Sire
« L'estonnemeDt a esté si grand sur la fureur de la maladie contagieuse naguicres survenue en ceste ville et particulièrement aux malsons d'aucuns de \oslre parlement, que ne nous estants trouvés en nombre suffisant pour iuger les procès, ny en la Chambre de Tedict de laquelle II a pieu à Vostre Maiesté me commander de service, ny pareillement en tout le corps de vostre parlement, Il nous a semblé estre de nostre debvoir d'en advertir Vostre Halesté, et à moy particulièrement. Sire , d'en faire le semblable pour entendre vos commandements, rendre à Iceux la 1res humble et très fidèle obéissance qne le dois et pour laquelle ma vie ne sera lamais espargnee, quelque danger qui se présente. Nous sommes quelques membres qui nous sommes asseurés pour retenir la face de vostre iustlce, servir à la conservation de vostre ville, et consoler le peuple par nos présences, ayant ordonné ce qui nous a semblé nécessaire pour pourvoir à cesic maladie mesme en l'absance de monsieur le mareschal de Matignon, espérants que Dieu duquel procèdent les bonnes voluntés bcnira les nostres de sa grâce dont le luy en fais Ires humble requeste,
a Sire, et qu'il luy plaise conserver Vosirc Maiesté en très longue et très parraite sauté et prospérité. A Dourdeaux,ce 25 Juin 1585.
« Vostre plus que rres humble et plus que très obéissant fideîe serviteur et subicct.
o Chauvin. »
« .... La peste augmente de telle façon en ceste ville qu'il n'y a personne
De la seconde de ces lettres on peut induire que Mon* taîgne n'élait déjà plus à Bordeaux à la fin de juin. Le maire et gouverneur avait, dans de telles conjonctures, des fonctions trop importantes pour que , s'il avait été présent , le maréchal n'eût pas signalé sa présence comme celle du premier président et de M. de Gourgues , et pour qu'il ne lui eût pas attribué sa part dans les mesures municipales qu'il fallait prendre.
Montaigne apprend, vers la fin de juillet, des nouvelles des jurats, par M. le maréchal de Matignon : ces messieurs avaient exprimé le désir que le maire vint, au moins, suivant l'usage, présider aux élections de son successeur et des trois nouveaux jurats. Montaigne répond qu'il est prêt à sacrifier sa vie pour ses compatriotes (dévouement dont son éloignement était une singulière preuve), mais qu'il ne pense pas devoir la hasarder pour une élection dans une viUe malade, lui qui vit en si bon air. Seulement , il propose de se rendre dans un petit village près de Bordeaux, encore pourvu que le mal n'y soit pas arrivé ; et là il remettra à celui des jurats qui viendra les instructions qu'il aura reçues de M. le maréchal de Matignon. Voilà tout ce qu'il peut faire pour ^^ ses frères^ auxquels il souhaite une longue et heureuse vie! /'^ '• "^ V" '
« Messieurs, i'ay trouvé icy par rencontre de vos nouvelles par la part que monsieur le mareschal m'en a faict. le n'espargneray ny vie ne aultre chose poiu* votre service, et vous laisseray à iuger de celuy que ie vous puis faire par ma présence à la prochaine élection avant que ie me bazarde d'aller en la ville, veu le mauvais estât en quoy elle est, notamment par des gens quy viennent d'un sy bon air comme ie Tais. le m'aprocherai mercredy, le plus près de vous que ie
qui aye moyen de vlrre ailleurs qui ne l'ayt alMindonnee et n*y a pour aujourd'huy que les sieurs premier président et de Gourgues qui y soient demeures pour rafféction particulière qu'ils ont à vostre service, dont le me trouve fort enpescbé Unt pour la garde d'Icelie que des chasteaux où la peste est desia, dans celuy du Ha et i la maison de la ville. Vy pourvoleray et à tout ce qui sera concernant le service de Vostre Halestë le mieulx qu*ll me sera possIMe. « Du dernier Juin 1585. Matioioii. »
pourray, est à Feuillas^ se le mal n'y est arrivé, auquel lieu comme i'escris à monsieur de La Motte*, le seray très ayse d'avoir cest honneur devoir quelqu'un d'entre vous pour recevoir vos commandements, et me décharger de la créance que monsieur le mareschal me donnera pour la compagnie, me recommandant sur ce bien humblement à vos bonnes grâces, et priant Dieu vous donner, messieurs, longue et heureuse vie. De Liboume, ce 30 juillet 1585. « Votre très hûble serviteur et frère,
« MÔTAIGNï'. «
M. de Moncuq, seigneur de La Motte, auquel Montaigne venait d'écrire, était resté "courageusement à Bordeaux, et s'était efforcé, avec d'autres jurats, de pourvoir aux nécessités de cette ville désolée ; l'administration était d'autant plus pénible dans d'aussi affreuses circonstances, que non-seulement le maire avait quitté son poste, mais que le lieutenant r.>^ . général, maréchal de Matignon, avait dû partir pour rejoindre l'armée du duc de Mayenne. M. de Moncuq avait écrit, deux jours avant la lettre de Montaigne, au maréchal, en lui demandant ses ordres pour la manière de procéder aux prochaines élections ; sa lettre est honorable pour lui, et donne d'intéressants détails sur la triste situation de la viUe ; elle n'a point encore été imprimée ; elle se trouve à la Bibliothèque impériale, collection deHarlay, ^, fol. 168\
1. « FeuilUsM, village non mentionné dans les dictionnaires géographiques, mais Indiqué par Cassini et par Belleyme ; Il est à moitié de la distance qui sépare Bordeaui de Libourne, à l'embranchement de la route de cette der- Dlèro ville avec celle de Bordeaux à Bergerac. » (M. Payen, Nouveau» dœu» m$nU, p. 21.)
2. Il s*agit Ici de M. Baude de Moncuq, seigneur de La Motbe alors jurât.
8. Cette lettre a été découverte par M. Detcheverry, archiviste de la niailie, dans les arclilves municipales de Bordeaux, et insérée par lui dans une Hiitoire des itrae'Htet de Bordeaux^ publiée en 1860. Elle a été reproduite et annotée par M. Payen, Nouveaux doeumentSy p. 30 et suiv.
4, < Monseigneur,
«Messieurs les iurats vous cscriront ung de ces lours et vous Tairont entendre partie de Pestât de la ville ; 11 m*a semblé estre de mon dcbvoir de vous en ad^crttr particullierement pour le regard de la sanié. Monseigneur, elle ne fut iamalsen si pauvre estât ; car depuis trois ou quatre lonrs le mal s*ost tel-
Les élections eurent lieu à l'époque ordinaire ; M. le maréchal de Matignon fut nommé maire; MM. de Moucucq» de Cazaux, Laforcade, élus en 1684, passèrent premiers jurais. Les nouveaux élus furent MM. de Girard, du Breuil, Ledoux : ce dernier mourut en charge et fut remplacé par M. Verdalle.
De ce jour cesse la mairie de Montaigne. Il peut , sans manquer à un devoir public, respirer l'air sain de Liboume, pourvoir à la protection de son ch&teau et de sa famille, con* duire sa maison au loin pour éviter la contagion. Il £biudrait admettre qu'il aurait continué , pendant un an , de sacrifier l'homme public à l'homme privé , si le maire nommé le 1" août 1585 n'avait dû entrer en fonctions que le V août 1586.
lement eachauffé que nous n'y pouvons plus mettre aulcun ordre, pircequi chascun des babitants a habandonné la Tille : l'entends ceux qui peuvent y aporCer quelque remède, car quant au menu peuple qui est demeuré, cela meurt comme mousches. Il semble que Dieu aye fait perdre le sens aux pria* dpaux bourgeois el leur a fait perdre la cognoissance de la ruine de leur ville qui est tout emlnent Suivant voslre commandement, monseigneur, nousestions délibéré mettre tout le menu peuple dehors, si nous eussions peu recouvrer de l'argent pour le nourrir ; mais II a esté hors de nostre puissance de recouvrer ung sol ny des rich*^s ny des pauvres, combien que nous ayons mis en vente à cris publlcqs tout le plus beau revenu de la maison de la ville, sans toutefois qu'il se soit présenté aulcun pour y mettre ung seul sol. C'est une grande désolation de veoir ainsi cesle ville habandonnee. La compagnie que nous avions dressée pour la garde des portes par vos commandements, les soldats sont tellement infectés qu'ils en sont morts desia dix ou douxe, et quand il me faut bailler ou prendre les clefs de la porte, le suis en toutes les peines du monde. Au reste, monseigneur, vous sçavez que Teslection des lurats s'approche, et parce que le vois une grande difficulté pour assembler les hommes qu'il faut pour ladite élection, le vous ay bien vouUu advenir, et aussi mon Intention n*cst sinon suivre vostre volonté et faire voslre commandement, laquelle volonté ie vous supplie, monseigneur, me faire entendre par ce porteur, vous suppliant très humi)lcutent trouver bon que Tel^xtion faite, si Dieu me liii ceste grâce de la veuir, que le me relire en ma maison, pour après y «voir resté sept ou huit Jours, vous aller trouver pour emploier ma vie auprès de vous, vous suppliant, monseigneur, vous voulloir servir de moyen ce que vous cognoiirez; ie m'asseure, monseigneur, que vous aurez égard à raffectlon que i'ay au service du roy et au vostre particulier envers tous et contre tous. Et d'aussi bon cueur que ie supplie le Créateur,
« Monseigneur, vous donner en santé très bonne^ longue et heureuse vie. De Bourdeaux, ce vingt hultiesme iuillet 1586.
« Vostre très banble et très affectinnné servi lev. « Db Moncdq. »
/r, , . h Jv, / Je crois avoir prouvé que Texercice effectif de la charge municipale de Montaigne date légalement du jour de son élection, 1** août 1581. Dès lors, chaque élection n'étant faite que pour deux années , il est évident qne celle de 1583 n*a eu son effet que jusqu'en 1585. Cette démonstration me parait former le meilleur commentaire de la mention de de Lurbe, à l'année 1585 : » Le seigneur de Matignon, mareschal de France, est esleu maire de la dicte ville. • Je puis surabondamment y ajouter un fait décisif : c'est la participation officielle du maréchal à un acte de la jurade , six semaines avant les élections de 1586 ^ On pourrait objecter Damai et de Caillière. « En Tannée
1585, dit Damai, ttu^tie^en iuillet 1586, estant lieutenant du roy monsieur la mareschal de Matignon , mavre de ladite ville monsieur de Montaigne, iurats messieurs de Moncucq, Cazaux , La Forcade , Girard , du Breuil , Verdale. » J'ai déjà dit que cette locution avait pour objet principal d'indiquer les six jurats, en faisant connaître accessoirement les fonctionnaires en exercice & la même époque ; c'est comme si Damai avait dit : Messieurs.... étaient jurais jusqu'en juillet
1586, pendant que H. de Matignon était lieutenant général. Il est vrai qu'il mentionne comme maire Montaigne , qui l'avait été en 1585 , mais seulement jusqu'en juillet. Il y a ici une lacune; il faut la remplir par la mention de de Lurbe, qui mérite toute créance, puisqu'il faisait, à ce moment-là, partie du corps de ville. Si, à l'année 1586, Damai mentionne que le roi écrit à messieurs les jurats à l'occasion de la contagion, et « trouve bon que monsieur
1. Il s'agit Id do renouTellement des statuts des maîtres chapellen. On Ut^ à la suite du texte de ces sututs, la formule suivante : «Les présents statuts ont esté renouveliez par les sieurs maire et Iurats, gouverneurs de la ville et dlé de Bordeaux : Jacques de Matignon, comte de Torlgny, mareschal de France et lieutenant pour le roy en Guienne, et maire de Bordeaux ; Baude de Moncucq, ecuyer, seigneur de La Mothe ; maistre Jean de Casau, élu pour le roy en Guienne; François de La Forcade, bourgeois et marchand ; François de Girard, ecuyer, sieur du Haillans; maistre Jean du Breuil, avocat en la cour; Durand Verdalle , bourgeois et marchand ; les tous , maire et Iurats, ony maistre Gabrid de Lurbe, procureur et syndic de ladite ville, en Inrade, le quatorileme Juin 1686. >
le mareschal de Matignon soit esleu maire, » il ne faut voir là qu'une approbation de Télection consommée et non l'agrément d'une élection future.
Quant à de Caillière, voici ce qu'il dit : « Pendant que le duc du Haine achevoit de se guérir à Bordeaux , le mareschal de Matignon, demeuré seul pour commander l'armée , fit quelque seiour à Montsegur. Les habitants de Bordeaux l'enyoyerent supplier d'avoir agréable l'élection qu'ils avoient faite de sa personne pour la charge de maire de leur ville : ce qu'il accepta volontiers. Il fit travailler à remettre la place en estât de defiense, quand l'armée en seroit partie. » En général , quand de Caillière n'est pas guidé par les documents datés qu'il rapporte, son récit manque de précision ; il devient confus , se trompe de temps , et mêle les faits de manière qu'il est difficile de s'y reconnaître. Ici son erreur est palpable. Il raconte les événements de 1586; il ne peut être question de l'élection qui aurait eu lieu au mois d'août précédent : les Bordelais n'auraient pas attendu si longtemps pour la proposer à l'acceptation du maréchal ; l'historien entend parler d'une élection récente , faite en 1586. On sait que les jurats nommaient le maire le 1*' août ; or, le duc de Mayenne, qui faisait le siège de Montsegur, étant tombé malade, et ayant écrit à Bordeaux, au maréchal de Matignon, pour le prier de venir commander l'armée, le maréchal partit le 5 mai, et vint prendre le commandement; la ville de Montsegur lui ouvrit ses portes le 15 mai. Sur la fin de mai, il fortifia Tonneins et y mit trois cents soldats (de Thou , Histoire, livre LXXXV). Il n'aurait plus été à Montsegur en août, quand la députation bordelaise serait venue lui annoncer son élection. D'ailleurs le l*'août, jour des élections, le maréchal ne commandait plus 5eti/ l'armée, en remplacement du duc de Mayenne. Le duc , ayant rétabli sa santé à Bordeaux, et s'étant remis en campagne, le maréchal de Matignon et lui étaient partis ensemble de Liboume, et étaient allés camper, le 10 juillet, à Sainte-Terre , où le lendemain, ils passèrent la revue de leur armée (de Thou, eod.). Les circonstances indiquées
par de Caillière sont donc impossibles. Ce qui est probable, c'est qu^après Félection de 1585 , faite dans des circonstances assez pénibles pour motiver un refus , des députés de la ville se seront transportés auprès du maréchal pour le prier d'accepter la mairie.
Montaigne , sorti de sa charge , resta en Guyenne jus* qu'en 1588, année qu'il passa presque entière à t'aris, à Gournay, à Rouen, à Chartres, à Blois*. Après lui, le principe électif, dans la dignité de maire de Bordeaux, fut moins ménagé par la royauté, moins défendu par les citoyens ; le maréchal de Matignon conserva la mairie pendant douze ans , jusqu'à sa mort (25 juiUet 1597) •; les Bordelais lui donnèrent immédiatement pour
i. En se rellraint poar la seconde fois à èibû château, il ti'était donc pas aussi déterminé que ledit dom Devienne {Éloge) à ne pius rentrer dans le tamulte du monde.
2. M. de Matignon Tut réélu en 1S87 et en 1589. Une troisième réélection parut sans doute exorbitante et contraire aux coutumes et lil>ertés de b ville. Henri IV, qui tenait à concentrer le plus d'autorité possible entre les mains d'un homme aussi utile pour lui que le maréchal de Matignon, écrivit, peu de temps avant l'élection, aux Jurats, en les priant de le nommer encore cette fols, sans que cela tirât à conséquence; sa lettre est curiense et trouve id naturellement sa place :
« À nos très chers et bien amex les maire et iuratx de nostre vtUe de Bourdeaux,
« Très chers et bien amez, en attendant que nous vous renvoyons vostre depputé qui est Icy, nous n'avons voulu perdre ceste commodité de vous faire ceste cy, mesme prévoyant qu'il ne vous pourra arriver auparavant le tems que vous debvés procedder à Tellection d'un nouveau maire ; sur quoy nous avons à vous dire que, eu esgard à la qualité du tems et pour plusieurs aultres bonnes considérations^ nous desirons que vous continulés en ladlcte charge nostre cher et bien amé cousin le sieur mareschal de Matignon, nonobsunt la continuation précédente que vous en avés faicte, n'y en pouvant avoir aucun en ladlcte charge qui y puisse apporter plus de dignité et intelligence que Iny, tant pour le bien de mon service que pour la conservation de ladlcte ville, ponr jaqueile il serait périlleux en ceste saison d'y admettre aucun aulire qui eust à commencer à s'instruire en la conduicte des affaires de ladlcte ville : dont touttes fols nous ne vous presserions pas, n'esioit la nécessité que vous connoissés autant que nous mesmes, qu'il y a de le faire. Mais ce ne sera pas aussy pour en faire coustume ny aucun preiudice à vos privilèges et formes ordinaires, lesquelles nous voulons conserver et maintenir, ny y innover qu'autant que vous cogiiolsirez propre et u tille pour le bien de vostre ville, ( nous asseurons que vous iugerés estre ce que dessus.
« Donné à Mantes, le qulnziesme iour de iuiilet i59i.
« HgNRt.
successeur son fils le comte de Thorigny ; deux ans après , en 1599, « monsieur le mareschal d'Ornano fut esleu maire de la yille par Fexppës commandement du roy. » (Darnal.) Une élection ainsi faite n'était plus qu'un vain simulacre. La réalité ne tarda pas à paraître : les maires de Bordeaux furent nommés par le roi.