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LES POÈTES DU XVI® SIÈCLE ET LA VIE RURALE

Les poètes du xvi® siècle n'ont pas, comme ceux du XVII® et du xviii®, rhorreur du mot propre et Tamour de la périphrase ; on peut donc trouver chez eux des peintures exactes et précises de la vie rurale qu'on ne çencontre plus dans les pastorales d'une époque plus rapprochée. Seul, le père Vanière, dans son Prœdium rtisticum, n'a pas reculé au xviii® siècle, devant les détails réels, sans doute parce que le latin dans les mots bcave l'honnêteté. Certains poètes du xvi® siècle ont cherché avant tout la vérité; c'est pour cette raison que nous donnerons des extraits des œuvres de quelquesuns d'entre eux, tels que le sieur de Pybrac, Claude Gauchet et Rapin.

Les plaisirs de la vie rustique

Sous ce titre, le sieur de Pybrac, dont les cinquante quatrains sont si connus, a fait imprimer en 1575 chez Fédéric Morel, à Paris, un petit poème, qui resta inachevé, mais dans lequel il a pu décrire les principales occupations d'un ménage de paysans. Nous en reproduisons les passages les plus caractéristiques, retranchant les généralités et les ornements étrangers au sujet.

Après un préambule trop long sur les plaisirs des champs, il nous montre le paysan, se levant dès le point du jour à Tépoque.des moissons :

Adonc sur le matin, quand il entend passer .Ses voisins, qui s'en vont la javelle amasser Dedans le champ coupé^ au lict point ne s'amuse ; Ains d'un saut se levant^ sa paresse il accuse : Esveille Marion, qui ronflant reposoit^ Et voudrait bien encor dormir si elle osoit : Il la haste d'aller ; elle enfin prend courage Et d'un désir égal se met à son ouvrage.

Se coiffe promptement, ne iuy chaut se parer

... Au point du jour s'en va dans son jardin cueillir

Des choux ou des pourreaux pour les mettre bouillir ;

Après dans son mortier un peu de saffran broyé

Et tire du charnier un petit nj/orceau d'oye : • .

Jette tout dans le pot qu'elle met sur le feu.

Du vent de son poulmon allumant peu à peu

Les bûchettes qu'elle a es taillis amassées,

Et pour les mieux porter, en faisceaux entassées.

Mais avant que vouloir couper de sopi cousteau Le pain desja rassis ou le tendre tourteau, Joignant ses noires mains à deux genoux se jette, Fait sa prière à Dieu qui point ne la rejette

Ce qu'elle lui demande, c'est

que sa bonté daigne en toute saison

En douce paix tenir sa petite maison...

Que leurs enfans communs les tavernes hanter

Ne vueillent, ne jamais les truans fréquenter :

Que la fille qui ja preste à mary se monstre,

Avec petite dot, par heureuse rencontre.

En honneste maison ils puissent héberger

Chez quelque laboureur ou chez un bon berger : .

Que l'usurier meschant, qui dès longtemps aguigne

Et hume de ses yeux le closeau de leur vigne.

En ses papiers journaux ne les puisse accrocher :

Ne de leur povre toit le gendarme approcher.

Ou le soldat larron, qui pille et qui saccage

Ayant ainsi prié, de deux mains elle coupe Des tranches de pain bis pour en faire la souppe, Y meslant quelque peu d'un fromage moisi Qu'entre plusieurs elle a dans la paille choisi. Propre pour au brouet donner saveur et poincte Et pour renouveller la soif desja esteinte :

Puis prend le pot en main, le rince de claire eau. Par un degré tremblant dévale en son caveau.

D'un muy presque failly, qui à peine dégoutte, Enfin son petit pot elle emplit goutte à goutte; Hastive s'en rêva là haut, où sur un aiz De ce sobre disner dresse l'unique mets, Le charge sur son chef, et courant d'allégresse Va trouver son mary que la faim desja presse ; Car depuis le matin qu'à l'œuvre il s'est rangé. Sans cesse travaillant, il n'a beu ny mangé.

Tous deux au coiogdu champ se couchent dessus Therbe, Et pour tahle et buifet n*ont qu*un faisceau de gerbe> Là mangent gayement leur potage et leur chair Et boivent à Teuvy...

Ayant donc ainsi pris ensemble leur repas^ La femme s'en rêva au logis pas à pas Et laisse le mary qui^ courbé, teste nue, Affublé seulement du ciel et de la nue, La faucille en la main, ne cesse de couper Le bled, jusques à tant qu'il faille aller soupper. Phebus est lors couché... Du champ à Theure il part, ses outils il empgrte, Et trouve Marion qui l'attend sur la porte :

Se mettent à souper d'un appétit pareil.

Mais après le repas pour tromper le sommeil Comptent des temps heureux de leur chaste hyménée, Ou devisent des grains qu'ils auront ceste année. Ou de seps se courbant au poids de leurs raisins, Sans detracter jamais de l'honneur des voisins.

Le mary plus lassé le premier se dépouille ; Elle, chiche du temps, met aux flancs sa quenouille Et remouillant ses doigts achève son fuseau.

Ou dévide au rouet un entier escheveau.

Puis, sans faire nul bruit, près du mari se couche...

Le lendemain, il faut s'éveiller de bonne heure ; car c'est jour de fête. .Marion se lève la première, allume le feu, égorge un oison, le plume, et saisissant un cochon de lait,

Elle le prend, le tue, et le pèle et Tembroche Et le fait compagnon de Toyson à la broche.

Elle y ajoute un chapon, que son mari tue d'un coup de bâton sur le toit où il s'est réfugié.

Mais le mari Colin observe qu'il ne faut pas passer

Le matin d'un tel jour sans avoir oui messe.

Il tire donc

Du coing de son estable un cheval ou jument, Le bride, et faist servir son paletoc de housse. Monte léger dessus, et prend sa femme en trousse. Le cheval talonné commence à galopper.

La messe terminée, on revient à la maison ; la bande des amis est déjà arrivée. Colin s'excuse sur le curé :

Notre curé est long; il s'en faut à luy prendre :

puis convie ses hôtes à se mettre à table.

A la peau du cochon la brigade s'empongne...

Le diner se passa à causer et à rire...

Mais à la fin, on se plaint des malheurs du temps et des maux de la guerre.

Faut-il que nous soyons encores en danger

De voir nos champs couverts du soldat estranger.

Ce petit poème, assez plat, mais qui contient des traits peints sur le vif, fut interrompu par la douleur que causa au sieur de Pybrac la mort de son fils.

La feste du village avec la dance

Tel est le titre d'un chapitre du poème intitulé le Plaisirs des champs, publié en 1583 par Claude Gauchet, Dampmartinois, « aumônier du roi ». Au milieu des nombreuses descriptions de chasses dont ce livre est rempli, il se trouve quelques peintures vraies de la vie

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rurale. Tel est celui de la f%te de Beauval. La fermière attend Fauteur et des hôtes distingués, le jour de saint Samson ; elle prépare tout pour le repas,

Fournit de bancs sa salle et de mets sa cuisine Et courant çà et là, les bras à demy nuds Faict tirer du pouiller les cbappons retenus...

Puis, c'est le tour des gras cochons et du « gras aigneau ». Les hôtes arrivent dès le matin ; ils vont d'abord à la messe basse ; en sortant ils aperçoivent « un bragard echauffauct sur Forme du carfour... pour loger les joueurs d'instrument ». Alentour en voit déjà

Folastrer et jouer la petite jeunesse

Qui feroit volontiers le soleil advancer

Afin que Theure fust que l'on doit commencer...

Après le déjeuner, Ton retourne à la grand-messe ; les hôtes sont placés dans le chœur; le fermier Pierrot et son fUs chantent au lutrin avec le vicaire ; puis Ton revient dîner à la ferme :

Nous montons à la chambre, où la verde fouillée Est mise tout autour, maint bonne berbe meslée Sur l'aire se respand, rendant une senteur.

Qui resjouit le nez et conforte le cœur.

D*une nappe de Un gentiment ouvragée Ja la table est couverte et proprement rangée, La serviette autour : dessus, le gras jambon De saulge et de laurier lardé, se trouve bon Par ceux qui n*avoient pas (estant de la paroisse) Voulu manger devant qu'avoir ouy la grand*messe.

Après le dîner, tandis que les vieillards font Téloge du passé, on voit entrer, précédés de violons, deux jeunes

compagnons, qui présentent aux hôtes deux « targes dorées » ou bassins, dans lesquels on jette un ou deux testons ; puis ils se retirent après avoir invité à la danse la fille du fermier Pierrot. Tout est préparé pour la danse :

Au milieu de la place A un rameau fueillu pendent de bonne grâce Les joyaux desdiez, miroirs, bourses, plotons, Gans, jartières, lacets, ceintures et cordons Et Tescharpe pour cel, qui natif du village, Dancera plus dispost, plus gaillard et plus sage : Maint paire de cousteaux, maint panage gallant, Ou d'Orfraye, ou d'Austruche en Taer va bavolant*. Atant sur Teschaffault la musique commence De quatre bons baults bois qui animent la dance.

Parmi les jeunes gens, on voit un lourdaud qui jette les jambes sans nulle cadence, tandis qu'un autre a appris à « faire les cinq pas » et qu'un troisième « cuide danser le mieux, » parce qu'à Paris, ce fils de paysan

Au lieu d'étudier allait le temps passer

Dessus maistre François pour aprendre à dancer.

Des villages prochains ores vient la jeunesse Qui augmente la dance et ensemble la presse : Et les filles qui sont désireuses de voir De trois et quatre lieux viennent à grand pouvoir... Cependant le cornet hautement esclatant En cent mille fredons sonnjs, et va chiquetant Le bransle solennel ; lors pleine d'alaigresse Se remet a dancer la disposte jeunesse :

Mais entre tous on voit au milieu du carfour Les quatre valletons reluire tout au tour,

* Voltigeant (Du Gange).

D'un satin blanc vestus, qui, Thonneur de la dance Suivent mieux que pas un le son et la cadence. L*un faict bien, Tautre mal : l'un dance bien dispos, Mettant son corps en Vsir, mais trop mal à propos : L'autre marche pesant, qui pourtant ne faict faulte. Et semble mieux dancer que celuy là qui saulte : L'un dance de costé, qui sot va gambadant, Or' d'un pied, or' de l'autre, et puis va regardant Si Raquette le void ; un autre bien plus sage (Ce lu y semble) pour voir Jeanneton au visage Fleurtise à reculon, et résolu pitault*, Pour l'amour d'elle faict par fois le petit sault.

L'auteur montre ensuite un danseur outrecuidant dont on se moque ; puis il continue, en décrivant ce que Ton pourrait appeler un « pas de deux » :

Michault prend Marion, la tire de la dance,

Et après avoir faict une humble reverance.

Il la baise à la bouche, et cliquetant des dois.

Montre qu'à bien dancer il ne craint villageois :

Or' il a les deux mains au costé, puis se tourne,

Et devant Marion présente sa personne,

Puis resaultant en Vsbt gambade lourdement,

Haut troussant le talon d'un sot contentement.

La iille s'enhardit, et son honmie regarde.

Et à tout ce qu'il faict de près elle prend garde :

S'il fait un sault en l'air, Marion saute aussi ;

S'il dance de costé, elle faict tout ainsi :

Tant qu'à les voir danser à tout le monde il semble

Qu'ils ayent recordé leur tricotis ensemble.

Mîclumt finit par offrir le bouquet h Marion, qui ne s'nrr^'te pas, et choisissant un autre danseur,

Puis dançant de plus beau saulte comme une pie. * Piiaut, rustre, paysan.

ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. '3Si

D'autres incidents sont rapportés. Un présomptueux invite une belle pucelle « vestue en damoiselle », et se voit refusé, aux rires de rassemblée.

Bref, c'est plaisir de voir les pitaults villageois Tant des pieds que des mains danser en leur lourdois.

Les joyaux sont, par le milieu de la danse, distribués par les valets aux filles les plus accortes, tandis que récharpe est attribuée à un « honneste et bon soudard ». Pendant ce temps, huit joueurs, divisés en deux camps, jouent à la longue-paume.

Gauchet a décrit également avec des accents de vérité la moisson et la vendange. Il montre le faucheur prenant sa faulx et son paquet, allant par les villages

Se louer à quelqu'un qui lui donne bons gages :

Il le montre affilant sa faulx, travaillant par la chaleur, interrompant sa tâche pour prendre son frugal repas, puis reprenant son travail, tandis que la fermière le seconde.

Quand le chaud du midi le cuit de sa chaleur, Il remet bas l'habit de petite valeur.

Marion qui son bien plus que sa beauté prise. Jette bas le corset et besoigne en chemise, Ne se souciant pas si l'ardeur du soleil Noircira son beau teind au lieu d'estre vermeil... De cela n'a soucy ; tousjours couppe et moissonne. Et d'un bras qui n'est point mollement engourdi Travaille incessamment comme un homme hardi.

Les glaneurs surviennent; on réprime les excès de « leur bande larronnesse », tandis que les « cocheteurs » ramassent l'avoine et la mettent en tas pour qu'on puisse l'emmener dans la grange.

La vendange est dépeinte sous des couleurs non moins vraies. Voici le mesnager, qui présageant le beau temps retient ses vendangeurs pour le lendemain; voici <c le conducteur de la joyeuse bande » qui assigne à chacun sa tAche, surveillant les filles, qui « friandes de nature », et « gloutes » cueillent des raisins, et

N*en séparent point trois, qu*ils ne mangent des deux...

Tandis que

Le buteur va et vient, gaillardement chantant...

Le repas du midi sépare en deux la journée, qui se prolonge jusqu'à la nuit :

Aussitost vous voyez chacun trousser bagage Et le panier au bras retourner au village :

Les filles d'un costé se prennent par la main Et chantent sans chommer la chanson en chemin.

Sous ce rapport, rien n'est changé depuis trois siècles. Claude Gauchet entre ensuite dans des détails techniques sur la façon de faire le « surmpust », sur le moust, sur la manière de faire vin bon et vermeil, sur le pressurage, détails qui doivent intéresser particulièrement ceux qui s'occupent de viticulture, et qui ne peuvent trouver place ici.

On suppose que Claude Fauchet était prieur d'Autheuil-en-Valois ; ce joli village est à 10 kil. de Villers- Cotterets, et ce sont les mœurs et les chasses du Valois que Taumônier du roi aurait décrites dans son poème où Ton chercherait vainement le reflet de son caractère ecclésiastique. (Voir sur cet auteur et le pays qu'il a dépeint dans son poème un article de M. Ernest JuUien, dansles Travaux de l'Académie deReims^ t. lxiv, 325-373).

Les plaisirs du gentilhomme champestre

C'est comme les précédents, un petit poème du xvi® siècle, imprimé à Paris, en 1575. Le président Bouhier et Brunet l'attribuent à Nicolas Rapin, qui le dédia à . monseigneur de Pybrac, ambassadeur pour le roy en Pologne. Rapin décrit avec assez de charme la vie d'un modeste gentilhomme de campagne.

Heureux celuy qui loing d'affaires, Comme les gens du temps passé, Avecques ses bœufs ordinaires Laboure les champs, que ses pères En propre luy ont délaissé ; De qui la noblesse cognue Ne vint jamais en question...

De qui la maison est bastie Sans grande sumptuosité...

De qui la terre bien bornée Se joinct au clos de la maison ; De prez et garenne entournée D'un bois et d'un estang ornée Et d'une fuye en la cloison.

Qui n'a point en son voisinage Un prince ny un grand seigneur, Mais seul conunande en son village...

Qui n'estant embrouillé d'usure Ny de rentes à prix d'argent, Sa dépense à son bien mesure Et sans faire à personne injure, Ne craint ny juge ny sergent...

Qui n'est plus homme d'ordonnance De monstre ny d*arriëre ban ; Mais tient des armes pour deffénse, L'espieUy le harnois et la lance Et six arquebuz de Milan ; Qui pourtant a veu de la guerre Pour en parler en devisant...

Qui a trois chevaux en Testable Six chiens courans et deux lévriers, Six épaigneux ; et pour la table L'autour ou le limier traictable Sans faulcons et sans esperviers ; Qui a le furet et la poche Et les panneaux; tant seulement Pour aider à fournir sa broche, Quand une compagnie approche Sans en user journellement.

Quelquefois il va veoir sa vigne, Et la fait clorre de halliers, D'aubcspins plantez à la ligne, Ou se pourmenant il aguigne Le labeur de ses joumalliers.

Le poète énumère alors les diverses occupations du propriétaire, surveillant ses troupeaux, son champ, son jardin; péchant en la saison du carême, présidant à la récolte du miel, à la fenaison, aux moissons, au battage, à la vendange. A Tautomne, il chasse, il invite ses amis, qu'il festoyé

D'un cochon, d'un chapon, d'une oye Et des pigeons du colombier.

Il y ajoute le gibier qu'il tue. L'auteur fait l'éloge de ces repas, où' règne une gaîté cordiale, et termine en disant :

Vivez àoncq aux champs, gentils-hommes :

Vivez sains et joyeux cent ans :

Francs du malheur des autres hommes Et des factions oii nous sommes En un si misérable temps.

Ce petit poème, qui est assez rare, a été réimprimé à petit nombre en 1853.

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