‹ La vie publique de Michel Montaigne; étude biographiqueChapitre 15 sur 64 · ÎN · texte numérisé non relu

ÎN

DE LA CONDUITE PUBLIQUE DE MONTAIGNE. il

prend de se prouver qu*il n'est pas ambitieux et qu'il a raison de ne pas l'être , atteste le danger qu'il avait couru*; il

rindination, un mot favorabte d*un grand, un bon risage, me tente ; Dieu i^t s*il en est cberté en ce temps, et quel sens 11 porte! l'ois encore, sans rider le Iront, les snbomements qu'on me faict pour me tirer en place marchande ; et m'en deffends si mollement, qu'il semble que le souffrisse plus volontiers d'en estre Taincn. » (Livre III, cbap. xii.)

1. « Quanti Tambltlon, qui est voisine de la presumption, ou fille plus tost,ll eust fallu, pour m'advancer que la fortune me fust venu quérir par le poing; car, de me mettre en peine pour un* espérance incertaine , et me soubmettre à toutes les difficultés qui accompaignent ceulz qui cherchent à se poulser en crédit sur le commencement de leurs progrès, le ne l'eusse sceu faire : spem pretio non emo : ie m'attache i ce que le veois et queie tiens, et ne m'esloingne gucres du port«

< Al ter remns aquas, slter Ubi nuUt arenss. »

Et pals, on arrive peu A ces advancements , qu'en hasardant premièrement le sien. Et ie suis d'advis que si ce qu'on a suffit à maintenir la condition en la quelle on est nay et dressé, c'est folie d'en lascher la prinsesurrenceriitude de l'augmenter. Celuy i qui la fortune refuse de quoy planter son pied, et estabUr un estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il lecte au hasard ce qu'il a, pttisqu'ainsi comme ainsi la nécessité l'envoyé k la queste :

« Cupienda rébus in mails prœoeps via est. »

Et i*«sciise plustost un cabdet de mettre sa légitime au vent, que celuy à qui rhonneur de la maison est en charge, qu'on ne peult point veoir nécessiteux que par sa laulte. l'ay bien trouvé le chemin plus court et plus aisé, avecques le conseil de mes bons amis du temps passé, de me desfalre de ce désir, et de BM tenir coy :

« Coi ait conditio dulcia sine paWere palmœ. i»

logeant aoari bien sainement de mes forces, qu'elles n'estolentpas capables de grandes choses. » (Livre II, chap. xvii.).

« Quant k ce beau mot de quoy se couvre l'ambition et l'avarice, que nous ne sommes pas nayi pour nostre particulier, aliispourle public, rapportons nous en hardiment à ceuls qui sont en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si an contraire, les estats, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherche plustost pour tirer du public son proufit particulier. Les mauvais moyens par où on s'y poulse en nostre siècle montrent bien que la fin n'en vault gueres. » (Livre I,chap. xxxviii.)

c reusse rencontré un million de traverses tous les lours plus malaysees à digérer, an cours de i'ambition, qu'Une m'a esté malaysé d'arresier l'inclination naturelle qui m'y portolt. » (Livre 111, cbap. x.)

«le me console aulcunemefit (de son défaut de mémoire) : premièrement sur oe que t'est un mal duquel principalement l'ay tiré la raison de corriger un mal pire, qui se feust facilement prodoict en moy, sçavoir est Tambition ; car cette defaiUance est insupportable h qui s'empestre des négociations du ■onde. » (livre I, chap. ».)

• le ne veulx pas oublier encores cette cicatrice, bien mal propre à produire

i8 PRINCIPES GÉMSRAUX

ayoue même que si autrefois l'ambidon lui avait ouvert certaines voies plus conformes à son goût, et qu'il ne fait pas connaître, il aurait cédé*. Le spectacle d'une époque corrompue où sa vertu aurait été inutile » raillée ou proscrite \ l'éloignait aussi de la vie politique. Il aurait pu, comme d'autres, s'il l'avait voulu, plier sa nature aux vices de son temps : il avait dédaigné de l'essayer : « le sens que si i'avois à me dresser tout à fait à telles occupations , il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand ie pourrois cela sur moy (et pourquoy ne le pourrois ie avecques le temps et le soin?) ie ne le vouldrois pas, » (Livre III, chap. K. )

Ennemi de la contrainte , peu soucieux du commandement', satisfait de la condition modeste et honorable qu'il avait reçue de son père, il ne souhaitait point la grandeur S

en public; c'est rirresolutioa s dcfauU très Incommode à la negoclatioa des affaires durnoode. « (Livre II, chap. xtii.)

1 . « l'ay souTent depuis évité de m'en mesler (des occupations publiques), rarement accepté, iamais requis; tenant le dos tourné à Tambition, mais sinon comme les tireurs d*avlron qui s'adfaneent aiosin à reculons, tellement toutes fois que de ne m'y estre point embarqué l'en suis moins obligé à maresolutloii qu'à ma bonne fortune ; car 11 y a des voyes moins ennemies de mon goust, et plus conformes à ma portée, par les quelles ai elle m'eust appelé aultres fois au service publicque et à mon advancement vers le crédit du monde, le sçais que l'eusse passé par dessus la raison de mes discours pour la suyvre. » (Livre UI, chap. i.)

2. « Les qualités mesmes qui sont en moy non reprochables, le les trouvols inutiles en ce siècle : la facilité de mes mceurs, on Teust nonunee laseheté et foiblesse j la foy et la consdenoe s'y feussent trouvées scrupuleuses et sapersti- Ueuses; la francblse et la liberté Importunes, Inconsidérées et téméraires. » (livre U, cbap. xtu^

3. « Tay une ame libre et Umte sienne, aoooustumee à se conduire à sa mode i n'ayant eu, jusques A cette heure, ny commandant, ny maistre forcé, i'ay marché aussi avant, et le pas, qu'il m'a plisu : cela m'a amolli et rendu inutile au service d'aultruy, et ne m'a faict bon qu'à moy. » (Livre U, chap. xvii.)

«M.. lefuys le commandement, l'obligation et la contralncte; ce que ie foys alseement et naturellement, si le m'ordonne de le faire par une expresse et prescripte ordonnance, le ne sçals plus le faire. » (Eod.)

c Quant au commander, qui semble estre si doolx, considérant l'imbecittité du iugement humain, et la difficulté du choix de choses nouvelles et doutoteuses, le suis fort de cet avis, qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de suyvre que de guider i et que c'est on grand selour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une Toye traœe, et à respondre que de soy. > (Livre I, chap. xui.)

4. « «M. SI ne m'est-U Iamais advenu de souhaiter ny empire, ny royaulté ,

Tk

DE lA GONODITS PUBUQUS DE MONTAIGNE. 19

et en était enfin arrivé à ne se gêner ni tourmenter pour rien , à taàre son étude et son bonheur de vivre et de se bien porter*.

Quoique libre d'ambition, et ami , par-dessus tout, de son repos, Montaigne remplit plusieurs fonctions publiques, et intervint dans plusieurs aflaires importantes. Toute sa carrière a été dirigée par des principes nobles et honnêtes; toute sa conduite politique a été loyale , et elle a présenté une constance , une unité qu*on s'étonne de trouver alliées avec sa mobilité d*bumeur, avec la versatilité de ses opinions et l'incertitude de ses jugements. L'homme public était aussi résolu dans ses convictions que le philosophe était hésitant j dans son scepticisme.

n voulait que la vie publique conune la vie privée tdt conforme aux préceptes de la raison et de la justice ; mais il reconnaissait en gémissant , et en s'accusant un peu luimême , qu'il était impossible , dans un siècle corrompu , de gouverner les affaires publiques par la seule impulsion de la vertu : il en avait fait l'expérience, et la nécessité de faire fléchir les principes n'était pas la cause la moins puissante qui l'eût éloigné des fonctions et dégoûté de son époque : « La vertu assignée aux aflaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigneures et coudes, pour s'appliquer et ioindre à l'humaine foiblesse ; mcslee et artificielle , non droicte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent iusqnes à cette heure à quelqu'un de nos

■y ffilncw» decethaatct fortuocsct comiiModereiiM s le ne vIm pas de ee costé là; le m'aime trop.... Ce crédit, cette autorité si puissante, foule mon ImagbiaUon, et, tout à l'opposition de l'aultre, m*aimerolsà l'adveoiure mieulz ou trolsienie k Perigoeux, que premier à Paris ( au moins, sans r, Bleuis troisième à Parla, que premier en diar^. le ne veulx ny débattre avec un bulssier de porte, misérable iocogneu ; oy faire fendre, en adoration, les presses où le passe, le suis duict à un estage moyen, comme par mon sort,««aBl par non gousti et ay montré, en la conduicte de ma vie et de mes entreprinses, que i'ay plustost fuy, qu'aultrement, d'eniamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance : toute constitution naturelle est pareillement luste et aysee. » (LiTre III, chap. th.)

1. « l'en sols là que, sauf la santé et la vie, U n'est chose pourquoy le veuille ronger mes ongles, et que le veuille acheter au prix du tonnent d'esprit et de la eontratacit. • (Uvre II, chap. xvii.)

roys de s*estre trop simplement laissé aller aux conscien* cieuses persuasions de son confesseur; les affaires d'Estat ont des préceptes plus hardis :

« Exeat aula Qui vult esse pi us. »

« Tai autrefois essayé d'employer au service des maniements publicques les opinions et règles de vivre, ainsi rudes, neufves, impolies ou impollues, comme ie les ai nées chez moy, ou rapportées de mon institution, et desquelles ie me sers, sinon si commodément, ou moins seurement, en particulier; une vertu scbolastique et novice : ie les ai trouvées ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse , U fault qu'il gauchisse , qu'il serre ses coudes , qu'il recule ou qu'il advance, voire qu'il quicte le droit chemin, selon ce qu'il rencontre , qu'il vive non tant selon soy, que selon aultruy, non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose, selon le temps , selon les hommes , selon les affaires. Platon dit que ce qui eschappe , braye nette , du maniement du monde, c'est par miracle qu'il en eschappe ; et dict aussi que quand il ordonne son philosophe chef d'une police , il n'entend pas le dire d'une police corrompue , comme celle d'Athènes , et encore bien moins comme la nostre , envers lesquelles la sagesse mesme perdroit son latin.» (Essais^ livre m, chap. ix.)

« Qui se vante , en un temps malade comme cettuy-ci , d'employer au service du monde une vertu naîfve et sincère, ou il ne la côgnoist pas, les opinions se corrompants avecques les mœurs ( de vray oyez la leur peindre , oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens , et former leurs règles ; au lieu de peindre la vertu , ils peignent l'iniuslice toute pure et le vice , et la présentent aussi faulse à l'institution des princes) ou, s'il la côgnoist, il se vante à tort, et quoy qu'U die, faist mille choses de quoy sa conscience l'accuse. » ( Eod. )

"i La vie commune doibt avoir conférence aux aultres vies : la vertu de Caton estoit vigoreuse oultre la raison de son

DE LA CONDUITE PUBLIQUE DE MONTAIGNE. ai

siècle ; et à nn homme qui se mesloit de gouverner les aultres, destiné au service commun , il se pourroit dire que c'estoit nneiustice, sinon iniusfe, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmcs, qui ne disconviennent de celles qui courent, à peine de la largeur d'un poulce, me rendent pourtant aulcunement farouche à mon aage , et inassociable. le ne sçais pas si ie me treuve desgouté, sans raison , du monde que ie hante; mais ie sçais bien que ce seroit sans raison si ie me plaignois qu'il feust desgousté de moy, puisque ie le suis de luy. » (Eod.)

« A quelque chose sert le malheur : il faict bon naistre en un siècle fort dépravé; car, par comparaison d'aultruy, TOUS estes estimé vertueux à bon marché : qui n'est que parricide en nos iours et sacrilège, il est homme de bien et dlionneur. • (livre II, chap. xvn.)

Cette corruption générale était la faute de tous, des grands surtout :

• La corruption du siècle se faict par la contribution de chacun de nous : les uns y confèrent la trahison, les aultres riniustice, l'breligion, la tyrannie, l'avarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissants : les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiveté; desquels ie suis. D semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent : en un temps où le meschammant faire est si commun, de ne faire qu'inutilement il est comme louable. « (Livre III, chap. ix.)

Le vol s'exerçoit jusque sous l'ombre des lois, et l'horreur qu'une telle société inspirait à Montaigne entrait pour beaucoup^ dans les motifs qui l'avaient déterminé à voyager : r « Les voleurs, de leur grâce , ne m'en veulent pas parti- Vculierement : ne fois ie pas moy à eulx; il m'en fauldroit -i • ^à trop de genls. Pareilles consciences logent soubs diverses >r sortes de robbes; pareille cruauté, desloyauté, volerie; et C d'autant pire , qu'elle est plus lasche , plus seure et plus obscure soubs l'umbre des loix. Je hais moins l'iniure professe que traistresse ; guerrière , que pacifique et iuridique. Nostre fiebvre est survenue en un corps qu'elle n'a gueres

f î PRINCIPES GËNeRAtTX

empiré : le feu y estoit, la flamme s'y est prinse t le brait est plus grand ; le mal , de peu. Je responds ordinairement à ceulx qui me demandent raison de mes voyages : « que ie n sçais bien ce que ie fuys, mais non pas ce que ie cherche.* Si on me dict que parmy les estrangiers il peult y avoir aussi peu de santé , et que leurs mœurs ne valent pas mieulx que les nostres ; ie responds premièrement qu'il est malaysé»

Tam mults scelerum faciès! »

secondement, que c'est tousiours gaîng de changer un mauvais estât à un estât incertain; et que les maulx d'aultruy ne nous doibvent pas poindre comme les nostres. • (Eod.)

« L'aultre cause qui me convie à ces promenades, c'est la disconvenancc aux mœurs présentes de nostre estât.... En mon voysinage , nous sommes tantost, par la longue licence de ces guerres civiles, envieillis en une forme d'estat si desbordée

« Quippe ubi fas versum atque nefas, »

qu*à la vérité c'est merveille qu'elle se puisse maintenir. » (Eod.)

Les souvem'rs amers raccompagnaient à l'étranger. Parlait-il des choses nouvelles qui lui plaisaient ? H mêlait « à son jugement un peu de passion du mespris de son pais qu'il avoit à haine et à contre cœur pour autres considérations. » (Récit du voyage de 1580.)

Le vice contemporain que Montaigne avait le plus en horreur, c'était le mensonge*.

« Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité... Nostre vérité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à aultruy : comme nous appelons monnoye, non celle qui est loyale seulement, mais la fausse aussi qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice : car Salvianus Mas-

1. « Ennemy inré de toute falsiflcation. » (Livre 1, chap. xzxix.) — « Moy qui fois singulière coDSclence de mentir. » (Livre UI,cliap. xi.)

8ilien»s, qui estoit du temps de l'empereur Yalentiman, dict : « qu'aux François le mentir et le pariure n'est pas « Tice, mais une foçon de parler» > Qui vouldroit enchérir sur ce tesmoignage» il pourroit dire que ce leur est à présent vertu : on s'y forme, on s'y façonne» comme à un exercice d^honneur; car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siècle. » (Livre n, chap. xvju.)

Le mensonge avait acquis une telle puissance que Mon taigne déplore de le voir devenu l'arme de la bonne cause et des hommes les meilleurs, autant qu'il pouvait y avoir du bon dans de pareilles mœurs :

« l'apperceois, en ces desmembrements de la France, et divisions où nous sommes tombez, chascun se travailler à deffendre sa cause, mais iusques aux meilleurs, avec desguisement et mensonge : qui en escriroit rondement, en escriroit témérairement et vicieusement. Le plus iuste party, si est ce encore le membre d'un corps vermoulu et verreux ; naais, d'un tel corps, le membre moins malade s'appelle sain, et à bon droict, d'autant que nos qualités n'ont tiltre qu'en la comparaison : l'innocence civile se mesure selon les lieux et les saisons.... Nous ne laissons pas d'avoir des hommes vertueux, mais c'est selon nous. Qui a ses mœurs establies en règlement au dessus de son siècle, ou qu'il torde et esmousse ses règles, ou, ce que ie luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier, et ne se mesle point de nous ; qu'y gagneroit il? » (Livre m, chap. ix.)

C'est une vive haine et un profond mépris que Montaigne ressent et exprime pour la dissimulation politique, même pratiquée par des rois; et c'est sous Henri III qu'il parlait ' ainsi 1 Sa droiture s'irrite et sa fierté se relève devant tant de bassesse : « Plustost lairrois ie rompre le col aux affaires que de tordre ma foy pour leur service. Car, quant à cette nouvelle vertu de feinctise et dissimulation, qui est à cette heure si fort en crédit, ie la hais capitalement; et de touts les vices, ie n'en treuve aulcun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et servile de s'aller desguiser et cacher soubs un masque, et de

n*oser se faire veoir tel qu'on est : par là nos hommes se dressent à la perfidie; estants duicts à produire des paroles faulses, ils ne font pas conscience d*y manquer. Un coeur généreux ne doibt point desmentir ses pensées; il se yeult faire veoir lusques au dedans; tout y est bon, ou, au moins, tout y est humain.... Je ne sçais quelle commodité ils attendent de se feindre et contrefaire sans cesse, si ce n'est, de I n'en estre pas creus lors mesme qu'ils disent vérité ; cela peult tromper une fois ou deux les hommes : mais de faire profession de se tenir couvert, et se vanter, comme ont faict aulcuns de nos princes, que « ils iecteroient leur che- « mise au feu, si elle estoit participante de leurs vraies in- « tentions, » qui est un mot de l'ancien Metellus Macedonius ; et publier que, • qui ne sçait se feindre, ne sçait pas re- « gner, » c'est tenir advertis ceulx qui ont à les practiquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'Us disent : çuo guis versutiar et eallidiar esty hoc invisiar et swpectiar^ detraeta opinione probitatis : ce seroit une grande siraplesse k qui se lairroit amuser ny au visage, ni aux paroles de celui qui faict estât d'estre tousiours aultre au dehors qu'il n'est au dedans, comme faisoit Tibère. Et ne sçais quelle part telles gents peuvent avoir au commerce des hommes, ne produisants rien qui soit reccu pour comptant : qui est desloyal envers la vérité, l'est aussi envers le mensonge.... Or, de moy, j'aime mieulx estre importun et indiscret, que flatteur et dissimulé. I^advoue qu'il se peult mesler quelque poincte de fierté et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et ouvert comme ie suis, sans considération d'aultruy ; et me semble que ie deviens un peu plus libre où il le fauldroit moins estre, et que ie m'eschauffe par l'opposition du respect : il peult estre aussi que ie me laisse aller aprez ma nature à faulte d'art. Présentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que i'apporte de ma maison, ie sens combien elle décline vers l'indiscrétion et incivilité : mais, oultre que ie suis ainsi faict, ie n'ay pas l'esprit assez soupple pour gauchir à une prompte demande, et pour en eschapper par quelque destour, ny pour feindre une vérité.

ny assez de mémoire pom- la retenir ainsi feincte, ny certes assez d'assurance pour la maintenir, et foys le brave par foiblesse; pourquoy ie m'abandonne à lanalfVeté, et à tousiours dire ce que ie pense , et par complexion et par deisseing, laissant à la fortune d*en conduire Tevenemeut. » (Livre H, cbap. xvu.)

Veut-on un exemple de ce franc parler que Montaigne a su garder partout et toujours? qu'on lise ses dernières lettres à Henri IV (je les rapporterai ailleurs) : qu'on lise celle qu'il écrivait à M. de L'Hospital en lui dédiant l'édition des vers latins de La Boëtie;^il se plaint à l'ancien chancelier que son ami, capable des plus hautes charges, ait été oublié obscur sur le siège d'un parlement de province; c'est, selon lui, le malheur des hommes « à qui la fortune et la raison ont mis en main le gouvernement des affaires du monde • de ne pouvoir connaître et choisir les personnes qu'il faudrait élever dans l'intérêt de l'État : « il n'a esté nulle chose publicque si bien establie, en laquelle nous ne remarquions souvent la faulte de ce despartement et de ce chois; et en celles où la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, si quelque eslection se veoid faicte meritoirement et par ordre , nous le debvons sans double k la fortune, qui, par l'inconstance de son bransle divers, s'est pour ce coup rencontrée au train de la raison. »

A ceux qui ne voulaient voir dans sa franchise qu'un raffinement de finesse, Montaigne répond : « Geulx qui disent communément, contre ma profession, que, ce que l'appelle franchise, simplesse et nalfveté en mes mœurs, c'est art et finesse, et plustost prudence, que bonté ; industrie, que nature ; bon sens, que bonheur ; me font plus d'honneur qu'ils ne m'en estent : mais, certes, ils font ma finesse trop fine; et qui m'aura suyvi et espié de prez , ie luy donray gaigné , s'il ne confesse qu'il n'y a point de règle en leur eschole qui sceut rapporter ce naturel mouvement, et maintenir une apparence de liberté et de licence, si pareille et inflexible, parmi des routes si tortues et diverses, et que toute leur at-

26 PRINCn^ES GÉNfiRAin

tention et engin ne les y sçauroit conduire. La Toye de la Terité est une et simple* Celle du prosfit particulier» et de la commodité des affaires qu'on a en charge, double» ineguale et fortuite. J'ay veu souvent en usage ces libertez contrefaic* tes et artificielles, mais le plus souvent sans succez.... ie ne veulx pas priver la tromperie de son reng; ce seroit mal entendre le monde : ie sçais qu'elle a servi proufitablement, et qu'elle maintient et nourrit la pluspart des vacations des hommes. » (livre m, chap. i.)

Après tout, Montaigne avait éprouvé (il peut être hon de le rappeler) que la conduite la plus honnête est aussi la plus habile : « Quand pour la droicture, ie ne suivroys le droict chemin, ie le suivroys pour avoir trouvé, par expérience, qu'au bout du compte, c'est communément le plus heureux et le plus utile.... l'ai veu de mon temps mill' hommes soup* pies, métis, ambigus, et que nul ne doubtoit plfis prudents mondains que raoy, se perdre où ie me suis sauvé. » (Livre 11, chap. XVI.)

Celui qui pensait et parlait ainsi n'a-t-il pas dû être le plus loyal des hommes publics?

L'honnêteté de Montaigne lui faisait repousser cette politique pratiquée par tous les pouvoirs et par tous les partis d'alors, qui ne cherchait que l'utile sans s'inquiéter de ce qui était juste, et qui tendait au succès par tous les moyens. Au-dessus des partis, des gouvernements, des peuples même, Montaigne fait planer la justice universelle, la morale qui condamne toujours le vice : « La iustîce en soy, naturelle et universelle, est aultrement réglée, et plus noblement que n'est cette aultre iustice spéciale, nationale, contraincte au besoin de nos polices : Veri iuris germanseque iusticiœ solidam et expressam effigiem nullam tenemus; utnbra et imaginibus utimus: Si que le sage Dandamis, ayant recité les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les iugea grands personnages en toute aultre chose, mais trop asservis k la révérence des loix : poiur lesquelles autoriser, et seconder, la vierge vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle ; et non seulement par leur permission plusieurs actions vi-

deuses ont lieu, mais encore, à leur suasion : ex smatus eM9UltU pkbisquêcitis icelera exeercentur, le suys le langage commun, qui foict différence entre les choses utiles et les honnestes, si que, d'aulcunes aclions naturelles, non seulement utiles, mais nécessaires, il les nomme deshonnestes et sales. > (Livre III, chap. i.)

• On argumente mal l'honneur et la beauté d'une action, par son utilité; et conclud on mal d'estimer que chascun y soit obligé; et qu'elle soit honneste à chacun « si elle est utfle. » (£ad.)

« Ne craignions point, aprcz un si grand précepteur (Épaminondas), d'estimer qu'il y a quelque chose illicite contre les ennemis mesmes ; que l'interest commun ne doibt pas tout requérir de touts, contre Tinterest privé.... et que toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien, pour le service de son roy, ny de la cause générale et des loix : non mim patria prœstai omnibus offtciis..., et ipH conducit pios kabore cive» in parentes. C'est une instruction propre au temps : nous n'avons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer; c'est assez que nos espaules le soyent; c'est assez de tremper nos plumes en encre, sans les tremper en sang : si c'est grandeur de courage, et l'effect d'une vertu rare et singulière, de mespriser Famitié, les obligations privées, sa parole et la parenté, pour le bien commun et obéissance du magistrat; c'est assez vrayment, pour nous en excuser, que c'est une grandeur qui ne peult loger en la grandeur du courage d'Epaminondas. » (Eod.)

Au philosophe courageux qui flagellait d'une si éloquente ironie les vices des hommes publics, on aurait été mal venu de proposer de s'employer à des choses déshonnétes :

« Quant à moy, et ma parole et ma foy sont comme le demourant, pièces de ce commun corps. Leur meilleur esfect, c'est le service public; ie tiens cela pour présupposé. Mais, comme si on me conunandoit que ie prenne la charge du palais et des plaids, ie respondrois : « le n'y en- « tends rien, » ou la charge de conducteur des pionniers, ie (firois : • le suis appelle à un roolle plus digne; » de mcsme

qui me vouldroit employer à mentir, à trahir* et à me pariurer, pom* quelque service notable, non que d'assassiner ou empoisonner, ie dirois : « Si i*ay volé ou desrobbé « quelqu'un, envoyez moy pluslost en gallere. » Car il est loisible à un homme d'honneur de parler ainsi que feirent les Lacedemoniens , ayants esté desfoicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords : « Vous nous pouvez commander « des charges poisantes et domageables, autant qu'il vous « plaira. Hais de honteuses et deshonnestes, vous perdrez « vostre temps de nous en commander. » Chascun doibt avoir iuré à soy mesme ce que les roys d'Aegypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges « qu'ils ne se desvoy- « roient de leur conscience , par quelque commandement « qu'eukc mesmes leur en feissent. » A telles commissions, il y a note évidente d'ignominie et de condamnation : et qui vous la donne vous accuse , et vous la donne, si vous Tentendez bien, en charge et en peine. Autant que les affaires publicques s'amendent de vostre exploict, autant s'en empirent les vostres ; vous y faictes d'autant pis que mieulx vous y faictes : et ne sera pas nouveau, ny à l'adventure sans quelque air de iustice, que celuy mesme vous nuyse qui vous aura mis en besongne. » {Eod.)

Montaigne accorde, et c'est beaucoup, que les offices vicieux peuvent être des nécessités sociales; mais avec quelle poignante énergie il frappe ceux qui s'en chargent! Et, qu'on ne l'oublie pas, sous des rois comme Charles IX et Henri III, les plus grands seigneurs mettaient leur conscience au service de la trahison , leur épée au service de l'assassinat :

« ....En toute police, il y a des offices nécessaires, non seulement abiects, mais encore vicieux: les vices y treuvent leur reng, et s'employent à la cousture de nostre liaison; comme les venins à la conservation de nostre santé. S'ils deviennent excusables, d'autant qu'ils nous font besoing , et que la nécessité commune efface leur vraye qualité, il faut laisser iouer cette partie aux citoyens plus vigoureux et moins craintife, qui sacrifient leur honneur et leur

Mj

consdence , comme ces aultres anciens sacrifièrent leur vie pour le salut de leur pays ; nous aultres plus foibles, prenons des roolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu'on trahisse , et qu'on mente et qu'on massacre : resignons cette commission à gents plus obéissants et plus soupples. » (Eod,)

De la préférence qu'il donne à l'honnête sur l'utile , Montaigne conclut, sans distinguer entre l'homme public et l'homme privé, qu'on doit toujours tenir ce qu'on a promis; il n'admet qu'une exception ; elle est en faveur des princes I * qui manquent à leur foi par une nécessité d'intérêt public: i « Le prince, quand une urgente circonstance et quelque impétueux et inopiné accident du besoing de son estât , luy Ikict gauchir sa parole et sa foy, ou aultrement le iecte hors ; de son debvoir ordinaire , doibt attribuer cette nécessité à un coup de la verge divine : vice n'est ce pas, car il a quitté sa raison à une plus universelle et puissante raison.... Ce sont dangereux exemples, rares et maladifves exceptions à nos règles naturelles, il y fault céder, mais avecques grande / modération et circonspection; aulcune utilité privée n'est! digne pour laquelle nous facions cet esfort à nostre conscience ; la publicque , bien , lorsqu'elle est très apparente et très importante. » (Livre IX , chap. i.)

Qu'on se rappelle qui était alors sur le trône , et on se demandera si ces paroles ne renferment pas plutôt une leçon qu'une concession.

Le libéralisme des idées politiques (qu'on me pardonne Tanachronisme de cette expression) répondait chez Montaigne à k grandeur du sentiment moral. Il avait l'âme ' cosmopolite :

« Non parce que Socrate l'a dict, mais parce qu'en venté c'est mon humeur , et à l'adventure non sans quelque excez, i'estime touts les hommes mes compatriotes ; et embrasse un Polonois comme un François , postposant cette liaison nationale à l'universelle et commune. » (Livre III, chap. IX.)

Les inégalités sociales disparaissent devant sa raison , et

30 PRINCIPES GtiNÉRADX

le gou?ememeDt le plus juste est celui qui s'efforce de les atténuer :

« Si nous considérons un paysan et un roy, un noble et

un vilain , un magistrat et un homme privé, un riche et un

pauvre , il se présente soubdain à nos yeulx une extrême

disparité, qui ne sont différents, par manière de dire,

qu'en leurs chausses. » (Livre I, chap. xui.) Et il développe

cette thèse : « «... Il est inhumain et iniuste de faire tant va-

loir cette telle quelle prérogative de la fortune; et les

j polices où il se souflre moins de disparité entre les valets

' ^et les maistres me semblent les plus équitables. » (livre lU,

/V' chap. «h)

Pénétré de ces nobles pensées, il appréciait les hommes, non par leur fortune , leur rang ou leurs titres , mais par la seule valeur morale : « Celle-là (une femme qui s'était donné la mort avec son mari) estoit de bas lieu, et parmy telle condition de gents, il n'est pas si nouveau d'y veoir quelque traict de rare bonté.

« Extrema par illos lustitia excedens terris vestigia fecit. »

Les aultres deux sont nobles et riches , où les exemples de vertu se logent rarement. » (Livre II, chap. xxxv.) « Ce léger présent, « écrivait-il à Michel de L'Hospital en lui dédiant les vers latins de La Boétie, « pour mesnager d'une pierre deux coups, servira aussi s'il vous plaist, à vous tesmoigner l'honneur et révérence que ie porte à vostre suffisance et qualitez singulières qui sont en vous : car, quant aux estrangieres et fortuites , ce n'est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte. «

Le spectacle de l'égalité politique qu'il comprenait si bien lui plaisait beaucoup; quand il passa, pour se rendre en Italie, par la petite république de Mulhouse : 1 a II print un plaisir infini à voir la liberté et bonne police I de cette nation , et son hoste du Reisin revenir du conseil de la dite viOe et d'un palais très magnifique et tout doré , pour servir ses hostes a table, et un home sans suite et

sans authorité» qui lui servoit à boire, a?oit mené qoattre enseignes de gens de pied contre le service du roy.... » (Relation du voyage.)

II avoue même, tout en se déclarant prêt à ^trer « en haine irréconciliable contre toute domination populaire , qu'elle lui semble la plus naturelle et équitable. » (Livre I , chap. jr.) Le gouvernement républicain ne lui inspire aucun I SJ^'^ éloignement : « Et sçay davantage « > dit-il en parlant de La j Boétie, « que s'il eust eu à choisir, il eust mieulxaymé estre ^ nay à Venise qu'à Sarlac, et avecques raison. » (Livre I, chap. xvn.)

Mais quelle que soit la hardiesse de sa pensée , Montaigne , dans un temps où la révolte éclatait sous toutes les formes , I vent que le citoyen et l'honune public restent soumis aux lois du pays.

« La religion chrestienne a toutes les marques d'extrême iustice et utilité , mais nulle plus apparente que l'exacte recommandation de l'obéissance du magistrat et manutention des polices.... Il y a grand à dire entre celuy qui suyt les ^ formes et les loix de son païs , et celuy qui entreprend de ! les régenter et changer. Celuy là allègue pour son excuse la simplicité, l'obéissance et l'exemple; quoy qu'il face, ce ne peult estre malice , c'est pour le plus malheur : Quis est mm, qttem non moveat clarissimis monumentis testata consignaiaque antiquitasP.., Qui se mesle de choisir et de 1 changer , usurpe l'auctorité de iuger , et se doibt faire fort de veoir la faulte de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introdoict. » (Livre I, chap. xxii K)

1. U nettait d'accord aes prindpef poUUquM et sa oonsdence , an raoom- ■aodaDt TobéiManoe aux mauvais rois, et ea réserrant ropioion intime que chacun doit avoir sur leur compte : distinction Juste et précieuse qui dut con- Mler «c soulager Hoataigae pendant les règnes qu'il eut è traverser.

« Nous debvons la subiection et obéissance également h touts loys, car elle i^ regarde leur office; mais l'estimation, non plus que l'affection, nous ne la deb- j I qu'à leur vcrtn. Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment , | »; de etier leois vices; d'aider de nostre recommendation leurs actions t pendant que leur auetorllé a besoing de nostre appny t mais nostre ï iny, ce n'est psa raison de refuser à la Iustice et h nostre liberté rexpresdon de nos myi ressentiments; et nomneemcnt de refuser aux bons

Aucun sacriâce ne lui coûtait pour pratiquer le respect des lois et prendre leur défense :

« Comptant toutes les particulières circonstances qui me regardent y ie ne treuve homme des nostres à qui la def-* fense des loix couste , et en gaing cessant , et en dommages émergeant, disent les clercs, plus qu*à moy, et tels font bien les braves de leur chaleur et aspreté , qui font beaucoup moins que moy , en iuste balance. » (Livre III , chap. IX.}

Ce n*est pas qu*il eût pour la loi un culte superstitieux ; faisant allusion aux nécessités d'une époque de trouble et de licence, il admet que la loi doit fléchir si le salut public Texige :

« Si est ce que la fortune , reservant tousiours son auctorite au dessus de nos discours, nous présente aulcune fois la nécessité si urgente, qu'il est besoing que les loix lui fassent quelque place : et, quand on résiste à l'accroissance d'une innovation qui vient par violence à s'introduire , de se tenir en tout et par tout en bride et en règle contre ceulx qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peult avancer Lur desseing, qui n'ont ny loix ny ordre que de suyvre leur advantage , c'est une dangereuse obligation et inequalité :

« Aditum nocendi perfido prsestat fides : »

d'autant que la discipline ordinaire d'un estât qui est en santé, ne pourveoit pas à ces accidents extraordinaires. Elle présuppose un corps qui se tient en ses principaulx membres et offices, et un commun consentement à son observation et obéissance. L'aller légitime est un aller froid, poisant et contrainct, et n'est pas pour tenir bon à un aller Ucencieux et offensé. On sçait qu'il est encores

subiects la gloire d'avoir reveremment et fldellement servy un maistre, les ImperfecUons duquel leurestoieDt si bien cogneues; frustrant la postérité d'un si utile exemple. Et ceulx qui, par respect de quelque obligation privée, espousent iniquement la mémoire d'un prince meslouable, font lustice particulière aux dépens de la lustice publicque. » (Livre I , cliap m.)

reproché à ces deux grands personnages , OctaviusetCaton, aux guerres civiles» l'un de Sylla, Tautre de César, d'avoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer: car , à la venté , en ces dernières nécessitez où il n'y a plus que tenir , il seroit à l'adventure plus sagement faict de baisser la teste et prester un peu au coup » que, s'aheurtant oultre la possibilité k ne rien relascher, donner occasion à la violence de fouler tout aux pieds; et vauldroit mieulx faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent , puisqu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. » (Livre I, chap. xxii.)

L'extrême amour de Montaigne pour les lois établies lui donne une extrême aversion pour les imiovations qui agitaient son siècle. Le plus hardi des philosophes était le plus réservé des conservateurs. Témoin des maux que les guerres civiles et religieuses avaient déjà causés à sa patrie, il maudissait les nouveautés qui voulaient s'introduire par force et qu'on repoussait avec cruauté ; il prévoyait qu'elles amèneraient encore d'autres calamités : avant même d'avoir mis la main aux Essais , il écrivait à sa fenmie , le 10 septembre 1570 : « De vray, la nouvelleté couste si cher jusqu'à cette heure à ce pauvre estât (et si ne sçais si nous en sommes à la dernière enchère) qu'en tout et partout l'en quitte le party. »

Le spectacle des guerres civiles et des atrocités sans cesse rallumées par l'esprit de renversement et par le fanatisme allié à l'ambition , rejeta de plus en plus Montaigne loin des partis novateurs. Quelle sagesse, quelle profonde connaissance des éléments de toute société et de notre caractère national, quelle expérience des véritables mobiles humains, quelle admirable appréciation des dangers et des besoins publics dans ces grandes pensées où l'àme du citoyen est à la hauteur du génie de l'écrivain :

« D y a grand doubte s'il se peut trouver si évident proufit au changement d'une loy receue, telle qu'elle soit, qu'il y a du mal à la remuer: d'autant qu'une police, c'est comme un bastiment de diverses pièces ioinctes ensemble

84 PRINGIPBS 6ÉH&RAUX

d'une tell6 liaison, qu'il est impossible d*en esbranler une , que tout le corps ne s'en sente*. ••

« Je suis desgoulé de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte: et ay raison; car l'en ay veu des effects très dommageables : celle qui nous presse depuis tant d'ans » elle n'a pas tout exploict6 ; mais on peultdire , avecques apparence, que par accident elle a tout produict et engendré , yoire et les maulx et ruyne qui se font depuis, sans et contre elle : c'est à die à s'en prendre au nez:

« Heu! patior tells vulnera facta meis. »

Ceux qui donnent le bransle à un estât sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne : le fruict du trouble ne demeure gueres àceluy qui Ta esmeu; il bat et brouille l'eau pour d'aultres pescheurs....

• Si me semble U , à le dire franchement , qu'il y a grand amour de soy et presumption , d'estimer ses opinions lus* ques là que , pour les establir, il foille renverser une paix publicque » et introduire tant de maulx inévitables , et une si horrible corruption de mœurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'estat en choses de tel poids , et les introduire en son pals propre. • (Livre I, chap. xxii.)

«I Je ne suis pas trop &cile au change : d'autant que j'apperceois aux opinions contraires une pareille foiblesse, notamment aux affaires politiques, il y a uu beau champ ouvert au bransle et à la contestation.... à quelque roole qu'on vous mette, vous avez aussi beau ieu que vostre compaignon, pourveu que vous ne veniez à chocquer les prin* cipes trop grossiers et apparents : et pourtant, selon mon humeur en affaires publicques, il n'est aulcun si mauvais train, pourveu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne valle mieulx que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues , et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement; de nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses : toutes fois pour la difficulté de nous mettre en meilleur estât, et le dangier de ce croullement, si ie pouvois planter une cheville

à nostre roue et Tarrester en ce poinct, ie le ferois de bon cœur :

« Numquam adeo fœdis, adeoqne pudendis Utîmar exemplis, ut non peiora supersint. »

^ « Le pis que ie treuve en nostre estât, c'est Tinstabilité; et ( que nos loix, non plus que nos Testements , ne peuvent prendre aucune forme arrestee. Il est bien aysé d'accuser d*imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines; il est bien aysé d'engendrer à un peuple le mespris de ses anciennes observances ; iamais homme n'entreprint cela, qui n'en veinst à bout : mais d'y restablir un mdlleur estât en la place de celuy qu'on a ruyné , à cecy plusieurs se sont morfondus de ceulx qui l'avoient entreprins. • (Livre II , chap. xvn.)

« Rien ne presse un estat^ que l'innovation. Le changement donne seul forme k l'iniustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se desmanche, on peult l'estayer ; on peult s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous esloignetrop de nos commencements et principes : mais d'entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d'un si grand bastiment, c'est à faire à ceulx qui, pour descrasser, effacent, qui veulent amender les defaults particuliers par une confusion universeUe et guarir les maladies par la mort : Non tam eammutandantm^ qtiam evertendarum rerum eupidi. Le ; monde est inepte à se guarir; il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s*en desfaire, sans regarder à quel prix. Nous veoyons, par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens. La descharge du mal présent n'est pas garison, s'il n'y a, en gênerai, amendement de condition : la fin du chirurgien n'est pas de faire mourir la mauvaise chair : ce n'est que l'acheminement de sa cure; il regarde au delà, d^y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son den estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qni le masche, il demeure court ; car le bien ne succède pas nécessairement au mal; un auUremal lui peult sueceder et pire : comme il advint aux tueurs de César, qui

3G PRINCIPES GËNËRAUX

iecterent la chose publicque à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez : à plusieurs depuis, iusques à nos siècles, il est advenu de mesme : les François, mes contemporains, sçayent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbranlent TEstat, et le desordonnent. Qui viseroit droict à la guarison, et en consulteroit avant toute œuvre, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. » (Livre III, cbap. ne.)

Le déplorable état de la France, et la méchanceté même de ses compatriotes, servent à Montaigne d'argument pour démontrer la solidité des sociétés les plus mal constituées, et la futilité des discussions théoriques sur la meilleure forme de gouvernement :«.... le veois, par nostre exemple, que la société des hommes se tient et se coud, à quelque prix que ce soit; en quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rengent en se remuant et s'entassant : comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre , treuvent d'eulx mesmes la façon de se ioindre et s'emplacer les uns parmy les aultres, souvent mieulx que l'art ne les eust sceu disposer.... le veois, non une action, ou trois, ou cent, mais des mœurs, en usage commun et receu, si farouches, en inhumanité surtout et desloyauté, qui est pour moy la pire espèce des vices, que ie n'ay point le courage de les concevoir sans horreur; et les admire, quasi autant que ie les déteste : l'exercice de cesmeschancetez insignes porte manque de vigueur et force d'aame autant que d'erreur et desreglement. La nécessité compose les hommes et les assemble : cette cousture fortuite se forme aprez en loix; car il en a esté d'aussi sauvages qu'aulcune opinion humaine puisse enfanter, qui toutefois ont maintenu leurs corps avecques autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sçavoient faire : et certes toutes ces descriptions de police, feinctes par art, se treuvent ridicules, et ineptes à mettre en pratique. » (Livre III, chap. ix.)

« Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de société, et des règles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement k l'exercice de

nostre esprit : comme il se treuye ez arts plusieurs subiects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont anlcune yie hors de là. Telle peincture de police seroit de mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un monde desia faict et formé à certaines coustumes ; nous ne Tengendrons pas* comme Pyrrba, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout.... Non par opinion, mais en vérité, Vexcellente et meilleure police est, à chascune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenue : sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition présente ; mais ie tiens pourtant que d'aller désirant le commandement de peu, en un Estât populaire, ou, en la monarchie, une aultre espèce de gouvernement, c'est vice et folie. » (Eod.)

Dans l'horreur de Montaigne pour les remuements politiques, fl entrait bien quelque chose de son goût pour la vie \ indépendante, calme et facile, Foysifveté et la liberté étant > ses maisiresses qualités* ; il ne voulait pas qu'on lui fît trop d*honnenr de la sagesse de ses opinions et de sa vie publique : « le fois peu de part à ma prudence de ma conduite : . . îe. me laisse volontiers mener à l'ordre publicque du . monde. > ( Livre II, chap. xvii. ) Mais s'il eût mieux aimé vivre des jours plus tranquilles, jamais, dans aucune situation, il n'acheta son repos au prix d'une conviction. Jamais non plus la vue des choses et'des hommes qui lui causaient pitié, horreur ou dégoût, ne le jeta dans le découragement; les maux qui désolaient le pays ne lui paraissaient ni nouveaux, ni mortels, et des ébranlements qui agitaient le

I. «Mon Dieu ! que mal pourrols ie sousfrir la condition où te veols tant de genta, deoei à un quartier de ce royaume, privex de rentrée des Tilles prlndpalca, et des courts, et de Tusage des chemins publlcques, pour avoir querellé nos lois! SI celles que ie sers me menaçoieot seulement le bout du doigt , ie m'en Irois Incontinent en trouver d'aultres, où que ce Teust. Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s'employe â ce qu'elles n'In* lerrampent ma Ulierté d'aller et venir. » (Livre III, chap. xiii.)

38 PRINCIPES GSNfilUUX

moude il espérait voir sortir un avenir plus sain et plus Yi« goureux. « Pour nous veoir bien piteusement agitez (car que n'avons nous faict?) ie ne vois pas soubdain me resolvant: nous ne sommes pas, pourtant, à l'adventure, à nostre der» nier période. La conservation des Estais est chose qui vrajsemblablement surpasse nostre intelligence : c'est, comme dict Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'une civile police ; elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines, contre l'iniure des loix iniustes, contre la tyrannie, contrôle desbordement et ignorance des magistrats, licence et sédition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceulx qui sont mieulx : mesurons nous à ce qui est au dessoubs ; il n'en est point de si misérable qui ne treuve mille exemples à se consoler.... Nostre police se porte mal ; il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir.... Tout ce qui bransle ne tumbepas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'uu clou ; il tient mesme par son antiquité : comme les vieux bastiments ausquels l'aage a desrobbé le pied, sans crouste et sans ciment, qui pourtant vivent et se soubtiennent en leur propre poids :

R Haec iam validis radicibus hœrens, Pondère tuta suo est. »

« D'advantage, ce n'est pas bien procéder de recognoîstre seulement le flanc et le fossé, pour iuger de la seureté d'une place ; il fault veoir par où on y peult venir, en quel estât est l'assaillant : peu de vaisseaux fondent de leur propre poids, et sans violence estrangiere. Or, tournons les yeux partout. Tout croule autour de nous : en touts les grands Estats, soit de chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une évidente menace de changement et de ruyne :

« Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes Tempestas. »

« Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils le font, de grandes altérations et mutations prochames :

DE LA CONOmTE PUBLIQUE DE MONTAIGNE. 89

leurs dhinatioiifl sont présentes et palpables, il ne &ult pas aUer au ciel pour cela. Nous n'avons pas seulement & tirer consolation de cette société universelle de mal et de menace, mais encore quelque espérance pour la durée de nostre Estât ; d'autant que naturellement rien ne tumbe là où tout tumbe : la maladie universelle est la santé particulière; la conformité est qualité ennemie à la dissolution! Pour moy, ie n'en entre poinct en désespoir, et me semble y veoir des routes & nous seures :

« Deus hase fortasse benigna Adducet in sedem vice. »

« Qui sçait si Dieu vouldra qu*il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estât par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avoient osté? » (livre III, chap. lî.)

Concluons. A le juger par ses écrits, et il a droit à être jugé ainsi , Montaigne, dans toutes les phases de sa vio publique, magistrat, militaire, administrateur, est demeuré honnête , humain , loyal , intégre , soumis aux lois , ennemi , | non du progrès, mais des innovations hasardeuses et ded / révolutions. Il a pu se rendre lui-même ce glorieux témoignage contre lequel n'ont réclamé ni les contemporains ni la postérité:

« Ce n'est pas un legier plaisir de se sentir préservé d'un siècle si gasté, et de dire en soy : qui me verroit iusques dans l'ame, encore ne me trouveroit il coupable ny de l'affliction et ruyne de personne, ny de vengeance ou d'envie, ny d'offense publicque des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faulte à ma parole; et quoyque la licence du temps permist et apprist à chacun, si n'ay ie mis la main ny ez biens, ny en la bourse d'homme françois, et n'ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu'en paix. > (Livre m, chap. n.)

Serrons les faits de plus près. Plaçons Montaigne au milieu des partis qui divisaient la France; citoyen, homme

public, quelle position a-t-il prise, quelle cause a-t-il défendue? Il ne faut certes pas le confondre avec ces esprits incertains, ces caractères faibles, ces sceptiques avisés, qui / se tiennent sur la limite de toutes les opinions, se réservant

>''' pour toutes, et n'ayant Testime et la confiance d'aucune. Ses

principes étaient fortement et dès longtemps arrêtés. « En matière d'opinions, des l'enfance, ie me logeai au poinct où i'avois à me tenir. » (Livre IH, chap. ii.)

Entre les partis, il avait choisi sans hésiter celui qui était conforme aux lois du pays : « Autant que l'image des loix receues et anciennes de cette monarchie reluira en quelque coing, m'y voilà planté. » (Livre III, chap. ix.)

Ses convictions résolues n'admettaient ni la tergiversation , ni l'indifférence, ni la neutralité : « De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination, aux troubles de son pals et en une division publicque, ie ne le treuve ny beau ny honneste : ea non média f sed nulla via est, velut eventum expectaniium, quo fortunœ consilia sua applicent Cela peult estre permis envers les affaires des voysins...; ce seroit une espèce de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels nécessairement il fault prendre party par application ' de desseing. • (Livre III, chap. i.)

Montaigne s'attacha, par devoir et par raison, au parti qu'il crut le meilleur; mais il ne fut jamais, ne voulut jamais être ce qu'on appelle un homme de parti. Jamais il n'admit les alliances compromettantes : « Certes , on faict tort aux partys iustes, quand on les veult secourir de fourbes; i'y ay tousiours contredict; ce moyen ne porte qu'envers les testes malades; envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires. » (Livi'e m, chap. x.)

D résista aux entraînements aveugles qui précipitaient les

I masses, et les livraient à toutes leurs passions , fatalité de la

Ligue comme des huguenots : « l'ay veu, de mon temps,

merveilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples

i se laisser mener et manier la créance et Tesperance , où fl a plea et servy à leurs chefs , par dessus cent mescomptes les uns sur les aultres, par dessus les phantosmes et les songes.... Leur sens et entendement est entièrement estouflë en leur passion : leur discrétion n*a plus d'aultre chois, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause. Favois remarqué souYcrainement cela au premier de nos party s fiebvreux ; cet aultre, qui est nay depuis, en Timitant, le surmonte : par où ie m'advise que c'est une qualité inséparable des erreurs populaires; aprez la première qui part, les opinions s'entrepoulsent, suyyant le vent, comme les flots; on n'est pas du corps, si on s'en peult desdire, si on ne vague le train commun. » (Eod.)

Montaigne ne prit parti dans les affaires publiques , que par une libre détermination de sa raison , sans engagement envers les personnes, sans haine pour les hommes du parti contraire : « l'aime la lie privée, parce que c'est par mon chois que ie l'aime , non par disconvenance à la vie publicque, qui est à Fadventure autant selon ma complexion : l'en sers plus gaiement mon prince, parce que c'est par libre eslection de mon iugement et de ma raison , sans obligation particulière; et que ie n'y suis pas reiectény contramct pour estre irrecevable à tout aultre party, et mal voulu : ainsi du reste. le hais les morceaux que la nécessité me taille ; toute commodité aa tiendroit à la gorge , de laquelle seule i'aurois à despendre :

« Alter remus aqaas, aller mihi radat arenas :

Une seule chorde ne m'arreste iamaisvassez. » (Livre in , chap. n.)

Dttns la haute indépendance de sa raison, il se réservait l'impartialité, cette justice odieuse à l'esprit de parti, le droit de bl&mer les torts de ses amis , de louer les qualités de ses adversaires : « le ne sçais pas m'engager si profondement et si entier : quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation , que mon entendement s'en infecte. Aux présents brouillis de cet

42 PRINCIPES GÉlfÉRAUX

estât, mon interest ne m'a faict mesconnoistre ny les ({aalitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceulx que i'ay suyvis. Us adorent tout ce qui est de leurcostë; moy ie n'excuse pas seulement la pluspart des choses qui sont du mien : un bon ouvrage ne perd pas ses grâces pour plaider contre moy. Hors le nœud du débat, ie me suis maintenu en equanimité et pure indifférence : neque extra nécessitâtes betli^ prxeipnum odinm gero: de quoy ie me gratifie d'autant , que je veois communément faillir au contraire : utatur motu animi^ qui uti ratiane non fotest.... le me prends fermement au plus sain des partys, mais ie n'affecte pas qu'on me remarque spécialement ennemy des aultres, et oultre la raison générale. l'accuse merveilleusement cette vicieuse forme d'opiner : « Il est de « la Ligue; car il admire la grâce de monsieur de Guise. « L'activité du roy de Navarre Festonne* : il est huguenot : t il treuve cecy à dire aux mœurs du roy : il est séditieux « en son cœur. » (Livre IH, chap. x.) I Dans une modération si bien d'accord avec la sagesse, entrait, il est vrai , un peu du sentiment égoïste de la conservation personnelle. Montaigne, chez qui cette disposition augmentait naturellement avec l'âge et l'expérience, avoue que pour se sauver il ne serait pas éloigné d'invoquer tous les secours; mais, et c'est en cela que le caractère conserve sa noblesse, s'il désire, s'il cherche le salut, il en subordonne tous les moyens au devoir. Écoutez sa curieuse confession : « La cause générale et iuste ne m'attache que modérément et sans fiebvre : ie ne suis pas subiect à ces hypothèques et engagements pénétrants et intimes. La cholere et la hayne sont au delà du dcbvoir de la iusticc ; et sont passions servant seulement à ceulx qui ne tiennent pas assez à leur debvoir par la raison simple : Vtatur motu animi^ qui uti ratione non potest. Toutes intentions légitimes et équitables

1. L^exemplaire de la bIblloUièqw de Bordeaux porte : « Il fait cas du courage et de la grâce de M. de Gulae ; ractivité et la courtoisie da roi de Navarre lut plaisent, » Monuigne a ensuite rayé et changé les moU soulignés. (Ck>mnunication de M. Gustave Brunet.)

DE LA CONDUITE PUBUÛtE DE MONTAIGNE. 43

sont d*elles mesmes equables et tempérées. Sinon eHes s'altèrent en séditieuses et illégitimes : c'est ce qui me faict mardier partout la teste haulte, le visage et le cœur ouvert. A la vérité, et ne crainds point de Tadvouer, ie porterois fiicUement au besoing une chandelle à sainct Michel , Taultre à son serpent ; suyvant le dessein de la vieille : ie suyvrai le bon party iusques au feu, mais exclusivement si ie puis: que Montaigne s'engouffre quand et la ruyne publicque; '^ '' mais s'il n'est pas besoing, ie sçaiu^i bon gré à la fortune qu'il se sauve; et autant que mon debvoir me donne de chorde, ie l'emploie à sa conservation. Peut ce pas Atticus lequel se tenant au iuste party, et au party qui perdit, se sauva par sa modération, en cet universel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diversités? aux hommes, comme luy, privez, il est plus aysé ; et en telle sorte de besogne, je treuve qu'on peult iustement n'estre pas ambitieux à s'ingérer et convier soy mesme. » (Livre III, chap. i.)

La modération de Montaigne lui faisait condamner les excès de zèle qui servent aux partis à masquer leurs intérêts, et il avait horreur de la cruauté des fectîons : « Il ne fault pas appeler debvoir, comme nous faisons touts les iours, une aigreur et une intestine aspreté qui naist de l'intercst et passion privée; ny courage, une conduicte traistresse et malicieuse : ils nomment zèle, leur propension vers la — malignité et violence: ce n'est pas la cause qui les eschauffe, — c'est leur interest*; ils attisent la guerre, non parce qu'elle est iuste, mais parce que c'est la guerre. » (Livre IIl, chap. i.)

« Tabomine les enhortements enragez de cette ame desreglee ,

« ...dum tela micant, non vos pietatis imago Ulla nec adversa conspecti fronte parentes Commoveant ; vultus gladio turbate verendos. »

Osions aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres,ce

t. MonUlgnt atalt d'abord écrit ; « Ce n'est pas la cause qui les mbesongnt ; » n a effacé ce^ mot# sur Texemplaire de Bordeaux. Aucune édition n'indique ces ckangements de la main de l'auteur. (Communication de M. Gustafe Brunet.)

Ai PRINCIPES GÉNÉRAUX

prétexte de raison ; laissons là cette iustice énorme et bors de soy , et nous tenons aux plus humaines imitations. » (Eod.) I II gardait môme (chose rare) la compassion pour les enne- / mis politiques vaincus : « Le party que ie condamneray en nos guerres ie le condamneray plus asprement, fleurissant et prospère : il sera pour me concilier exclusivement à soy, quand ie le vcrray misérable et accablé. » (Livre III, chap. xni.)

De telles pensées n'étaient pas comprises par des esprits vulgaires ou prévenus, de telles vertus ne s'exerçaient pas impunément en présence des factions déchaînées. L'impartialité de Montaigne faisait le vide autour de lui : non-seulement il était « privé de grande familiarité avecques gens d'aultres mœurs que les siennes et d'aultres opinions par lesquelles ils tiennent ensemble d'un nœud (la religion) "qui commande tout aultre nœud, » mais encore il n'était pas « sans bazard parmy ceulx à qui tout est egualement loisible » (livre III, chap. ix), c'est-à-dire ceux de la Ligue.

Sa modération attira sur lui de cruelles persécutions. La guerre civile, qui entretenait un de ses plus ardents foyers dans la Guyenne, avait dévasté son château, longtemps respecté comme un temple de l'hospitalité ouvert à tous sans distinction. Son habitation était située dans un pays peuplé de huguenots , et il n'avait pas cessé toute relation avec les gentilshommes ses voisins qui avaient embrassé la nouvelle religion; mais sa conduite publique était celle d'un bon — catholique, et personne n'osa jamais l'accuser d'avoir manqué aux lois. Précisément parce qu'on ne trouvait rien à lui I reprocher, on sema contre lui des soupçons que sa fierté I dédaigna, et les partis opposés le traitèrent également en ^ ennemi, malheur qui ne pouvait pas le surprendre, et qui ne parvint pas à l'ébranler : « Oultre cette secousse (le pillage) l'en souffris d'aultres : i'encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies : ie feus pelaudé à toutes mains; au gibelin, j'estois guelphe; au guelphe, gibelin : quelqu'un de mes poètes dict bien cela , mais ie ne sçais où c'est. La situation de ma maison, et l'ac-

cointance de mon Toysinage, me presentoient d'un visage; ma vie et mes actions, d'un aultre. H ne s'en faisoit point des accusations formées, car il n'y aToit où mordre; ie ne desempare iamais les loix, et qui m'eust recherché, m'en eust deu de reste : c'estoient suspicions muettes qui couroient soubs main, ausquelles il n'y a iamais faulte d'apparence, en un meslange si confus, non plus que d'esprits ou enyieux ou ineptes. l'aide ordinairement au^ presumptions iniurieuses que la fortune semé contre moy, par une façon que i'ay, dez tousiours, de fuyr à me iusliiier, excuser et interpretter; estimant que c'est mettre ma conscience en compromis, de plaider pour elle.... Tant y a que, de ce qui m'adveint lors, un ambitieux s'en feust pendu; si eust faict un aTaricieux. » (Livre III, chap. xu.) En effet, avec la raison et la modération de Montaigne , on ne devient pas puissant et on ne fait pas fortune.

Par conviction et en dépit des dangers , il fut et resta toujours du parti catholique et royaliste.

Si, comme aujourd'hui, la croyance religieuse n'avait appartenu qu'au domaine de la conscience, on pourrait rediercher, par une curiosité purement littéraire et doctrinale, si les hardiesses philosophiques de l'auteur des Essais n'excèdent pas les limites d'une rigoureuse orthodoxie. Dans les courses vagabondes que son doute encore instinctif et sans méthode fait à travers toutes les idées , quelques propositions malsonnantes ont pu lui échapper ; l'un de ses biographes, effrayé des arguments que la philosophie du xvui* siècle empruntait aux Essais^ dom Devienne, a cru devoir consacrer une dissertation à la preuve du catholicisme de Montaigne. Une bien plus puissante autorité s'attache au témoignage de Pascal, qui n'attaque que la morale de Michel, mais qui le loue d'avoir prouvé, surtout dans son chapitre sur Sebond , que la raison sans la foi est impuissante, donnant ainsi le scepticisme même pour garantie de la religion ^ Il est vrai que l'interprétation de Pascal a ses

1. «MooUigiM est incomparable pour confondre l'orgiieU de ceux qui, lane

46 PiUNGIPES GËN6RAUX

adversaires, et MM« Lederc, Saiate-BeuYe , Havet doutent fort du christianisme de Montaigne, et persistent à voir dans Tapologie de Sebond la négation de toutes les croyances (Havet, Pensées de Paseal^ p. 43, note). M. ViUemain {Galerie française ^ article Montaigne)^ en avouant que dans les Essais il y a up peu de tout« reconnaît qu'il s'y trouve des passages très-significatifs sur le catholicisme de l'auteur S

Mais, dans la seconde moitié du xvr siècle , les questions religieuses ne donnaient pas lieu seulement à des contro* verses purement dogmatiques. La religion avait fait alliance avec la loi, la foi se servait de l'épée du pouvoir; c'était une nécessité : la réforme était devenue un levier politique, une arme d'ambition; de Tétat de secte le calvinisme avait bientôt passé à l'état de faction : ses principes républicains menaçaient la monarchie ; ses chefs pensèrent à briser, à leur profit, l'unité de la France; et quand leurs prétentions s'élevèrent moins haut, la nouvelle religion ne forma pas moins un parti avec lequel la royauté dut combattre , négocier, transiger, agir tantôt par la force , tantôt par la diplomatie.

Dans une pareille situation, une profession de foi catholique était, en même temps, un acte de croyant, et une manifestation de citoyen. Montaigne resta fidèle au culte de ses aïeux. U résista à la contagion de l'exemple ; la Guyenne était une des provinces de France où la réforme comptait le plus da partisans, surtout dans les classes éclairées : « D n'y a ici, écrivait le maréchal de Montluc, enfant de famille

la foi , le piquent d'une véritable Justice ; pour désabuaer eeuz qui s'attachent à leur opinion, et qui croient. Indépendamment de Texistence et des perfections de Dieu, trouver dans les sciences des vérités Inébranlables; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu*ll est difficile après cela d'être tenté de rejeter les mystères, parce qu'on croit y trouver des répugnances. L'esprit en est si battu, quil est bien éloigné de vouloir Juger si les mystères sont possibles f ee que les hommes du commun n'agitent que trop souvent. « (Entretien nr ÉpieUU si MofUaigns.)

1. « n était souvent sceptique en religion et en morale, et cependant 11 a fait, dans plusieurs endroits de son ouvrage, des professions de fol qui ne sem-

qui n'ait youIu taster de cette viande. • La cour de Nérac, depuis la première Marguerite ^ avait été un foyer de calvinisme ; Jeanne d'Albret avait conservé toute la ferveur de sa foi 9 et Henri de Navarre, gouverneur de la Guyenne, fut, depuis sa fuite delà cour de France jusqu'à son abjuration définitive, le chef politique des réformés français* La plupart des gentilshommes voisins de Montaigne suivaient la nouvelle religion; les places les plus rapprochées, GastiUon, Sainte-Foi, Bergerac, appartenaient à la réforme; elle avait recruté, dans la famille même de Montaigne, son frère, M, de Beauregard : ce dernier assistait, avec Michel, aux derniers moments de La Boétie, qui lui adressa de nobles et touchantes recommandations sur sa religion ^

A plusieurs reprises , Montaigne se déclare catholique : il ¥eut vivre et mourir en la sainte Église où il est né ; les nou-

1. • El puif, appelant mon frère de Beauregard i « Honalenr de Beauregard, luy dict-il, ie roua mercle bien fort de la peine que youa prenei pour moy. Voua voulez bien que ie rous descouvre quelque chose que l'ay sur le cœur à youa dire. » De quoy quand mon frère luy enst donné asseurance, H suyyit ainsi ! « le ▼oua inre qœ de tooa ceulx qvl se sont mis à la reformatlon de l'E^lae, le n*ay iamais pensé qu'il y en ait eu un seul qui s'y soit mis avecques meilleur aele, plus entière, sincère et simple affection que vous : et crois certainement que lee seuls yioea de née prélats, qui ont sans doubte besoing d'une grande correction, et quelquea imperfectlona que le cours dii temps a apporté eo nostre Eglise, vous ont incité à cela. Je ne vous en veulx pour cette heure desmouYolr; car aussi ne prié le pas volontiers personne de faire quoy que ce aolt contre aa conscience : mala ie voua veulx bien advertir qu'ayant refrpect k la bonne réputation qu'a acquis la maison de laquelle voua estes par une continuelle concorde, maison que l'ai autant chère que maison du monde (mon Dieu quelle case, de laquelle il n'est iamala aorty acte que d'homme de bien I) ayant respect à la volonté de voatre père, ce bon père à qui vous debvez tant, de vostre bon oncle, è vos freres, tous fuyiez ces extrémités : ne soyez point si aspra et al violent; accommodes vous à eulx: ne faictea point de bande et de corps à parti lolgnes voua ensemble. Voua veoyes com» bien de ruynes ces dissensions ont apporté en ce royaume; et vous responds qu'elles en apporteront de bien plus grandes. Et, comme vous estes sage et boa, gardes de mettre œa Ineonvenlenta parmy vostre Cimllle, de peur de luy faire perdre la gloire et le bonheur duquel elle a loul lusques à cette beure. Prenez en bonne part, monsieur de Beauregard, ce que ie vous en As, et pour on certain tesmoignage de l'amitié que le voua porte t car, pour •et effet, me sois ie réservé, iuaqu'è cette heure, à voua le direi et, à Tadventore, vous le disant en Testât auquel vous me veoyez, vous donnerez ptoB de poids et d'auctorité à mes parolea. » Mon frère le remercia bien fore » ( Ut9t de Hootalgne t son pèr« m U ngri do U MU».)

48 PRINCIPES GÉNËRAUX

veautés , les sectes ne Font point ébranlé , et il ne s'est jamais senti le courage ni reconnu le droit de changer, k son gré, les institutions divines : « Me semblant très inique de vouloir soubmettre les constitutions et observances publicques et immobiles à Tinstabilité d'une privée fantaisie (la raison privée n'a qu'une iurisdiction privée) et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles. » (Livre I, chap. xxu.)

« ...• Les soubmets ( ses fantaisies) aux iugements de ceulx à qui il touche de régler non seulement mes actions et mes escripts , mais encores mes pensées. Egualement m'en sera acceptable et utile la condamnation comme l'approbation , tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre, ignoramment ou inadvertamment couché en cette rapsodie, contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis nay. » (Livre I, chap. lvi.) Dans ce chapitre, Montaigne combat une des principales innovations de la réforme, la traduction de la Bible en langue vulgaire, ainsi que sa diffusion dans tous les rangs de la société.

« Ainsi me suis ie, par la grâce de Dieu , conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes créances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siècle a produictes. » (Livre II, chap. xi.)

La soumission catholique, il la veut absolue, dans les petites choses comme dans les grandes :

« Ou il faut se soubmettre du tout à l'auctorité de nostre police ecclésiastique, ou du tout s'en dispenser : ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy debvons d'obéissance. Et davantage, ie le puis dire pour l'avoir essayé, ayant aultrefois usé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à non chaloir certains poincts de l'observance de nostre Eglise qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus estrange; venant à en communiquer aux hommes sçavants , i'ay trouvé que ces choses là ont un fondement massif et très solide, et que ce n'est que bestise et ignorance

qui nous faict les recevoir avecques moiodi^e révérence qite le reste. » (Livre I , chap. xxvi. )

Dira-t-on que ces déclarations étaient plus explicites que sincères? Personne , sans calomnier, sans ignorer Montaigne, le plus franc, le plus désintéressé des honunes, ne pourra le soupçonner d'avoir parlé ainsi par peur ou par intérêt, lui qui, entouré d'ennemis armés, proclamait son opinion sous leurs poignards, lui qui n'accepta aucune libéralité d'aucun roi, et fit à son indépendance le sacrifice de son ambition l

Les calvinistes accusaient souvent alors les catholiques hommes d*esprit de manquer de sincérité ; Montaigne répond : < Que l'imagination me sembloit fantastique de ceulx qui , ces années passées , avoient en usage de reprocher à chascnn, en qui il reluisoil quelque clarté d'esprit, professant la religion catholique, que c'estoit à feincte : et tenoicnt mesme , pour luy faire honneur, qiioy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouvoit faillir, au dedans, d'avoir sa créance reformée à leur pied! Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade qu^ilne se puisse ci'oire au contraire! et plus fascheuse encores, qu'on se persuade d'un tel esprit, qu'il préfère je ne sçais quelle disparité de fortune présente, aux espérances et menaces de la vie éternelle ! »

Souliendra-t-on qu'en se disant catholique, Montaigne voulait seulement se mettre en règle vis-à-vis les convenances sociales, et donner le bon exemple, sans se soucier autrement du fond de ses croyances? Mais ce n'est pas seulement à la ville , à la cour, sous les yeux du public qu'il pratique sa religion ; dans son château, entouré de huguenots, il garde sa chapelle catholique (livre III, chap. ix). Dans le voyage qu'il fiiit avec quelques parents et quelques amis, et dont il n'écrivait le récit que pour lui seul, il rappelle, comme chose toute simple et allant de soi , qu'il entendit la messe, à Épemay, à Bornes en Autriche, à Vérone (où « il trouvoit la contenance des hommes eslrange , à la grand'niesse : ils devisoient au chœur mesme de l'église, couverts, debout, le dos tourné vci's l'autel, et ne faisant contenance

de penser au service que lors de l'élévation » ), à Buon Gon- Ycnto, à Notre-Dame de Lorette, où il fit ses pflques, à Florence, à Lacques^ n témoigna une extrême dévotion à Notre-Dame de Lorette ; mais le chevalier de Tordre du roi de France mêla quelque chose de sa vanité à l'hommage de sa piété '• Sa foi dans l'intervention miraculeuse de la madone inspire une joie moqueuse à Tauteur du nouveau Dictionnaire historique , qui semble heureux de se venger du philosophe sceptique sur le pèlerin crédule.

Enfin n'oublions pas que le dernier acte de Montaigne mourant a été un témoignage solennel de sa religion :

Il estoit contraint d'avoir recours à sa plume, pour faire

entendre ses volontez, et comme il sentit sa fin approcher, il pria par un petit bulletin sa femme de semondre quelques gentilshommes siens voisins, affin de prendre congé d'eux. Arrivez qu'ils furent, il fit dire la messe en sa chambre; et comme le prestre estoit sur l'eslevation du corpus Dominij C6 pauvre gentilhomme s'eslance au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu, sur son lict, les mains joincles ; et eu ce dernier acte, rendit son esprit à Dieu. > (Etienne Pasquier, lettre r, livre XVUI.)

1. Durant son téjovr à Rome, il fut, alosi que ses compagnons, présenté au pape par rambassadeur de France; le saliit-përe^ s'adressent k Monulgne nommément , « l'exhorta de continuer à la dévotion qu'il avait toi^ours portée ii rËglise et serviee du roi très>ehrétien. »

). « Là (dans le sanctuaire de l'église) se volt au haut du mur l'inuge Notre- Dame, falcte, disent-Ils, de bols. Tout le reste est si fort paré de voeux riches de tteus et princes, qu'il n'y a Jusques à terre pas un pousse vide , et qui ne Bolt couvert de quelque lame d'or ou d'arjaat. J'y peus trouver à toute peine place» et avec beaucoup de faveur, pour y loger un tableau (cadre) dans lequel il y a quatre figures d'arjant attachées : ceie de Notre-Dame, la micne, celé de ma ferne» eele do ma fine. Au pied de la miene, H a Insculpé : MieKael Monta-nut , gaUui «asco, equestegij ordinit 1581 ; à celé de ma famé, Francisai Cassaniana uxor; k celle de ma fille, Uonora Montana filia untca; et sont tontes de ranc à genoux dans ce tableau , et la Notre-Dame au haut au devant. 11 y a un' autre entrée eo cette chapelle que par les deux portes de quoi J'ai parlé, laquelle entrée rc pont au deliors. Entrant donc par U eu cette cbapeUe, mon tableau est logé à mein gauche contre la porte qui est à ce couin, et je Ty ai laissé très curieusement ataché et clooé. J'y avois faict mettre une chenette et un aneau d'ailant, pour par iceluy le pandre à quelque dou; mais Ils aimèrent mleulx l'atacher tout à faict.... Ce fut le 25 d'avril que J'offris mon

Si Montaigne resta invariablement attaché au culte de ses pères; s*il en fit toujours profession publique, s'il appelait nos gens les vainqueurs de MoncontourS et le meilleur parti celui qui, comme lui et avec lui, dérendait contre les huguonots la religion et les lois du pays, il flétrit avec indignation ceux qui subordonnent la religion aux intérêts mobiles des partis, les catholiques ligueurs devenus séditieux et rebelles au nom de la foi : « Les uns font accroire au monde qu'ils croyant ce qu'ils ne croyent pas; les aultres, en plus grand nombre, se le font accroire à eulx mesmes, ne sçachant pas pénétrer que c'est que croire; et nous trouvons estrange si, aux guerres qui pressent à cette heure nostre Estât, nous veoyons flotter les événements et diversifier d'une manière commune et ordinaire; c'est que nous n'y apportons rien que le nostre. La ittstice, qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alléguée ; mais elle n'y est ny receue, ny logée, ny espousee : elle y est comme en la bouche de Tadvocat, non comme dans le cœur et affec^ tion de la partie. Dieu doibt son secours extraordinaire à la fbj et à la religion, non pas à nos passions : les hommes y sont conducteurs, et s'y servent de la religion; ce debvroit estre tout le contraire. Sentez si ce n'est par nos mains que nous la menons : à tirer comme de cire, tant de figures con-» traires d'une règle si droicte et si ferme. Quand s'est il ven mieubL qu'en France en nos jours? Geulx qui Font prinse à gauche, ceulx qui l'ont prinse à droicte, ceulx qui en disent le noir, ceulx qui en disent le blanc, l'employent si pareille* ment à leurs violentes et ambitieuses entreprises j^ s'y conduisent d'un progrez si conforme en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubteuse et malaysee à croire la diversité qu'ib prétendent de leurs opinions, la chose de laquelle de»pend la conduicte et loy de nostre vie : peut on voir partir de mesme eschole et discipline des moeurs plus unies, plus unes I Voyez l'horrible impudence de quoy nous

1. • Qui Toiildn estre de ce party, et foire Taloir sfecques nos gents la faulte de tt'arolr dernlerament ponrsuiTy nostre poincte à Honoontour. • (Livre 1, chip. UiVO.)

pelotons les raisons divines; et combien irreligieusemcnt nous les ayons et reiectees et reprînses, selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publicques. Cette proposition si solenne : « S'il est permis au subiect de se rebel- • 1er et armer contre son prince pour la deffense de la reliyi^.r.K * gîon • » souvienne vous en quelle bouche cette année / .f jy passée l'affirmative d'icelle estoit l'arc boutant d'un parly. La "' ' ' / négative de quel autre party c'estoit l'arc boulant : et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de Tune et de l'autre ; et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour celle là. Et nous bruslons les genls qui disent qu'il fault faire souffrir à la vérité le ioug de nostrc besoing : et de combien faict la France pis que de le dire? Confessons la vérité : qui tireroit de l'armée , mesmc légitime , ceulx qui y marchent par le seul zèle d'une affection religieuse, et encore ceulx qui regardent seulement la protection des ioix de leur pals, ou service du prince, il n'en sçauroit bastir une compaignie de gents d'armes complctte. » (Livre II, chap. xu.)

Il déplore les excès de son parti , les emportements des catholiques, même de bonne foi : « 11 est ordinaire de veoir les bonnes intentions, si elles sont conduictes sans modération , poulser les hommes à des effects très vicieux. En ce débat, par lequel la France est à présent agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain party est sans double celuy qui maintient et la religion et la police ancienne du païs : entre les gents de bien toutefois qui le suyvent (car ie ne parle point de ceulx qui s'en servent de prétextes pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suyvre la faveur des princes ; mais de ceulx qui le font par vray zèle envers leur religion, et saincte affection à maintenir la paix et Testât de leur patiic), de ceulx cy, dis ie, il s'en veoid plusieurs que la passion poulse hors les bornes de la raison, et leur faict parfois prendre des conseils iniustes, violents, et encore téméraires, » (Livre H, chap. xix.)

Il se méfie surtout de la ferveur des nouveaux converlis,

dont le zèle suspect ii*est pas confondu par lui avec le retour à la foi et aux bonnes mœurs, des hommes ramenés par Tétude et la méditation : « En ce reng n'entends ie pas loger ces aultres qui, pour se purger du souspeçon de leur erreur passée , et pour nous asseurer d'eulx , se rendent extrêmes , indiscrets et iniustes à la conduicte de nostre cause, et la tachent dMnfinis reproches de violence. » (Livre I, chap. Liv.)

La tolérance, qui s'allie si bien avec les convictions fortes, était au fond le vœu de Montaigne, comme elle avait été le hut et l'effort malheureux de son sage ami L'Hospital ; cette grande cause de la liberté de conscience, engagée par les armes du xvi* siècle , ne devait triompher que deux cents ans plus tard, grâce à une glorieuse et féconde révolution.

11 était aussi juste, aussi bienveillant envers les dissidents religieux qu'envers ses adversaires politiques; il nomme Théodore de Bëze parmi les grands poètes de son siècle iliv. n, chap. xvii) , ce qui lui valut des reproches et même des censures, comme on le voit par cette allusion à la discussion qu'il eut à Rome avec le moine chargé d'examiner les Essais : « Et ne conceday pas au magistrat mesme qu'il eusl raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poètes de ce siècle un hérétique » (livre III, chap. x) ; et il honore La Noue comme un des plus beaux caractères de son époque ^

Montaigne se montra dévoué à la royauté en même temps que fidèle k l'Église catholique. Sa ligne de conduite était droite ; il la suivit résolument, sans jamais dévier. Il s'était planté, comme il dit, là où il trouvait la loi. Ennemi de toute cabale, on ne le vit prendre parti pour aucune des grandes familles à qui l'ambition , ouverte ou masquée de prétextes

1. « .... me semble mériter qu'on la loge eotre les remarquables événements de Boa temps; eomme aussi, la constante bonté, doulccur de mœurs et facilité Cflusdeocieuse de monsieur de Iji Noue, en une telle Iniustke de parts armées (rraye eschole de trahison, d inhumanité et de brigandage) où tousioursil s'est nourry, grand homme de guerre et très eiperimenté. » (Livre H , chap. zvii. ]

r>4 PRINCIPES GÉNÉRAUX

religieux, mettait les armes à la main; il ne (tit ni anx Montmorency, ni aux Guise, ni aux Bourbons, ni à Monsieur, ni au prince de Navarre ; il fut toujours au roi, ou plutôt à la royauté K Incapable de dissimuler, il ne cachait pas plus son opinion politique que sa foi religieuse, quoiqu'il fût prudcnti par ces temps de confusion, de se tenir sur la réserve dans les rencontres qu'on pouvait fkire, comme avait agi un gentilhomme dont parle Montaigne : « Voyageant un jour, mon frère sieur de La Brousse et moi^ durant nos guerres civiles, nous rencontrasmes un gentilhomme de bonne façon. Il cstoit du party contraire au nostre, mais ie n'en sçavois rien, car il se contrefaisoit aultre : et le pis de ces guerres, c'est que les chartes sont si meslees, vostre ennemy n'estant dis* lingue d'avecques vous d'aulcune marque apparente, ny de langage, ni de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air, qu'il est malaysé d'y éviter concision et desordre.... Cestuy ci en avoit une frayeur si esperduc, et ie le veoyoîs si mort & chasque rencontre d'hommes à cheval et passage de villes qui tenoient pour le roy , que ie devinay enfin que c'estoicnt alarmes que sa conscience luy donnoit. * (Livre II, chap. v.)

Le plus pressant danger ne pouvait déterminer Montaigne à renier son parti (car, on l'a vu , s'il tenait à son salut, il tenait encore plus au devoir, à l'honneur) ; témoin cette attaque dont il fut victime pendant une trêve : entouré tout à coup par quinze à vingt gentilshommes masqués et accompagnés d'une troupe nombreuse, comme il s'aehemitiùii à un voyage par païs estrangemeni chatouilleux , il fut pris , menacé, mis à rançon. Sa ferme contenance ne se démentit pas un instant, et « d'arrivée, il leur avoit confessé ouverlc-

1. Il aurait pu swirt une conduite diflërente mus s'éloigner des habitudes de la noblesse de »oii temps, qui faisait de ses mécontentements et de ses changemenis de parti une spéculation lucrative. « Rnce tempslà(1&7G) les divisions des Trcros, du roy de Navarre, de ceux de Guiso, de ceui de la religion, falsoient suivre une lii>erié de so ineacontenter facilement, ayant facilité un chacun de recouvrer un maistie lorsqu'on en perdolt un \ et aossltost qu'on yoyolt quelqu'un mat content, il no manquolt d'estro recherché d'autre part • [Mé^ moires du due de BouUlon.)

ment le party duquel il estoit , et le chemin quMl tenoil. » (Livre m, chap. xn.)

Ses relations personnelles avec les personnages principaux de tous les partis ne prenaient rien sur ses convictions ; parce qu'il fréquentait le roi de Navarre , il ne devenait point huguenot, et ses rapports avec la fomille de Guise ne Font jamais rendu ligueur. H avait trop de bon sens pour ne pas comprendre toute la portée de la Ligue, trop de sagacité pour n*cn pas deviner le but réel, trop de patriotisme et de modération pour n'en pas prévoir et déplorer les excès. PTesl-ce pas la Ligue qu'il désigne quand il parle de « cet aultre party qui est nay depuis le premier de nos partys fiebvreux, et qui, en l'imitant, le surmonte ? » (Liv. III, chap. x.) N'est-ce pas à elle qu'il fait allusion quand il dit : « Je doubte souvent, si entre tant de gents qui se meslent de telle besongne , nul s'est rencontré d'entendement si imbeciUe, à qui on aye en bon escient persuadé qu'il alloit vers la reformation par la dernière des ditformations ; qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de très certaine damnation; que, ren* versant la police, le magistrat et les loix, en la tutelle des quelles Dieu l'a colloque, desmembrant sa mère et en donnant à ronger les pièces & ses anciens ennemis , remplissant des haines parricides les courages fratemelz, appelant à son ayde les diables et les furies, il puisse apporter secours à la sacrosaincte doulceur et iustice de la loy divine. L'ambition, l'avarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impétuosité; amorçons les et les attisons par le glorieux Ultre de iustice et de dévotion. D ne sepeut imaginer un pire estât de choses , qu'où la meschanceté vient à estre légitime, et prendre, avecques le congé du magistrat, le manteau de la vertu : tii AtV m speciem fallacius , quant prava religio , ii6t deorum numen prœtenditur sceleribus : l'extrême espèce d'iniuslice , selon Platon , c'est que ce qui est iniuste soit tenu pour iusle. » (Livre Jff; chap. xii.) ^^^ /

Dans une conversation entre lui et un des hommes les plus distingués de la réforme. Agrippa d'Aubigné, Montaigne s'exprimait avec autant de franchise que de profon-

deur sur les prétendants à la couronne : « Et comme il n'y eut aucun des princes de la Ligue à qui il ne fust arrivé quelque desfaveur par les combats, le peuple qui n'a rien de médiocre en sa bouche, exaggeroit leurs deffauts. Enfin la pluspart en vindrent là que ceux qu'ils trouvoyent fort beaux pour princes, ne l'estoyent pas assez pour roys : suivant ce cl* . que me dit un jour Michel Montagne, assavoir, que les pre- 4 tcndans à la couronne trouvent tous les eschelons iusques au marchepied du throsne, et petits et aisez, mais que le dernier ne se pouvoil franchir, pour sa hauteur. » (Histoire univers.^ livre III, chap. xii%^^^ . /6où A .?<

Personne n'a pensé à faire de Montaigne un ligueur; mais des biographes ont imaginé d'ajouter au prix de sa fidélité envers le roi celui d'un sacrifice pris sur sa reconnaissance envers les chefs delà Ligue. Suivant La Dixmerie (Éloge^ p. 83), Montaigne serait venu à la cour après la mort de Charles IX ; il y aurait été fort recherché du cardinal de LorrameS et traité comme son élève qu'il guidait dans ce monde nouveau pour lui; mais il « montra (et c'était peut être là l'épreuve la plus difficile dans ces temps de trouble et d'anarchie) comment on peut tenir par la reconnaissance aux ennemis de son prince, et ne cesser jamais de lui être fidèle. »

C'est sans doute à I^ Dixmerie que l'auteur d'un autre éloge, M. Victorin Fabre, a emprunté cette histoire ; il fait du cardinal de Lorraine, mais à la cour de Charles IX, un prolecteur qui reçoit des promesses et donne des confidences ; Montaigne, dit-il, « se prononce en faveur du trône et des lois de sou pays ; en d'autres termes , lié par ambition , même par reconnaissance , aux chefs de la Ligue, aux princes de la maison de Lorraine, il fut cependant assez juste et assez éclairé sur les vrais intérêts de son pays pour s'attacher au parti des Valois qui , devenu plus tard celui de Henri IV, finit par déjouer les intrigues des coiu^ étrangères, triompher des ligueurs, » etc.

1. M. Vlllemain indique aussi cette relaUon dans son article MoirrAir.NB de la Galerie françaite^

DE LA CONDUITE PU«nMaUE DE MONTAIGNE. 57

Montaigne a-t-il jamais été lié aux Guise par des bienfaits reçus ? Aucun témoignage contemporain ne Tindique ; la vraisemblance en écarte la supposition. Montaigne a voulu, toute sa vie , garder son indépendance vis-à-vis les rois , et n*ètre tenu envers aucun d*eux par aucune obligation particulière ; et il se serait fait l'obligé de la maison de Guise ! Ces seigneurs n'étaient pour lui, gentilhomme périgourdin, que des princes i étrangers ; hors de la cour, il n'avait point de relations avec eux ; leurs domaines étaient loin de la Guyenne , où l'on n'avait vu séjourner que l'un d'eux, le duc de Mayenne, qui était venu en 1586 commander sans beaucoup de gloire une année catholique, et se faire guérir de la peste h Bordeaux.

Quant au cardinal de Lorraine , Montaigne , il est vrai , a parlé de lui avec éloge ; mais à quelle occasion et en quels termes? Cétait (en répondant k un de ces pamphlets huguenots qui couraient et dont il louait le talent) pour mettre le cardinal au-dessous de Sénèque, auquel on l'avait comparé en comparant Charles IX à Néron* ; la louange, on en conviendra, est au moins mitigée. D'un autre côté, le rôle respectif que La Dixmerie prête aux deux personnages est impossible et presque ridicule. Montaigne, comme je le montrerai plus tard , était déjà venu à la cour sous Scim II et sous Charles IX ; s'il y revint sous Henri III, il n'y entra pas

1. « Quant à Seneque, pariny une mtlliasse de petits livrets, que ceulx de la religion prétendue reformée font courir pour la defTense de leur cause , qui parlent parfois de bonne main , et qu*il est grand dommage n'estre embesongtiee à meilleur sublect, l'en al veu aultrcs fuis un qui, pouralonger et remplir la simllltnde qu'il Teult trouver du gouvernement de nostre pauvre feu roy Charles nrufvlesme aveeques celuy de Néron, apparie feu monsieur le cardinal de Lorraine avecques Seneque; leurs fortunes, d'avoir esté touts deui les premiers au gouvernement de leurs princes; et quand et quand leurs mœurs, leurs conditions , et leurs desportements. Kn quoy, à mon opinion , Il faict bien de ritonneur aodlct seigneur cardinal : car, encorcs que le sols de ceulx qui estiment auunt son esprit, son éloquence, son zèle envers sa religion et service de son roy, et sa bonne fortune d'estre oay en un siècle où il feut si nouveau et tà rare, et quand et quand si nécessaire pour le bien publlcque, d'avoir un personnage ecclesiaslique de telle noblesse et dignité , suffisant et capable de sa charge, si est ce qu'à confesser la vérité , le n'estime sa capacité de beaucoup près telle , ny sa vertu si nette et entière ny si ferme que celle de Seneqne. » (Uvre U, chap. xxxii.)

comme dans un monde nouveau pour lui, et n'y fut Tëlève de personne ; à la mort de Charles IX, il avait quarantedeux ans, était cheTalier de l'ordre du Roi, et n'attendait rien du cardinal.

La Dixmerie , menant à sa suite M. Vîctorin Fabre , n'aurait-il pas été trompé par \me similitude de nom? N'auraitil pas, dans le souvenir mal fixé de quelque ancienne lecture, confondu Michel Montaigne avec un nommé La Montagne , qui était un des familiers du cardinal de Lorraine et que celui-ci appelait Montagne? C'est à ce La Montagne que le prélat faisait une confidence peu flatteuse pour Catherine de Médicis , s*il faut en croire le journal de L'Estoile : « En ce temps (1574), la vie de la reine mère imprimée, qu'on a depuis vulgairement appelée la vie de sainte Catherine , couroit partout. La reine mère se la fit lire , riant à gorge déployée, et disant que si on lui en eust communiqué devant, elle en auroit appris bien d'autres qu'ils ne sçavoient pas, dissimulant à la Florentine le mal talent qu'elle en couvoit contre les huguenots. Le cardinal de Lorraine l'ayant lue, dit à un sien familier nommé La Montagne, qui disoit que la plus part de ce qui estoit dans ce livre n'estoit que faus- « setés : « Crois-moi, Montagne, les mémoires des huguenots « ne sont pas tousiours bien certains; mais de ce costé là iis ont « rencontré : j'en sçai quelque chose. » J'ai ouy dire à des catholiques qu'il n'y avoit pas la moitié de ce qu'elle avoit fait. »

Montaigne laissait voir aux princes lorrains qu'il comprenait leurs vues ambitieuses, et, tout en se posant leur adversaire , il revendiquait l'estime due à celui qui , libre de toute animosité personnelle , ne combat que pour la cause des lois : « On ne prend pas querelle particulière avecques un prince, pour marcher contre luy ouvertement et courageusement pour son honneur et selon son debvoir ; s'il n'aime un tel personnage, il faict mieulx, il l'estime : et notamment, la cause des loix, et deffense de l'ancien estât, a tousioni-s cela, que ceulx mesme qui, pour leur desseing particulier , le troublent, en excusent les deffenseurs, s'ils ne les honorent. » (Livre III, chap. i. )

DE LA CONDUITE PUBLIQtJB DE MONTAIGNE. Sf)

Ce n'est pas da eAté de la Ligne et des Guise qu'il faut chercher les sympathies politiques de Montaigne : c'est dans les rangs opposés qu*on le trouTe en contact avec un prince auquel il était rattadié par des circonstances de diverses sortes. Le roi de Navarre avait passé une partie de son enfance dans la Guyenne : ses États souverains et ses plus beaux domaines touchaient au séjour habituel de la famille de Montaigne, situé dans une de ses seigneuries, le Périgord* ; la reine Marguerite, sa femme, avait reçu pour dot l'apanage de l'Agenois et du Quercy. Montaigne avait rencontré Henri à la cour de Charles IX , et avait travaillé à le réconcilier avec le duc de Guise. Il avait eu, pendant ses quatre années de mairie à Bordeaux, des rapports d'affaires avec ce prince, gouverneur, comme l'avait été son père , de la province de Guyenne, n intervint, avec le maréchal de Matignon, à un moment critique, dans des négociations délicates. La mort de Monsieur, survenue à une époque où on n'espérait plus de postérité d*Henri 111 , montrant dans le roi de Navarre rhéritiar présomptif de la couronne de France, Montaigne vit en lui le représentant de la légitimité. La guerre que le débile monarque fut obligé de dédarer malgré lui au Béarnais, plaça Montaigne parmi les adversaires de ce dernier, sans rompre entièrement leurs communications personnelles. Quand le roi combattait à regret le dief de la maison de Bourbon , le gentilhomme pouvait bien , tout en faisant son devoir, former des vœux pour son compatriote, pour le gouverneur héréditaire de sa province, pour le Aitur et légitime souverain de la France*. Ajoutons qu'au début des

1. • H «Molt héritier preiompUf d« li ooaioaM de Nfttarre, priiiee soute ralo de Beam, duc de Vendotme, Beaumont et Alby, comte d'Armagnac, Foli, Bigorre, Rhodez, Perigord^ Comersan et Marte, vicomte de Limoges, seigneur âm pliialeiin bellet terres eo Picardie et en Flandre. • (Pierre Hathlea, Histoire, livre II.)

2. Plos tard , Montaigne rappelait à Henri devenu roi ces vœux qu'il avait rtaqois pour nn prinee hérétique t « l'ay de tout temps regardé en vous, écrlvalt-H avec une grâce charmante dans sa lettre du IS Janvier U90, cette mesme fortune où vont estes, et vous peut souvenir que lors mesme qu'il m'en faloll confesaer ft non curé , le ne lalssols de voir auleunement de bon eull vos

guerres de laUgue, le roi de Navarre avait attaché à sa personne un des frères de Montaigne, celui qui l'avait accompagné en Italie, H. de Mattecouion*.

La trace des sympathies de Montaigne se trouve dans les Essais^ mais discrète et voilée, comme il convenait à un écrivain gentilhonune et royaliste parlant d*un prince qui faisait la guerre au roi. On sait avec quelle activité, avec quel courage téméraire le roi de Navarre suppléa, dans ses premières campagnes, à Texigulté de ses ressources; Montaigne y fait allusion :

m Les historiens disent que la persuasion estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployablc prescription de leurs iours, ayde apparemment à les asseurer aux dangiers. Et ie cognois un grand prince qui en faicl heureusement son proufict, soit qu'il la croye, soit qu'il la prenne pour excuse à se hazarder extraordinairement. Pourvcu que fortune ne se lasse trop lost de lui faire espaule ! •• (Livre II, chap. xx'x. )

N'y a-t-il pas aussi dans les lignes suivantes une allusion au même prince? « l'en sais un qui aimeroit bien mieulx estre battu que de dormir pendant qu'on se battroit pour luy, et qui ne veit iamais sans ialousie ses gents mesmés faire quelque chose de grand en son absence. •• (Livre II, chap. XXI.) Et encore : « Ten sçais un aultre qui a inespérément avancé sa fortune pour avoir pris conseil tout contraire.» (Livre I, chap. xxui.) Il opposait la conQance d'Henri IV à la méfiance et k l'isolement où les courtisans enfermaient Henri lU.

La superstition , la débauche , la dissimulation ayant perverti les brillantes qualités qu'avait semblé annoncer la jeunesse d'Henri III, Montaigne avait placé ailleurs ses espérances ; il était impossible de ne pas le comprendre quand

]. M. de Mattecoulon est porté comme gentilhomme de la chambre du roi de Navarre, pour servir au quartier d'octobre de Tannée 1586, dans c l'esut des gentilhommes, gens de conseil et officiers delà maison du roi de Navarre. • {Mémoires et eorrespondanee de DuplestU-Momay ^ collection Auguls, t. III, p. 238.)

il disait, dans son troisième livre, publié pour la première fois en 158S : « Il me pkist de voir combien il y a de lascheté el de pasillanimité en Tambition ; par combien d'ablection cl de servilude il luy fault arriver à son but : mais cecy me desplait il de veoir des natures débonnaires, et capables de iustice , se corrompre touts les iours au maniement et commandement de cette confusion. Là longue souffrance engendre la coustume; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous avions assez d*ames mal nées, sans gastcr les bonnes et généreuses : si que, si nous continuons, il restera malayseement à qui fier la santé de cet estât, au cas que fortune nous la redonne :

• Hune saltem everso iuvenem succurrere seclo Ne prohibete ! » (Livre III, chap. xi/) *

Eu résumé, par les témoignages des contemporains, par SCS écrits, par les faits de sa vie, on voit que Montaigne a été un homme public honnête, sincère, loyal, modéré; qu*il a a pris résolument position dans les dissensions politiques ; qu il s*est muge au parti qu*il croyait le meilleur, mais en distinguant toujours de la justice de la cause les torts de S'. s défenseurs; qu'il fut hautement catholique, mais qu'il n'eut que du mépris et de l'horreur pour ceux qui abusaient de la

1. On trouTe , dans le passage suivant, une preuve de relations personnelles fréquentes et expansives entre le roi de Navarre et Montaigne : « Un gentiliMoime, très liomme de bien et mon amy, cuida brouiller la santé de sa teste , par une trop passionnée attention et affection aux affaires d'un prince, son mabire : lequel niaistre s*est ainsi p« lucl soy mesnie à nioy : « Qu'il veold le « poids des accidents, comuie un aultre; mais qu'à ceulx qui n'ont point de « remède, il se resoult soubdain k la souffrance; aux aultres, aprei y avoir or- « donné les provisions nécessaires, ce qu'il peut faire prompiement par la vl- « vacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peult ensuyvre. » De vray, ie l'ay veu à mcame, maintenant une grande nonchalance et lilierté d'action et de visage au travers de bien grands affaires et bien espineux : ie le treuve plus grand et plus capable en une mauvaise qu'en une bonne fortune ; ses pertes luy sont plus glorieuses que ses victoires, et son dueil que son triumphe. » (Livre lit, cbap. x.)

Enfin, ii faut rappeler Ici que, dans sa lettre du 2 septembre 1&90 .voy. ch. xi.]« Monlaigne écrit à Henri IV qu'il le servira beaucoup plus volontiers qu'il n'a fait SCS prédécesseurs; ce témoignage sympatliique ne peut être prb pour une flatterie banale, dans une missive ren].in;unbl«' |var riitiK^t)' iidance et la digniié.

62 PRINCIPES GËNËRAUX , ETC.

rebgi(m dans des intérêts d'ambition ou de faction; qu'il resta invariablement fidèle à la royauté; qu'il sut toujours ailler avec la fermeté des convictions la modération dans la conduite, et l'impartialité envers ses adversaires religieux ou politiques; enfin» qu'aucun lien ne l'attacha aux princes lorrains, chefs de la Liguei et qu'au contraire il garda toujouni des sympathies et des relations avec le roi de Navare, même quand il fut obligé de le combattre*

En tout temps» une carrière publique en si parfait accord avec dle-mème, tant de constance dans l'honnêteté, tant de fixité dans les opinions, se recommanderaient à l'estime générale; mais ce n'est pas trop de notre admiration quand de telles qualités se rencontrent sous des rois tels que Charles IX et Henri III, à des époques comme celles de la Saint-Bartliélemy et de l'assassinat du duc de Guise !

Page 1