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CHAPITRE XIV LES LUMIÈRES

Le bon grain, que le clergé avait semé, était souvent tombé sur un sol ingrat; souvent, il avait été étouffé par Tivraie. Beaucoup de villageois étaient réfractaires à toute culture intellectuelle. « La plupart des paysans, dit-on dans une province reculée, contractans ordinairement par le commerce qu'ils ont avec les bestes une nature moyenne entre leur façon de vivre et celle de l'homme politique, ne regardent simplement que le corps en l'éducation de leurs enfans, et les nourrissent comme des animaux et non comme des créatures raisonnables, sans se soucier de leur âme. . . »* La vie matérielle les dominait au point de laisser peu de place aux impressions morales. Fatigués par le travail, ils ne voyaient rien au-delà de l'horizon restreint du territoire où s'était passée leur existence. Les ensei-

* Const. synodales de saint François de Sales, 1648, p. 332.

gnements supérieurs rencontraient aussi des obstacles dans les traditions mal définies et dans les préjugés héréditaires, qui s'étaient perpétués dans les campagnes alors que depuis longtemps ils avaient disparu dans les villes.

Les traditions se perdent et se conservent mieux qu'ailleurs dans les campagnes. Celles-ci n'ont pas d'histoire propre; leurs annales n'ont pas été recueillies, si ce n'est d'une manière intermittente par quelques curés, qui ont consigné depuis le xvi* siècle sur les registres paroissiaux les principaux événements dont ils ont été témoins ^ Cependant d'anciens usages persistent, même lorsqu'on a cessé d'en connaître le sens et l'origine. Certaines dénominations rappellent des faits tout à fait oubliés ; tels sont les lieux dits qui s'appellent la Bataille^ le Temple^ les Fourches^ et d'autres qui gardent des noms dont la signification est aujourd'hui inconnue , comme ces mots que répétait le perroquet des bords de l'Amazone, dont parle Alexandre de Humboldt, et qui étaient les derniers

* Plusieurs de ces mémoriaux ont été reproduits par M. Bellée dans VInv. des Arch. de la Sarthe^ supp. E, et par M. Merlet dans VInv. des Arch. d'Eure-et-Loir. — M. André, archiviste de l'Aube, m*a communiqué quelques extraits du même genre, tirés de registres paroissiaux de communes rurales du département. — Dans certaines contrées, des paysans ont pu consigner des faits relatifs à la localité dans leurs livres de raison. M. Harold de Fontenay a publié les mémoriaux rédigés par trois tisserands de village à la fin du xyn« siècle ; ils contiennent surtout des détails météorologiques. {Mém, de la Société Edîtenne, IV, 173-182.) M. Charles de Ribbe a fait aussi connaître des registres d'affaires et de raison écrits par des pa^'sans en Provence, en Bourgogne, en Alsace et dans le Maçonnais. {La Ré» forme sociale, ffl, 610 à 613.)

débris d'une langue parlée par un peuple depuis peu •disparu*. Dans les villages, les traditions orales ne renaontent pas au-delà de la troisième ou quatrième génération, si ce n'est pour les grands maux, les incendies, les pillages % les froids excessifs, dont la mémoire persiste davantage que celle des événements heureux. Le paganisme s'était longtemps maintenu dans les campagnes % et des usages antiques, inspirés pour la plupart par d'anciennes croyances religieuses, s'y étaient transmis de siècle en siècle, en se transformant et en perdant leur sens primitif.

Nous avons parlé plus haut du gui Fan neuf, des brandons, des feux de la Saint-Jean, que certains érudits regardent comme des restes des coutumes religieuses des Gaulois. La vénération qu'inspirent les fontaines dans les contrées du centre de la France est attribuée aux mêmes origines. La plupart d'entre elles avaient été mises sous le patronage de différents saints, et on leur croyait des vertus miraculeuses. Ici, les paysans y jetaient des pièces de monnaie ou des épingles ; ils venaient y boire ou s'y baigner pour guérir leurs maux ; là, ils y plongeaient la statue d'un saint pour avoir de la pluie*. Des arbres étaient aussi l'objet d'une sorte

* Tableaux de la nature, tr. Galuski, 1851, 1, 274.

s Les paysans de TAllier ont conservé le souvenir des Poulacres ou Polacres qui dévastèrent de nombreux villages pendant la Fronde. (Meilheurat, Cabinet historique, VI, 126.)

s Le nom de païens aurait la même origine que celui des paysans ; il viendrait de pagani, parce que les habitants des pagi auraient été convertis au christianisme plus tard que les habitants des villes.

* Congrès archéologique, 30« session, Albi, 1863, p. 284 à 286. — Louis Duval, Esquisses marchoises, le Culte des Eaux dans la Garde

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de respect superstitieux, comme l'arbre des fées, près de Domremy, autour duquel les jeunes gens, du temps de Jeanne d*Arc, allaient danser en chantant, le cUmanche de Lœtare^ qu'on appelait dans le pays le dimanche des fontaines ^ Aux époques anciennes, les habitants des campagnes avaient été disposés à peupler la nature de créations imaginaires ; dans les ombres des forêts, dans les cavernes, dans les ténèbres de la nuit, ils croyaient entrevoir des apparitions surnaturelles et saisissantes. Des dames blanches semblaient circuler au fond des bois ou dans les ruines des vieux châteaux ; on les prenait pour des sybilles ou des fées*. A la fin du siècle dernier, les Bretons, nourris dès leur enfance de ces traditions fantastiques, aperçoivent des démons, des fées, des revenants, la nuit, le jour, dans leur sommeil, au bord des fossés, dans les airs, sur les nuages. Ici, ils ont cru rencontrer les nains, les korrigans, qui vivent sous terre, en forgeant l'or et le fer : restes d'un peuple de petite taille adonné au travail des métaux, dont la tradition existe chez tous les peuples du Nord, et qui aurait disparu aux époques préhistoriques ; là, ce sont les lutins

centrale, p. 5-145. — J. J. Juge, p. 126. — Baudian, le Morvand, l, 44. — Cambry, II, 170. — 5/. syn. de Grasse, 1674, p. 241. Défense de plonger dans l'eau les statues des saints pour obtenir d'eux les grâces qu'on leur demande. — Dans les Hautes- Alpes, on faisait entrer dans une fontaine la jeune ftlle la plus pure et on lui faisait laver SCS vêtements pour obtenir do la pluie. (Ladoucctte, p. 463.)

^ Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, II, 390, 391 et suiv.

» P. Borel, Antiguitez de Castres, II, 82, 85. — J. G. Fisch, Briefe ûber die sùdlichen Provinzien von Frankreich, 1790, p. 190.

et les enchanteurs; là, ce sont les fées et les faitauds, leurs époux; les fées bienfaisantes souvent, terribles, lorsque, comme les lavandières de nuit, elles noient le malheureux qui répond à leur appel. Les phénomènes naturels inspirent fréquemment aux paysans des impressions de terreur; les feux-follets leur semblent des âmes d'enfants morts sans baptême ou des farfadets trompeurs ; sur les vagues menaçantes aux formes fantastiques, ils croient voir se jouer des sirènes*, et s'ils aperçoivent un loup d'une taille démesurée, ils s'imaginent reconnaître en lui un loup garou, un sorcier et même un jésuite travesti ^

Ils croient aux sorciers ; et comment n'y croiraientils pas, lorsque les magistrats les plus éclairés témoignaient de leur ferme croyance dans la sorcellerie en condamnant, jusqu'au milieu duxvii® siècle, ceux qui étaient accusés de s'y livrer? Les opinions des paysans sont souvent, comme leurs modes, d'anciennes opinions professées par les habitants des villes et abandonnées par eux. On ne saurait croire combien de procès de sorcellerie furent intentés sous Henri IV et Louis XIII, et poursuivis avec cette rigueur féroce qui est dans les usages judiciaires de l'époque. Après avoir

1 Cambry, I, 61, 72, H, 169, 170, 295 et suiv. — Baudiau, le Morvandf I, 44 à 48. — Ladoucette, Hist. des Hautes-Alpes, p. 460. — Nimsgem, Hist. de la ville et du pays de Gorze, 1853, p. 260, 261. — Léo Desaivre, Etudes de mythologie locale. Bulletin de la Société des Deux-Sèvres, V, 22-44.

• Inv, Arch. Seine-Inférieure, C 121.— Des vieillards de Gascogne affirmaient en 1790 s'être battus contre des loups-garous. (Lettres à Grégoire, p. 121.)

obtenu les aveux de Taccusé par d'atroces tortures, on le jetait aux flammes après l'avoir étranglé; on le brûlait vif, s'il était convaincu de s'être changé en loup ou en autre bête rousse. Les magistrats eux-mêmes finirent par se lasser de ces poursuites absurdes, qui ne furent que trop fréquentes, et le roi Louis XIV. s'honora, en interdisant les procès de sorcellerie*; mais les paysans n'en restèrent pas moins persuadés qu'il existait des sorciers, qu'ils allaient au sabbat, qu'ils possédaient des pouvoirs surnaturels et qu'ils pouvaient jeter des sorts sur eux et sur leurs troupeaux '.

Cette crédulité s'étendait aux faux magiciens, aux devins, aux charlatans, aux guérisseurs de tous genres. Leurs remèdes étaient souvent moins dangereux que les opérations des chirurgiens de village ^ plus inoffensifs que les saignées et les purgations ordonnées par les médecins munis de tous les diplômes. Les uns se contentaient de prescrire du vin, de l'eau-de-vie, du lait aigre; les autres employaient des paroles magiques ou faisaient porter au cou des caractères cabalistiques écrits sur des parchemins. Quelques-uns pré-

* Jules Finot, Inv, Arch, de la Haute-Saône, Intr. p. 8, 9. — Baurcin, Varfétés bordeloises, IH, 25-27.

• J. J. Juge, p. 115 et suiv. — Baurein, HI, 23. — On lisait encore au milieu du xvme siècle, dans les églises, un formulaire d'un vieux, rituel, ainsi conçu : Sorciers et sorcières, devins et devineresses, sortez de Téglise avant qu'on commence le saint sacrifice. (Gazîer, Lettres à Grégoire, p. 120.)

» Un paysan a les doigts gelés en 1776 ; un chirurgien les lui fait couper par un maréchal de village, sur son enclume. (Inv. Arch^ Vosges, II, 552.)

tendaient guérir de la fièvre en la faisant passer dans un arbre*; d'autres se jouaient de la bonne foi de& paysans en usant d'eau bénite et de prières. Tel fut en 1769 un berger de village, que de toutes parts on venait consulter et dont la chaumière était assiégée chacpie jour par cinq à six cents personnes ; affluence extraordinaire dont s'émut l'administration et qui cessa aussi rapidement qu'elle s'était formée ^ Les bergers passaient fréquemment pour sorciers et se mêlaient de guérir les hommes et les animaux. Ils avaient de redoutables concurrents dans les charlatans qui parcouraient les villages, en y faisant des victimes et surtout des dupes ^,

On y voyait passer aussi les marchands d'orviétan, de baumes et de simples, les bateleurs et les bohémiens*, les vendeurs de cantiques et de chansons, les montreurs d'ours, de singes et de marionnettes, « coureurs qui étaient, dit-on, pour les peuples la ruine de leur santé, de leur fortune et de leurs mœurs »*. Les

1 J. B. Thiers, Traité des superstitions, 1741, I, liv. V, ch. IV, V,

* Emile et Ernest Choullier, Pierre Richard, dit le Saint de 5avieres, 1881. — Voir aussi : Inv, Arch. Eure-et-Loir, supp. E, p. 308.

* Arch. parlementaires, Cah. de Normandie, I, 83.— Texier-Olivier, Haute-Vienne, p. 95.— En Bretagne, on cite les rebouteurs, les consulteurs d'urines, les coupeurs de hunes. (Borie, St, d'Ille-et- Vilaine, an ix, p. 55.)

* Madame de Sévigné, Lettres, éd. Sacy, I, 483, VU, 209. — II y avait des bandes de bohémiens en Bretagne au xv^ siècle. (Dupuy, II, 383.)

» Hist, de froy es pendant la révolution, 1, 118. — Texier-Olivier^ Haute-Vienne, 1808, p. 100.

colporteurs qui vendaient des estampes populaires et 'des livres étaient également bien accueillis. Le livre avait un certain prestige dans les campagnes ; on cite des jeunes gens qui emportent aux champs celui qu'ils possèdent, qui le relisent vingt fois, en parlent à tout propos, et le récitent au besoin mot à mot. Gertsdns ouvrages, tout noircis qu'ils étaient par un fréquent usage, se transmettaient religieusement de père en fils dans les familles ^

Quels étaient ces livres qui excitaient un tel intérêt et une telle sollicitude? Étaient-ce les Fables d*Ésope, le roman de la Rose, que des maîtres d'école du xvi* siècle auraient lus et relus à leurs voisins'? Il est permis d'en douter. C'étaient plutôt des livrets d'un prix minime, comme ceux de la Bibliothèque bleue^ qui du temps de Claude Perrault étaient répandus dans toutes les chaumières % des almanachs, quelques manuels de droit et de médecine, transmis par un parent praticien ou chirurgien*, des formulaires de recettes et des ouvrages de piété. La Bibliothèque bleue renfermait des histoires de chevalerie et des contes de fées ; le fantastique avait un réel attrait pour des hommes incessamment aux prises avec la réalité. Ils aimaient aussi à lire la vie des grands criminels, comme Cartouche et Mandrin. Mais les livres religieux étaient les plus

i Gaziep, Lettres à Grégoire, p. 98, 143, 146, 270.

• Noël du Fail, Propos rustiques et facétieux, I. » A. Assier, la Bibliothèque bleue, p. 13.

* Un laboureur possède en 1722 deux volumes in-folio : VAnatomie de l'homme et le véritable Chirurgien. (Arch. jud. Atibe, no 1400; un autre a un dictionnaire latin et un livre d'église. (Ibid., n» 1500.)

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répandus parmi eux. Si Ton trouvait chez les riches cultivateurs la Bible de Aoyaumont et les Évangiles^ on rencontrait dans des maisons plus modestes des ouvrages édifiants, qui servaient aussi de livres de classe pour les enfants, comme le Chemin du ciel^ le Pensezy-bien, des recueils de cantiques et de noëls, des livres d'heures, des psautiers, des Bibles^ des Imitations de Jésus-ChristK On allait jusqu'à lire des ouvrages ascétiques, comme les Sept trompettes spirituelles^ ; mais le livre par excellence, c'était la Vie des Saints^, avec ses récits merveilleux, saisissants et touchants que le père de famille se plaisait à lire à haute voix, dans les veillées, à ses enfants et à ses serviteurs assemblés autour de lui. Le livre de piété inspirait une sorte de respect; on l'achetait d'ordinaire tout relié, comme ce paroissien d'une manouvrière, qui en 1754 était <( garni de clous et plaques d'argent, avec une égrappe (agrafe) aussi d'argent ». Dans un village du Jura, les jeunes filles ont toutes de très belles heures reliées en maroquin vert et dorées sur tranches*.

On se plaignait à la veille de la révolution de ne pas voir se répandre davantage dans les campagnes les

* Chez un manouvrier, en 1776, on trouve un psautier et 3 livres ûe rimitation de Jésus-Christ... 31. — A Aubervilliers, en 1697, chez un laboureur on inventorie « quelques livres de piété de petite valeur, 3 1. » (Arch. nationales, Z« 121.)

« Gazier, Lettres à Grégoire, p. 146, 210, 226, 235, 259.

* Les Fleurs des Saints (lab. fin xvii« siècle). — Vie des Saints, in-folio (lab. 1774). — - Deux tomes de la Vie des Saints (laboureur, 1744). — Une Vie des Saints et les Epltres et Evangiles des fêtes et dimanches (lab. 1780). Arch. jud. de TAube.

* Lequinio, L 144.

f raiti's d'agriculture, les manuels de morale pratique, comme la Science du bonhomme Richard^ et des publications d*hygiëne populaire. Les paysans restaient attachés aux anciennes traditions, et en fait de livre d'agriculture, ils s'édifiaient en lisant le Bon laboureur ou pratique familière des vertus de saint Isidore, laboureur, pour les personnes de sa profession princi-paiement^. Ils sont arriérés dans leurs lectures comme dans leurs usages ; les livres qu'ils achètent sont rarement modernes, et lorsqu'au commencement de la révolution, les feuilles périodiques pénétreront dans les villages, les campagnards rechercheront, pour les payer moins cher, les journaux qui auront passé par les mains des habitants des villes ^

Il en est de même du patois, qui est usité dans plus de la moitié des provinces. Le patois est d'ordinaire Tancicnne langue parlée par les bourgeois des villes, qui s est immobilisée dans les campagnes, tandis qu'elle se modifiait dans les villes. Les fallionSy j'venions des paysans auraient été un instant en faveur à la cour de Henri III ; en 1790, sur les bords de la Loire, on parlait le français de Rabelais et d' Amyot ; dans la haute Bretagne, on aurait conservé celui de Joinville*. Les prônes et les sermons se faisaient en patœs dans bien des villages. Les dialectes du Midi avaient même leur littérature, et les poésies de Goudouli, de

• Par R. Dognon, 1646, în-8 de 700 p.

• Gazier^ Lettres à Grégoire, pv 143.

• Mém, soc. acad, Maine-et-Loire, XXXVI, 407. — Borie, SiaU du dép, d'Ille-et-Vilaine, an ix, p. 13.

Dastros et de Gros jouissaient d'une réputation méritée dans le Languedoc, la Guienne et la Provence. Plusieurs livres, surtout des recueils de cantiques et de noëls, étaient imprimés en patois*. Le patois, qui avait l'inconvénient d'établir une démarcation trop tranchée entre le citadin et le campagnard, possédait en revanche, avec quelques locutions énergiques et pittoresques, une grande richesse d'expressions pour tout ce qui concernait la vie des champs; mais il avait perdu du terrain dans le cours du xvm" siècle, à mesure que les progrès de l'unité nationale, poursuivis par la monarchie, avaient généralisé de plus en plus dans les provinces l'emploi de la langue française.

Le développement de l'instruction primaire avait aussi contribué à répandre davantage l'usage de cette langue dans les campagnes. On sait qu'il y avait des écoles dans la plupart des paroisses et que, si les maîtres n'étaient pas toujours aussi instruits qu'ils auraient dû l'être, ils n'en enseignaient pas moins à lire aux enfants dans des livres latins et français, voire même dans les anciens manuscrits. Ce dernier enseignement était blâmé par ceux qui auraient voulu qu'on * se bornât à apprendre au paysan à lire le catéchisme et à signer son nom ; « car lorsqu'on lui apprend quelque chose de plus, dit-on, qu'il sait ce qu'on appelle ordinairement lire dans les contrats, et qu'il a un peu de bien, c'est souvent pour lui une occasion d'aimer la chicane et d'en inspirer l'esprit aux autres; il fait parmi

• 1 Gazier, Lettres à Grégoire sur les patois de France, p. 59, 88, 91, 112, 117, 171, 269.

eux le docteur et Thomme de tête,., et les plonge dans des procès qui les ruinent »*. Les détracteurs de renseignement primaire étaient encore nombreux au dernier siècle'; mais leurs vaines récriminations ne pouvaient rien contre le désir d'instruction qui se manifestait de toutes parts. Le clergé n'était pas seul à déplorer la difficulté qu'il trouvait à instruire les enfants, que le soin de la garde des troupeaux retenait loin de l'école ; les assemblées provinciales, surtout celles du Berry, regrettaient qu'on ne pût donner aux petits pâtres la plus légère préparation à la vie sociale et religieuse'. Les laboureurs eux-mêmes sentaient le prix de l'instruction ; ils le prouvent, en Champagne, en veillant, par des stipulations spéciales, à ce que les mineurs reçoivent l'éducation religieuse et primaire ; ils le prouvent, dans un bourg du Nivemois, en se cotisant pour fonder un collège*. Les curés, qui donnent parfois l'instruction secondaire à des jeunes gens de la ville, instruisent aussi les petits paysans qui montrent d'heureuses dispositions*. Le savant Mabillon, le botaniste Dominique Villars, d'autres encore, firent leurs premières études dans leur vîl-

1 Boullay, p. 506.

s Rétif de la Bretonne voulait qu'il y eût une maltresse d'école dans tous les villages, mais il ne voulait pas que les filles apprissent à lire l {Les Gynographes, 1777, 1, 83.)

• Procès-verb, de l'Ass. prov. du Berri^ HI, 58, 59.

* Voir V Ecole de village pendant la révolution^ p. 15, d6. — Muteau, les Ecoles et les collèges de province, p. 241. — Pallier, Reeh, sur Vhist. de Châtel-Censoiry p. 116.

B Léon Maître, V Instruction publique dans le comté nantais avant 1789. Annales soc, acad. Nantes, 1881, p. 117.

lage*. On pouvait continuer ces études dans les collèges des petites villes, les achever dans ceux des grandes. Au collège de l'Oratoire du Mans, en 1688, on comptait dans les classes de rhétorique, de seconde et de troisième, 42 fils de fermiers, de laboureurs ou de paysans ^ Si rinstruction primaire était moins répandue que de nos jours dans les campagnes, plus de campagnards apprenaient alors le latin et recevaient rinstruction secondaire. Il y avait, comme nous Tavons vu, dans nos villages, plus de gens de plume que de nos jours ; et sans parler des fonctions des hommes de loi, ne fallait-il pas une certaine instruction pour que le paysan pût remplir, sans courir de risques, les fonctions obligatoires de collecteurs et de syndics^? Malheureusement, les semences d'instruction 'et de vertu, que le prêtre et le maître d'école s'efforçaient de jeter autour d'eux, étaient rarement cultivées à partir de l'âge de quinze ans, et portaient parfois des fruits différents de ceux qu'on était en droit d'espérer*.

Le travail manuel n'est pas compatible avec un certain développement de l'intelligence ; la main qui conduit la charrue peut tenir l'épée avec succès ; elle ne saurait manier avec supériorité la plume ou le burin. Les campagnes n'ont point de littérature propre ; ce

1 H. Jadart, Rech. sur le village natal de Gerson. Travaux de r Académie de Reims, LXVUI, 185. — Ladoucette, Hist. des^ Hautes- Alpes, p. 513 et suiv. — Alphonse Karr, les Paysans illustres, in-16.

• A. BcUée, Rech. sur VInstruction publ. dans le dép, de la Sarthe, 1875, p. 147 et suiv.

- • Léon Maître, loco citato, I, il4, 118.

• Inv. Arch. Sarthe, Supp. E, p. 332.

sont Icfl citadins qui en ont le mieux décrit les mœurs, reproduit les aspects, chanté les charmes. Les villages ont pu voir naître des artistes ; mads ceux-ci n'y sont point restés; leur talent n'y eût point trouvé d'aliments, ni de ressources. On pouvait rencontrer cependant d'élégants spécimens artistiques dans l'église et dans le château. La religion et le pouvoir aristocratique avaient élevé, çà et là, jusque dans les contrées les plus reculées, des chefs-d'œuvre d'architecture, que de loin l'on venait admirer, et qui faisaient l'orgueil des habitants. Toutes les églises de village, que Fauchet appelait les « palais des champs »*, ne rtenfermaient pas d'objets d'art ; mais beaucoup d'entre elles possédaient, sinon des vitraux peints ou des châsses, du moins quelques tableaux ou quelques statues, qui pouvaient laisser dans l'esprit ou dans les yeux des traces de l'idée du beau. On raconte que dans une paroisse où les belles statues étaient nombreuses, le spectacle de leurs foimes élégantes avait contribué à rendre dans la population les types plus purs et plus corrects*.

L'église était aussi une école de chant pour le paysan. Un évêque d'Aire, qui recommandait en 1643 de faire dire les vêpres dans les villages, ajoutait : « Afin que le chant se rende plus commun dans notre diocèse, que ceux qui tiennent les eschoUes apprennent à chanter aux enfants de la paroisse, comme il se pratique, notamment dans toute la France »'. L'étude du plain-

> Discours sur les mœurs rurales^ 1788, p. 35. « Groslcy, Londres, 2^ éd., II, 318, 319.

« Règl. dioc. Aire, 1643, p. 39.

ehant favorisait les dispositions naturelles que le paysan avait à faire entendre sa voix. Dans le travail solitaire des champs, il aimait à lancer dans les airs ses notes aiguës ou sonores. Dans le centre de la France, il accompagnait de sons retentissants et filés le travail de ses bœufs, et ceux-ci y étaient tellement accoutumés qu'ils s'arrêtaient aussitôt qu'ils cessaient de les entendre. Cet usage, qu'on appelait brioler^ remontait à des temps anciens, puisqu'Avicenne dit que le laboureur doit chanter pour réjouir et délasser les animaux*. Il contribuait à élever outre mesure le diapason de sa voix, et à lui donner une force qu'on aurait peine à croire. Elle était telle, dans le Rouergue, que des mçntagnards soutenaient une conversation d'une colline à l'autre ^

Le paysan préférait le chant individuel aux chœurs. On apprenait bien aux jeunes gens et aux jeunes filles à chanter des cantiques et des hymnes. Dans les missions de campagne, on était ému d'entendre les laboureurs en psalmodier les strophes d'une voix sonore et convaincue. Noël du Fail nous paontre, à l'époque de la fenaison, des jeunes filles alternant leurs chants rustiques du bord d'une rivière à l'autre ^ Mais l'esprit

* Comte Jaubert, Glossaire du Centre, 1, 185. — Monteil raconte que les paysans chantaient les versets des vêpres en conduisant lour« bœufs. (Hist. des Français des divers états, 4e éd., V, 46.)— En 1789, un postillon chante la Préface de la niesse, en conduisant ses chevaux. (Marlin, Voyages en France, II, 120.)

* J. J. Rousseau, Emile, I, 83. — A. Monteil, Desc, de l'Aveiron^ I, 154, 155. — Gazier, p. 166.

* ConiM d'Eutrapel, XI.

français aime encore mieux les paroles que les airs. Les couplets, accompagnés souvent de refrains, ont souvent un sens très clair, et Ton redit de toutes parts des chants traditionnels, les uns issus de l'inspiration religieuse, comme les noëls, les autres qui puisaient leur sujet dans le spectacle de la nature ou dans Texpression des passions de l'homme.

Les noëls revêtaient d'un langage rustique et de couleurs sans apprêt les scènes les plus gracieuses de la religion : celles qui retracent la naissance de Jésus et la manière dont il fut adoré, dans sa crèche, par les bergers et les rois. On trouvait des noëls sur tous les points de la France, et leurs recueils, imprimés dans les différents patois, circulaient dans les chaumières, où les parents les apprenaient par cœur pour les chanter, au milieu de leur famille, dans les veillées d'hiver. « Ces noëls, dît Chateaubriand, avaient un tour plein de grâce dans la bouche de la paysanne. Lorsque le bruit du fuseau accompagnait ses chants, que ses enfants appuyés sur ses genoux écoutaient avec une grande attention l'histoire de l'enfant Jésus, on aurait en vain cherché des airs plus doux et une religion plus convenable à une mère »*.

Les chants rustiques se distinguaient aussi par \m certam charme naïf. Ils étaient souvent modulés dana une tonalité mineure ou sur un rythme langoureux*;

* Génie du christianisme. Ed. Pourrai, III, 56.

• Gazier, Lettres à Grégoire (Gers), p. 88. — M. Vernière m'écrit do Brioade que les chants rustiques du Midi so distinguent encore par un rythme très lent et par remploi exclusif du mode mineur.

non pas, parce qu'ils avaient été inspirés par la condition trop souvent misérable du laboureur, mais surtout parce qu'ils reproduisaient des airs du xvf et du XVII* siècle, en faveur dans les villes à ces époques, et ^ dont Taccent traînard et quelque peu lugubre peut être . apprécié par ceux qui connaissent les airs à boire de Lully. Il faut ajouter qu'il se dégage du spectacle quotidien de la nature une sorte de mélancolie, qui se traduit naturellement par le mode mineur. On le trouve souvent dans la musique des peuples primitifs. La gaité et Tentrain ne perdaient pourtant pas leurs droits ; ils se révélaient dans la musique des rondes et des chansons joyeuses. Ils éclataient dans les airs de danses, que Ton chantait ou que Ton jouait sur de nombreux instruments. Ceux-ci n'étaient pas toujours d'origme rustique, comme la flûte de Pan, le galoubet, la musette, la cornemuse, le tambourin ; le violon* et la trompette avaient été importés des villes et s'étaient répandus dans les villages au xvii" siècle.

Les paroles des chansons pouvaient charmer par des tours d'une grâce piquante, d'un esprit naïf et d'une touchante délicatesse ; mais ces traits étaient rares, et si nous pouvons considérer les chansons comme les seules productions littéraires des paysans^ nous nous garderons bien de dire qu'elles constituaient une littérature, parce qu'il n'est pas de littérature sans

^ Je trouve chez un labonreur en 1689, un « violon avec son archelet et un sac à mettre led. violon, 3 1. » (Arch. jud. Aube, n» 1678.) — En 1689, le synode de Verdun défend aux maîtres d'écolo de jouer du violon à peine d'être destitués. (Maggiolo, Pouillé scolaire du diocèse de Verdun, 1882, p. 9.)

une certaine perfection de la forme. La même observation peut s'appliquer aux contes et aux récits des campagnards, qu'une érudition avisée s'efforce de recueillir de nos jours. Ces contes, qui offrent de frappantes analogies avec les récits populaires de l'Inde, de la Perse et de la plupart des nations européennes, fournissent de précieuses indications sur la ténacité des traditions, sans apporter un contingent sérieux à la littérature. On y trouvera des détails intéressants, piquants ou gracieux*, plutôt que des compositions où se révèle l'influence prépondérante d'un art enseigné ou spontané.

L'esprit du paysan présente des caractères analogues; il a des saillies, mais il se soutient difficilement; il ne saurait prétendre à rivaliser par l'étendue et l'élévation avec les intelligences cultivées, telles que les forme l'instruction secondaire et supérieure; le nombre de ses idées est limité, comme celui de ses occupations. Il sait peu de choses, mais il les sait bien ; il . répète cent fois la même forme de langage, comme s'il avait peur d'être mal compris. Un des paysans de Molière émaille le récit d'un dialogue de nombreux Çai je fait^ Ce m'a-t-il faitK II a peu de connaissances, mais il s'y complaît. Les proverbes le séduisent, et il les débite d'un ton doctorale II est volontiers pédant,

ï Cambrj', I, 66, II, 32. — Baurcin, III, 20. — Voir la bibliographiç publiée par VAlmanach des traditions populaires ^ 1882. Citons entre autres ks publications de MM. Sébillot sur la Haute-Bretagne, Rolland, Oscard Havard, Emmanuel Cosquin, qui a donné plusieurs articles sur les contvîs populaires lorrains dans la Romaniat t. V et suiv.

* Don Juany acte II, se. I.

8 Gazicr, Lettres à Grégoire, p. 93.

comme ceux dont la science est bornée. Quelquefois il rencontre des comparaisons heureuses, que lui suggère le spectacle des choses qui lui sont familières, et des expressions dont Toriginalité frappe les imaginations raffinées, habituées à des abstractions plutôt qu'à des applications directes aux objets matériels * ; mais son langage est généralement verbeux, chargé de parenthèses, de répétitions et d'additions parasites. Le laconisme et la simplicité du style sont souvent les fruits d'une certaine culture intellectuelle. Cependant sous les formes massives que revêt sa pensée, il se dégage souvent des étincelles d'esprit, des échappées de jugement et de sens'^; soit disposition naturelle, soit calcul, son accent lourd et quelque peu niais cache un grand fonds de finesse et de raisonnement pratique. Ses intérêts sont peu compliqués, et il les connaît à fond; il a sous ce rapport une supériorité sur l'homme des villes, qui a des préoccupations multiples et qui ne concentre pas, comme lui, son attention sur l'une d'entre elles. On admire en Provence « l'élégance et le bon sens ordinaire du paysan , qui paraît toujours si bien instruit des matières dont il s'agit que Ton a peine à comprendre comment il a pu acquérir ces talents sans éducation ))^ On vante ailleurs l'esprit des vignerons, qui n'ont rien de grossier que leur habit, leur manière de parler et d'agir*; les cultivateurs du

1 E. Le Héricher, Littérature populaire de Normandie, 1884, p. 17.

* ProcèS'Verb, de l'assemblée provinciale du Berri^ HI, 65.

« Boulainvillicrs, II, 447. — Davity, les Estais du monde ^ 1664, p. 87. — Voir aussi plus haut, p. 213.

* BouUay, p. 488.

Jura, qyî vont au loin faire le négoce, ont souvent une « întclligcncc et une facilité de raisonner de tout », qu'on ne rencontre pas d'ordinaire* ; mais sans contester Tesprit naturel de certains campagnards, il est certain que le contraste de la simplicité de leurs paroles et de leurs gestes donnait à cet esprit un relief et un piquant, qu'on n'aurait point remarqués chez des hommes plus policés.

Mais si leur forme était trop souvent inculte et rugueuse, les paysans n'en avaient pas moins un solide bon sens, un esprit pratique, un attachement profond aux principes sociaux, qui se sont révélés plus d'une fois dans notre histoire. On pourrait comparer leur rôle, au milieu des autres classes de la nation, à celui de ces gros bataillons qui s'ébranlent difficilement, mais qui ne reculent jamais, suivant de loin les escadrons hardis qui leur fraient le chemin et portent les premiers coups. On Ta vu en 1789; les cahiers des campagnes, rédigés à cette époque pour les assemblées bailliagères, confirment ceux des villes, qui leur servirent de guides et souvent de modèles' ; ils demandèrent la réforme des lourdes charges qui pesaient sur les campagnes, fréquemment dans un style correct où se révèle l'intervention du prêtre ou de l'homme de

« Lequinio, I, 398, 399.

' Ce qui proave à quel point les idées des villes se répandaient dans les campagnes, c'est qu'un curé de village, en 1787, ose écrire sur son registre paroissial parmi les causes du déficit : « la reine pillant de tous côtés pour envoyer môme, dit-on, à son frère l'empereur; les ministres volant impunément; les frères du roi se, surpassant en dépenses... {Inv. Arch. Sarthe, Supp. E, p. 332.)

loi, parfois avec une orthographe et des termes qui dénotent l'inspiration directe de la majorité des habitants*. Partout, ceux-ci se montraient attachés à la monarchie et à la religion , tout en désirant la suppression des abus et des droits fiscaux, dont ils souffraient. Presque partout, ils saluèrent avec joie la révolution, parce qu'elle supprimait la dîme, les droits féodaux, la taille et les milices. Mais si le mouvement de 1789 les exalta jusqu'à l'excès, celui de 1793 les étonna, et les fit réfléchir; les têtes les plus respectées roulaient sur l'échafaud ; les prêtres étaient proscrits ; les églises fermées ; à côté de ces actes qui les atteignaient au cœur, de leurs croyances, d'autres les frappaient au vif de leurs intérêts; les réquisitions leur enlevaient tous les jeunes gens ; le 'maximum leur prenait leur grain à un taux dérisoire, et les assignats avec lesquels on les payait se dépréciaient de jour en jour entre leurs mains. Le faible gouvernement du directoire ne sut pas remédier au malaise que le paysan avait éprouvé, et le trouble que lui apportèrent les suites de la révolution le fit douter un instant des avantages qu'il en avait retirés.

Il faut se garder de croire que la révolution sdt été sans influence aucune sur le sort du travailleur rural ; mais il faut encore plus éviter d'attribuer à la révolution la plupart des progi'ès qui depuis un siècle se sont opérés dans sa condition. Ces progrès se sont accomplis, non seulement chez les peuples qui ont subi notre influence et le contre-coup de nos doctrines, mais

1 Voir VEcole de Village pendant la Révolution, p. 36 à 39.

cbe« ceux, comme T Angleterre et les Etats-Unis, qui se montrent le plus étrangers au mouvement de nos idé(»s. Ils ont été toujours en augmentant, grâce à des causes multiples, qui pour la plupart ne sont pas spéciales à notre pays et sont le partage de toutes les nations civilisées. Dans différentes contrées, par exemple, la population a augmenté dans des proportions égales à celles de la richesse ; TAngleterre a vu quintupler le chiffre de sa population depuis le siècle de Louis XIV, tandis que la nôtre doublait à peine. Partout, il y a eu depuis cent ans un incomparable et merveilleux développement des forces mécaniques qui concourent à la production de la richesse et à la diffusion de Taisance. De même depuis cent ans, le paysan a vu sous bien des rapports améliorer sa condition matérielle, tout en restant aujourd'hui ce qu il était autrefois, attaché à la terre qu'il cultive, menant une vie dure et poursuivant un labeur souvent ingrat. En France, depuis la révolution, sa propriété s'est affranchie et s'est dégagée de redevances et d'impôts onéreux ; il a acquis des droits politiques qu'il n'avait pas ; mais au point de vue de la liberté individuelle et de la liberté du travail, le service militaire, qui lui prend les plus belles années de sa jeunesse et le met jusqu'à quarante ans sous le coup d'appels prévus ou imprévus, n'est-il pas pour lui plus lourd que la milice et les corvées réunies? Au point de vue matériel, sa maison est plus souvent couverte en tuiles, mieux construite et mieux aérée ; mais elle n'est guère plus grande et n'est pas toujours plus salubre ; son mobilier est moins

solide, s'il est souvent plus commode et plus complet. A coup sûr, son costume est moins pittoresque et moins résistant, s'il ressemble davantage les jours de fête à celui des classes supérieures. En revanche, ses aliments sont plus substantiels, et il boit plus fréquemment du vin. Son épargne plus considérable lui permet, non seulement d'acquérir des terres, mais aussi quelques valeurs mobilières. Il semble qu'il puisse plus facilement sortir de sa condition que par le passé ; mais par le fait, avec l'instruction primaire qu'il reçoit, il ne peut guère atteindre aux professions libérales, dont l'accès est défendu par des examens qu'il est incapable de passer. En somme, d'incontestables progrès ont été accomplis depuis un siècle, et surtout depuis un demisiècle ; le paysan a une plus large part de la richesse et des idées générales; mais on peut se demander s'il a toujours conservé la gaîté franche, les fortes vertus de famille, les sincères sentiments religieux qui distinguaient ses pères. On peut se demander si ce qu'il a gagné compense toujours ce qu'il a perdu * ; sa moralité, jadis supérieure à son intelligence, paraît avoir diminué plutôt qu'augmenté ; et dans tous les cas, quoiqu'il reçoive une instruction plus complète, quoiqu'il lise davantage, il est encore inférieur, sous le rapport de la culture intellectuelle, à l'habitant des villes.

1 Sur les transformations que la démocratie autoritaire des pays latins a fait subir à la condition des paysans, lire un roman curieux, quoiqu' exagéré, d*un auteur anglais, miss de la Ramée, célèbre sous le pseudonyme d'Ouida. Ce roman, intitulé a Village commune^ a paru en 1881.

La civilisation, comme son nom Tindique, prend sa source dans les villes ; l'idéal à poursuivre et qu'on n'atteindra peut-être jamais est de rendre les campagnes égales aux villes, de manière à faire disparaître les différences intellectuelles et matérielles qui existent entre leurs habitants. Les progrès de la science y parviendront peut-être. Que de merveilles pratiques n'ont pas créées depuis un siècle déjà la vapeur et l'électricité ! Les machines à vapeur ont doublé depuis cette époque la force productrice de la nation. Nos enfants verront d'autres prodiges, et des engins nouveaux laboureront sans doute les champs, au profit de la richesse publique, mais au détriment de la propriété individuelle et morcelée. Quelle influence les applications de la science exerceront-elles sur le sort du travailleur rural de l'avenir? S'il est probable que sa demeure, son vêtement, son alimentation recevront des améliorations sensibles, il est à croire qu'il faudra toujours qu'il gagne son pain à la sueur de son front.

Mais tous les progrès matériels sont vains, si les progrès moraux ne marchent pas de pair avec eux. Rome pauvre et vertueuse a conquis le monde ; riche et amollie, elle est devenue la proie des Barbares. Le paysan d'autrefois a vu s'améliorer lentement son sort pendaiiï des siècles; depuis la renaissance qui l'a affranchi du servage, jusqu'à la révolution, qui lui a conféré des droits politiques, il a dirigé ses affaires communales et privées avec une liberté presque entière ; i! a acquis le sentiment de la responsabilité, sans perdre celui du respect. Le respect, on ne saurait trop

le dire, est la meilleure garantie de la liberté; il est la condition nécessaire des progrès de la démocratie. Si les races britanniques ont étendu leur puissance sur les cinq parties du monde, c'est qu'elles ont su rester maîtresses d'elles-mêmes, en se donnant un frein moral par le respect du dimanche et le respect de la femme. Que nos races de paysans conservent de même le respect de la religion et des fortes traditions de la famille I Le jour où les églises seraient fermées dans les campagnes, où aucune croyance spiritualiste ne viendrait relever les cœurs et faire redresser les têtes, où le ciel comme le passé serait vide, ce jour-là le paysan serait accablé plus que jamais sous la dure loi de la nécessité, et cessant de croire aux vérités morales, il deviendrait fatalement le jouet et la victime des forces matérielles dont il se serait fait des idoles.

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