‹ La vie publique de Michel Montaigne; étude biographiqueChapitre 33 sur 64 · Lettres d^Henri lY, 1. 1 , p · texte numérisé non relu

Lettres d^Henri lY, 1. 1 , p

MdNTAI^IE MAIKE m BORDEAUX. 265

Umse et à Bordeaux, que de régler les intérêts da pays au Ma$ de Verdun et à Gaumont*.

Avant d'entrer dans ce que j'ai cru pouvoir appeler la seconde période de la mairie de Montaigne, je dois signaler quelques actes qui appartiennent aux années 1582, 1583 et 1584. L'évacuation de la Guyenne par les Anglais, les voyages maritimes lointains, les guerres extérieures et les troubles civils avaient apporté des modifications sensibles dans l'industrie bordelaise. La discipline des corporations s'était relâchée. Plusieurs corps de métiers demandèrent à changer leur» statuts, ou présentèrent des projets de règlements destinés à réprimer ce qu'ils regardaient comme des abus.

Ce sont d'abord les parcheminiers qui réforment leurs statuts afin de parer à l'inconvénient du nombre effréné de gens qui s'entremettaient du métier de parcheminerie sans y être réglés. Soumis aux maire et jurats, les nouveaux statuts furent arrêtés et publiés en juradc , à la maison de ville, le 2 mai 1582*. La formule de promulgation porte la

]. « le laisse que la Garonne, qu'on avoU promis d'ouvrir pour le contentement de Toulouse et de Bordeaux, demeure toujours enclose, plus mesme que par avant la guerre.... Outre certains ports de çà et de Ui l'eau qu'on y a bastis depuis au-dessous de Clarac, tellement que les marchands, auxquels on avolt promis d'affranchir le commerce dedans Noël dernier passé, leur défendant par exprès, à peine de la vie, décomposer pour la liberté etseurcié de leur passage et de leurs marchandises, s'en voyant plus loin qu'ils n'estoient par avant, ayant souffert en cependant, à faute du commerce , plusieurs pertes dont sont ensuivies notables banqueroutes, sont venus enfin à composition, maudissant la Ligue et tous ses adhérents. Mais c'est aussi ce que le mareschalde Matignon a très bien reconnu (et quelque sobre qu'il soit, 11 ne s'en est pu taire en quelques lettres), que monsieur de Mayenne avoit plus d'entreprise sur Toulouse et Bordeaux (c'estoit parlant du chasteau Trompette), que sur le roas de Verdun et sur CaumonL » (Exposition sur la déclaration de monsieur de Mayenne^ par Duplessis-Moroay, Mémoires de la Ligue , 1. 1.)

3. « Les maire et iurats, gouverneurs de la ville et cité de Bordeaux, detirant pourvoir aux abus qui iourncUement se commettent en la dite ville par ceux qui s'eatrenieitent de faire le métier de parcbeminier en icelle, par le moyen de ce qu'ils ne sont réglez au dit métier» et que le nombre en est effréné, ont, pour le bien, proHt et commodité de la dite ville, du consentement du procureur et syndic et des parcheminiers dMcelle , créé et créent le dit métier en roalstrise turee de ciicf d œuvre : et sur ce fait , statué et ordonné , pour estre désormais gardé rt observé ce que s'ensuit : [suit le texte du règlement.)

« Vu8| lus, arrêtez et publiez ont esté les prcscnls statuts des dits parcbeml- Qiers, en iurade, en la maison commune de la ville et cité de Bordeaux, i

H6 MIfTAWm lAiW MS MftKAIS.

BigQiliirt des six jurais, et non eeBede Hontaîgiie; 9 étott à cette époque dans son château, et e*est le f t du même mois qu'il écrivait aux jurats pour les prier de lui laisser encore un peu de répit (voy. p. 245). Il en faut conclure que, d'après les règ^ de la municipalité bordelaise , ces sortes d'actes administratifs n'avaient pas rigoureusement besoin de la signature et de l'intervention personnelle du maire. Ttmtefbis, le maréchal de Matignon est désigné nommément comme maire, dans une formule de renouvellement des statuts industriels, de l'année 1586.

Plusieurs bouchers ayant présenté requête pour obtenir l'homologation d'un règlement fiiit par eux, conformément aux privilèges de leur profession , aux statuts de la viDe et aux arrêts du parlement, les maire et jurats approuvèrent ce règlement, et en ordonnèrent, le 20 août 1583, l'enregistrement et la publication. La proclamation M faite le 29 août, par un clerc au greffe de la ville et les deux trompettes '.

Le 11 août 1584, le maire et les jurats accordèrent des statuts aux épingliers qui sollicitaient le règlement de leur profession; mais comme c'étaient des statuts nouveaux établis pour la première fois , la concession n'était faite que sous la rés^re de l'approbation du roi et du parlement \

tknn dtt Ptorier, de Lurbe , de Treille , de Cunol , de Tumet et Fort , taraCi, le temnc ponr le bien du serrioe du Rof et de la dicte ville, le deudtae omt 1582. » {SUU^iÊê oiieîeiM €t wntvwus de Ui «tUe de Bordemm.)

1. « Les maire et iurats, gouTerneun de Bordeaux, ont ordonoé et ordonnaat que le dit reglemeat sera euregletré es registres de la ville , garée et observé par les dks bouchers, et tous autres, ooBfarmeBBent am dits statatt et anrests de la dKe cour, sur les peines portées par fceluyi et aux iins qu^aucun a'en prétende cause d'ignorance, sera le dit règlement publié par les quatre boa* chéries de la présente ville, et autres lienx qu'il apparUendra. Duquel règlement la teneur s'ensuit : (Ici le règlement.)

« Fait à Bordeaux, en iurade, le vingtième d*aou8t mil cinq cents quatrs vingt trois. Signé de Mcbon. » (C'était le clerc de ville, celui qui a eu pour successeur Darnal.)

« Le vingt-neuvième du mois et an que dessus, le contenu en icduy règlement a esté leu, proclamé et publié à haute voix, à son de trompe et cry public, par les quatre boucheries Jurées de la dite ville, par moy Antoine Bourbon, clerc au greffé de la maison commune de la dite ville, appelés avec moy Baude Gnilhem et Jehan Chabit, trompettes ordinaires dMceile. «

t. « Les maire et iurais, gouverneurs de cette vUle et cité de Bordeaux,

MMTJiMSE MAUX iE BMMAIIX. M7

Parant la mairie de Mopteigae, la^vade a^entt pat «ealement à homologua de statuts naureaux ou des reooiiird*kmeBts et mod^eatioM de statuts aoeieiis ; elle exerça aussi sa juridiction contentieuse en prononçant sur des contestatiens surrenues entre deux corps de métiers différents , les duwssetiers et les couturiers. Ce procès est curieux par les détails industriels et judiciaires » et par l'intervention des persennes qui ont exercé successivement la jurade pendant radminîstration de Montaigne K

i'aiTive à l'histoire de la mairie pendant la seccmde période.

Les infractions partielles du traité de Fleix dans la fiuyenne n'avaient pas encore trouMé la ville de Bordeaux.

■Cavoii lalfoss, à tout prawnU et â tenir, que doua IneUsant à U mypUcation des comptes, bourclers et autres confraires de la confrairie de madame Sainte Chdre, espiogUera de la dite Tille, pour obrler par ey après aux fraudes et abus fil M sont par cy devant commis au dit mttlcr d'eaplngller, et pour la repos CI utilité do la chose publique^ et bonlOcatlon de la ville et pals des environs ; avons accordé les articles, statuts et ordonnances sur Testât et exercice du dit ■etler d'esptsgller, sons le bon plaisir du Roy et de sa eeur de parieoMm. (S^iteiit les sutiiis.)

« Fait à Boc4cauz, et arresté en lurade, sous le seing du clerc ordinaire de la illle, le Onsieme d'aoust mil cinq cens quatre vingt quatre. Ainsi signé , de Plchon. 9

!• Un différend s'était élevé, pour contraYention aux statuts de leurs métiers, entre les maîtres cbaussetlers et les maîtres couturiers de la ville ; Tafttre ftit portée devant les maire et Juratsi eeuz-d ordonnèrent une expertise , pals prononcèrent la sentence suivante t « Avons fait et faisons inbibitions et défenses aux dits couturiers de la présente ville de faire désormais aucunes chausses y soit de drap, vdours, 90je, ou de quelque autre etoié que ee soit, è peine de dnqnante ecus contre celuy qui se trouvera avoir eontrevenu , sanf et réservé les cbaosses larges ou baut en barques, de laquelle sorte leur avons permis et permettons en faire. Condamnons lesdits bayles couturiers es dépens de la présente Instance envers les dits demandeurs, la taxe d^ceu i nous réservée. Ainsi signé, de Cursol, Turmet, Fort, Dalesme et Galopin. Prononcé à Bordeaux, en lurade, par nous Guillaume de Cursol, conseiller du roy, tre« sorier de France en la généralité de Guyenne, et lurat de la dite ville, le dix neuvième de septembre mil cinq cens quatre vingt deux. Signé Destlvals. »

Le partement confirma celte sentence par arrêt du 1"* août 1583 , et le 22 du mène mots un autre arrêt ordonna la publication de ces décisions. En conséquence , acte rappelant ces décisions fut dressé en Jurade; il se termine ainsi s « Pourquoy le dit arrest et sentence ont esté lus â haute voix par ieban Lantier, commis du grelBer de céans; de laquelle lecture les maire et iurats, gouverneurs de Bordeaux, ont octroyé et octroyent acte aux dits bayles des malstres cbaussetlers. Fait en Jugement de la maison commune de Bordeaux , par devant M. de CUiveau, lurat, le samedy dix-septieme septembre, leur de lurade, l'an mil cinq cens quatre yingt trois. Ainsi signé, d'Estlvals. »

tes MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX.

Le duc de Guise, qui pouvait prévoir la guerre, puisqu^il ne négligeait aucun moyen de la faire renaître, avait, dans cette ville, des émissaires qui entretenaient les idées et les espérances de la Ligue. Après la mort de Monsieur, à Château-Thierry, le 10 juin 1Ô84, les mouvements du parti prirent plus d'activité. Il s'agissait de se mettre en mesure d'empêcher le roi de Navarre de succéder à la couronne de France qui devait ]ui échoir si Henri III, comme Tannonçaient ses médecins et l'inutilité de ses pèlerinages, venait à mourir sans enfant. Toutefois, gr&ce à la fermeté du maréchal de Matignon, et à la sagesse de Montaigne, la tranquillité fut mamtenue à Bordeaux pendant toute l'année 1584. Au mois de mai, Montaigne fit un voyage auprès du roi de Navarre, et rapporta au maréchal de Matignon une lettre de ce prince, en date du 10 mai, avec ses communications verbales. Les trois nouveaux jurats élus le 1*' août furent MM. Guillaume Colomb, Cazaux, La Forcade ; le premier mourut de la contagion l'année suivante, et fut remplacé par M. de Moncuq, qui avait déjà succédé au sieur de Budos, aussi mort pendant sa charge (Darnal, Chronique et omissions.)

Montaigne profita du calme de la ville pour aller passer dans sa famille la fin de l'année 1584 et le commencement de l'année 1685 ; il recevait chez lui, le 19 décembre 1584, la visite du roi de Navarre (voy. p. 162). Pourtant il y avait des affaires à suivre ; les jurats avaient envoyé des députés; à ce propos, et à l'occasion, déjà un peu tardive, du renouvellement de l'amiée, le maire écrit pour laisser entrevoir son prochain retour, sans pourtant l'annoncer positivement ^

« Messieurs messieurs les jurats de la ville de Boutdeaux.

• Messieurs, i'ay pris ma bonne part du contentement

1. Cette lettre , qui n'a de la main de Montaigne que la suscription et la signature, a été puiiliëc dans les Documents inéditt pour servir à l'histoire de France, 1. 11 des Mélanges^ et par M. Payen; elle pro\ieQl des archives de la ville de Bordeaux.

qae tous m'aseurés avoir des bonnes expédions quy vous ont eslé rapportées par messieurs voz députés et prens à bonne augure que tous ayés heureusement achemyné ce commencement d'année espérant m'en conioyr avecques TOUS à la première commodité. le me recommande bien humblement à voslre bonne grâce et prie Dieu vous donner « Messieurs, heureuse et longue vye. De Monta, ce viij* febvrier 1585.

« Votre hûble frère et serviteur,

« MÔTAI6NB. »

Peu de temps après, il fallut renoncer aux doux loisirs ; l'état politique du pays rappela Montaigne à Bordeaux : la mairie fut bientôt aussi agitée que jusque-là elle avait été paisible, et le philosophe n'était pas encore sorti de ses fonctions publiques, qu'il se trouvait en butte aux divers fléaux qui désolèrent la Guyenne pendant cette fatale année 1585.

Le duc de Guise avait pris les armes; l'édit du roi, du 29 mars, qui défendait de faire des levées, ne l'arrêta pas : il rassemblait des troupes, prenait des villes, et fomentait partout la révolte, sous couleur de défendre la religion catholique. Bordeaux, capitale de la province dont le roi de Navarre, hérétique relaps, était gouverneur, devenait le point de mire des plus ardents ligueurs; les esprits s'y échauffaient : le parti du roi Henri III y perdait du terrain. Au bruit des démarches audacieuses et des progrès du duc de Guise, on pouvait craindre un soulèvement; le château Trompette, qui dominait la ville, était aux mains du baron de Vaillac, dévoué, disait-on, à la Ligne, et disposé à lui remettre la forteresse ; les prédicateurs les plus véhéments animaient le zèle des catholiques contre les religionnaires.

Les difficultés politiques étaient extrêmes, en présence d'éléments aussi inflammables. Le maréchal de Matignon et Montaigne avaient la conduite la plus délicate à tenir. Ils ne pouvaient combattre ouvertement l'excès de l'ardeur catholique ; ç'aiu*ait été encourir l'accusation de favoriser les hé«

n% MOHTAI^m HAI1I1C M MMEAUX.

rMqaes ; ib ne pouvaient se mettre en hostffîté Avec le roi de Navarre, contre lequel, an fond, Ions ce» remuements étaient dirigés : le roi de France ne lut faisait pas la guerre, et on savait même qu'il n*étâit pas éloigné d'appeler à son aide les huguenots pour se débarrasser des Cuise. Et cependant fis craignalmt d'entretenir régulièrement avec le prince calviniste les relations que son rang et son titre auraient exigées*. Le silence du maréclial laissait le roi de Navarre dans le doute et l'inquiétude sur ses véritables dispositions. n lui écrivit» au commencement d'avril, pour provoquer une explication franche : « Sy vous verrez ce qui est à propos, pour la façon comme ie me doibs gouverner, comme aussy pour adviser si en ce nouveau mouvement que fay entendu estre actuellement à Bordeaux, i'ay quelque moyen de vous ayder pour le service de Sa Maiesté, pour lequel et pour le bien de FEstat il vous fanlt estre vray. » (Bectteil des lettret dFBenri /F, par M. Bei^r de Xivrey, dans la collection des documents inédits pour servir à l'histoire de France.)

Le maréchal a-t-il répondu à cet appel significatif? On peut en douter. Le roi de Navarre, instruit, et surtout vou« lant paraître instruit de tout ce qui se passait à Bordeaux, sentant Timportance pour lui de ne pas être mis à l'écart dans les afliûres de son gouvernement, et de bire croire à sa bonne intelligence avec le roi de France, écrivit au maire et aux Juf ats la lettre officielle suivante :

« A messieurs les maire et iurats de la ville de Bourdeaux.

• Messieurs, ie tous ay desià adverty par le sieur de Lezignan des advis que i'avoys de toutes partz de ces nonveaidx événements et des commandements que i'avoys du roy. Maintenant nous voyons le mal cont'muer, et les au-

t. VariHat (prtfaee éé PffMKre d^ttBMi /ff), en ét|MMaiiC imtes cet compHcaiions , dit qu'il n*y eut peut-être Jannis de commission plus difficile âi eiécuter que celle de la lleutcnancc générale de Guyenue , qui fut donnée au marchai de Vaiignon.

thears sur le poiuct d'exécuter plusieura enlrepriiises, des^ quelles Tay mandé les pariieubuilez à mon cousin, monsieur le mareehal de Matignon, et commandé au aieur de Lambert, présent porteur, vous dire de ma part. Fattens nouvelles de Sa Maresié et ce qui luy plaira estre âiicl, dont ie Youa donneray incontinent advis; vous asseurant que i'apporteray la vye et les moyens que Dieu m'a donnez pour le Inen de son Estât et de son service.

« Cependant ie vous prie veiller à vostre conservation, et me tenir adverty de ce que iugerez en esU*e digue, mesme de 08 qui vous touche en gênerai et en particulier, pour m'y employer avec aultant d'affection que vous scaurez désirer, ainsy que vous dira ce dict porteur : sur lequel nous reoiettant, prions Dieu vous avoyr, messieurs» en sa saincte et digne garde.

m Escript à Lectoure, le iij* iour d'avril 1&85. « Yostre bien bon amy,

1 HzifRT. •

Les entreprises qu'Henri disait être sur le point d'éclater ont-elles éclaté en effet? On pourrait le croire d'après un récit que M. Ducoumeaux {Guf/mne hktwrifue) a emprunté, en l'abrégeant, & Varillas et i Mezeray» et que M. Payen adopte {Nauv. doeuw^y p. 14) : des barricades auraient été élevées ; le maréchal, qu'on voulait cerner dans son hôtel, aurait marché en se promenant, une baguette à la main ; puis, avec ses troupes, aurait arrêté les plus mutins : sur la demande de quelques-uns des premiers de la ville, il aurait usé de douceur, relâché les prisonniers, et fait semblant de tout oublier ; on aurait paru de si bonne intelligence que Ton se traitait « magnifiquement les uns les autres, comme pour noyer le souvenir de tout le passé dans la joye des festins. » Une émeute à Bordeaux, à cette époque, aurait été un fait trop grave pour n'être pas noté; or ni de Thou, ni les antres écrivains contemporains, ni de Gaillière, l'historien du maréchal de Matignon, ne font mention de rien de semblable.

Le maréchal fit mieux que de réprimer un mouv^uent séditieux : il le prévint. Comprenant que, dans l'exaltation croissante des esprits , attendre c'était laisser la rébdlion prendre de la force, désirant éviter l'appareil d'un grand déploiement de troupes, et la chance d'une collision sanglante, il employa la ruse en même temps que la fermeté ; il réussit complètement.

Dans le courant du mois d'avril S monsieur de Montaigne, maire*, et les jurats reçurent du maréchal de Matignon l'invitation de se rendre à son hOtel, pour communication de quelques ordres du roi relatifs à la ville et à la province; ils y virent arriver aussi les présidents et les gens du roi dn parlement, les principaux fonctionnaires et officiers de la ville, et le baron de Yaillac. Quand la réunion fut complète, le maréchal en exposa le véritable objet ; il dit qu'il connaissait les pernicieux desseins des Ligueurs qui, sous prétexte de religion, se révoltaient contre leur prince souverain, troublaient le royaume et voulaient élever leurs fortunes sur les ruines de celles des gens de bien; qu'il était averti qu'ils avaient dans Bordeaux des partisans qui avalent promis de le livrer dans leurs mains ; qu'il avait prié les assistants de se réunir chez lui pour leur découvrir un secret aussi important pour leurs fortunes et pour leurs vies ; que comme le danger était grand, le remède devait être prompt, et que, dans des circonstances aussi graves, il fallait commencer par l'exécution.

Mors se tournant vers le baron de Yaillac, assis avec les

1. Je n'ai trouvé nulle part la date précise; celle que J'adopte me paraît ▼ralsemblable ; révéoement doit être postérieur à la lettre d'Henri IV, du 11, qui le ralt pressentir ; Il a dû se passer peu de Jours après, puisque Honuigne, qui ne se serait pas absenté quand un tel éTénement éult immioent, rapporuit de Bergerac une lettre du roi de Navarre, du 23 avril , et enfin qu'on verra le roi Denri 111 remercier le maréchal par une lettre du 3 mal.

2. De Thou se trompe en disant que le maréchal de Matignon, a'étant attiré raffection des habitants par des manières populaires, avait été fait maire de la ville; l'élecUon du maréchal n'était pas accomplie alors , elle n'eut lieu qoe le 1*' août suivant. De CaiUière est dans le vrai quand 11 nomme « Michel de Monuigne, pour lors maire, » parmi les personnes réunies chei M. de Matignon au mois d'avril.

HONTAIGNE HAIHfi DE BORDEAUX. 273

autres personnes de l'assemblée, il lui dit que sa fidélité était suspecte au roi ; que, pour se délivrer de cette inquiétude, Sa Majesté désirait qu'il remit le château Trompette entre ses mains.

Vaillac, étonné, voulut s'excuser, protestant qu'il n'avait jamais eu intention de rien faire contre le service du roi; qu'il suppliait le maréchal de se contenter de sa parole, et de lui donner le temps de se justifier, sans le déposséder de sa charge avec une honte qu'il n'avait point méritée ; il termina en disant qu'il était homme d'honneur, et qu'il aimait mieux mourir que d'être déshonoré.

Le maréchal, coupant court aux paroles, lui répondit que s'il voulait mourir il n'avait qu'à résister aux ordres du roi ; que de plus longues défaites le feraient regarder comme coupable; que s'il ne rendait pas la place, il aurait la tète tranchée à la vue de la garnison. Matignon ajouta qu'il vou* lait qu'on sût bien qu'il était en état de se faire obéir. En même temps, il fit venir le sieur Le Londel AuctoviUe, capitaine de ses gardes, lui ordonna de désarmer Yaillac et de lui donner des gardes.

Il s'adressa ensuite à monsieur de Montaigne, maire, et lui commanda de faire savoir dans toute la ville les intentions du roi et celles de son lieutenant général, afin de disposer les bourgeois, bons et fidèles serviteurs du roi, à se joindre à ses troupes pour forcer la garnison du ch&teau à se rendre si la punition de Yaillac ue les décidait pas à se soumettre.

Vaillac, si brusquement mené, eut recours aux prières. Comme il avait beaucoup d'amis dans l'assemblée, on intercéda pour lui ; le premier président lui fit une sage exhortation à la soumission. Le maréchal voyant que Yaillac, tout en faiblissant, ne cédait pas encore, commanda qu'on l'enmenàt hors de la salle. A cet ordre, l'assemblée redoubla de prières auprès de Matignon et d'instances auprès de Yaillac. Le maréchal eut la patience d'attendre quelques heures. Enfin, Yaillac reconnut la nécessité de se soumettre, promit au maréchal de lui remettre la place, et demanda

f 74 MOIITAIGNE XAIRE DE BORDEAUX.

seulement d*en retirer ce qui lui appartenait, et d*aUer trouver le roi pour se justifier. Cela lui fut accordé.

Aussitôt le maréchal sortit de la salle, traversa son hôtel dont Le Londel avait fait garder les avenues par sa compagnie, par des amis, et par des personnes qu*il savait affectionnées au service du roi , et passa dans la rue , environné de ses gardes et de quelques gens de guerre, suivi de toute rassemblée, ainsi que de Vaillac auquel il avait fait rendre son épée. Accompagné de la sorte, il marcha droit à la porte du château Trompette. Vaillac commanda à ses officiers et à ses soldats de sortir, la mèche éteinte ; cela se fit sans tumulte et sans rumeur. Le Londel s'empara de la porte ; le maréchal fit entrer ses gens, et permit à Vaillac d*y laisser quelques serviteurs pour enlever ses meubles, et pour faire, avec Le Londel, inv^taire de l'artillerie, des armes et des munitions.

Le maréchal voulut constater officiellement ces faits. Dès le lendemain, Montaigne, les jurats, et toute l'assemblée furent convoqués pour dresser un acte qui fut envoyé au roi. M. de Matignon y joignit une dépèche qui rendait compte à Sa Mcyesté de tout ce qui s'était passée

Par ce coup hardi, Matignon rendit un immense senice au roi : « Si ce mareschal, dit Brantôme, n'eust attrappé lors cette place et par finesse et par adresse, Bourdeaux eust eu de l'affaire. » n assura les conséquences de son action, en ajoutant de nouvelles fortifications au chftteau et en y mettant une nombreuse garnison; par là il put maintenir la ville, et la garder au roi pendant toute la guerre de la Ligue*.

U était naturel d'informer le roi de Navarre du fait si important qui venait de se passer dans la capitale de son gouvernement de Guyenne. Quoique ce prince eût écrit, pen-

1. J'ai raiTf le récit de de CaiUlère, plus déuilië que celui de de Thoa, de Davila et des autres blstoriens ou cbroniqueurs contemporains, et de dom De^ vienne, parce que cet écrivain a rédigé son ouvrage d*après les documents puisés dans les arcliives de la faintiie du maréciiai de Matignon.

î. DeTliou, Biit, livre Lxxxi; Davila, Uittoin des guerrts cin7«,rtc., livre Vn.

tl r^r% -,

VOKTAIGIIE MAIRE M BORDEAUX* 275

dant le mois d'avril, lettre sur lettre au maréchal de Matignon, celui-ci parait n'avoir pas voulu sortir de sa circonspection silencieuse, et avoir chargé Montaigne de porter verbalement les nouvelles à Bergerac, où se trouvait alors le Béarnais. Cela résulte de la lettre de ce dernier au maréchal, du 23 avril 1585, que je rapporte ailleurs tout entière; le roi commence par dire : « J'ay esté bien ayse d'avoir entendu si particulièrement de vos nouvelles par M. de Montaigne. »

Dans les conférences qui eurent lieu entre le maire et le prince, il est probable que Henri aura témoigné le désir de venir à Bordeaux : il aurait profité, pour s'y établir, de l'acte d'antorité qui venait d'être frappé; sa présence aurait été utile an roi de France , dont les huguenots affectaient de se dire défenseurs, car pendant plusieurs mois, ils firent la guerre aux ligueurs, en Guyenne, au cri de Vive le roi! Mais, d*une part, l'arrivée du prince hérétique aurait surexcité les passions de la ligue, et de l'autre, le maréchal ne se souciait pas de partager une autorité dont il était quelque peu jaloux S ni de laisser croire à l'alliance, qu'il avait toujours combattue, de la couronne avec les huguenots contre les ligueurs.

Ne pouvant se rendre à Bordeaux, Henri, peut-être sur la suggestion de Montaigne, envoya au maire et auxjurats M. de La Marsillière, et leur écrivit la lettre suivante* :

« A Messieurs les maires et jurats de la ville de Bourdeaux.

« Messieurs, par tant d*occurences et d'occasions qui se présentent, je desirerois vous faire plus souvent entendre de

1. Li reine Marguerite dit , en parlant des teotatlTes qu*on avait faites trois ans auparavant pour attirer son mari à la cour de France : « il (le roi] désiroit fort de le tirer de Gascoyne, pour le remettre à la cour en ia roetme condition qu'ils y avoient esté autres fols mon frère et luy ; et le marescbal de Matignon poussoit le roy à cela , pour l'envie qu'il avoit de demeurer tout seul en Gas-

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