‹ La vie rurale dans l'ancienne FranceChapitre 2 sur 21 · QUAI DES AUGU8TIN · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGU8TIN

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Ce livre a pour but de faire connaître la vie privée des habitants des campagnes, dont nous avons étudié la vie publique dans le Village sous Vancien régime; il peut en être regardé comme la suite et le complément.

A côté de l'histoire de ceux qui dirigent les hommes, il en est une moins importante par ses actes et ses résultsits, mais non moins digne d'attention ; c'est celle des hommes qui sont dirigés. Les guerres, les traités, les révolutions, les lois ont une influence profonde sur le sort de ces derniers ; mais ils n'en

existent pas moins par eux-mêmes en dehors des

événemeirts dont ils subissent les conséquences^ avec leurs qualités morales et physiques, leurs passions héréditaires ou propres, leur aptitude au travail et au progrès. L'histoire politique a besoin d'élre complétée par celle que le publiciste anglais Herbert Spencer appelle l'histoire naturelle de la société. Décrire l'habitation, le vêtement, l'alimentatioa, les habitudes, les mœurs, les plaisirs, les diverses conditions du travail et du loisir; pénétrer dans la vie journalière et réelle, en n'oubliant pas rùUide du caractère, du sentiment religieux et du développement intellectuel; étudier ces manifestations diverses chez les habitants des campagnes de France dans les trois derniers siècles, n'est-ce pas une tâche qui vaut la peine d'être tentée?

Tâche ardue, dont on ne saurait se dissimuler les difficultés. La lumière de Thistoire n'éclaire d'ordinaire que les sommets, laissant dans l'ombre les profondeurs où le travail s'abrite. Le rayonnement de Versailles empêche de voir, à partir de Louis XIV, le reste de la France. Sur Versailles et la Cour, les mémoires et les documents abondent ; les historiographes en ont retracé les plus petits évonements, et les moindres gestes des princes et

des ministres ont été relevés, décrits et commentés. On peut arriver aussi à connaître la vie administrative des provinces et des villes, en fouillant les archives, en allant chercher les histoires locales dans Toubli qui les enveloppe trop rapidement; mais la vie intime, la vie de famille, surtout celle des petits et des humbles, n'a point d'historiographes, n'a point d'archives. Si Ton ouvre les histoires des villages, on y lit la plupart du temps la généalogie des seigneurs qui les ont possédés, et s'il y avait une abbaye, la description de cette abbaye et la liste de ses abbés ; sur les paysans, presque rien ; la mention de quelques procès soutenus • par la communauté, la nomenclature de quelques syndics, la quotité des impôts royaux et des charges seigneuriales. Rien de plus; la vie matérielle et morale a échappé aux recherches, tant les documents écrits sont rares, tant les traditions locales disparaissent rapidement !

On peut cependant trouver de précieuses indications sur la vie matérielle du paysan, et particulièrement sur son logement, son mobilier, son vêtement, son train de culture, dans les nombreux inventaires qui furent dressés après les décès des

parents, pour sauvegarder lea intérêts des mineurs * . Au premier abord, rien de plus aride et de plus monotone que ces inventaires, dont il m'est passé sous les yeux des milliers; mais bientôt de ces paperasses rédigées dans le style le plus plat, avec l'orthographe la plus irrégulière, on voit se dégager des images précises, et peu à peu les objets revêtent une forme et une couleur qui saisissent l'imagination. Nous revoyons le paysan, au coin de son foyer, au milieu de ses meubles, avec les vêtements qu'il portait les jours de fête et de travail ; nous parcourons les diverses pièces de sa maison, ses étables, ses dépendances ; certains ustensiles, certains meubles nous révèlent ses habitudes et ses mœurs. Il y a pour le chercheur des moments qui ] le dédommagent de bien des heures de travail in-

1 On peut en trouver aussi dans les testaments et dans les minutes d'actes déposés chez les notaires. M. Suin avait entrepris ce travail pour le Soissonnais ; il écrivait en 1861 dans le Cabinet historique (VU, 303, 307) : « J'espère démontrer que la situation des classes populaires était bien meilleure que ne l'ont supposé les historiens. Je suis convaincu qu'il en était de même dans toute rile-dc-Fi:^nce. » Malheureusement M. Suin n'a pas réalisé ses intentions, qu'il a plus d'une fois fait connaître verbalement à ses collègues de la Société académique de Soissons, comme me l'écrit le savant secrétaire de cette société. L'utilité de Tétude des minutes de notaires a souvent été signalée, et Ton pourra y trouver d'excellentes indications sur la vie sociale et privée d'autrefois.

grat; ce sont ceux où du milieu de textes fastidieux il croit voir la vie du passé renaître à ses yeux.

C'est surtout la vie matérielle que Ton trouve dans les inventaires; il n'en ressort que de rares lumières sur la vie morale, et ces lumières ont besoin d'être renforcées par celles que fournissent les mémoires locaux, les récits de voyage, les écrits des publicistes et des littérateurs contemporains. Que de difificultés aussi pour dégager les traits généraux de la diversité que présentent les mœurs et les conditions, selon les époques et les régions ! Plus encore que maintenant, il y avait des différences tranchées entre l'homme du nord et celui du midi, entre le cultivateur des plaines et le montagnard. L'aisance qu'on signale chez l'un n'existe pas toujours chez l'autre ; la détresse qu'on rencontre à certaines époques cesse ou s'atténue sous l'empire de circonstances meilleures. J'ai trouvé de nombreux témoignages de prospérité dans une province, dont la pauvreté était proverbiale sous l'ancien régime* . Généralement on juge du sort des paysans de l'ancienne France d'après quelques textes ; cinq ou

1 La pauvreté de la Champagne était proverbiale (Léonce de Lavergne, Economie rurale de la France, p. 127.)

6 INTROPUCTION.

six ci tn lions de La Bruyère, de Saint-Simon, de René d'Argenson, de Massillon, snflBLsent pour les reprtjseuter comme les plus misérables des hommes; grâce à ces citations, que Ton ne contrôle point par d'autres témoignages, on se forme à l'égard des campagnards français du siècle dernier des idées analogues à celles que les Anglais s'en faisaient à la même époque. « Que de singuliers préjugés nous nous formons à l'égard des étrangers » , écrivait un agronome anglais en arrivant en France au aïois de juillet 1789. « J'avoue que je pensais que les Français avaient une apparence chétive et qu'ils vivaient dans la misère par suite de l'oppression que leur faisaient subir leurs supérieurs. Tout ce que nous avons vu contredit cette opinion.* » L'agroTiume anglais n'avait pas tout vu. La misère est de tous les temps ; elle tient trop souvent à la condition précaire des laboureurs, malgré les modîfiratious plus ou moins lentes, mais incessantes» que leur état social éprouve. Le paysan de l'ancien régime n*est plus le serf du moyen âge; il n'est pas encore le citoyen d'un état démocratique. Sa

* Dr Rigby'5 Letters from France, etc, in 4789, London, 1881, p. il ot it.

personne est libre, si elle est soumise à rautorité royale et seigneuriale; sa propriété est assurée, si eUeest grevée de certaines redevances; il y a chez lui des traces du passé et des germes d'avenir. Mais alors comme au moyen âge, alors comme aujourd'hui, rhomme des champs, exposé à la chaleur comme au hâle, présente cet aspect noir, livide et tout brûlé du soleil, dont parle La Bruyère ; à toutes les époques, il est pressé par Taiguillon de la né- •cessité, sans lequel Thomme ne saurait s'astreindre aux plus rudes travaux. Dans tous les siècles, il s'est trouvé des écrivains pour plaindre ou pour louer son sort. À la laideur physique que lui prêle La Bruyère, Balzac a de nos jours ajouté la laideur morale, tandis que George Sand l'a peint sous des couleurs plus brillantes, mais non moins flatteuses que celles dont s'est servi Berquin.

La vérité cependant ne se trouve ni dans l'idylle, ni dans le drame, et la vie des paysans d'autrefois n'est pas telle à coup sûr que Font présentée beaucoup d'écrivains, sous l'empire de sentiments étrangers à la critique historique. La diatribe est Aussi blâmable que le panégyrique. On peut même ajouter que ceux qui ravalent le passé dans le but

politique d'exalter le présent, ressemblent à ces fils malappris qui se complaisent à mettre en relief lefe défauts de leurs pères, afin de mieux faire valoir leurs propres qualités. N'éprouverait-on pas un sentimi. nt plus fier et plus patriotique à penser que les hommes de la vieille France n'étaient pas irrémédiablement voués à la servitude étala misère, et qu ils ont eu, dans des proportions notables, leur part d'aisance, d'indépendance et de bonheur ? Dans tous les cas, l'histoire ne doit pas réunir des faits ]Kmr arriver à des conclusions préconçues; elle doit laisser les conclusions se dégager des faits qu'elle réunit. Nous sommes loin de croire que nous avons rassemblé tous les témoignages qui se rap[>ûrtent au sujet; le lecteur jugera si les traits qu'il nous a été possible de réunir suffisent à donner au tablt au que nous esquissons le degré de vérité relative, qui doit être l'ambition de l'historien. La vérité absolue n'existe en histoire que pour les dates et les grands événements; elle ne peut être atteinte pour les détails des faits, des mœurs et des passions. L'exactitude de la ressemblance historique dépend du temps où vit l'écrivain, du point de vue où il est placé ; une même statue, copiée par plusieurs des-

J INTEODUCTiON. 9

j sinateurs, sera reproduite différemment, selon la I position qu'occupent les copistes, selon la direction f' de la lumière et des ombres ; pour les uns l'aspect sera plus favorable, pour les autres défectueux. La vérité dépend aussi de la nature des documents que Ton rencontre ; car il est aussi difficile pour un historien que pour un juge de recueillir sans excep- !. tion tous les témoignages à charge et à décharge I qui existent ; il est impossible de décrire le passé d'une manière parfaite, lorsque le présent même échappe à des investigations complètes ; mais s'il I faut renoncer à la vérité absolue, il en est une qui peut être saisie par les hommes de bonne foi, qui la cherchent sans parti pris, en invoquant les témoignages à leur portée, en les reproduisant, en les contrôlant les uns par les autres, en ne se laissant entraîner ni par l'engouement ni par le blâme systématiques. Poursuivre la plus grande part de vérité accessible à l'historien a toujours été le but de celui qui écrit ces lignes ; ce sera sa plus haute récompense, si Ton juge qu'il l'a atteint.

LA

DANS

On peut juger de Taisance , des mœurs , des occupations d'un peuple par la nature de son habitation. La tente du nomade indique une civilisation toute autre que la maison du laboureur attaché au sol ; la demeure du citadin est différente de celle du campagnard. Pour le premier, elle est un atelier; pour le second, elle est un abri. L'artisan ou le marchand passe ses journées dans sa demeure, le paysan n'y rentre que la nuit. Tandis que le premier consacre une partie de ses épargnes à embellir la façade de la maison dans laquelle il travaille, le second les emploie toutes à agrandir les champs qu'il cultive; le premier €st fier de son pignon sur rue, le second de ses biens au soleil.

Les habitations rurales, en effet, ne se distinguent point par leur architecture. L'architecture est l'apanage de la richesse, et si le paysan, dans notre histoire, n'a pas toujours été malheureux, il a rarement

été riche. D n'y a d'architecture à la campagne que dans les églises et les châteaux ; il n'y en a point dans^ les chaumières; il y en a rarement dans les fermes. Créées par le besoin, les habitations ne portent point l'empreinte de l'architecture dominante; l'ancien régime les a souvent trouvées telles que le moyen âge les avait élevées, et la plupart de celles qui ont per- ^té jusqu'à nos jours n'ont pas de date. On les a reconstruites sur les modèles anciens, sans modifications sérieuses; elles ont conservé pendant des siècles 1^ formes les plus antiques. Sans parler de ces demeures souterraines qui rappellent, sur certains points des bords de la Loire et de la Seine, les habitations de l'époque préhistorique qu'on se plaît à désigner sous le nom d'âge des cavernes*, on trouve encore dans les montagnes de l'Auvergne et du Velay des maisons circulaires à toit conique, à cheminée centrale, comme les huttes des Gaulois ; le Languedoc et la Provence nous montrent des habitations rurales qui rappellent les maisons des champs des peintures antiques, et Ton pouvait voir en Normandie, il y a quelques années,

* Arthur Young, Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789, tpad. Lesage, I, 90, 175. — On trouve dans certains villages de Champagne des souterrains très prolongés, qui auraient, croit-on, servi de refuge au xvi« siècle aux paysans pour se soustraire aux violences des gens de guerre. (Cerf, Travaux de l'Académie de Reims, LXVUI, 521 à 526.) l\ en est de même dans le Cambrésis (Durieux, les souterrains de Sailly-lez-C ambrai. Mém, Soc. d'émulation de Cambrai, XXXVHI, 272 à 279.) H est aussi question de souterrains-refuges récemment explorés dans la Charente -Inférieure. {Bulletin de la Société des Archives historiques de la Sa\ntonge^ y, 848, 349.)

des maisons en bois, dont les faîtages, les charpentes et les poinçons décorés offraient une frappante analogie avec certfidnes constructions de la Norvège, d'où les Normands étaient venus au x' siècle*.

Mais si les types persistent avec une rare ténacité dans certaines régions, les habitations varient selon les cantons et les provinces, suivant les occupations des habitants et les ressources que présente le sol. Le vigneron n'est pas logé comme le laboureur, le pâtre comme le tûcheron. Tantôt agglomérées autour de l'église, tantôt disséminées sur le territoire paroisâal, les maisons ont été formées des matériaux que four- Bissaient les alentours; ici la pierre, la brique, la terre; là le bois mêlé à la terre et à la paille; ailleurs, le bois servant de charpente et de revêtement ^ Quel contraste entre les lourdes maisons de granit du Morvand aux toitures de pierre plate et les larges chalets des Vosges ; entre les maisons de brique à toits d'ardoises des Ardennes, sombres d'aspect, mais reluisantes de propreté, et les constructions du Midi, en pierres blanches, avec leurs toits aplatis recouverts de tuiles creuses! Cette diversité, qui dérivait de la nature des matériaux, était rendue plus sensible par le degré d'aisance des provinces et des individus.

n ne faut pas juger de l'ancien régime par des exemples isolés. Rien de plus variable que les insti-

* VioUet-Leduc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XI^ au XF/« siècle, 1863, VI, 292 à 297.

* Dans la même région, on trouve des maisons couvertes en tuiles creuses, en chaume, en lames de sapin, en dalles de pierre. (Bossi,. Statist. gén. de la France, dép. de l'Ain, iSQ8, p. 309.)

16 OUPITKB !•

tutions locales ; îa prospérité d'une contrée dépendait non seulement des conditions économiques où elle se trouvait, mais de ses impôts, de ses droits féodaux et de rinfluence exercée par le seigneur. On a souvent cité comme les types des maisons rurales de l'ancien çégime, les maisons « couvertes de chaume et de roseaux )) que Jamerai Duval, errant et convalescent, a rencontrées dans une partie de la Champagne. « Elles s'abaissaient, dit-il, jusqu'à terre et ressemblaient à des glacières. Un enduit d'argile broyé avec un peu de paille était le seul obstacle qui en défendait l'entrée*. » Notez qu'il s'agissait d'un pays où la pierre, comme le bois, fait à peu près défaut^ ; notez, en outre, que Jamerai Duval avait parcouru cette région en 1709, à une époque de disette cruelle qui succédait à la période la plus désastreuse pour les campagnes qu'ait traversée la monarchie des Bourbons. C'est à des causes analogues que Ton doit le grand nombre de maisons ruinées et désertées que Yauban signale dans l'élection de Vézelay, et que des rapports officiels nous montrent aussi dans l'élection de Mantes ^ C'est, au

1 Œuvres de Valentin Jamerai Duval, St-Pétersbourg, 1784, I,

s En 1802, le préfet de la Marne signalera aussi la mauvaise construction des maisons, dont les murs sont formés d'un torchis mal assuré entre des poteaux de bois. (Bourgeois-Jessaint, Descr, de la Marne, an x, p. 124 à 125.) — On trouve ce type de maison en bois couverte en chaume dans un vitrail du commencement du xviie sièxîlc', reproduit dans le Portefeuille archéologique de la Champagne, par A. Gaussen, Vitraux, pi. 4.

» A. de Boislisle, Mémoires des intendants, Généralité de Paris, 1, 742, 560. — On cite aussi, au milieu du xviie siècle, de nombreuses

contraire, à des causes locales qu'il faut attribuer Taspect misérable des huttes de pauvres habitants des marais du Poitou vers 1670. Le voyageur qui les visita en trace le plus triste tableau. « Les murailles, dit-il, le toîct et la porte mesme n'estoient que de paille, où le vent dans ces temps d'hiver passe tout outre*. » L'émigration est la cause de l'abandon et de la ruine de certains villages de la Haute- Auvergne, que Legrand d'Aussy traversa, à la veille de la Révolution. « J'en ai vu, dit-il, où les masures en décomr bres faisaient plus du tiers du village*. » Mais ce sont là des exceptions, et le soin qu'on prend de les signaler en est la preuve. Les voyageurs ne racontent pas d'ordinaire ce qu'ils voient journellement, et Ton aurait iort d'ériger leurs observations isolées en généralités.

L'abbé de Marolles s'élevait, au xvif siècle, contre ceux qui affirmaient <( qu'il ne se peut rien voir de plus sauvage que les demeures de nos païsans. » Tout en reconnaissant que la guerre et beaucoup d'autres misères avaient pu amener le triste état dun trop grand nombre de ces maisons, il ajoutait : « J'ai vu néanmoins beaucoup de villageois mieux logés que plusieurs gentilshommes et seigneurs ne le sont en Pologne et en Suède... et les moindres chaumières de

maisons ruinées par le passage des gens do guerre. (Rossignol, le Bailliage de Dijon après la bataille de Rocroy. — Gabriel Dumay, Etat des paroisses et communautés du bailliage d'Autun en 1645, p. 10, 11.)

* Jouvin, de Rochefort, Le Voyageur d'Europe, 1672, 1, 194.

» Legrand d'Aussy, Voyage d'Auvergne^ 1788, p. 5.

nos païsans, quand elles sont entières, ont leurs pelitos cummodités , telles qu'elles doivent être*... » parmi lesquelles Tabbé de MaroUes place les bourbiers où Cl ou pi t le fumier et les mares qui servent d'abreuvoirs»

Un témoin généralement bien informé, c'est Arthur Young. qui parcourut à plusieurs reprises la France, ài} 17iS7 à 1790, monté sur sa jument, allant d'aubergo *^ri auberge, observant tout sur son passage, notant tout, surtout ce qui concernait Tétat de Tagriculture et des campagnes. Il venait d'Angleterre, où Taisanco était plus grande dans les villages, où les maisons se distinguaient par leur propreté et le soin de lour ^^onstruction ; il ne pouvait leur comparer que d'une rnaiiière désavantageuse les habitations rurales de la Fiance ^ Le tableau qu'il en fait n'est pas toujours flaltcur} mais il n'indique pas un état général de misère. Si, en passant à Combourg, il est frappé de la pau\TeN'^ des cabanes construites en boue, à tel point qu'il s'^^crie, en parlant du seigneur du lieu : « Quel

' M('mo,res de Michel de MaroUes, éd. 1755, H, 289.

* r/i'st i ncore une opinion qu'on exprime de nos jours en Angletan\s Lîidy Verney a publié en 1881 dans la Revue périodique the Cûnliim/^orary un article intitulé les Paysans propriétaires en France, ok elle les montre accablés de travail, mangeant parement de la viande f buvant seulement le petit lait de leurs vaches et vivant dans uno complète saleté. Les plus riches, ceux qui possèdent la maison h plus élégante du voisinage (ces mots sont en français), sont, suivant elle, beaucoup plus bas dans r échelle du confortable que \m ou\TJers agricoles de fermes bien payés en Angleterre. Les obaopvailoijîi de Lady Verney, à coup sûr pessimistes, s'appliquent à U SavQle, ^u Lyonnais et à la Bourgogne.

est donc ce M. de Chateaubriand dont les nerfs s'arrangent d'un séjour au milieu de tant de misères et de saleté? » s'il nous montre, dans le Dauphiné, des « huttes de boues, » couvert s en chaume, sans cheminées, et dont la fumée sort par un trou pratiqué dans le toit ou par les fenêtres*; en revanche, il nous signale les maisons carrées et blanches du Quercy, qui ajoutent à la beauté de la campagne ; il admire dans le Béarn des chaumières solides et confortables, couvertes en tuiles, entourées de jardins bien tenus et d'étables bien closes ^ On pourrait montrer, dans d'autres provinces, les « bastides blanches, » garnies de jardins, des paysans des environs de Saint-Malo'; les maisons des paysans des Vosges, dont les fenêtres sont ornées de pots de fleurs; et celles des Landes, bien bâties en pierre ou en bois, peintes en blanc avec des volets rouges, parfois recouvertes de treilles et accompagnées d'arbres taillés en berceau*.

Un fait qui frappa smgulièrement Arthur Young, lorsqu'il parcourut le Midi, c'est l'absence de vitres, même dans des maisons « fort bien bâties en pierre et couvertes en tuiles et en ardoises. » Dans le Limousin, il cite aussi des bâtiments trop bien construits pour mériter le nom de chaumière, et qui n'ont pas

^ Cent ans auparavant, Locke décrit des huttes analogues, sans fenêtres et sans cheminée. {Fragm. du voyage de Locke en France de 1675 à 1679. Revue de Paris, XIV, 75.)

« Voyages en France, I, 32, 34, 72, 73, 146, 332.

• Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, I, 273.

* Guibert, Voyages dans diverses parties de la France en 1775..., p. 151, 271.

uïïe vitre*. La vitre, si précieuse dans les pays du Nord, où l'on se plaît à en entretenir soigneusement la transparence, la vitre était moins utile dans le Midi, où le jour est plus vif et le ciel plus clément. Certai[ies chaumières du Languedoc et du Limousin n'avaient d'autre ouverture que la porte ^ Pendant longtemps, les vitres ne furent pas en France d'un usage populaire. Lorsque Montaigne se rendit en Suisse, il remarqua depuis Épinal qu'il n'y avait « si petite maison qui ne fut vitrée^. » Au siècle suivant, pour signaler Tlieiireux état de la Lorraine avant la guerre de Treille Ans, on dira que « les paysans avoient des vistres aux fenestres*. » Il n'est pas surprenant que les \itres fussent rares dans les campagnes; c'est à peine si au x\nf siècle l'on en voyait dans certaines villes. En 1759, un élève du collège de Limoges, voulant distribuer sa thèse, demanda dans quelles maisons il fallait la porter. — Partout où vous verrez des

1 Arthur Voiiiig, I, 28, 32, 35.

* Thêron de Moataugé, l'Agriculture et les classes agricoles dans le pa^js Touloimim depuis le milieu du XVIII^ siècle^ 1869, p. 59, 83. — Toxlor Olivier, St. gén, France, Haute-Vienne^ p. 95. — Voir ûuîïai Bossï, Des€\ d'Ille-et-V Haine, an ix, p. 9. — Dupin, Desc. des JJeux-Sévtes, an ix, p. 67.

8 Journal du voyage de Michel de Montaigne] 1775, I, 35. — On suppléait à œtte époque au verre par des claies de jonc :

D s vJstns on en fait es maisons du commun PEir lesquels on peut voir sans estrc veu d'aucun.

(Philibert tlegcmonj la Colombière ou maison rustique, d583, fol. 7.)

* N. GoalaSi Mémoires, I, 143.

vitres, lui répondit-on*. La plupart des maisons de Limoges, en effet, n'avaient point de carreaux, mais des panneaux de verre enfumé, montés en plomb. Il n'en était pas de même partout, et Ton n'aurait point été frappé à cette époque, coifTme du temps de Montaigne, du défaut de vitres dans les régions de TEst*. La diversité que Ton- signale entre les régions se retrouvait entre les localités mêmes. Ici, les maisons étaient serrées les unes contre les autres, comme dans une petite ville ; là, dressées au milieu d'un enclos verdoyant. Parfois, les paysans avaient éprouvé le besoin de se grouper ; ils avaient même entouré leur village de mui-ailles, pour résister aux violences des gens de guerre, à tous les dangers qui pouvaient venir du dehors. Mais, dans ce cas, la maison perdait son caractère rural pour se rapprocher du type de celle des villes. La véritable demeure de l'homme des champs, dans le Nord, est la chaumière, la masure hormande, dont l'aspect trop souvent misérable est pourtant pittoresque sous les arbres du verger qui l'avoisine et l'ombrage. 'Dans le pays de Caux, les villages sont des agglomérations de maisons entourées d'enclos boisés, dont la réunion forme, au milieu des champs cultivés, un bosquet du centre duquel s'élance le clocher. Il

* J. J. Juge, Changements survente dans les mœurs des habitants de Limoges depuis une cinquantaine d'années, 1817, p. 9.

* Remettre les vitres dans les deux chambres et dans la chambre à four. — Visite d'une maison de paysan à Pargucs, en 1750. — Ce fait n'est pas isolé. (Arch. jud. de l'Aube, no 1336.) — Lequinio, Voyage dans le Jura, II, 443. — Précis d'une histoire générale de la vie privée des Français, 1783, p. 120.

22 GHAPITEB I,

n'en est pas là, comme dans les villes, où rien ne voile la nudité de la maison du pauvre. A la campagne, la nature pare la misère; elle pose ses festons, elle répand ses ombres, elle fait grimper ses lierres sur « la chaumine enfumée »• de Tindigent ; elle forme un cadre riapt à un tableau dénué de beauté par luimême.

Ce tableau , le tableau de la maison rurale , il faut essayer de le peindre, sans artifice de lumière et d'ombre. Le modèle que je prendrai ne sera ni la demeure du riche cultivateur, ni celle du pauvre manouvrier, encore moins celle de l'homme de loi ou du gentilhomme; c'est celle du laboureur, propriétaire, fermier, métayer ou colon, de l'homme qui gagne sa vie à la sueur de son front, et qui, sans jouir du superflu, possède le strict nécessaire. Cette maison se présente à nous, avec ses dépendances souvent plus importantes que la demeure de la famille elle-même, sous un aspect patriarcal qui rappelle les civilisations primitives. Le paysan peut être considéré comme un nomade qui s'est arrêté sur un point déterminé du sol avec ses bestiaux; il se suffit à lui-même; pour vivre il n'a pas besoin d'autrui, comme l'homme des villes, qui doit recourir journellement au boucher, au boulanger, au maraîcher ; le laboureur vit de ses récoltes ; son grain lui fournit la farine dont il pétrit son pain ; il a toujours sa huche et souvent son four ; il a ses granges où il entasse ses gerbes ; il a ses hangars et ses étables. Sa maison, quelque humble qu'elle soit, a besoin d'espace pour s'étaler avec ses dépendances.

Ces caractères de Thabîtation rurale , je les trouve au xyf siècle, en Bretagne, dans le logis d'un « prud'iomme rustique bon vilain, » que Noël du Fail décrit avec beaucoup de précision et de charme dans le langage de son temps. Après être entré dans la cour, close de beaux églantiers et épines blanches, « il aperçoit en un coin un beau fumier amassé, » spectacle qu'il est encore donné de voir à tous ceux qui approchent d'une maison de village. A côté, s'élèvent des « tects (ou toits) çà et là bâtis en forme carrée, hauts environ de trois pieds et quelque poucée, » qui forment, les uns retable aux vaches, les autres le « tect des brebis, clos de gaules de coudres enlacés subtilement. » Près de l'entrée, se trouve « un petit appentis sous lequel étaient force charrues, essieux, timons et limons. » La maison du vilain n'est pas grande ; elle a « dix-sept pieds en carré, et vingt-huit de large et non plus, à radson, dit l'auteur, que le villageois disait le nid être assez grand pour l'oiseau. » La paroi est « formée de belle terre détrempée avec beau foin , » placée entre quatre poutres perpendiculaires; « au dessus force sablières et chevrons , dont était enlevé le beau pignon vers le soleil couchant ; » l'autre était garni d une lucame. La couverture était de paille et de joncs entremêlés; car l'ardoise aurait coûté à amener... mais « le tout si proprement agencé qu'un excellent couvreur confessa que de mieux était impossible... et au dessus du faîte force marjolaine et herbe au charpentier*. »

1 Noôl du Fail, Baliverneries ou Contes nouveaux d'Eutrapel, 1548, chap. IV. On trouve une description moins complète d'une

La fleur cultivée ou sauvage décore la cabane, comme la chaumière anglaise, si bien décrite par le poète Crabbe, qui voit grimper le chèvrefeuille vers le faîte de son chaume ^

Deux siècles après Noël du Fail, Cambry trouvera dans la Basse-Bretagne des maisons d'un aspect analogue. Presque toujours elles sont situées dans uiï fond, auprès d'un courtil. Un appentis couvert de chaume aù)rite les charrues et les instruments de labourage. Point de granges; les blés dans les greniers et tï en muions*. » L'aspect riant des vergers qui entourent ces habitations contraste malheureusement avec la saleté des paysans qui les habitent ^ La saleté est un des vices de la campagne ; vice d'autant j plus invétéré que le paysan ne s'en aperçoit point et ne I sent point le besoin de s'en corriger. Il est rare que le fumier amoncelé près de la maison soit arrangé avec soin, et garni d'un pourtour solidement tressé, comme À

oiaisoti H d'un enclos rural dans la Colombière do Philibort Hege- ]

jnon, do Chalon-sur-Saône (p. 7) : i

Entre ces deux jardins est la maison petite

^ le rusticq clousier et sa famille habite ; I

Ln four n'en est pas loin ; et un peu à cartiep \

Eat retable et pressoir, la grange et colombier...

Au milieu du basti et devant est la cour. \

* Crabbe'j Works, Murray, 1861, the Parisk register, p. 132.

* Gé ne paiement, le paysan avait des granges, et les meules n'étaient 1 pas usîtct's pn France comme en Angleterre. (Lettres de madame du ' Boccags, 1771, p. 53.) i

> Cambry, Voyage dans le Finistère en 1793 et 1794, Paris, an Yii, I, 57.

efl Franche-Comté*. Daas le Roussillon, les villageois, non seulement mettent leur fumier devant leur^porte^ mais ils gardent leurs cochons sous leur propre toit. Ailleurs, porcs, chèvres et volailles vivent avec les paysans dans des chambres basses, humides et malsaines^. Pour beaucoup d'entre eux, la propreté est un luxe que l'aisance seule permet d'acquérir ; elle leur est aussi rendue difficile par la vie qu'ils mènent au milieu des animaux domestiques.

C'est surtout dans le centre de la Ffance que la famille rurale vit avec ses bestiaux. En Auvergne, son habitation est partagée en trois : à droite, l'étable; à gauche, la grange; au milieu, la maison communiquant directement avec la grange et l'étable. Quand l'hiver vient, la famille entière passe dans l'étable ; elle y vit, elle y couche. L'air, que la température animale échauffe, y devient étouffant ; les émanations malsaines, qu'exhale une épaisse couche de fumier, engendrent des maladies ; on n'en persiste pas moins dans les anciennes coutumes*. Dans le Rouergue, les maisons couvertes en chaume, dénuées de vitres, étaient abritées du froid par les étables qui les entouraient*. Souvent,

* Lequinio, Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura, an ix, I, 82.

- • Compte de l'administration de M. Raymond de Saint-Sauveur, 1790, p. 91. — Texiep Olivier, Hatite- Vienne, p. 95 et 338.

* L^grand d'Aiissy, p. 281, 282, 288. — Voir aussi : Bonnaire, Desc. du dép. des Hautes- Alpes , an ix, p. 16 ; G. Roussel, Topographie rurale du Bocage, an viu, p. 62-63.

* Alexis Monteil, Description du département de VAveiron, an x,. p. 25.

à côté des étables, se trouvaient des constructions légères et grossières servant de poulailler ou de « soue à porc. » Une barrière à claire-voie pouvait fermer la cour, où picoraient le coq et les poules. '

La maison villageoise recherche d'ordinaire le soleil ; toutes les fois que le terrain s'y prête, elle ouvre sa porte et ses étroites fenêtres vers le midi. Au nord, son toit s'abaisse parfois jusqu'au sol, pour mieux la garantir de la bise. Surtout dans les pays vignobles, elle est surmontée d'un étage ; le rez-de-chaussée sert de vinée ou d'écurie pour Tàne, la chèvre ou la vache*. Mais le plus souvent, elle n'a qu'un rez-dechaussée, à coup sûr insalubre, lorsque sans carrelage ni plancher il se trouve au niveau ou en contrebas du sol*, et ce rez-de-chaussée ne contient qu'une chambre à feu. Celle-ci communique avec un cabinet, une autre chambre où peut se trouver le four. Que l'on y ajoute un cellier en contre-bas, que dans le centre de la France on appelle basse-goutte% au-dessus un grenier où l'on pénètre par une échelle, et l'on aura le type le plus fréquent de la chaumière rurale*. Ha-

1 En 1788, la maison d'un vigneron à Nogent-sur-Marne se compose d'un rez-dc -chaussée, sur cave, avec cuisine, dont les châssis vitrés en plomb sont garnis de volets de bois; à côté, une petite laiterie et récurie. Au premier, une chambre sans feu et un grenier. Petit jardin, cour avec deux celliers. Le tout est vendu 1010 1. (Archive» nationales, Z« 2709.)

« Bossi, St. gén,, Ain, 1808, p. 309.— Borie, Desc. Ille-et-Vilaine, an IX, p. 53. — Jerphanion, Desc. de la Lozère, an x, p. 77.

8 C'o Jaubert, Glossaire du Centre, II, 470. — Arch. jud. de l'Aube.

* Consultez pour la construction des bâtiments de ferme, les diverses Maisons Rustiqties des trois derniers siècles, entre auti^es

bitâtion exiguë, plus que modeste, mais à laquelle le paysan attache im prix infini, parce qu'il en est d'ordinaire le propriétaire, et qu'elle est pour lui le siège de la famille.

Presque partout, surtout en Champagne, le laboureur et le manouvrier sont propriétaires de leur maison*. Tantôt ils l'ont reçue en héritage de leurs parents ; tantôt elle a constitué leur dot ou elle a été le premier acquêt de leur mariage. Le prix a suivi les variations de la valeur de l'argent , de la prospérité locale, de l'importance de la propriété; il est en rapport avec le prix des denrées et le taux de la maind'œuvre. La maison la plus modeste vaut de 3 à 400 1. à la fin du siècle dernier ^ 11 est peu de ménages qui n'ait la sienne , car elle est pour chacun d'eux l'abri

l'Agriculture et Maison rustique de Charles Estienno, 1564, p. 6 et 7 ; et pour la description des habitations rurales de nos jours : Alexandre Layct, Hygiène et Maladies des paysans. Etude sur la vie matérielle des campagnards en Europe, 1882, p. 40 à 74.

• D'Arbois de Jubainville, V Administration des intendants d'après les archives de l'Aube, 1880, p. 55. — Voir aussi les inventaires conservés aux archives judiciaires de l'Aube et aux archives nationales.

* Maison à Saint-Jean-de-Bonneval, consistant en une galerie par bas, chambre haulte, grenier, cellier, cour, jardin et accin, adjugée^ à 120 1. (1675), maison à Isle-Aumont, vendue 40 1. (1676)... à Lirey,^ vendue 240 1. (1702)... à Villery, 600 1. (1737)... à Joncreuil, 450 1. (1764)... à Luyères, deux chambres dont une à feu, appentis, vinée, granges, le tout couvert en paille, avec jardin potager, vendus 950 1. (1774). Dans le bourg d'Essoyes, en 1763, h la suite d'un incendie, les maisons de manouvriers sont estimées en moyenne 700 1., celles de laboureurs ou d'artisans, 1200 1. — En 1783, les maisons de manouvriers se vendent en moyenne 400 1. aux environs de Troyes, 300 aux environs de Chaumont. (Arch. jud. de l'Aube. — La publicité à Troyes il y a cent ans, p. 7.)

- nécessaire , le domicile qui distingue l'habitant du vagabond, et lui donne un rang dans la société communale.

Si l'on peut comparer la commune à une ruche, la maison en est la cellule. Cette cellule ne renferme pas un individu, mais une famille. C'est une famille qui se gi*ùu[>e sous le même toit, autour du même foyer, et les légères colonnes de fumée qu'on voit s'élever vers le soir au-dessus des maisons indiquent l'existence et le nombre des familles que renferme l'agglomération communale. Dans les recensements officiels comme dans les décisions relatives à la répartition des tailles entre les localités, on ne comptait pas la population par tètes, mais par feux*. Le mot de feu resta toujours employé dans le langage administratif pour désigner le groupe de famille que renfermait la maison ; et comme on estimait au siècle dernier que chaque feu correspondait à quatre ou cinq habitants, on peut se tbrmer une opinion approximative de la quantité moyenne des membres de chaque famille ^ Aux élections de 1789 même, le nombre des députés aux asscml>lées bailliagères, accordé à chaque paroisse, fut calculé d'après le nombre des feux, et non d'après celui des électeurs. La famille, la maison est donc le

* Dr là le nom de fouages que ron donnait à certaines tailles.- (Gay Coquille, Hist, de Nivernois, p. 341, 342.)

* <i II y a des cantons où l'on trouve cinq personnes par feu. A Lyon et en Auvergne, M. de la Michodière n'en a trouvé que quatre et ûcm. Il y a des provinces, comme le Berri, où l'on ne trouve que quntr^ et quatre et quart. » (Lettre de Deparcieux à Grosley, du 27 nuire 1763. Lettres inédites de Grosley, n® 78.)

preiriier élément de Tagglomération communale, et les droits communaux ne sont reconnus, la plupart du temps, qu'aux chefs de familles, chefs de maisons ou chefs de feux*. Aussi le paysan ne s'attache-t-il pas seulement à sa demeure comme à Tabri matériel qui garantit son repos contre les intempéries de Tair ; il y voit le gage de ses droits communaux ; il y voit la propriété que l'héritage et l'épargne lui ont acquise ; il y voit le sanctuaire de la famille ; il y voit son domaine propre , dont il est , pour ainsi dire , le seigneur. — Charbonnier est maître chez lui. — C'est un vieux dicton que le paysan peut répéter à son profit, lorsque sa porte est close, et que son chien veille à l'extérieur; il a ime pioche, au besoin un fusil, pour repousser le maraudeur qui voudrait forcer sa demeure. Rien ne saurait la violer, si ce n'est le sergent de justice et l'employé des gabelles, qui, sur un simple soupçon de fraude, peut pénétrer chez lui, et s'y livrer à des perquisitions vexatoires ; c'est pour cette raison qu'il hait d'une haine profonde et tenace le sergent et le gabelou, tandis qu'il contemple d'un œil confiant les cavaliers de maréchaussée qui parcourent deux à deux, depuis le XVI® siècle, les routes et les chemins ^ répandant la terreur paimi les malfaiteurs, et rassurant les campagnards paisibles.

Il éprouve aussi le sentiment de la propriété héréditaire depuis que le servage a disparu dans presque

1 Voir le Village sous l'ancien régime, 3« éd., p. 38. « Jodocus Sincerus, Voyage dans la vieille France, tr. du latin par Thaïes Bernard, 1859, p. 23.

-nécessaire, le domicile qui distingue l'habitant du vagabond, et lui donne un rang dans la société communale.

Si Ton peut comparer la commune à une ruche, la maison en est la cellule. Cette cellule ne renferme pas un individu, mais une famille. C'est une famille qui se groupe sous le même toit, autour du même foyer, et les légères colonnes de fumée qu'on voit s'élever vers le soir au-dessus des maisons indiquent l'existence et le nombre des familles que renferme l'agglomération communale. Dans les recensements officiels comme dans les décisions relatives à la répartition des tailles entre les localités, on ne comptait pas la population par têtes, mais par feux*. Le mot de feii resta toujours employé dans le langage administratif pour désigner le groupe de famille que renfermait la maison ; et comme on estimait au siècle dernier que chaque feu

. correspondait à quatre ou cinq habitants , on peut se former une opinion approximative de la quantité moyenne des membres de chaque famille ^ Aux élections de 1789 même, le nombre des députés aux as-

' semblées bailliagères, accordé à chaque paroisse, fut calculé d'après le nombre des feux, et non d'après celui des électeurs. La famille, la maison est donc le

. * De là le nom do foxmges que l'on donnait à certaines tailles.

(Guy Coquille, Bist. de Nivernais, p. 341, 342.) « « n y a des cantons où l'on trouve cinq personnes par feu. A

Lyon et en Auvergne, M. de la Michodière n'en a trouvé que quatre ' et demi. Il y a des provinces, comme le Berri, où Ton ne trouve que

quatre et quatre et quart. » (Lettre de Deparcieux à Grosley, du 27

mars 1763. Lettres inédites de Grosley, no 78.)

premier élément de ragglomération communale, et les droits communaux ne sont reconnus, la plupart du temps, qu'aux chefs de familles, chefs de maisons ou chefs de feux*. Aussi le paysan ne s'attache-t-il pas seulement à sa demeure comme à Tabri matériel qui garantit son repos contre les intempéries de Tair ; il y voit le gage de ses droits communaux ; il y voit la propriété que l'héritage et l'épargne lui ont acquise ; il y voit le sanctuaire de la famille ; il y voit son domaine propre , dont il est , pour ainsi dire , le seigneur. — Charbonnier est maître chez lui. — C'est un vieux dicton que le paysan peut répéter à son profit, lorsque sa porte est close, et que son chien veille à l'extérieur; il a une pioche, au besoin un fusil, pour repousser le maraudeur qui voudrait forcer sa demeure. Rien ne saurait la violer, si ce n'est le sergent de justice et l'employé des gabelles, qui, sur un simple soupçon de fraude, peut pénétrer chez lui, et s'y livrer à des perquisitions vexatoires ; c'est pour cette raison qu'il hait d'une haine profonde et tenace le sergent et le gabelou, tandis qu'il contemple d'un œil confiant les cavaliers de maréchaussée qui parcourent deux à deux, depuis le XVI® siècle, les routes et les chemins^ répandant la terreur panni les malfaiteurs, et rassurant les campagnards paisibles.

Il éprouve aussi le sentiment de la propriété héréditaire depuis que le servage a disparu dans presque

* Voir le Village sous l'ancien régime, 3û éd., p. 38.

* Jodocus Sincerus, Voyage dans la vieille France, tr. du latin par Thaïes Bernard, 1859, p. 23.

dra creuser le sol pour que son lit puisse y tenir. C'était en 1674, aux environs de Dôle; la reine et mademoiselle de Montpensier suivaient le roi et l'armée ; une nuit, elles furent forcées de coucher dans un village ; on trouva pour la reine une chambre de paysan pourvue de vitres et de planchers; mais Ha grande Mademoiselle dut se contenter d'une salle basse, aérée par deux fenêtres sans vitres, et dans laquelle la pluie filtrait à travers le toit couvert de planches*. Abri médiocre, qui suffisait au paysan, dont la chambre n'a pas besoin d'être vaste ; c'est à peine s'il y demeure ; la pluie, le froid ou la nuit seuls Ty font rentrer ; dans la semaine, il travaille dans les champs; le dimanche, il assiste aux offices religieux, aux assemblées, aux adjudications, et quand il est jeune, il se livre au jeu ou à la danse.

Si l'extérieur des maisons diffère, leur intérieur présente de singulières similitudes ; c'est que l'aspect extérieur dépend des matériaux dont on dispose; l'aspect intérieur, des besoins, des ressources, des mœurs de l'habitant. Or, du xvi® au xv!!!*" siècle, ces besoins, ces ressources, ces mœurs ont peu varié. Si l'on compare la demeure d'un paysan breton du xvi** siècle, telle que l'a décrite Noël du Fail% avec celle d'un paysan champenois du xviii% on y trouvera les mêmes meubles que les générations successives se sont transmises, la table, les coffres, le lit, ainsi que

1 Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, édition Chérucl, IV, 366.

» Baliverneries ou contes nouveaux d'Eutrapel, IV.

les ustensiles de ménage et de travail disposés sur les dressoirs ou suspendus le long des murs. On signalait •dans les maisons rurales du Rouergue, au commencement de ce siècle, des meubles du temps de la Ligue : armoires, couchettes, bancs sculptés, en bois dur si solide qu'on pouvait dire qu'ils avaient « usé plusieurs maisons »*. Fait particulier et qui rappelle quelque peu la vie nomade, où la richesse est entièrement mobilière : les meubles ont souvent plus de valeur et de durée que Tabri où se réfugie la famille, et surtout si Ton fait entrer en ligne de compte les bestiaux, le contenu de Thabitation rurale est estimé plus cher que le contenant.

Lorsqu'on a pénétré dans la chambre de la chaumière, on est d'abord frappé par la vue du foyer : le foyer , lieu sacré , que révéraient les anciens , parce qu'il était le siège du feu et le centre autour duquel se groupait la famille. La large cheminée à laquelle s'adosse Fâtre est pour ainsi la pierre angulaire de la maison; c'est elle qui en forme le point de résistance, et lorsque l'incendie ou la ruine a passé sur elle, sa masse noircie se dresse encore comme le dernier témoin de son existence. La cheminée est aussi l'indice de la fixité de domicile ; dans les huttes ou les tentes des peuples primitifs , le foyer est situé au centre et la fumée s'échappe à travers une ouverture pratiquée dans la toiture mal jointe , comme dans les cabanes

1 A. Montcil, Description de VAveiron^ 1, 123. — Voir aussi Charles de Ribbe, les Familles et la Société en France avant la révolution, 1873, p. 211.

de Franche-Comté, que Ton pouvait voir encore à une époque peu éloignée de la nôtre*. Mais presque toujours, dans la maison du paysan français aux deux derniers siècles, le foyer se présente, sous le large manteau de la cheminée, avec ses lourds et solides accessoires de fer ou de fonte ; les chenets ou « chiennets » de fer à tête recourbée ou terminée en boule ; l'indispensable crémaillère, destinée à suspendre la marmite de fer ou d'airain; et chez quelques-uns, la broche , qui indique qu'on ne met pas seulement la poule au pot, mais qu'on la fait rôtira C'est que la cheminée n'est pas seulement le lieu où la famille, au retour du travail, vient se faire sécher, se réchauffer et se réjouir à la flamme des ramées ; le coin où les parents sur les escabeaux de bois passent les veillées d'hiver, où le vieillard malade dégourdit ses membres glacés par l'âge et dicte son testament' ; c'est l'endroit où chaque jour , dans la chaudière ou la ' marmite, se préparent et cuisent les aliments qui servent à la nourriture de la famille. Aussi de toutes

* Xavier Marmicr, Nouveaux souvenir.^ de voyage. Franche-Comté f 1845, p. 44. — Lequinio, Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura, II, 298.

* Arch. jud. de l'Aube. — Inventaire d'un vigneron de Gennevilliers, 1736. Arch. nationales, Z* 4121. — Dans les campagnes du Rouergue, on appelle horloge le tourne-broche. (A. Monteil, Desc, de VAveiron, II, 111.) — « Chez la plupart de nos montagnards vous trouverez une broche, une casserole et d'autres ustensiles... » (Dusaulx, Voyage à Barèges en 1788, I, 84.)

3 M. de Ribbe cite l'exemple d'un testament fait par un vieillard <( assetat au devant lou fuoc sus ung scabello. » {Les Familles et la Société, p. 480.)

parts, aux abords de la cheminée sont accrochés ou posés les divers ustensiles de cuisine : le gril, qu'on appelle au xvi* siècle le rostier, la poêle et le poêlon, les pots de terre , les marmites et les chaudrons de fer, de cuivre et d'airain*.

Lorsque le fagot flambe , sa lueur suffit à éclairer la chambre ; mais il ne flambe pas toujours, et il faut recourir à d'autres moyens pour y répandre la lumière. Si dans les provinces reculées comme la Bretagne, on se sert de torches dont la fumée épaissit la couche noire qui recouvre les poutres du plancher supérieur*, en Champagne on emploie depuis le xvi* siècle les lanternes, les chandeliers et les lampes. La lanterne « à corne, » à carcasse de cuivre ou de fer blanc*, peut être emportée sans danger dans les étables et les greniers. Les chandeliers de cuivre, de bois et de

* Voir une gravure de Mariette, reproduite dans le XV 11^ siècle y par M. Paul Lacroix (p. 415), où une cheminée de campagne est représentée surmontée de ses différents ustensiles de cuisine.— On trouve aussi dans les inventaires de l'Aube « Tcgasse de potain à queue do fer », avec laquelle on puise Teau, la servante de fer qu'on acciocho à la crémaillère. Près de Paris, on rencontre des fontaines de cuivre rouge, garnies de leur couvercle et robinet et d'autres ustensiles de cuivre. (Arch. nationales, Z» 121, 1236.)

* Dans les Pyrénées, on ménageait sous le manteau de la cheminée une niche dans laquelle on faisait brûler des éclats de bois résineux pour éclairer la pièce. (Millin, Voyage dans les départements du midi de la France, 1807, IV, 550.) — Dans les Landes, c'est une chandelle de résine assujettie entre deux bûchettes de sapins. (Voyage à Bordeaux et dans les Landes, an vu, 2« série, 2° planche, et page 22.)

* Lumière à corne (inventaire de 1670), lumière à corne de cuivre (manouvrier, 1687), une lanterne de fer-blanc (1750). Arch. jud, do l'Aube. '

fil de fer, ne sont pas toujours usités pour supporter des chandelles, et ce n'est que par exception que Ton trouve des mouchettes; quelquefois les chandeliers sont destinés à recevoir une lampe*. Les lampes se trouvent partout, et à toutes les époques, depuis le xvi^ siècle : lampes de cuivre ou de potain, à queue de fer ou sans queue; lampes à un, à quatre ou à cinq feux; lampes qu'on transporte et qu'on suspend*. Lampes et chandeliers, en effet, se placent d'ordinaire sur la saillie supérieure du manteau de la cheminée ou s'accrochent à ce manteau même.

C'est également au-dessus de ce manteau que Ton suspend le mauvais fusil qu'un grand nombre de paysans champenois conservent chez eux. Le fusiK n'est pas toujours en bon 'état ; tantôt il consiste en un vieux canon long de trois pieds ; tantôt c'est « un fusil monté » et garni de sa platine ^ En général, la valeur vénale de l'arme est médiocre^, et il serait peut-

* Une lampe de cuivre à mettre sur un chandelier (1540), un chandelier de fil de richard (fil de fer) (1750) (Apch. Aube), 3 chandeliers, deux à pattes, Tautre à bouette (1526), 5 chandeliers (1531), 3 chandeliers d'airain sur deux desquels il y a des lampes (1649). (Arch. nationales, Z« 2704 et 121.)

« Un lumyer de cuivre avec une lucette de fer-blanc, ladite lucette gamy de ses queux et luceran (laboureur, 1744), lampe de potain à queue de fer (1746), lampe à quatre feux (manouvrier, 1754), lampes de potain, 1777, 1778, etc. (Arch. de TAube.)— Dans TAveyron, les lampes h & becs sont fabriquées par les chaudronniers. (Monteil, H, 93.)

» Inventaires de 1669, 1670, 1723, 1750, etc. Un fussy monté sur son bois et battery, 4 1. (1765).

* 2 liv. en 1750, 4 liv. en 1752, 3 liv. en 1754, etc. — Voir ce que dit Balzac dans les Paysans du vieux fusil pendu sur la cheminée.

- [Œuvres, 1877, XVHI, 248-250.)

être plus dangereux de s'en servir que d'en affronter les coups. Chez Tun, une vieille épée, un mauvais pistolet accompagnent le fusil; chez un autre, un fusil propre à tirer des canards, estimé 15 livres, est pendu près d'une carnassière et non loin d'une « paire de bottes de cuir fort à canardière*. » Malgré les ordonnances sur le port d'armes et la chasse*, on trouve dans beaucoup de maisons des armes à feu destinées à la défense et peut-être au braconnage.

Au XVI® siècle même, le paysan s'en était servi pour repousser les violences des gens de guerre. Pour montrer quelle sécurité lui fut assurée sous Louis XII, on disait qu'à cette époque, les armes des campagnards étaient

Enrouillées partout, et, que des morions

Et des vieilz corselets oa faisait des chaudrons.

Lorsque, sous Henri III , il y avait des battues au loup, les manants accouraient au rendez-vous, non-

* Inv. de Chessy, en 1773. Arch. jud. Aube, n» 1528. Il ne faut pas confondre le fusil, à usage d*arme, avec le fusil qu'on trouve dans certains inventaires et qui n*est qu'un morceau d'acier qu'on bat avec la pierre à feu, ni avec le fusil, sorte de tube usité pour souffler le feu dans les campagnes de l'Aube. Le soufflet existait au xvi^ siècle dans les campagnes, si Ton en juge par les vers de Joachim du Bellay, nous montrant un paysan, qui

D'un fer pointu souffle tant et si fort Qu'il allume le feu à demi-mort.

{Divers jetix rustiques, 1570. Le moretum do Virgile.)

« Voir entre autres une ordonnance de l'intendant de Champagne faisant saisir en 1744 à Grandville les fusils^ armes, éporvicrs et autres engins de pèche et de chasse. (Arch. de l'Aube, G. 1411.)

\ OHAPITRE II«

ulement avec des épiêux, des fléaux, des faulx, des viers , mais aussi avec des hallebardes , des vieilles >ées et dés arquebuses*. Certaines coutumes féodales )ligeaient même les paysans à avoir des armes. Jusl'en 1787, les manants et habitants de Thiais, « en connaissance de Taffranchissement de leurs auteurs, » ►mparaissaient périodiquement devant le juge tenant s assises, « habillés honnêtement et décemment, ^ec armes offensives et défensives, selon Tusage ordilire*. »

Près de la cheminée , où est pendu le fusil , Ton >porte les escabeaux ou escabelles^, quelquefois un eux fauteuil de bois noirci par l'usage, et à partir i XVII' siècle, les chaises à fond de paille*; dans rtaines provinces, on y place le banc à sei, sorte de euble à base carrée où Ton enferme la provision de 1 de la maison''; mais les sièges les plus usités, ce nt encore les coffres rangés le long des murs, et les mes ou bancelles de bois attachés à la table ou acés à sa proximité.

La table , longue , étroite et rectangulaire , était ntôt posée sur des tréteaux , tantôt assise sur des

^ Cl. Gauchet, le Plaisir des champs, 1583, p. 59 et 121.

» Archives nationales, Z* 4339.

» Deux petites selles à asseoir (inv. prudhomme-laboureur, 1568),

îscabelles de bois (1688). Archives nationales, Z* 1236.

* 4 chaises garnys de paille (homme de journée, 1605), 5 chaises

bois couvertes de paille (1688). Ibid. Z« 1236 et 121. — En Chamgne, les chaises de paille n'apparaissent qu'au xYin* siècle. (Arch. l. Aube.) » Goethe, Campagne de France, Œuvres, X, 66. — Indications de

Vernière, de Brioude.

LE MOBILIBB. 39

pieds solides *. C'est à Tun de ses bouts qu'au xvi® 'siècle, en Bretagne, on mettait la « tenaille ou nappe, )> «ur laquelle on servait le dîner. Beaucoup de paysans possédaient aux siècles suivants plusieurs nappes et des serviettes dans leur coffre ^ Quoiqu'ils en eussent ' parfois plus d'une douzaine, il est peu probable qu'ils s'en soient servis tous les jours. L'excès |de propreté n'est pas le défaut des chaumières. L'on mangeait souvent dans des écuelles de terre ou de bois. Outre les plats et les écuelles de poterie, qu'on qualifie avec un certain dédain de « terrasse » ou de « terrasserie, » les campagnards possédaient des plats et des assiettes d'étain ; ils étaient fiers de les étaler sur leurs dressoirs et sur leurs tablettes ; ils y mettaient aussi des

^ Table de chesne de deux pieds demie, x pieds de long en deux formes, iij« iiij* (1479). ^ Une table de cinq pieds de troys ayz assemblés (1526), une table de boys de chesne garnye de ses tréteaulx de troys piedz de long 9" (1568). — Une table de boys de noyer faict à Tanticque se tirant par les deux bouts... ayant cinq pieds de long, avec deux formes de bois de chesne et deux escabelles (1649). — Table montée sur deux coffres (lab. 1670). — Une table de bois de noyer avec ses bancelles (lab. 1785). (Arch. Aube. — Arch. nationales, Z« 2704, 1236, 121.)

« 2 nappes de toile de chanvre (lab. 1588), nappes et 14 serviettes (1639), 4 nappes, 6 serviettes (1649), 2 nappes, 14 serviettes (vigneron, 1702), 6 nappes, 18 serviettes de grosse toile, 6 serviettes ouvrées, 4 torchons (vigneron, 1785). (Arch. nationales, Z« 121, 2711, 4340, 1236.) — 6 nappes et 12 serviettes (1711), 6 nappes et 9 serviettes (1720), 2 nappes, 5 serviettes (manouvrier, 1723), etc. (Arch. de l'Aube.) — Voir aussi pour la nappe du souper, en Languedoc : P. Vanière, Prsedium nisticum, 1707, lib. II. — 4 nappes et une douzaine de serviettes de chanvre. Inv. de la femme d'un laboureur du Soissonnais. (Félix Brun^ la Vie privée des paysans au moyen-âge et sous l'ancien régime, 1882, p. 15.)

pots, tics « potagers » ou soupières, des brocs à bec^ des gobelets d'étain*. L'étain avait précédé Fargenterie et la faïence chez les bourgeois, et même chez les dignitaires de TEglise. La faïence n'apparut che2r les paysans que sous Louis XV. A cette époque, les ménagères étalent sur leur buffet ou dans leur (( vaisi:^elicr » dix à douze assiettes avec un saladier et quelques plats de faïence*. Fabriquées spécialement t>our elles, ces pièces de céramique populaire^ avec If'Lirs fleurs, leurs coqs et leurs personnages peinte in couleurs crues sur im émail brillant, éclairejit Jl' leur aspect gai Tintérieur sombre de la chaumière.

* Tpoi^ pintes, unze escuellcs, trois plats de fin estaîn (Inv. do Ubotiï-ciir, i479), 21 livres estain, tant plats, escuelles (1531); des labotiPciHs ont de 8 à 28 1. d'étain au xviio siècle, de 12 à 37 et 54 au xvtn*. (Arch. jud. Aube.) Aux environs de Paris, des laboureurs ont Il l dYtaîn en 1588, 21 en 1639, etc. Un laboureur d'Aubervilliers & 6 pbts, 12 assiettes, 2 bassins, 1 pot à eau, 2 pots bourgeois, uii pDUgCT, une escuelle à oreille, 12 cueillers à bouche, 1 salière. Un autre a tn 1721, 12 assiettes, un « petit brocq à l'ancienne mode », uno *i hi guiêre », 3 sallières, 2 moutardiers, etc. (Arch. nationales, Z> 121 fA 4340.) ^ Le luxe des fermières est dans le nombre de leurs plats doiLiin, qu'elles se plaisent à étaler. (Monteil, Desc. de l'AveU roTi, II, î:î3.)

> 4 ixsiif^ttiîs de faïence (laboureur, 1722), 2 plats et 8 assiettes (1752, 175g), 1 saladier et 14 assieUes (1752, 1775), 1 saladier et 12 assiettes (manovivriep, 1775, 1779), 25 assiettes, 3 saladiers, 1 écuelle, 1 pot à Teau et 1 salière de faïence, sur un dressoir, 6 1. (man., 1786), 5 plats longs et 4 plats ronds (lab.), etc. (Arch. jud. Aube.) H y a moins de faïence, r-t plus d'étain, à la même époque aux environs de Paris. (Arcli. nationales, Z*.) Dans le Languedoc, au . commencement du XVI 11*? sirck', la faïence des fermiers est réservée aux personnes de distinct ion qu'ils reçoivent et pour les fêtes de village. (P. Vanière, Prsedium rwsticum, lib. IL)

LE MOBIUEH. 4t

Comme les bouteilles, les verres sont rares ; Jamerai Duval , de retour en Champagne , se trouva un jour dans un hameau habité par des sabotiers; comme H faisait chaud, il demanda à boire ; on lui apporta de la mauvaise eau dans un grand gobelet de bois. S'il s'était adressé à un laboureur ou à un vigneron dans l'aisance, on aurait pu lui servir du vin dans un gobelet ou dans une timbale d'argent. Les timbales d'argent étaient cependant plus difficiles à rencontrer que les gobelets de bois. Il y avait peu d'argenterie dans les campagnes. Outre les timbales, on trouve dans beaucoup de pays des tasses d'argent*, qui servent particulièrement à goûter le vin et qui sont quelquefois façonnées en forme de gondole. Le nom ou les initiales du propriétaire y sont gravés*. Mais d'ordinaire les cuillers sont d'étain ; les fourchettes sont d'acier ou de fer. Il y a des manouvriers qui ont vingt-trois fourchettes et quinze cuillers*.

* Dans les grandes et petites villes, encore plus dans les campagnes, les vignerons, les marchands de vin, marchands forains, roulioçs, ▼oitnriers, voyageurs, laboureurs, etc.. portent leur tasse d'argent. [Système nouveau présenté au Roi, par M. Jurie des Camiers, Tun des électeurs du tiers état, au pays de Forez, 1789.) Cette' curieuse brochure, que M. Paul Le Blanc a bien voulu nous communiquer, contient, malgré des évaluations exagérées, de précieuses indications sur le luxe de Tépoque.

« 1 tasse d'argent (lab. 1711, 1715, 1783), tasse à gondole, marquée E (lab. 1725), 2 tasses, une longue et une ronde (1730, 1751, 1752), une tasse à coquille et une gondole d'argent (lab. 1745), 2 timbales (lab. 1768, man. 1775), 2 tasses, un gobelet d'argent (1786), etc. (Arch. jud. Aube.) — 2 tasses d'argent garnies chacune de deux anses (lab. 1697), une tasse d'argent à cocquille sur laquelle est gravé Jean Dufresno (lab. 1713), etc. (Arch. nationales, Z« 121, 1236.)

• 10 fourcelettes d'acier (manouvrier, 1723), une tasse et 4 cueillers d'étain (1721), 8 cuillers d'étain et 5 fourchettes de fer (man. 1758),

42 f CHAPIXR» II. '

Peu ou point de couteaux* ; chaque convive sans doute apporte le sien*. On ne trouve de couverts d'argent, et encore en petit nombre, que chez les gros fermiers, les curés qui ne sont pas à la portion congrue, et quelques juges seigneuriaux d'ordre supérieur. Uargenterie est ^fermée avec les objets précieux dans le bas d'un buffet •ou dans un coffre en cuir bouilli. On la mettait aussi dans une armoire, dans un bahut ou dans un de ces cabinets de bois de chêne, à deux battants, où le ^cultivateur enfermait sous clé' ses titres de propriété ; on la serrait dans le « buffet ferré » que surmontaient Ips deux ou trois tablettes du dressoir , couronnées d'une crête ou d'une sorte de fronton, désigné sous le nom de « chapeau*. »

Les cabinets et les buffets, surtout lorsqu'ils sont

5 douzaines de fourchettes de fer (lab. 1772), 10 fourchettes, 10 cuillers (man. 1782), etc. Manger la soupe avec une cueiller était une expression proverbiale pour indiquer un certain degré d'aisance. (VAmi des Hommes, H, 66.)

» Karamsine. Lettres d'un voyageur russe, p. 158.

» Une coustellière garnie de cinq cousteaux... (huillier, 1676) ; 2 couteaux de table, 14 fourchettes (man. 1779); gaine couverte de cuir en laquelle il y a trois couteaux à main avec un couperet pour hacher de la viande, 20 s. (Ârch. Jud. Aube. — Arch. nationales, Z* 1236.)

> Cabinet trousse de bois de noyer (lab. xvii« siècle), cabinet de bois de noyer (lab. 1722), cabinet à deux battants (1730, 1750). Arch. Jud. de l'Aube, n» 1259.

* Un vieux dressoir à Tantique (lab. 1765), un dressoir bois de chesiie à trois tablettes et son chapeau, le bas servant de buffet ferré fermant à clef ainsy qu'un petit tiroir, 12 1. (lab. 1784), un autre, -chez un manouvrier. (Arch. jud. Aube, n« 1269, etc.) Bas de buffet à deux volets et deux tiroirs (jardinier, 1786), grand dressoir à vaisselle, 4 1. (vigneron, 1784). Arch. nationales, Z« 121, 2711.

sculptés et à quatre battants*, ne se rencontrent pas partout. Il n'en est pas de même de la huche, que dans certaines provinces on appelle la met. Que son couvercle soit plat ou en dos d'âne, elle est faite d'ordinaire en bois de chêne , et sa longueur est de quatre ou cinq pieds '. « La met de chesne propre à faire du pain » est Tindice caractéristique de la nourriture la plus usitée ; elle se rencontre dans les chaumières comme dans les maisons bourgeoises sous Henri IV. Le pétrissage domestique , qui peut être regardé comme un des symptômes de la vie patriarcale' se suffisant à elle-même, persista dans les campagnes, où les boulangers étaient rares. Les pains que la ménagère pétrissait étaient cuits au four banal, et plus fréquemment dans le four de la maison même. La plupart des maisons rurales de Champagne contenaient un four dont la porte dose avec un « bouchoir de fer » *, s'ouvrait fréquemment sous le large manteau de la cheminée. Le four était aussi placé dans une chambre spéciale , qui servait de buanderie et de débarras. Les pains étaient ensuite renfermés dans la huche , et s'y desséchaient jusqu'au moment

i Un mauvais buffet à Tantique et sculpté à quatre battans, 1 1. (1764).

s Une metz à pastes de boys de chesne, VI s. t. (lab. 1532), une met de bois de chesne longueur de 4 pieds et demy, 4 1. (lab. 1783). Arch. Aube. — Une huche de chesne de six pied^ (lab. 1533), — un pestrîn en bois de chesne de six pieds de long, 40 s. (1583). Arcb. nationales, Z« 1236, 2710.

> Charles de Ribbe, p. 403.

^ On en trouve aussi aux environs de Paris. (Arch. nationales, Z* 1236.)

OÙ la ménagère en coupait de larges tranches, soit pour le repas, soit pour Taumône. « Chez les paysans, la huche et le fruitier sont toujours ouverts, » a dit Jean-Jacques Rousseau.

Le meuble fondamental et nécessaire de la chambre et par conséquent de la maison , c'est le lit. Il se présente à nous avec un luxe relatif qui montre quelle importance on y attache. C'est pour ainsi dire le sanc^ tuaire de la vie domestique ; dans certames provinces, le curé vient bénir le lit nuptial* ; c'est dans le lit qu'il donne les derniers sacrements au mourant. Le lit est surtout le siège du repos, de ce repos chèrement gagné par le travail et d'autant plus apprécié qu'il est moins prolongé. Aussi, c'est le meuble le plus coûteux de la maison ; c'est le principal apport des mariés', et sa propriété est souvent assurée par le contrat au survivant d'entre eux ; dans les ménages peu aisés, sa valeur égale ou dépasse celle du reste du mobilier. Ce n'est que chez les indigents que le bois de lit, le châlit, est fait à la serpe; d'ordinaire il est en menuiserie de chêne, de noyer ou de poirier. On semble vouloir l'abriter le plus possible contre le vent du dehors , qui passe entre les ouvertures mal jointes. Tantôt il est enfoui dans une sorte d'alcôve ou

. * Un tarif des droits des curés, arrêté en 1629, porte 7 s. 6 d. pour la bénédiction du lit. (Lalore, Ane, discipline du dioeèse de Troyes, II, 350.)

* Couche à hçLuts piliers, garnie de serge de Saint-Lô rouge... donnée en mariage, estimée 100 1. (1683). Arch. nationales. — Contrats de mariage des environs de Brioude, de 1611 à 1659, comm. pai* M. P. Le Blanc.

d armoire sans porte, garni de courtines et de bonnes gi'âces; tantôt il avance dans la pièce, ^vec des pentes et des rideaux que peuvent supporter des traverses élevées sur quatre colonnes; on le garnit même de ciels-de-lit , de dossier et de mantelets. Ces rideaux, tes pentes, ces mantelets sont en toile dans certains pays et à certaines époques* ; mais le plus souvent, en Champagne, à partir du xviii® siècle, ils sont en serge, rarement rouge, violette ou jaune, mais presque toujours verte. La serge est parfois bordée de franges, de galons de soie de même couleur ou de couleur assortie ou tranchante. Sur le lit même, les deux draps de toile, tissés avec le chanvre filé par la ménagère ^ sont dissimulés sous une couverture ou mante de tiretaine rayée ou de drap uni, que fait bomber le lit de plumes^

* Particulièrement aux environs de Paris, aux xvi« et xvii« siècles, et dans ceux de Brioude, au xvii«. Un contrat de mariage de 1642 dans cette région cite « ung paire de courtines, trois rideaux... pour mettre à la muraille, et garde-jour de lit en toile blanche...» Un autre de 1644 indique : une paire de courtines de toile avec leurs franges de filet.

« Dans les provinces reculées, on se sert encore de draps de laine, comme au moyen-âge. (Bonnaire, Desc. des Hautes-Alpes, p. 16.)

> Voici quelques indications tirées des inventaires conservés aux archives de TÂube : « ung lit forny de deux tayes et un cuissin de toilles, une couverture de drap de laine royée, ung oreiller de plume, prisés ensemble avec HI trappans formant chaalit... IIII 1. (1479), ung lit forny de taix et cuissin, etc. C s. t. (1532), — un lit fourny de toye... une couverture de drapt vert uny garny de manteletz à frange... deux drapff, L s. t. (lab. 1540), — ung chaslit de bois de chesne, couverture de tyretaine blanche et noyre, etc.. IX 1. t. (lab. 1540). Lit... tiretaine barrolée... ung ciel garny de manteletz à franges avec le docyer... C s. t. (1546), — ... couverture de tiretaine bleue, courtine de toile (lab. 1675, 1676). — lit de poirier (lab. 1688). — Lit... serge verte

Le lit de plumes, c'est la règle dans les campagnes du Nord-Est. Les paysans de cette région, qu'on représente comme si misérables*, couchent tous sur la plume. Il n'en est pas ainsi dans toute la France. En Bretagne, les lits placés dans des armoires sans portes, se composent de balles d'avoine ou de seigle, recouvertes de couvertures de gros fil d'étoupe ou de poil ;. en Auvergne, les pauvres n'ont aussi que des matelas de -guérets ; mais le lit de plumes est le partage des ménages aisés, et les filles, en se mariant, font insérer dans le contrat que le mari leur apportera un matelas de plumes*. Aux environs de Paris , le lit est assez

garnye de ses franges et mollets de soye meslée (lab. 1704). — Ciel de lit de brogatelle (1716). — Lit garni de couUcur rougo, avec le tour de pareille 'serge garni de ses franges, 20 1. (lab. 1720). — Bois de lit garni de son « enfonceur de planches », 10 1.; lit et cuissin de plumes garni de leur toist (taie), 37 1. 10 s. (lab. 1722). — Tour do Ut de serge jaune de cinq pièces (man. 1733). — Châlit de noyer, courtines et vergettes de serge rouge (lab. 1744^. — Un bois do lit garni de son enfonceure, ciel et dossier, et sur iceluy un lit et traversin de plume, deux draps de toile commune, une couverture de bouge blanc, une garniture de serge rouge composée de quatre pièces avec le tour, pante et bonne grêce, 60 1. (man. 1766). — Bois de lit fait à la serpe et petit lit de domestique, 20 1. (vigneron, 1786). — Couche à piliers, rideaux de serge verte à galons jaunes (man. 1786). — Bois de lit à quatre colonnes (1783, 1787), etc.

* La pauvreté de la Champagne était proverbiale sous l'ancien régime. (L. de Lavergne, Economie rurale de la France depuis 1789, p. 127.) — Guibert, qui traverse cette province en 1784 de Vaucouleurs à Nogent-sur-Seine, y signale les plus pauvrtîs habitations et de misérables villages. ( Voyages dans quelques parties de la France, p. 244, 249.) Le mobilier de ces habitations, nous pouvons le voir, ne répondait pas à leur extérieur.

« Cambry, I, 58, 59. — Legrand d'Aussy, p. 282, 283.— Des contrats de mariage, des environs de Brioude, mentionnent au xviie siècle des

souvent garni au xviif siècle d'un matelas de laine et d'un traversin ; mais fréquemment, la couche de noyer ou de chêne à hauts piliers a son lit de coutil rempli déplumes*. En Champagne, on ne trouve pas seulement la plume dans le lit des chefs de famille ; il y en a dans le lit des enfants, placé dans la même chambre ou dans un cabinet voisin, même dans les petits lits, que Ton recouvre d'un lange de serge, bleue ou rouge ^ ; on en trouve jusque dans le lit taillé à la serpe qui est destiné au domestique dans un coin de Técurie

coettes ou lits de basle (d'avoine) avec cuissin de basle ou de plume. Chaque Ut est garni de deux « linceulx » ou draps et d'une couverte de layne blanche. (Comm. de M. Paul Le Blanc.)

* Je citerai dans les inventaires conservés aux Archives nationales (Z*) ". an Uct garny de son traversin avec une couverture de castallogne blanche (Issy, 1520). — Lit avec un ciel de deux leiz garny de ses franges de toUe (MiUy, 1533). — Lit à piUers tournés,., couverture de tiretaine blanche, ciel de lit de toile de chanvre à franges (Thiais, 1588). — Couche faite à Tanticque de bois de chesne garny de son enfonsure dans laqueUe a un Ut et traversin garny de plumes^ ung drap de toile d'estouppe, une couverture de castalogne blanche, un ciel de toile de chanvre avec ses franges, 25 1. (Thiais, 1634). — Lit couty remply de plumes... serge rouge à franges de soye (vigneron, 1702).— Couche à hauts piUers, garnie de son enfonçure, paiUasse, Ut et traversin de coutil garnis de plumes... huit pièces de serge verte à franges et moUets de soye... 40 1. (lab. 1716).— Serge ïouge à franges et mollets de soye (1713). — Couchette à colonnes... tour de Ut de gros drap rouge à galons de soie (verduricr, Aubervilliers, 1771). — Lit à hauts piUers... matelas de laine (vigneron, 1780), etc.

* Inv. de vigneron et de manouvrier (1736, 1774). On peut noter ^lu berceau, en 1774, à titre exceptionnel. (Arch. Aube.) — On trouve dans un inventaire de 1672, à Nogent-sur-Mame, « une couverture de ratine rouge garnye de passemens de soye et bordé de soye pour usage et pour couvrir des enfans », 40 s. (Arch, nat. Z« 1236.)

48 CHAPiraB II.

ou do rétable*. Ces lits de plumes sont de plusieurs dimcasions; ils pèsent de 25 à 70 livres; on en rencontre dans les pauvres chaumières comme dans les habitations des fermiers et des gens de loi. Un fait, rapporté dans les curieux mémoires de madame de la Gu*!tte, peut donner une idée de la quantité de lits de plumes qui existaient dans les campagnes, aux environs de Paris. A Tépoque des guerres de la Fronde, les habitants du village de Sussy transportèrent leurs meubles dans Tintérieur de leur église, espérant que la saiQteté du lieu les mettrait à Tabri du pillage des troupes lorraines, qui répandaient la terreur par leurs dévastations et volaient extraordinairement. Mais les Lorrains qui, selon madame de la Guette, « étaient faits comme des hiboux », forcèrent les portes de r église et détruisirent tout ce qu'ils y trouvèrent. Les personnes qui y entrèrent après leur départ, y vh-ent a un désordre épouvantable » ; partout, « les coffres et armoires brisés », et « Ton y marchait dans la plurnc jusqu'à la moitié de la jambe. » Les matelas des paysans avaient été éventrés et leur contenu formait une couche épaisse sur les dalles de l'église '.

Comme les maisons rurales n'avaient d'ordmaire qu'un rez-de-chaussée et que le sol de la chambre était souvent la terre battue, le paysan élevait son lit

ï Arch. de TAube. — Chez les laboureurs d'Aubcrvilliers, les lits 4*écurle ont des traversins de coutil garnis de plumes, 2 draps et une couvi rture de laine verte ou rouge. (Inv. 1713 et 1719. Arch. natio- ', SiBlis, Z« 121.)

» Mémoires de madame de la Guette, éd. 1856, p. 110.

le plus qu'il le pouvait. Dans le Rouergue, les valets de ferme couchaient sur des ais que des poteaux élevés soutenaient; en Bretagne, les lits étaient superposés aux deux côtés de la vaste cheminée; dans les Alpes, des sortes de tiroirs placés les uns au-dessus des autres recevaient la literie*. En Champagne, le lit est également exhaussé, soit pour le préserver de ï'humidité du sol, soit pour mieux faire ressortir llépaisseur des matelas. Aussi trouve-t-on dans certains villages des marche-pieds de lit, en bois de chêne ou de poirier, qu'on peut fermer à clé*, et qui sont de véritables coffres pour serrer les vêtements.

Les coffres constituent le mobilier primitif; ils rappellent la vie nomade, et le moyen âge, après les avoir conservés jusque dans les châteaux et les palais, les à légués aux chaumières dé Tancien régime. Partout on y trouve des coffres, en bois de chêne, de noyer ou de poirier, à pieds ou sans pieds, ferrés ou non ferrés, garnis ou non de serrures. Us ont d'ordinaire de trois à six pieds de long'. Il s'en rencontre en cuir bouilli

« A. Monteîl, 1, 120. — Camlary, I, 58, 59. — Ladoucette, Hist des HattteS'Alpes, 1834, p. 441.

« Un marchepied servant devant de lit, non fermant k clef, V ft. t. (1540). — Marchepied de cinq pieds de long (1720). — Coffre de poirier au-devant du bois de lit (man. 1759). — Marche de bois de poi* rîer (1773, 1775, 1785), etc. Arch. Jud. de l'Aube.

s Coffre de bois de chesnc de trois pieds de long (lab. Issy, 1568). — ... fermant à clef, neuf, garny de ses fermoirs et serrure... 4 1. (man. 1687).— Coffre de bois de poirier (man. 1723)... à quatre pieds (1733). — Coffre de chêne, 20 l. (1760). — Coffre de bois de noyer^ l<mg de quatre pieds et demi et fermant à clef (1783), etc. (Ibid.)

50 CHÀPiTBB n.

garni de clous ^ Désignés au xv* ^ècle sous le nom d'écrins*, on leur donne aussi celui de bahuts'. Comme à la cour des derniers Valois*, ces coffres servaient de siège, soit qu'on les plaçât le long des murs, soit qu*oa les approchât de la table ; on les destinait surtout â reûfermer les vêtements, le linge et les provisions de la famiUe. Les paysans, fils des serfs attachés â la glèbe et les plus sédentaires des hommes, avaient tous leurs effets empilés dans des coffres, comme s'ils étaient sur le point de partir pour un long voyage.

Outre les coffres, les paysans aisés possédaient des armoires de bois de chêne, de noyer, de bois blanc ou de (( bois mesié »; elles sont à deux ou même à quatre battants ^ En Normandie, leurs battants sont quelquefois sculptés, et Ton en a conservé qui portent Tempreinte du style gracieux du xvin* siècle. Dans le pays

1 Coffre de cuir bouilli (1702). — • Coffre de cuir bouilli garni de clous (1744). — Petit bahut couvert d« cuir (lab. Issy, Vaugirard^ 1683, 1688).

> Un vieil escrin d'environ six pieds de long fermant à clef (1479)»

s Grand bahut rond garny de deux serrures fermant à clé, 3 1... de 4 pieds de long, 10 s. (1649). Bahut rond de cuir noîr^ 50 s. (1674). Coffre bahut carré couvert de cuir garni de clous (1678), etc. Arch. nationales, Z* 121, 1236. Les commodes sont très rares chez les pay* sans. Le coffre en bois de sapin est qualifié d'arche en Auvergne. (Contrats de mariage du xyii« siècle. Comm. de M. P. Le Blanc.)

* VioUet Leduc, Dictionnaire du mobilier français, I, 23, 24.

B Une aulmahre de boys de chesne fermant à clef (1532). — Une paire d'armoire à deux guichetz fermant à clef de bois de chesne, 6 1. (lab. 1649). — Armoire à quatre battans en noyer, 15 L (1757). — Armoire à quatre volets (jardinier, 1773). ~ Petite armoire antique à deux grands battans dans le haut (1775). — Armoire de bois mêlé (1780), etc. Arch. de l'Àube. Arch. nationales, Z* 121 et 123.

LE MOBILIBR. 51

de Léon, au fond de la Bretagne, l'armoire est le principal meuble des jeunes mariés. Elle est encore, dans notre siècle, Tobjet d'une fête caractéristique. Le troisième jour des noces, Tarmoire en noyer ciré, rehaussée de cuivres polis, ornée de bouquets, est apportée au logis du mari sur une charrette traînée par des chevaux dont la crinière tressée est décorée de rubans. Un combat simulé a lieu entre les parents de la mariée qui veulent introduire lé meuble et les gens de la maison qui refusent de le recevoir. La réconciliation a lieu bientôt, et tandis que Ton apporte du vin et des crêpes, des toasts et des chants célèbrent l'arrivée de ce meuble, qui est enfin placé au lieu le plus apparent de la demeure ^

Les armoires, comme les coffres, n'ont d'ordinaire d'autre luxe que leur propreté. Au xvi* siècle, on faisait l'éloge des meubles qu'on voyait dans les campagnes de la Brie, « tant ils étaient bien forbis et reluisàns ». A défaut d'un entretien assidu, qui n'était pas partout la règle, le temps mettait sa sombre patine à reflets de bronze ou d'ébène , sur le chêne et le poirier vieillis. Les sculptures étaient rares; lorsqu'on en rencontrait ^ elles représentaient d'une manière assez grossière des emblèmes religieux ou des attributs. En

4 Hersart de la Villemarqué, Barzaz-Breiz. Chants populaires de la Bretagne, 4« éd., 1846, II, 519. — Un usage analogue existait dans les Hautes- Alpes (Ladoucctte, p. 455) et en Gascogne (Biadé, Poésies populaires de la Gascogne, I, page xxi).

* Coffre à Tantique garni de sculpture antique fermant à clef et en bois de noyer, 30 s. (Inv. vigneron, 1679.) Ajrch. nationales, Z«

52 CHAPITRE It.

général, l'art était inconnu dans les chaumières; un peintre pouvadt y trouver des effets heureux dans le jeu des lumières sur les meubles noirds et sur les objets accrochés çà et là; mais la valeur intrinsèque de ces meubles et de ces objets est minime. Le luxe des paysans est Taisance ; il ne faut pas leur en demander d'autre. Aucune idée de luxe et d'art ne pouvait être éveillée par la vue des gravures sur bois, parfois enluminées, qui représentaient des sujets religieux ou populaires , et que l'on achetait aux colporteurs pour orner les murs dénudés^ De grands progrès furent réalisés au xviii' siècle dans ce qu'on pourrait appeler le confortable intérieur ; accueillis chez l'habitant des villes , ils ne pénétrèrent point chez le paysan. Cependant le mobilier augmente en quantité avec le temps. En général, il y a plus de meubles dans les maisons rurales au xvii* et au xviii* siècle qu'au xvt'. Chaque génération a apporté son coffre, son armob'e. De vieux outils se sont accumulés ; on a pu conserver de vieux vêtements comme souvenirs,

> Dans un cabaret breton, Gambry (III, 9) signale une estampe représentant : Crédit est mort, et le portrait d*an vieillard de 135 uns, Jean Ganseur. Une des Jolies gravures qui ornent Tédition de 1779 de la Vie de mon Père de Rétif de la Bretonne nous montre âe9x assez grandes estampes attachées au-dessus du manteau de la large cheminée. Je trouve chez un laboureur d^Aubervilliers, peu à l'aise, puisque le total de son inventaire ne dépasse pas 168 I., un grand tableau sur toile garni de sa bordure de bois, représentant la création du monde et qui est estimé 5 s.; chez un autre, un petit tableau représentent l'Enfant Jésus. (Arch. nationales, Z* 121 et 123.) *- Les manteaux de cheminées, dans les Landes, sont garnis de petits saints de plitre. {Voyage à Bordeaux, an vu, 2^ planche, p. 23.)

comme témoignage d'ancienne prospérité. Mais le luxe véritable est inconnu au paysan. S'il a chez lui des petits tapis de treillis, il est rare, sauf dans les en* virons de Paris*, qu'on y trouve im petit miroir'. Les horloges n'y apparussent que sous le règne de Louis XYI ; et ce ne sont pas d'ordinidre des horloges de cuivre ou « sonnant heure », mais des « horloges de bois » ou « à eau », dont la valeur vénale varie de 3 à 12 livres*. La vie intérieure, la vie intime, se borne au strict nécessaire; on réserve ses dépenses extraordinaires pour la vie extérieure, pour les fêtes religieuses ou communales; on les réserve surtout pour les vêtements , qui permettent d'y figurer avec honneur.

* Petit miroir carré bordé d*esbenne noir, 5 s. (meunier, 1684). — Un petit mirouer gamy d*an petit cadre noir viel, 8 s. (jardinier, 1689). — Petit miroir à bordure de bois noir (lab. 1719). Arch. nationales.

* On connait ia fable de Florian, qui débute ainsi :

Un enfant élevé dans un pauvre village Revint chez ses parents et fut surpris d*y voir Un miroir.

s Horloge de bois, estimée 1 1. 10 s. (1776)... 4 1. (1780)... avec sa boite 12 1. (1787). Reloge de bois avec deux poids de pierro, 5 1. (1780), une montre à Teau garnie de son cadran et cordeaux, 55 s. (Inv. de 1780, d'un laboureur de PiUs.) Arch. Jud. Aube, no» 1372, 1566, 1367.

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