en date du 4 février 1584 , confirmé par lettres pa-
tentes du roi , mainlint la nomination de Montaigne , mais sans tirer à conséquence, et avec défense à l'avenir de continuer le maire après deux ans d'exercice sans avoir obtenu l'agrément du roi, et annula l'élection des trois nouveaux jurais élus, leur interdisant de remplir leurs fonctions jusqu'à ce qu'ils eussent été entendus au conseil. Le maire et les jurats adressèrent au roi, le 5 mars 1584, une requête contre sa décision ; l'affaire fut arrangée par les soins de Villeroy , secrétaire d'État , et du maréchal de Matignon.
Au mois de décembre 1583 , Montaigne , les jurats et le procureur syndic , adressèrent une remontrance ou pétition au roi de Navarre, gouverneur de la Guyenne, pour lui demander d'assurer ou de rétablir les communications commerciales sur la Garonne.
A la même époque, une correspondance importante s'échangeait entre Montaigne et Duplessis-Mornay, à l'occasion des négociations qui se poursuivaient entre le roi de Navarre et le maréchal de Matignon , lieutenant général en Guyenne depuis 1581, et M. de Bellièvre envoyé par Henri III ; il s'agissait de la prise de Mont-de-Marsan , dont le roi de Navarre venait de s'emparer, et de la reine Marguerite, que le roi son mari ne voulait pas recevoir avant d'avoir obtenu satisfaction pour l'affront public qui avait été fait à cette princesse lors de son départ de Paris. Montaigne , renseigné et consulté par l'agent principal du roi de Navarre, intervint auprès du maréchal de Matignon et de M. de Belhèvre pour l'arrangement définitif du différend.
En 1584, il visita Henri et Marguerite à la cour de Nérac ; il rapporta, en mai, au maréchal une lettre et des commissions verbales cl confidentielles.
II passa la fin de cette année et le commencement de l'année suivante dans son château; il y fut honoré, le 19 décembre 1584, de la visite du roi de Navarre. Au commencement de 1585, la ville avait envoyé des députés en cour; les affaires exigeaient la i)réscnce du maire ; les jurats le
prièrent de revenir; il leur répondit, au mois de février, sans leur promettre positivement son retour. Mais il ne tarda point à partir ; l'état politique de Bordeaux le réclamait impérieusement.
La Ligue s'agitait dans la Guyenne plus que dans toute autre province ; Henri III, encore indécis, suivait sa politique de dissimulation et de duplicité : son lieutenant général , le maréchal de Matignon , se trouvait dans le plus grand embarras , ne pouvant ni s'opposer ouvertement au roi de Navarre , ni prendre son parti ; malgré toutes les instances de ce prince, il ne s'expliquait pas avec lui, et ne répondait rien à ses lettres. Henri, ne voulant point paraître étranger à ce qui se passait dans son gouvernement, écrivit, en avril 1585, au maire et aux jurats de Bordeaux pour les avertir de se tenir en garde , et pour leur faire ses offres de service.
Le maréchal ne laissa pas au mouvement préparé le temps d'éclater. Il convoqua , dans le courant d'avril , Montaigne , les jurats, et d'autres fonctionnaires importants, à se trouver dans son hôtel ; il y fît venir aussi le baron de Vaillac, gouverneur du château Trompette et zélé ligueur ; il avait donné pour prétexte à la réunion une communication d'ordres reçus du roi ; il en lit connaître le véritable but , qui était de sommer Vaillac de lui remettre le château Trompette ; après une longue résistance , le baron se soumit ; le maire et les jurats prirent des mesures pour assurer la tranquilhté de la ville , et le lendemain signèrent le procès-verbal de ce qui s'était passé.
C'est sans doute dans le but de porter au roi de Navarre la nouvelle de cet événement que Montaigne l'alla trouver à Bergerac ; sa visite est constatée dans une lettre écrite par Henri au maréchal de Matignon , le 23 avril.
Henri III, par une dépêche du 3 mai, félicitait le maréchal sur la prise du château Trompette, et lui ordonnait de se diriger le plus tôt qu'il pourrait vers Agen, où la reine Marguerite entretenait dos intrigues avec les ligueurs. Matignon se hâta d'exécuter les ordres du roi. En son absence, Montaigne porta dans ses fonctions de maire une activité , une
vigilance à toute épreuve ; une lettre de lui, du 22 mai, écrite pendant la nuit , rend compte au maréchal de tout ce qui se passait dans la ville. Pendant ce mois il y eut, à Bordeaux, une grande revue des compagnies de bourgeois , ce qui dut exciter vivement les sollicitudes du maire.
Vers le commencement de juin , Montaigne fit encore une visite au roi de Navarre ; ils conférèrent ensemble sur divers sujets de réclamation pour lesquels une lettre du prince, en date du 6 juin, prie le maréchal de s'entendre avec lui.
Une maladie contagieuse qui régnait fréquemment à Bordeaux, éclata avec une intensité extraordinaire. A partir du mois de juin la mortalité devint effrayante. Montaigne, premier magistrat de la ville , devait donner l'exemple du courage et rester à son poste jusqu'à la fin de ses fonctions, qui expiraient le 1" août. Le courage lui manqua, il quitta Bordeaux. Les jurats lui demandèrent de venir aux élections municipales; il répondit de Libourne , le 30 juillet, en s'excusant; il avait déjà écrit dans le même sens à M. de Moncuq, l'un des jurais, qui s'était mis à la tête de l'administration abandonnée par le maire.
Montaigne sortit de son château quand la peste y fut arrivée, et, avec toute sa maison, chercha pendant six mois, au dehors , un asile contre la maladie. Il est probable , qu'en 1585 et 1586, il suivit l'exemple de la noblesse catholique de la province, et servit comme volontaire adii de repousser les bandes huguenotes qui, sortant des places fortes, inquiétaient et ravageaient les campagnes ; peut-être aussi prit-il quelque part aux expéditions conduites, en 1586 et 1587, par le duc de Mayenne et le maréchal de Matignon.
Il ne combattit sans doute pas à la bataille de Coutras ; car trois jours après, le 23 octobre 1587, il recevait le roi de Navarre , qui soupait et couchait au château de Montaigne.
Au commencement de 1588, il visita la cour dans le voyage qu'il fit à Paris pour faire im[)riiner une nouvelle édition des Essais. Après l;i journée des Barricades , il n'bésita pas à (juitter la capitule, et il suivit la cour à Cliarlres, à Bouen , et enlin à Blois. Il ne fut point déi)Uté aux étals , mais il
resta à Blois pendant la tenne de cette assemblée, soit comme gentilhomme de la chambre du roi, soit comme simple spectateur.
En 1589 , il retourna à Bordeaux , par l'ordre et pour le service du roi; le maréchal de Matignon l'admit dans le conseil où se traitaient les grandes affaires de la province, et il prit part aux démonstrations que dirigea le maréchal, soit pour empêcher le soulèvement des ligueurs, soit pour maintenir dans le devoir les tètes ardentes du parlement.
La tranquillité étant rétablie en Guyenne , Montaigne se retira dans son château, sans cesser ses relations politiques. Il resta en correspondance, dans les années 1589 et 1590, avec Henri IV, auquel il avait toujours gardé des sympathies , même lorsque son devoir l'avait obligé à tirer l'épée contre les armées calvinistes.
Montaigne mourut chez lui, en 1592, et son dernier acte fut une profession en quelque sorte pubUque de la religion catholique qu'il avait constamment observée et servie dans sa carrière politique. Au milieu des guerres civiles et religieuses, et sans jamais se départir de la modération qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie , il s'était toujours montré résolument catholique et royahste.