‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 47 sur 60 · A cette lieure · texte numérisé non relu

A cette lieure

aie deigné me faire sentir qu'elle pranderoit a gré de me voir, personne si inutille mais siene plus par affection encore que par devoir. Eli' a très louablement rangé ses formes externes a la liautur de sa nouvelle fortune , mais la debonaireté et facilité de ses humeurs internes elle faict autant louablemant de ne les changer. II luy a pieu avoir respet non sulement a mon eage mais a mon désir aussi de m'apeler en lieu ou elle fut un peu en repos de ses laborieuses agitations. Sera ce pas bientost à Paris, Sire, et y ara il moiens ni santé que ie n'estande pour m'y randre.

votre très hûble et

très obeissat serviteur et subiet.

MôTAIGNE. »

de montaigne, le 18 de janv.

Montaigne, on le voit, avait pris l'initiative. Il avait écrit plusieurs lettres, et celte fois, il remercie de la réponse. C'étaient sans doute des lélicitalions que Montaigne avait envoyées à Henri sur son avènement; peut-être (ce qu'un vient de lire autorise à le supposer) y joignait-il des conseils. Rien ne permet de penser qu'il eût présenté quelque demande d'intérêt personnel : le roi ne paraît lui avoir parlé que de son désir de le voir, en lui assignant un lieu où il espérait pouvoir un peu se reposer des fatigues de la guerre, ce qui convenait aussi à l'âge et aux goûts de Montaigne. Le vœu de rejoindre bientôt Henri IV à Paris s'accorde avec les sentiments d'un loyal sujet, et avec l'amour que Michel a toujours gardé pour la capitale (voy. p. 130). Son attachement pour Paris suffit à expliquer le souhait qui termine sa lettre; il n'est pas nécessaire de conjecturer, comme fait M. Jubinal (p. 46), une arrière-pensée de quelque avantage personnel , un désir d'occuper quchpie charge de cour. Montaigne n'avait l)esoin d'aucun emploi pour être reçu à la cour d'Henri IV, connue il l'avait élé à celle d'Henri H, de Charles IX et d'Henri III; la coulinualion de son litre de genlilhomme ordinaire de la chand)re était, pour ainsi

dire, assurée; l'ambition n'atteignait plus depuis longtemps son âme : quant à un intérêt pécuniaire, il en avait toute sa vie repoussé la pensée, et on verra tout à l'heure avec quelle noble fierté il le rappela au roi lui-même.

Ce que j'ai dit de la conduite de Matignon explique et justifie les éloges donnés par la lettre au franc zèle, à la merveilleuse prudence, aux signalés services de M. le maréchale On voit aussi, par un autre passage , également d'accord avec ce que j'ai rappelé de l'état de la Guyenne, qu'il y avait encore alors dans cette province des villes au pouvoir des ligueurs, mais que le désir de se rallier au roi commençait à s'y manifester.

L'habileté des compliments de Montaigne est le passe-port de ses conseils : ses paroles honorent et celui qui les prononce et celui à qui elles s'adressent. Montaigne connaissait la générosité d'Henri; Henri appréciait la franchise de Montaigne. Celui-ci se faisait bienvenir en rappelant le souvenir d'une sympathie ancienne, et qui n'avait pas été sans danger pour la conscience d'un bon catholique; Montaigne se confessant de ses vœux pour le succès du Béarnais, cela dut faire sourire le roi huguenot. Cette phrase si spirituelle : « Vous peut souvenir que lors mesme qu'il m'en faloit confesser à mon curé, ie ne laissois de voir aucunement de bon euil vos succez, •> perdrait tout son sel si on y voulait trouver avec M. Jubinal (p. 47, 48) la prévision, à plusieurs -années de distance, de l'abjuration d'Henri IV. Non; le sens grammatical s'oppose à cette interprétation, et plus encore le respect dû à la verve et au charmant style de Montaigne.

Un mot sur une difficulté soulevée par M. Jubinal (p. 49). « Sire, dit la lelti'e du 18 janvier 1590, vostre lettre du dernier novambre n'est venue a moi qu'asture, et audelà du terme qu'il vous plaisoit me prescrire de vostre seiour à Tours. » Le roi, dit M. Jubinal, entré à Tours, le 21 novembre, en parfit le 25 pour afier faire le siège du Mans, et en

1. «Ledit seigneur, par sa prudence et sage conduite, sauva la ville de Bourdeaus. » (DarnaI,Conftnuofion de la Chronique bourdeloise.)

resta éloigné pendant tout le mois de janvier 1590; comment donc aurait-il écrit de Tours le dernier novembre? L'objection est toute gratuite; Montaigne ne dit nullement que la lettre du roi ait été écrite de Tours; il n'indique pas le lieu d'où elle a été expédiée : il ne rappelle que la date du jour où elle a été écrite et le moment où il vient de la recevoir, afin de s'excuser de n'avoir pas répondu plus tôt et d'avoir laissé passer l'époque où le roi lui avait donné rendez-vous à Tours. Les événements militaires se précipitaient; il n'est pas étonnant qu'Henri écrivant, d'un endroit qu'on ne connaît pas, pour mander à Montaigne de se rendre auprès de lui à Tours, dans le mois de décembre probablement, ait été tenu éloigné pendant tout ce mois par les nécessités de la guerre. M. Jubinal pense que le roi a dû écrire à Montaigne, non en novembre, mais en octobre, et lui dire de venir à la fin de novembre, parce que c'est vers ce temps qu'eut lieu à Tours la réception solennelle de l'ambassadeur de Venise, et la séance du parlement où la reine veuve d'Henri III présenta requête pour obtenir justice de l'assassinat du feu roi, circonstances où Henri IV voulait naturellement s'entourer des hommes qu'il aimait et dont il tenait les conseils à grande estime. Tout cela repose sur la prétendue erreur de la date de Tours, 30 novembre, erreur qui n'a point été commise. D'ailleurs, Henri pouvait-il prévoir, un mois d'avance, le jour où s'accompliraient les actes de son gouvernement? Enfin, si Montaigne plaisait au roi, ce n'était pas à jour fixe : ses avis étaient bons en tout temps.

Par sa lettre de novembre 1589, le roi invitait Montaigne à venir le trouver. Montaigne répond, le 18 janvier suivant, avec respect, mais sans promesse de départ, sans engagement; il semble même disposé à attendre que l'agitation de la guerre soit calmée, et que le roi ail fait son entrée à Paris; alors rien ne lui coûtera pour se rendre ;\ la cour. Henri, peut-ôtre trom[)é siu' les inolifs (pii relciiaicnt Montaigne dans son château, cl craignimt qtio la dêpiMise ne fût un obstacle au voyage de riioimiie (pi'il sotiliailail voir auprès de lui, et ([ui n'arrivait pas, lui écrivit de nouveau : d'abord

par une lettre dont la date n'est pas connue, il lui donne une mission pour le maréchal de Matignon; ensuite par celle du 20 juillet, il semble avoir fait quelque ouverture, ou du moins quelque allusion relative aux affaires d'argent. Montaigne reçoit la dernière lettre du roi le 2 septembre dans la matinée, et, quoique malade, il répond le même jour. Sa lettre, signée seulement par lui, mais écrite d'une autre main S a été trouvée, en 1846, par M. Antoine Macé, à la Bibliothèque impériale, dans le tome LXI-LXII de la collection Dupuy, et publiée, pour la première fois, dans te Journal de V Instruction publique, du 4 novembre 1846. Elle est datée sans indication de l'année ; mais le deuxième feuillet porte au verso, d'une écriture du temps : « Monsieur de Mûtaigne, second septembre 1590; » ce qui confirme la date que lui avait donnée MM. Macé et Payen. Montaigne n'a rien écrit de plus beau que cette lettre :

« Sire,

celle qu'il a pieu a vostre maiesté mescrire du vintiesme de iuillet ne ma esté rendue que ce matin et ma trouvé engagé en vue fiebure tierce très violente, populaire en ce pais despuis le mois passé. Sire, le prends a très grand honneur de recevoir vos commandemens et nay poinct failly descrire a monsieur le mareschal de Matignon trois fois bien expressément la délibération et obligation enquoy iestois de laler trouver, et iusques a luy merquer la route que ie prendrois pour laler ioindre en seureté sil le trouvoit bon. a quoy nayant eu aucune response, iestime quil a considéré pour raoy la longueur et hazard des chemins. Sire, vostre maiesté me fera sil luy plaist ceste grâce de croyre que ie ne plaindray pas ma bource ans occasions ausquelles ie ne voudrois espargncr ma vie. ie nay iamais receu bien quelconque de la libéralité des roys non plus que demandé ny mérité, et nay receu nul payement des pas que iay employés

1. C'est l'opinion, fortement motivée, de M. Payen, Documents inédits, p. 7.

a leur service desquels vostre maiesté a heu en parlie cognoissance. ce que i'ai faict pour ses prédécesseurs, ie le feray encores beaucoup plus volontiers pour elle, ie suis, Sire, aussy riche que ie me souhaite, quand iauray espuisé ma bource auprès de vostre maiesté, a paris, ie prendray la hardiesse de le luy dire, et lors, sy elle mestime digne de me tenir plus longtemps a sa suite, elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers.

« Sire, « ie supplie dieu pour vostre prospérité et santé,

« Vostre très hûble et très obeissâ servitur et « subiect,

« MôTAIGNE. >•

de montaigne, ce second septembre.

Il y a deux parties bien distinctes dans cette missive. Montaigne rend d'abord compte des démarches qu'il a faites dans le but de s'acquitter de la commission que le roi lui avait donnée pour le maréchal de Matignon ; il lui avait proposé trois rendez-vous et n'avait reçu aucune réponse : il donne à ce silence une interprétation polie; il aurait peut-être laissé paraître un peu de mauvaise humeur, s'il n'avait pas connu les lourdes affaires que le maréchal avait sur les bras, ses négociations pour arriver à faire reconnaître le roi par le parlement, ses voyages dans les places dont il augmentait ou inspectait les garnisons, ses correspondances actives avec la cour, la surveillance incessante qu'exigeaient les manœuvres sourdes des ligueurs de Bordeaux, les soins que réclamaient les troupes qu'il fallait tenir prêtes pour la répression des mouvements séditieux, et pour des expéditions telles que la prise de Riom , en Bazadois , dont un parti de la Ligue s'est emparé en cette année 1590.

La seconde partie de la lettre concerne Montaigne personnellement; elle n'a besoin d'aucune explication', et ne sau-

). M. MatY- a cru devoir l'accompagner, en la pu!)liaiU, de (|iielf|iies renseignements bioyiaphiques cl de quelques réflexions. Les faits qu'il alic^gue ne

rait recevoir trop d'éloges. Déjà, dans ses Essais, le philosophe s'était félicité de son indépendance vis-à-vis les grands^; mais le gentilhomme n'avait pas encore montré au roi lui-même cette noble susceptibilité. Peu d'hommes de son temps auraient eu le droit et le courage de parler ainsi ; aucun peutêtre n'aurait su allier, dans un langage aussi ferrhe et aussi habile, l'expression de la dignité avec celle du dévouement. Henri IV s'est-il fatigué de répéter un appel qui rencontrait toujours des retards? Montaigne s'est-il renfermé dans sa susceptibilité, ou plutôt n'a-t-il pas voulu attendre, comme ses lettres le laissent deviner, que le roi eût fini de guerroyer, pour aller le retrouver à Paris, vivant, jusque-là, dans une retraite dont nous ne connaissons plus aucun détail? Quels que soient les motifs, ces deux hommes, qui se comprenaient, s'estimaient et s'aimaient, ne parvinrent plus à se joindre. L'un tombait frappé de mort par une esquinancie, tandis que la Ligue fermait à l'autre les portes de la capitale. Une rencontre dans les salons du Louvre le jour de l'entrée triomphante d'Henri IV à Paris eût été une gloire de plus pour le roi, et une vive joie pour le serviteur loyal. La Providence en avait décidé autrement.

sont pas tous d'une entière exactitude: par exemple, il paraît supposer que les rapports intimes de Montaigne avec Henri IV ne datent que de cette époque; la preuve du contraire résulte des différentes parties de la vie publique de Montaigne,

Faisant allusion au récit contenu dans les Mémoires, M. Macé, qui sans doute n'avait point le passage sous les yeux, d.t que de Thou représente Montaigne aux états de Blois, louvoyant entre les partis, prévoyant déjà qiC Henri de Navarre reviendrait au catholicisme , se liant avec lui, sans se brouiller cependant avec le duc de Guise. Rien de semblable ne se trouve dans de Thou; il raconte la conversation intéressante dans laquelle Montaigne, s'expliquanlsur les causes des troubles du temps, rappelait qu'il avait eu occasion de connaître les vrais sentiments du roi de Navarre et du duc de Guise, lorsqu'il était intervenu autrefois entre eux. L'historien, ami de Montaigne, ne lui fait nullement jouer le rôle peu digne que lui prête M. Macé. Quelques lignes de M. Payen {Documents inédits, p. 9) l'en défendent très-bien, et ce que l'on sait avec certiiude sur ses principes et sa conduite ne permet pas de douter de la position franche et résolue qu'il avait prise dans les partis qui divisaient la France.

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