COMMUNAUTÉ DE BIENS ENTRE FRÈRES
Voici un exemple d'un cultivateur de l'Auvergne laissant, en 1635, à deux de ses fils et à leurs descendants tout son patrimoine, à la condition qu'il restera indivis entre eux.
Jean Varenes, dit l'acte par lequel il leur fait cette donation, voulant les « récompenser des bons services qu'il a dict lui avoir esté rendus par iceulx et qu'il espère luy estre continués à l'advenir », leur donne ainsi qu'à leurs descendants « ses biens mobiliers et immeubles presens et advenir en quoy qu'ils consistent, sans rien retenir ou reserver d'iceux si ce n'est que l'usufruiet
sa vie durant. » Les deux frèras « en jouiront en communauté... afin qu'ils les puissent mieux conserver et vivre en amitié et union fraternelle... Et, en effect, afin que rinstitution de leur dict père soit accomplie pour ce regard, ils se sont associés tant aux biens à eux cy donnés ou autres qu'ils ont cy devant receus de leur dict père que en tous les biens qu'ils ont d'ailleurs de leur chef, lesquels leur deviennent dès maintenant communs, et promettent de vivre avec leur famille, soubz mesme toict, pot et feu, sans que l'un d'eux puisse au desseu et préjudice de l'autre faire aucun proflct, cabal ny debte, à peyne de perdre le double en pure perte par le contrevenant et de le payer à l'acquict de l'autre... »
Dans le même acte, Varenes déshérite son fils cadet, qu'il avait fait étudier au collège de Brioude et ailleurs, et qui au lieu d'en profiter, s'était jeté dans le vice, adonné à la débauche, avait falsifié les clefs de la maison pour y dérober « le plus important et précieux du maniable du bien paternel », et avait fini par « se marier avec une servante qui n'estoit de sa condition et qualité...»
M. Paul Le Blanc, à l'obligeance duquel je dois la communication de cet acte intéressant, m'écrit que ce Jean Varenes était une sorte de bourgeois de campagne. Vêtu en paysan, vivant du travail des champs, il appartenait à cette classe de paysans qui tend à disparaître et qui existe encore dans les montagnes de la Haute-Loire, près d'Yssingeaux. En relations avec la bourgeoisie et la noblesse, s' alliant même à celle-ci, il tenait un rang intermédiaire entre le bourgeois des villes et le vrai paysan. Il vivait comme le premier, mangeant dans la cuisine, au haut bout de la table, avec ses domestiques, tandis que les femmes servaient et mangeaient debout.
La grande difTérence était dans le costume. On disait, en effet :
La vesta grisa, La veste grise,
Le dzelai blan. Le gilet blanc,
A coui la moda Voilà la mode
Dous paîsans. Des paysans.
La vesta roudgea, La veste rouge,
Le dzelei bloi. Le gilet bleu,
A coui la moda Voilà la mode
De lous bourdzeis. Des bourgeois.
Les contrats de communautés de biens entre personnes de la même famille, comme celui dont nous venons de parler, n'étaient pas très rares en Auvergne. Le jurisconsulte Henrys en a parlé dans ses Œuvres (éd. 1738, m, 919 et suiv.).
On pourrait citer dans d'autres provinces des traits non moins saillants de la vie patriarcale des paysans à leur aise. Un correspondant des Êphémérides du Citoyen nous introduit en 1769 dans Tintérieur de la demeure d'un de ses fermiers, qui habite une bastide en Provence. Le grand père. Âgé de 95 ans, a quatre fils taillés comme des hercules, mariés tous les quatre et qui ont chacun sept à huit enfants. Lorsque la grand'mère était morte, la femme de Talné avait succédé à son autorité. Aux repas, « le grand père se plaçait au haut d'une table longue ; il voyait au dessous de lui 44 personnes placées par degrés d'âge, et tous ses enfants. Il y avait cependant encore, dit le narrateur, la place d'un mouton aussi haut que la table et qui avait la tête sur ses genoux. » Lorsque le repas fut terminé, tous les enfants vinrent demander la bénédiction du grand père, avant de se disperser pour le travail.
BT PIÈCES JUSTIFICATIVES. 359
L'éxploitatioû en commun de la ferme paternelle devait cesser par la mort du vieillard ; mais celui-ci, sentant ses forces s'affaiblir, partagea lui-même ses biens ■entre ses quatre fils; Taîné devait hériter de la ferme, qui était exploitée par sa famille depuis 91 ans. Il y avait entre ces fermiers et leurs propriétaires des relations pleines de confiance et môme de délicatesse. En 1709, à la suite du grand hiver, les oliviers avaient péri, et le propriétaire avait réduit le fermage. Onze ans plus tard, il fut question de renouveler le bail, et le propriétaire dit qu'on n'avait qu'à copier le précédent. « Maître, répondit le fermier, les oliviers sont revenus; il faut rétablir la ferme sur l'ancien pied. »