CHAPITRE m LE VÊTEMENT
La mode exerce son influence sur le vêtement du paysan bien plus que sur son mobilier. Les costumes surannés se perpétuent, il est vrai, dans quelques cantons reculés. A la fin du siècle dernier, les montagnards du Rouergue, avec leurs pourpoints à ba^ ques boutonnées, les femmes avec leurs capes et leurs surcots, conservaient la coupe de certains vêtements du moyen âge*; les pères de famille de T Auvergne avsdent de larges braies et des jaquettes plissées comme sous Henri IV; de notre temps nous avons pu voir encore les Cauchoises et les femmes de TAvranchin porter les hautes coiffes du xv' siècle, les Bas-Bretons gai'der les vestes et les hauts^&K^ausses du xvii*. La
A Alexis Monteil, Description de l'Aveiron, I, 249.
* Gaalt, à la suite du Tableau de la ci-devant province d'Auver^ gne, par Rabani Beauregard, planche VIH ; ouvrage communiqué par M. Vernière, de Brioude.
B6 CHAPITRE în. ,
plupart des costumes rustiques qui frappent par leur originalité, sont des modes arriérées qui ont pris utt caractère pittoresque en vieillissant. Il y en avait un certain nombre à la veille de la révolution, maïs moins qu'on ne pourrait le croire*. Si les femmes conservèrent souvent des coiffures d'un type tout local, les hommes de la campagne imitaient davantage le costume des citadins. Leur tailleur connaissait quelque peu les modes, et comme les vêtements s'usent plus idte que les meubles, ils renouvelaient leurs vêtements*, en se conformant aux modifications que le tailleur jugeait à propos d'opérer dans leur forme.
Dès le XVI* siècle, nous voyons les paysans s'efforcer d'imiter les bourgeois. Les rois mêmes sont obligés de leur défendre de porter « pourpoints de soye, chausse» bandées ou bouffées de soye. » Encore en 1614, un cahier de village demande que « deffences soient faites aux serviteurs et servantes de porter soye, argenterye> ny habitz non convenables à leur estât et condition*. »
t Sous Louis XIV, on est si surpris de voir dans un bourg de Bourgogne un costume qui diffère de celui des localités voisines, qu'on est amené à dire que les habitants descendent des Suisses, parce qu'ils portent des hauts de chausses de drap violet à la suisse. (Nicolas, de la Brosse, Description de la terre et baronnie de Bicey située en Bourgogne, 1654, p. 93.) — On décrit en 1788 des restes de l'antique habillement dans les hautes montagnes des Pyrénées. (Dusaulx» Voyage à Barèges en 1788, I, 79.)
* A la veille de la révolution, les paysans des Hautes-Alpes se fai» salent faire tous les ans un costume de drap du pays, dit Cordeilla. Leur costume et celui de leur femme revenaient par an à 74 liv. (Ladoucette, p. 647, 648.)
* Cahier d'Isle-Aumont. Arch. municipales de Troyes, BB. 16.,
Lors même qu'il n'y a pas lieu de réprimer le luxe de leurs vêtements, les laboureurs s*habillent comme les artisans des villes; Par dessus sa jacquette de drap noir doublée de serge blanche, un laboureur du temps de François I*' mettra une robe noire fourrée d'agneau blanc. La mode des fourrures, répandue vers la fin du moyen âge, à tel point qu'on pourrait se demander si les hommes de ce temps étaient plus frileux ou la température plus froide que de nos jours, la mode des fourrures a gagné les campagnes. Un autre jettera sur sa jacquette « de gris » un manteau de panne de couleur blanche, également fourrée d'agneau*. Un poète du temps nous montre un père de famille de vills^e Citant ses blés, le matin d'un jour de fête, avec un costume analogue.
Le beau manteau tanné* faict à double rebras* Luy cacboît les genoux et luy couvroit les bras : Sa jaquette de mesme, et la grosse brayette Nouée çà et là d'une double esguillette :
Le bonnet rouge en teste, et dessus le bouquet Bien joliment tressé de thim et de muguet. Il avait au costé vieillement composée La gibsière de cuir, d*y fouiller tout usée ; La baguette à la main ; d*une telle façon Marchait le bon Pierrot le jour de saint Sanson : Un enfant de quatre ans avecq qui il caquette, Cheminant, se pendait au pan de sa jaquette^.
» Inv. de 1531, 1532, 1537, 1546. Apch. Jud. de TAubc, no 1523. — Deux Jacqucttes de drap grys (1526) ; Jacquette de drap grys... doublé de toile. Arch. nationales, Z« 2701, 2710.
* Tanné, couleur de tan.
* Revers. Rebrasser veut dire retrousser, relever (Du Cange).
* Cl. Gauchet, les Plaisirs des champs, 1583, p. 58.
^ |i6 CHAPiTRB in.
^ Les g^is de la campagne portaient aussi à cette
^ époque des pourpoints de drap ou de « trisly ». Les pourpoints furent eu usage dans la Champagne mérî*
""^ dionale pendant près de deux siècles. Voici, en 1632, un laboureur, en pourpoint et hauts-de-chausses de
f:^ drap noir, avec un manteau de même drap, rehaussé
' de galons gris et de bandes de velours noir*. Sous
Louis XIV, on garde à peu près le même costume; le
: - pourpoint est de tiretaine ou de drap gris, quelquefois de «erge grise garnie de rubans noirs; le manteau de bouracan couleur musc, de drap gris de fer ou rose sèche. Le pourpomt recouvre la chemisette de drap
V " ou de laine ^ voire même de peau de cerf à boutons d'argent, sorte de gilet court qui garnit le dos, les bras et la poitrine. Depuis le milieu du xvii' siècle, les paysans revêtaient aussi le justaucorps, espèce de veste qui descendait jusqu'au genou, et s'ajustait à la
■ taille*. Le costume se complétait par une petite fraise
" ou collerette plissée qui s'attachait autour du cou *.
1 Un vigneron aura en 1633 un manteau noir à collet de^velours et à passements de soie. (Arch. nationales, Z* 4340.)
* Ratine, bbge, serge blanche, rouge ou brune, parfois garnie de peau d'agneau.
^ s Justaucorps de drap couleur de café à usage d'homme. (Inv. 1719.) Arch. nationales, Z* 121.
^ On en voit à certains paysans de Watteau. Une chanson en patois picard décrit ainsi un Joli garçon de village :
^ Ce piaffe a de belles cauchcs bleues,
; ' Une belle balette (culotte);
;v' Il a deir poure dans les caveux (cheveux).
A sen cou une frasette (petite fraise).
r - (Gazier, Lettres à Grégoire sur les patois de France, p, 267.)
LE VÉTEMRNT. 69
Avec le règne de Louis XY^ Thabît, la veste et la culotte se montrent partout dans les campagnes. L'habit est de drap, d'espagnolette, de bouge, même de velours de laine ou de peluche ; la nuance en varie du bleu au gris, au gris de fer, à l'olive*, à Tardoise, au poil de souris ; il y en a de couleur cendre et de couleur musc. L'étoffe des vêtements, qui dans les contrées reculées peut être tissée par la femme du paysan, provient aussi des fabriques éloignées, et l'on est surpris de voir les ^Uageois de Champagne porter des draps d'Elbeuf, de Romorantin*, de Vire, de Donchery, de Berg-op-Zoom, ou des étoffes dites de Londres et de Maroc. La veste, souvent doublée de serge, peut être d'impériale ou de basin; d'ordinaire, comme la culotte, elle est de drap assorti ou semblable à l'habit, ou d'étoffes solides et spéciales comme le fort-endiable dont on fait aussi des habits'. On réserve pour te travail ou pour l'intérieur le bonnet de drap noir,
^ Un habit de drap couleur d*olUve gamy de sa veste et culotte, di 1. (Laboureur, Aubcrvilliers, 1721.) Arch. nationales, Z* 121. «- Babit complet de drap olive, boutons à poil de chèvre, doublure de serge couleur café. (Lab. 1739.) Arch. Jud. de l'Aube, n» 1713. En 1717, on cite un habit couleur de pesché.
* Habit de droguet d'An^eterre, habit, veste et culotte de drap de Romorantin, 18 1. Manteau du drap de Romorantin, 18 l.(Lab. 1749.) Arch. jud. Aube, n« 1636.
* Un paysan en 1781 a un habit et veste de fort-en-diable avec une culotte de toile flambée. Arch. Jud. de TAube. — Le fort-en-diable est indiqué par Rétif de la Bretonne, qui écrit dans le Paysan per-
. ver H : « Mon Edmond, Je t'envoie des chausses de filoselle avec des culottes de fort en diable, deux vestes et Thabit de bouracan pour te faire brave les dimanches et fêtes. » (Monselet, Rétif de la Bre* tonne, p. 21, 22.) Notons aussi le drap crêpé (1717).
60 CHAPITRS III.
brun ou écarlate que Ton avait sous François P *. Le chapeau noir, blanc ou gris, à larges bords, sera relevé sur deux ou trois côtés, sous Louis XV, et si ses moyens le lui permettent, le paysan le garnira d'un bord et de boutons de fil d'argent*. S'il a des sabots pour le travail , il a toujours une paire de souliers et des bas de laine qu'il met le dimanche' ; il a du linge, huit, douze, quinze chemises \ et il en change chaque semaine. Il y ajoutera au besoin des collets de grosse mousseline. « Je ne sais comment il est arrivé, écrit Voltaire, que dans nos villages où la terre est ingrate, les impôts lourds, la défense d'exporter le blé qu'on a semé intolérable, il n'y ait guère pourtant un colon qui n'ait un bon habit de drap, et qui ne soit bien chaussé et bien nourri*. »
Bien chaussé! cela tenadt peut-être au soin extrême qu'il avait de sa chaussure, de l'unique paire de sou-
t Arch. nationales, Z> 1236. Arch. Jud. Aube, n» 1523. — Dans le Béarn et les Landes, c'est le berret. (Bfillin, IV, 604.)
* Un vigneron de Nogent-sur-Mame a en 1785 un habit bleu céleste avec un chapeau de laine. (Arch. nationales, Z* 2711.)
* Si quelqu'un d'eux a des souliers, il ne les met que les jours de fêtes et dimanches. (Vauban, Desc. de l'élection de Vézelay, 1696. A. de Boislisle, Mém. des intendants, I, 740.) Dans le Vciiy, sous Louis XIV, on donne d'ordinaire aux valets de ferme une paire de bas en sus de leurs gages. (Comm. de M. Paul Le Blanc.)
* Arch. nationales, Z*. Un manouvrier de Bouy, en 1781, a 14 cols de mousseline et une cravate de soie. \\ a, en outre, un habit, veste et deux culottes d'impériale, estimés 33 1., un habit, veste et culotte de drap d'Elbeuf, de 50 1., un habit de peluche bleue, un gilet gris, etc. (Arch. Jud. Aube, no 1396.)
* Quicherat, Bisi, du costume en France, 1875, p. 606.
liers que souvent il possédait*, souliers solides, d'ordinaire à triple semelle garnie de clous'. Les sabots, d'après Furetiëre, étaient la chaussure ysuolle des villageois, des pauvres gens. Dans le centre de la France, on les fabriquait avec une certaine coquetterie; taillés dans des troncs de noyer, d'aune ou de bouleau, on les terminait en triangle, en bec de corbin, en volutes*. Dans le Midi, on s'en passait comme de souliers. Sur les routes grandioses du Languedoc, les femmes marchent pieds-nus ; quelques-unes vont au marché, avec leurs souliers dans leurs paniers\ Dassoucy raconte qu'il aperçut un jour, en pleine campagne, trois personnages dont l'aspect lui inspira de loin une certaine terreur; mais il se rassura, dès qu'il les vit de près.
^ Un laboureur de Saint-Lyé a cependant 3 paires de souliers en 1775; un autre, en 1782, a deux paires de souliers de volacre,,» (Arch. Aube.)— Ailleurs, tous les paysans portent souliers. (Bonnaire, Deser. du dép, des Hautes-Alpes, an ix, p. 3^; Texier- Olivier, p. 102.) — J)ans le Jura, ils portent d'ordinaire des sabots et mettent des souliers pour travailler aux champs, parce que les souliers glissent moins. (Lequinio, II, 146.) — L*usage des bas est récent chez les paysans, qui n'en portent pas tous. Ces bas sont en laine. Dans certaines régions, les paysans sont chaussés de sandales, de galoches et de souliers de cordes. {Précis d'une histoire de la vie privée des François, 1783, p. 195.)
« Rétif de la Bretonne, VEcole des Pères, 1776, 1, 131.
» A. Monteil, Dwc. il vciron, II, 137.^Bossi, St, gén. de la France, Ain, p. 313. — Les sabots ne figurent pas dans les inventaires, à moins qu'ils ne soient neufs. Deux paires de sabots de noyer sont ainsi prisés 16 sous, en 1773. Rétif de la Bretonne raconte que lorsque son père rentrait chez lui, sa femme lui préparait ses sabots (ce sont les pantoufles de ce pays-là) et les remplissait de braise. {La Vie de mon Père, II, 84.)
* Arthur Young, 1, 31, 32, 53, 59.
62 CHAPITRE m.
« C'estoît, dit-il, un curé de village monté sur une bourrique avec deux paysans, qui, aimans mieux user leurs pieds que leurs souliers, portaient galamment leurs souliers au bout d'un baston^ » Sous le rapport des chaussures, les paysannes champenoises ne sont pas mieux fournies que leurs maris, quoique plusieurs d'entre elles possèdent des souliers blancs, des mules et des pantoufles*.
Les paysans , qui ôtaient ainsi leurs souliers , gardaient-ils leur habit et leur veste quand ils allaient aux champs? Monteil raconte que dans le Rouergue on portait dans ce cas ses vieux vêtements, mais en les recouvrant d'une espèce de saie de toile grise, faite en forme de grande chemise, avec des ouvertures latérales pour passer les mains dans les poches de la veste *. C'était la blouse, dont on ignorait même le nom sous Louis XV, où le Grand Dictionnaire de Trévoux ne connaît que la blouse de billard S et qui s'est répandue de nos jours dans les campagnes à un tel point qu'on à voulu y voir un vêtement national d'origine gauloise. On a toujours porté des vêtements de .dessus pour le travail, conune les garde-corps du xiii* siècle*,
A Aventures burlesques de Dassoucy, éd. 1876, p. 77.
> 3 paires de souliers de femme (man. 1730). — Paire de souliers de maroquin noir, 50 s. — . Arch. Aube. Arch. nationales, Z* 121.
s Alexis Monteil, I, 121. Cette description est accompagnée d'une gravure qui nous montre cette saie avec son collet brodé. — On porte ses vieux vêtements les jours de travail. {Précis, p. 194, 195.)
* Furetière n'en parle point non plus. J'ai rencontré pour la première fois le mot blouse dans un inventaire de Lassicourt, en 1788.
» VioUet-Leduc, Dict. du mobilier français, III, 403.
LS VÊTEMEyT. 63
que Ton reconnaît dans les garde-robes du xvn*. Les biaudes ou blaudes dont il est question avant la révolution seraient identiques à la souquenille*, longue veste de grosse toile semblable à la souquenie que Montsdgne revêtit par dessus ses vêtements pour viâter les mines d'argent de Bussang, dans les montagnes des Vosges'. La biaude des Berrichons était une sorte de grande redingote, de toile écrue, à larges boutons, qu'on mettait par dessus la veste'; mais ce n'était pas la vraie biaude, vêtement de travail , qu'on rencontre bien rarement en Champagne au siècle dernier*. Le paysan se pique d'imiter les citadins ; le manouvrier s'habille de même que le gros fermier*, et s'il met une biaude, il se garde bien de la conserver le dimanche, et de la porter quand il se rend à la ville.
Dans la période sombre du règne de Louis XIV, on signale, il est vrai, des paysans si misérables que leurs vêtements, hauts-de-chausses ou jupons, sont de « toile à demi pourrie et déchirée •. » On pourrait montrer,
* La Monnoye, Noei Bourguignon de Gui Barozcày 1720, p. 144.
s Journal du voyage de Michel de Montaigne, 1, 28. — NoGldu Fail parle de « biaat gallicelle ou sequenie. » (Contes d'Eutrapel, XXXII.)
* G)inte Jauberti Glossaire du Centre, I, 142.
* Un mendiant, décédé en 1788, a sur ses habits de droghet une biaude en toile d'étoupe et une autre biaude dans son havresac. — Dans TAin, en 1808, on appelle biaude on habit de toile noire croisée. (Bossi, p. 313, 314.)— &étif parle en 177Ô d'un saro de toile. {L'Ecole des Pèresy 1, 131.)
» P. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, I, 303. — Cambry, m, 181.
* 1685, 1693. A. de Boislisle, Mémoires des intendants. Généralité de Paris, I, 766, 783 et 740. — Corresp, des contrôleurs généraux.
64 GiupixaB lu.
d*aprës les estampes du temps, des travûlleurs en veste ou en justaucorps de toile. Au commencement du XYii* siècle, des vignettes du Mesnage des champs, d'Olivier de Serres, représentent des paysans au tra* vsdl, vêtus de tuniques serrées à la taille, les jambes nues dans des sortes de demi-bottes. C'est aussi le costume du berger Céladon , tel qu'il est dessiné sur le frontispice de l'édition de YAstrie publiée en 1618. En sa qualité de berger, il porte en plus une pannetière et une houlette à grand fer recourbé et concave. Cette tunique a une réelle analogie avec le rochet ou rocquet réservé aux vilains du xv* siècle^ Sous Louis XIY et Louis XY, les souquenilles ou les tuniques de toile*, comme les habits de drap*, affectent de plus en plus la coupe des vêtements en usage dans les villes. L'auteur d'un voyage en vers, imprimé en 1760, a pour
DM 165 et 1158. — Stendhal a signalé en 1837 par un temps froid des paysans vêtus de toile bleue ou de toile de coton bleue. {Mém. d'un touriste, I, 20, S8.) On peut en Yoir encore vôtus de même les Jours de travaiL — Dans le Languedoc, en 1786, les paysans portent des vêtements de toile blanche, avec des bas noirs. (J. G. Fisch, Briefe ueber die sûdlichen Provinzien von Frankreich, 1790, p. 280.)
t VioUet-Leduc, Diet du mohUier français, HI, 308, 309, — Sur le costume du berger au moyen âge, voir le Bon berger, par Jean de Brie, chap. VUI.
s Qu'est-ce qu'un « habit de misère doublé de toile de fil » qae possède un marchand de village en Champagne, et qui étant « my usé » est estimé 2 1. en 1744? Est-ce un habit de travail? Un vigneron ûe Nogent-sur-Mame a en 1780 une veste et une culotte de travail. (Arch. nationales, Z< 2711.)
* Le paysan, avec ses habits de laine, est chaudement vêtu et paraît même accablé sous leur poids. (Texier^Olivier, St. France^ Haute-Vienne, p. 102.)
LBl VÊTEMENT. 65
guide un manant, qui porte une large veste, un habit à longues basques, des culottes, des guêtres et des souliers. N'étaient sa démarche lourde et ses cheveux mal peignés*, rien ne le distinguerait du citadin qu'il accompagne.
Le paysan n'a pas, il est vrd, comme ce dernier, le loisir de friser ou de poudrer ses cheveux. Il a recours au barbier plutôt qu'au perruquier ; il ne sent pas le besoin de porter perruque; il laisse d'ordinaire à ses longs cheveux leur couleur naturelle et se contente de les relever en les nouant avec un ruban*. Mais, malgré la différence de sa coiffure, il ressemble bien plus à un boui^ois que la paysanne ne ressemble à une bourgeoise.
Au xvii* siècle, le costume de la paysanne est plus riche, plus éclatant, plus pittoresque que celui du campagnard, mais il diffère davantage du costume des classes supérieures. C'est que la mode pour les femmes est difficile à saisir; ses transformations, qui portent quelquefois sur des nuances, peuvent être rapides et . fugitives; il faut une certaine souplesse de corps et d'esprit pour s'y prêter. La paysanne fait des sacrifices pour acheter de belles étoffes; mais elle ne peut pas les renouveler fréquemment, et sa taille, épaissie ou déformée par le travail , les fait rarement valoir.
1 Mon Odyssée ou Journal de mon retour de Saintonge,. La Haye, 1760. Les gravures sont de Cochîn, diaprés Desfriches.
« Fortin, Souvenirs, Auxerre, 1867, H, 275. — Je trouve cependant une perruque frisée, en 1748, chez un laboureur de Pargues, et deux perruques, en 1773, chez un man ouvrier des Grandes- Vallées.
66 CHAPITHE III.
Transmettant parfois à ses enfants les vêtements de fêtes ou de noces qu'elle a reçus de ses parents, elle ne peut suivre que de très loin et imparfaitement les modes, dont elle a entrevu les modèles à la ville ou au château.
n est à remarquer que pendant les deux derniers siècles les vêtements d'hommes se sont modifiés en changeant leurs dénominations ; le pourpoint, le hautde-chausses et la chemisette ont été remplacés par rhabit, la veste et la culotte, tandis que les paysannes conservent jusqu'à la fm du règne de Louis XV la cotte ou jupe, le corps ou corsage plus ou moins garni de baleines, et montant jusqu'au-dessous des bras; les brassières qui couvrent les épaules; les manches, dont la couleur tranche avec celle du corps, et qui se rattachent aux brassières. Quelquefois, on ajoutera un devantier et un tablier. C'est qu'au fond le costume des femmes change moins que celui des hommes dans ses caractères essentiels ; les hommes ont porté tantôt la robe, tantôt le justaucorps, tantôt l'habit; ils ont eu les chausses collantes, le large haut-de-chausses, la culotte courte ; les femmes n'ont jamais quitté la robe.
Aussi se sont-elles ingéniées à en varier la forme, les dimensions, les ornements, les tissus et les couleurs. En Champagne, sous François I", elles ne paraissent pas plus richement vêtues que les hommes; leurs vêtements sont de couleurs sombres ou ternes ; cotillons de drap noir ou brun , fourrés de panne ou d'agneau blanc, manches de drap de couleur tannée
OU blanche* ; mais à mesure que la civilisation pro-: gresse, le costume devient plus simple, celui de là femme plus éclatant'.- Sous Louis XIV, les cottes sont ^e serge violette, bleue, grise, blanche, rouge écarlate ou pourpre'. La nuance rose sèche est en faveufi Les corps ou corsages sont de couleurs diverses et d'étoffes différentes, depuis les plus communes, la ti* retaine, le droguet, la serge, la futaine jusqu'aux plus riches, telles que le brocard, le damas, le tabis, le satin uni ou figuré. J'ai trouvé même dans l'inventaire d'une manouvrière un corps garni d'une dentelle d'argent; Les guipures, lors même qu'elles ont cessé d'être porr tées par les grandes dames, restent à la mode dans les campagnes*. On comprend la robe de drap de Hollande découpé sur du tabis et les manches tailladées de la
> Une grande robbe usage de femme de drap noyr et doubleure de toylle demy ostade, VII 1. (Inv. 1520.) Un corps de drap noir usage de femme, XV s. Un tabelier de drap noir, XU s. t. VI d. (1520). Vu corps de drap pars doublé de doublure blanche... un corps noir avet braceroUes de drap blanches (lab. 1533). Arch. nationales, Z* 2704^ 2710, 1236. — Ung cotillon de noyr fourré d'aigneaux blancs, 40 s. t.; une paire de manches de drap tané, VI s. t.; un cotillon de dra^ noir fourré de panne grise, LX s. t. (Inv. 1546.) Arch. Jud. Aubei, no 1523.
* L'auteur du Plaisir des Champs (1583, p. 65) nous montre une fille de village, la tête ornée d'un beau couvre-chef, le col garni d'uii collier fin, avec un devanteau de « tafetas camloté » et une robe bien faite.
s Jupes de camelot rouge, de sergette couleur musc, do serge d'Aumale rouge, etc. (1691), Jupes couleur de citron, de cerise (1695)*. Arch. nationales, Z* 121.
* Savary dit en parlant des guipures, « espèce de soie tortillée » : . n n'y a plus à présent que les paysannes qui en portent. (Savary, Dictionnaire du commerce , 1723, U, col. 296.)
68 GHAPITOE III.
jolie fermière bretonne dont parle M"* de Sévigné ; on s'explique encore qu'une fermière du duché d'Aumont ait dans sa garde-robe des corps de damas orangé et bleu, de damas à fleurs et de satin ; qu'elle y attache des devantiers de satin avec des rosettes d'argent * ; mais si nous poursuivons nos recherches dans le siècle de Louis XV, nous verrons, surtout dans les villages peu éloignés des villes, des femmes de laboureurs, de vignerons et de manouvriers dont les vêtements offrent une variété et quelquefois une richesse qui nous surprennent. Il nous serait facile de les évoquer les jours de fêtes ou de noces; dans la semaine, aux champs, elles portent des cotillons de lame ou de toile, et pour protéger leurs vêtements, le garde^obe de toile ou de serge'; mais, comme dans les occasions solennelles ou joyeuses, elles se dépouillent de la livrée du travail pour apparaître sous un tout autre aspect que celui sous lequel les a présentées La Bruyère ! Sont-ce là les « femelles » dont parle le grand moraliste, cette manouvrière en cotte de serge rouge gipée ou guipurée par le bas , avec ses brassières de drap musc, son devantier de damas à fond rouge, ses manches de damas blanc piqué , son tabliar de gros de Tours ; cette fermière, dont le corps de satin gui-
1 Un château et une ferme souis Louis XIV, p. 7. — Les femmes des Riceys portent des brassières de toile à manches de satin. (Nicolas de la Brosse, 1654, p. 93.)
* En 1679, le garde robe peut être un vêtement habillé, comme le garde-robe de serge drapé, les garde-robes de serge noire garnis de rubans et bordés de tripes de velours, dont parlent des inventaires de 1583, 1618 et 1636. (Arch. nationales, Z« 1236, 4340.)
Lfi VÊTEMENT. 69
pure est accompagné d'une jupe couleur de rose sèche ^alemont guîpurée; cette femme de laboureur en cotte jaune et en corps de satin; et celle-ci, en corps de damas à fleurs, à manches de sei^e blanche, et cotte de serge couleur lie de vin ; et celle-là, la femme d'un vigneron, en cotte de drap couleur poil de souris à manches assorties; celle-là, la femme d'un manouvrier, en corps de brocard, cotte et manches de serge blanche guipurée; et cette autre, la femme d'un laboureur, en jupe de popeline, corps de damas, tablier de gros de Tours? On pourrait en montrer un bien plus grand nombre*, avec leurs blanches cornettes, avec leurs croix d'or et d'argent suspendues à leur cou, et cette évocation quelque peu surprenante autoriserait peut-être à se demander si les paysannes d'opéra-comique n'ont pas eu des modèles dans la réalité.
Il est vrai de dire que toutes les paysannes de Champagne n'ont pas de corps de damas ou de satin, et des croix d'or. Dans cette province on trouve à coup sûr plus de luxe dans le voisinage des villes que dans les villages écartés*. Est-ce une règle générale pour toute la France? La richesse du vêtement ne peut-elle être plus grande dans des pays reculés qu'aux abords de la capitale? Ainsi les paysannes de la Bresse garnissent
< Pour les indications relatives à ces costumes, voir TAppendice.
* Sur le goût du luxe dans certains villages, voir un conte de Berquin intitulé la Parure, dans sa Bibliothèque des Villages , 1803, I, 241.) En revanche, Rétif de la Bretonne aurait voulu que l'on donnât des encouragements aux paysannes qui se mettraient avec le plus de goût et de propreté. {Les Gynographes, 1777, 1, 122.)
de galons d'or et d'argent leurs chapeaux, leurs corsets et leurs manches, bordent de dentelle leurs tabliers de mousseline et de soie'; les jeunes paysannes des environs de Montpellier se revêtent de soie les jours de fêtes*, tandis que les femmes de différents villages des environs de Paris ne portent que des vêtements de laine ou de coton. Sous Louis Xni, il est vrai, quelques-unes avaient eu des corps de serge d'Aumale garnis de velours et de passements; une vigneronne de Thiais mettsdt des tabliers de taffetas à cordelettes de velours, garnis d'attaches d'argent doré ; les cottes de drap violet étaient bordées de « tripes de velours noir. » Sous Louis XIV, des chemisettes ou des cottes de serge rouge sont garnies <le dentelles noires et de passements de soie ' ; mais ce luxe de passements et de garniture ne se retrouve plus au siècle suivant*. Peut-être les femmes des villages rapprochés de Paris sentaient-elles l'impossibilité d'atteindre, même de très loin, à la magnificence déployée par les gens de la cour
< BoBsi, Statut, gén, de la France, Ain, p. 315.
« J. G. Fisch, Briefe, 1790, p. 280.
» Inv. 1618, 1633, 1636, 16 il, 1672, 1678. Citons aussi un habit complet (pour femme) de serge de Londres rouge, savoir une chemi* Bette emple, une cotte gamye de dentelle par le bas avec un tablier gamy de ras de Chàlons (1678), une autre cotte semblable gamye de deux passemens et dentelle de soye, etc. (1672). Arch. nationales, Z> 4340, 121, 1236.
* Les étoffes qu'on y rencontre souvent au xYm« siècle sont les .serges, les ras de Chàlons ou de Gènes, Tétamine, la ratine, le crespon, le pinchina, la calmande rayée, la toile d'Orange, etc. En 1785, je trouve un jupon de bourre de soye, estimé 18 1. Je relève aussi un (c tablier d'étemelle » la même année, et un « Jupon de spéculation » en 1777. (Arch. nationales, Z*.)
et de la ville ; peut-être préféraientrelles employer plus utUement leur épargne; l'argent monnayé et les meubles qu'elles possèdent attestent souvent chez elles l'aisance. Des bouchères d'Aubervilliers, qui sont meublées comme des bourgeoises, avec des fauteuils de serge rouge et des tentures de tapisserie de Bergame, n'ont que des cottes de serge et de drap*. Mais, si le vêtement est d'une simplicité presque austère, les campagnardes, comme partout, n'en ont pas moins quelques bijoux, et possèdent presque toutes des croix ou des anneaux d'or ou d'argent.
n faut, en effet, qu'une paysanne soit réduite à l'indigence pour ne pas avoir au moms un anneau et une croix d'argent*. La croix d'or est un signe d'aisance. C'est aussi une ressource dans les mauvais jours où Ton peut trouver à emprunter en la donnant en gage'. La grande majorité des femmes ont des croix : croix d'or ou d'argent, en Normandie, parfois très larges, relevées en bosse ou montées en pierreries qu'on tire des environs de Caen*; croix à lentilles, dans l'Ile de France ' ; en Champagne, croix plates ou « branlantes », qu'on attache à une chaîne simple ou double de même
» Inv. 1691, 1694, 1695. Ibid. Z« 121.
* Aux Riceys, elles ont un gros crucifix d'argent pendu à leur col, «t les moindres ont des médailles d'argent liées d'un grand ruban qui leur bat sur le dos. (Nicolas de la Brosse, 1654, p. 94.)
» Une manouvrière de Lirey emprunte 20 1. sur sa croix d'or. (Arch. jud. Aube, n» 1554.) . * Masson -Saint- Amand, Mém, siaiist, de l'EurCy an xn, p. 53.
^ 2 croix et leur coulant d'or garnis de leurs clavetons d'argent, 48 1. (1753), etc. — Croix d'or à lentille de cinq moyens et 4 petites lentilles (1780). Arch. nat. Z> 123, 122.
métal et garnie d'un coulant ou travers*. Quelquesunes sont ornées d'un christ sculpté en relief, et leurs, extrémités se découpent en fleurons fleurdelisés. En 1755, un seigneur, ayant gagné un procès contre les habitants de trois villages, les fit saisir. L'huissier, dit un mémoire judiciaire, enleva « tout le mobilier de ces habitants, jusqu'aux croix d'or que les femmes portent à leur cou, et les anneaux qu'elles portent à leur doigt »*. Toutes les femmes du Rouergue ont aussi des croix d'or ou d'argent, et l'on remarqua que ce fut le seul signe du culte qui échappa pendant la Terreur à la rigueur des lois'. Partout, la croix peut être accompagnée d'un cœiu' fixé sur un velours noir. Elle est parfois remplacée dans le Bugey par un papillon d'or ou d'argent; dans le Velay et en Auvergne, par une pendeloque en losange, décorée de grenats polis, et désignée sous le nom de Saint-Esprit. Le Saint-Esprit, comme les croix normandes, après avoir été importé des villes dans les campagnes, a fini par être délaissé des paysannes pour être recherché de nouveau par les femmes qui donnent ou suivent la mode*.
^ Une petite croix d'or avec une pandure d'une petite chaîne d'argent (man. 1741), une croix d'or plate (man. 1774), autre avec son cœur et coulant, 15 1. (man. 1777), deux croix d'or (lab. Pâlis, 1782)^ utie croix, une chaîne, deux bagues d'or, est. 114 1. 12 s. (lab. St- Légcr), une croix branlante avec son coulant (man. 1786), petite croix d'or avec un petit cœur aussi d'or (4790, vigneronne, Arrentières).
• Mémoire pour J. B. Barbuat de Maison-Rouge contre le comte de Praslin^ baron de Chaource, 1755.
5 Alexis Monteil, Desc. de l'Aveiron, H, 128.
* Bôssi, Stat. gén, de la France, Ain, p. 316. — Communication de M. Paul Le Blanc, de Brioude.
Outre ces bijoux, quelques campagnardes possèdent des crochetons, des agrafes, des boucles et des petits boutons d'argent. Quand leur maison est bien pourvue de coffres et d'armoires, les ménagères portent un demi-ceint d'argent avec sa clavelière ou son clavier muni de ses crochets, sorte de demi-ceinture après laquelle elles attachent le trousseau de leurs clefs*. Ailleurs, elles laissent tomber autour de leur taille quatre chaînes d'argent, à l'extrémité desquelles pendent leur couteau , leurs clefs , leurs ciseaux et leur épinglier*.
Le goût des chaînes d'or et d'argent est répandu de toutes parts. « Telles femmes de la ville et de la campagne, dit-on en 1789 dans le Forez, pour peu qu'elles soient commodes (c'est-à-dire à Taise), portent au cou une chaîne de 300 liv., qui n'auront pas chez elles une provision de bled pour un mois »; ces colliers d'or ont quelquefois huit, neuf et jusqu'à douze rangs ; ils sont
^ Un demissin garny de sa claveillière et des crochets, le tout d'argent (1675), trne clavessonière (d689), clavier d'argent avec sa boucle (lab. 1745), un clavier à teste d'ange d'argent (lab. 1760), etc. Arch. Aube. — Un crochet d'argent à pendre des clefs (lab. 1697). — Un clavier d'argent garni de son agrafç (1716). Arch. nationales, Z* 121. CI. Gauchet nous dit en 1583 que la fille de village
...d'argentine ferrure Environnoit ses flancs; une belle ceinture Où bourse et peloton pcndilloient d'un costé, Belle ouvrage de Caen...
{Le Plaisir des Champs, p. 65 et 94.)
» Dupin^ Descrip. des Deux-Sèvres, an ix, p. 7. — Ladoucette, Eist. des Hautes- Alpes, p. 443. — Bérenger, Soirées provençales, 3° éd., I, 292. — Chateaubriand, Mém, d'outre-tombe, I, 273.
74 CHAPITRE m.
garnis d'une large rosette et d'un fort claveau; et Ton ajoute que ce genre de parure est plus multiplié à la campagne qu'à la ville*.
En Artois , les paysannes ne se parent pas seulement de Jeurs bijoux les jours de fêtes. En 1789, un voyageur anglais en rencontre, se rendant au marché, le dos diargé de grands et lourds paniers, mais relativement élégantes avec leurs jolis bonnets, leurs cheveux poudrés, leurs boucles d'oreilles, leurs colliers et leurs croix*.
La coiffure est aussi pour les fenunes une occasion de déployer leur luxe ; il est vrai qu'elle varie de province à province, et même dans certaines régions, -comme la Bretagne, de village à village. En Bourgogne, principalement dans le Maçonnais , les paysannes posent sur leurs cheveux courts des chapeaux à grands bords semblables à ceux des hommes. Des voyageurs le constatent en 1672 et en 1789'; nouvelle preuve que la mode ne s'est pas sensiblement modifiée dans les campagnes pendant cette longue période. Le cos^ tume n'en était pas plus disgracieux ; une femme auteur, M"® du Boccage , traversant le pays de Màcon , déclare que les « paysannes y sont joliment vêtues »*.
* Jurie des Camiers, Système nouveau, 1789, p. 24. — Bérenger, n, 39. — Bossi, p. 315. — Dans le Jura, ce sont des chaînes d^argent. {Lequinio, I, 134.)
« D» Rigby'* Letters from France, etc., in 1789, London, 1880, p. 12.
« Jouvin, de Rochefort, 1672, 1, 39. — Arthur Young, I, 307.
* Lettres de Madame du Boccage , Dresde, 1771, p. 106. — Bérenger vante aussi les bergères du Charolais. {Soirées Provençales, II, 39.)
Dâûs le Rouei^e, ainai qu'aux environs d'Aix, elles ont aussi des chapeaux de feutre ; celles du Rouergue, dans leur jeunesse, selon les inspirations de la coquetterie ou du caprice, les inclinent tantôt sur une oreille, tantôt sur l'autre ; mais passé quarante ans^ elles le placent horizontalem^t*. En Provence, les chapeaux sont gris, entourés de rubans à fleurs et de dentelles argentées*. Ailleurs, et le plus souvent, la toile, la mousseline et la dentelle abritent la tète, tantôt, serrées contre les cheveux qu'elles cachent, tantôt rayonnant en festons tuyautés ou s'épanouissant en pièces empesées', dont l'ampleur va jusqu'à l'extravagance. Les jeunes filles se contentent rarement de la parure naturelle de leurs cheveux. C'est par exception qu'on en voit recourir à la poussière de chêne pourri ou à la farine pour imiter les dames de la ville qui se poudraient*. Tantôt, comme en Auvergne , on dispose les cheveux tressés en forme de cercle sous un transparent rouge ou vert; on les couvre d'une étoffe noire retroussée par une chaîne de laiton, que les mauvais plaisants appellent serre-malice* ; tantôt, comme dans le Bourbonnais, la tête est abritée sous des chapeaux de paille , allongés et re-
* Alexis Monteil, Desc, de l'Aveiron, H, 12.
' Bércngep, Soirées Provençales, dfi éd., I, 293. > Il y avait des dentelles de crin de cheval qui conservaient à merveille leur raideur. (Ladoucette, p. 443.)
* Quicherat, Htst. du costume, p. 440. — Rigby'* Letters, p. 12. — Busaulx, Voyage à Barèges, I, 327.
* Rabani-Beauregard, Tableau de la ci-devant province d'Auvergne, 1802, p. 42.
levés en arrière ; le plus souvent on porte la cornette à dentelles, le doubht ou serviette pliée en diagonale, dont on se couvre la tète dans certains villages de Champs^e* ; les bavolets en linge fin et empesé, avec ime que«e pendant sur les épaules, que Ton porte aux environs de Paris*; les calles, les coiffes et les bonnets de tout genre ; et tandis que la Normandie s'enorgueillit des bonnets des Cauchoises, semblables à des pains de sucre enveloppés d'ornements, des bonnets des Avranchaises pareils à de grandes ailes de papillons éployées, les environs de Troyes sont fiers de leurs toquats, qui présentent fixées par d'innombrables épingles des sortes de toques, au-dessus et en arrière desquelles s'étale un large cercle de dentelles raidies par l'empois'.
On ne saurait dire que le luxe des étoffes, des bijoux et des coiffures soit la règle dans les campagnes ;
* Grosley, Glossaire troyen. Ephémérides, H, 167. — On porte aussi, aux environs de Paris, en 1656 et en 1719, des serviettes servant de couvre-chef à usage de fenune. (Arch. nationales, Z* 121.) — Dans les Landes, les femnAs portent les Jours de travail deux ou trois serviettes pliôes en forme de capuche ; mais le dimanche, leur bonnet est orné de longues barbes dentelées de rouge. (Voyage à Bordeaux el dans les Landes, an vu, 2« S., p. 16.)
t De là le nom de bavolettes qu'on donne aux paysannes. (Furetîère, Dictionnaire universel.) — Bérenger (II, 39) cite avec éloge les toques de mousseline, en forme de mitre par devant, s'arrondissant en queue de pigeon par derrière, que portent les Charolaises.
» Grosley, Ephémérides, II, 184. — Dessin d'H. Valton, intitulé le Beau Tocquatf et frontispice de V Album pittoresque de l'Aube, dessiné par MM. Fichot et Gaildrau. — Deux toccats garnis leurs coiffures, 3 1. Inv. d'une manouvrière de Saint-Mards, 1789. Arch. jud. Aube, n» 1340. — Le cercle de dentelles était quelquefois accompagné d'ailes également empesées.
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mais la tendance au luxe y est générale, parce qu'elle est inspirée par des sentiments inhérents à la nature humaine. Il y a bien des époques douloureuses, des amiées de pénurie et de disette, où la profondeur de la misère se mesure à la pauvreté du costume. « Les femmes de la campagne, dit un intendant en 1685, qui étaient curieuses d'un cotillon rouge ou bleu, n'en portent plus guère; elles sont fort mal habillées et presque toutes de toiles blanches* ». Il fallait une longue continuité de détresse pour renoncer aux vêtements de laine, et surtout aux couleurs voyantes, qui Don seulement flattaient la vue, mais avaient aussi leur symbole, comme dans le Rouergue, où le rouge et le vert étaient réservés à la jeunesse, le bleu à Tâge moyen, le brun minime à la vieillesse*. Mais les disettes trop fréquentes, Texcès des impôts ne nuisent pas d'ordinaire à la garde-robe des femmes de campagne , qui préfèrent jeûner plutôt que de ne pas se faire braves le dimanche. Si elles n'ont pas en Champagne et dans l'Ile de France , comme dans d'autres provinces, des mantes avec ou sans capuchons % quelques-unes aiu*ont des manchons en fourrure commune, comme la peau de chien garnie de mouton
* A. de Boislisle, Corresp, des contrôleurs généraux, n» 165. — En Picardie, de temps immémorial, les paysannes portaient des corsets rouges et des Jupes bleues. {Précis d'une hist, générale de la vie privée des François^ 1783, p. 194.)
* Alexis Monteil, Desc. de l'Aveiron, H, 12.
s Dans le Morvand, elles se couvrent en voyage ou aux champs d^une cape ou capote de poulangis assez semblable à la cucule romaine. (Baudiau, le Morvand, %^ éd , I, 51.)
78 CHAPITHB ni.
blanc*. Presque toutes ont du linge dans leurs coffres; huit à quatorze chemises, des mouchoirs, et une quantité quelquefois considérable de cornettes de nuit et de jour, de coiffes de mousseline et de toile. A coup sûr, bien peu pourraient empiler dans leur armoire, comme le fait en 1776 une manouvrière de Chessy, 48 cornettes de toile fine, 14 cornettes de toile commune, 15 petits tours de bonnet, 9 bonnets piqués, sans compter 34 chemises de toile. En 1762, une servante de curé possédait 60 coiffes de toile de ménage , de toile de marchand et de mousseline*. Ces deux femmes avaient sans doute la passion du linge poussée jusqu'à la manie ; mais on trouvera chez d'autres , à la même époque, de 15 à 20 cornettes, des bonnets avec ou sans dentelles, dont la quantité prouve l'importance qu'on attache à la coiffure, et combien l'on regarde peiu au blanchissage'. Si l'on fouille leurs coffres, avec les
^ Un manchon en peau de chien noir garny d'une peau de mouton bland avec son étuy de carton, 2 1. (manouvrière, 1730), manchonsde peau de chien (femme de laboureur, 1721; vigneronne, 1736; servante de curé, 1762), autres manchons (1702, 1723, 1744). Arch. Aube. — Petit manteau noir de peau de chien (Issy, 1700). Arch. nationales, Z« 12:36.
• Arch. Jud. Aube, no» 1528, 1380. — Une manouvrière, en 1776, a 34 chemises de toile. .
5 11 cornettes de toile fine, 12 de toile commune (man. 1773), — 5 bonnets piqués, 24 cornettes de toile, 8 de mousseline (manouvrière^ 1785). Arch. jud. Aube, no 1528. — 22 couvre-chefs de toile de lin» plus 6 de toile de chanvre (1636), — 10 coiffes de toile blanche, 14 L; 4 petites cornettes, 9 petites coiffes; 15 bonettes, savoir 6 unies et le reste à dentelles... 20 L (lab. 1719), — 4 bonnets ronds de batiste garnis de dentelle commune, 12 bonnets de toile garnis de mousseline, 9 cornettes de mousseline, 3 de toile, 6 1. (vigneronne, 1785). Arch. nationales, Z* 4340, 121 et 2711.
rédacteurs des inventaires, on ne saurait croire combieu on en retire de cottes, de corps, de justes, de camisoles et de tabliers, sans compter, chez les femmes les plus à leur aise, les pièces de toiles et de lainages*, qui attendent le moment d'être employées. Puis, quelle variété dans les étoffes et dans leur dénomination ; voici surtout les étoffes de laine, Fétamine, le bouge, le camelot, la serge d'Aumale ou de Londres, la calmande, le crépon, le pinchina, le drap d'Elbeuf, la dauphine, l'impériale, le ras, la ratine, le drap de Siïésie, le crêpe d'Alençon'; les étoffes de fil et laine, comme le droguet, la tiretaine et la tiretainette ; enfin les différents tissus de toile et de coton.
C'est au xviii* siècle que le coton commence à se répandre dans les campagnes; sous Louis XVI, il est à la mode. On ne voit que siamoises rayées, mouchetées ou semées de fleurs, indiennes de toutes nuances, toiles d'Orange, cotonnades, mousselines. Le coton, qui dans toute l'Europe tend à faire dis-
* La femme d'un laboureur, en 1744, a dans ses coffres des pièces de droguet de Chaumont et de Vassy, de drap de Châteaurenard et de « velours de gueux. »
* Quelques-unes de ces étoffes étaient de belle qualité, comme la calmande, étoffe de laine lustrée d'un côté comme le satin et le crépon, étoffe légère de la plus fine laine. Un poète du xyuiP siècle dit ^ une jeune paysanne :
Si notre penchant doit dépendre De l'élégance des habits, Ton corset de crépon, ta cotte de calmandre •
Ne valent-ils pas bien leur prix ?
(La Lquptière, Poésies et Œuvres diverses, 1768, 1, 156.)
paraître les costumes anciens et pittoresques*, exerce déjà sur le costume sa fâcheuse influence au point de vue artistique. Les accortes paysannes de Gravelot et'd'Eisen font place aux paysannes, souventmieux portantes, mais moins élégantes de Freudenberg et de Greuze. Les costumes ont moins de richesse, mais peut-être plus de fraîcheur et d'aisance. La forme des vêtements sur quelques points s'est modifiée ; le corps toujours un peu raide a fait place au juste, corsage à basques, et à la camisole ; le mouchoir de mousseline, de toile fine et même de soie, remplace la brassière*; la cotte, un peu moins raide et à plis moins serrés, prend le nom plus moderne de jupe ; les cornettes sont plus nombreuses, plus fournies et plus soignées que jamais. On porte des tabliers de siamoise ou de coton brodé'. Les vêtements de coton, moins coûteux que ceux de laine, se renouvellent davantage; sous l'apparence de la simplicité, la recherche du luxe ne diminue point. Un curé de campagne écrira dans le Maine en 1783 : « Les servantes d'aujourd'hui sont mieux parées que les filles de famille il y a vingt ans » * ; dans une vallée reculée des Pyrénées on dira en 1788 : « On n'y con-
*■ Partoat de Russie en Espagne, d^Ecosse en Sicile, la même 4:0tonnade... triste et pauvre. (E. de Laveleye, Lettres d'Italie, 1880, p. 280.)
• C'est aussi le ficftu de mousseline garnie d'une petite dentelle, que porte une vigneronne en 1786. (Arch. nationales, Z* 2711.)
8 Arch. jud. de l'Aube.
* Th. Meignan, Notes du curé de Brûlon', Revue des questions historiques, janvier 1879, p. 147.
LE VÊTEMENT. 8i
naissait il y a soixante ans, excepté chez les ecclésiastiques, que trois chapeaux et deux paires de souliers ; le moindre pâtre aujourd'hui veut en avoir pour se parer à l'occasion. Les mousselines, les draps fins ont dégoûté des toiles et des étoffes du pays » * ; et, c'est sans doute en parlant du costume, qu'un cahier d'un village de Provence dira en 1789 : « Le luxe est devenu si général qu'il a pénétré jusque dans les pauvres chaumières »^.
Même avec les modifications que le coton apporta dans le costume, celui-ci resta si attrayant que pour la première fois la mode vint du villagQ. Déjà, madame Favart avait fait une révolution au théâtre, en osant y paraître sous les vrais vêtements d'une paysanne, l'habit de serge, la coiffure villageoise et les sabots^. A la suite des exagérations de la mode qui signalèrent les premières années du règne de Louis XVI, on arriva par un mouvement de réaction ûaturelle à une simplicité extrême. La reine Marie- Antoinette, dans le village factice qu'elle créa au Petit Trianon, en donna l'exemple. A la veille de la Révolu-
* Dusaulx, Voyage à Barèges, I, 84.
' Cahier de Gignac, sénéchaussée d'Aix. Areh. parlementaires»
• Edm. de Goncourt, la Maison d'un artiste, 1881, H, 175. — La pastorale du xvn» siècle créait des bergers de fantaisie. « Ceux qui représentent des bergers sur le théâtre, dit Honoré d'Urfé, ne leur font pas porter des habits de bure, des sabots, ny des accoutrements mal faits comme les gens de village en portent ordinairement ; au contraire, s'ils leur donnent une houlette à la main, elle est peinte et dorée ; leurs juppes sont de taffetas, leur pannetière bien troussée «t quelquefois faite- de toile d'or ou d'argent. » {L'Astrée, 1618, I, 15.)
tion, « on ne voyait dans les promenades que justaucorps à la paysanne, chapeaux de paille, tabliers et fichus »*. Quand la comtesse de Lamotte s'échappa de la Salpétrière où elle avait été renfermée après Taffaire du Collier, elle ne trouva pas grande difficulté à se travestir en paysanne et à porter avec aisance « le corset de toile à mille raies, le tablier de même étoffe, la jupe de calmande à raies bleues, roses et blanches, et la paire de gros souliers garnis de trèspetites boucles d'argent » *.
Il ne faudrait cependant pas conclure que la richesse et Télégance des costumes soient un indice indiscutable d'une aisance exceptionnelle chez les campagnards. Si elles prouvent d'une manière certaine que la gêne et la misère ne régnent pas chez eux sans partage, en revanche elles ne sont pas toujours en rapport avec la quantité de leurs terres et le nombre de leurs bestiaux. Il y a des manouvrières qui ont une garde-robe mieux garnie que des fermières. C'est du reste leur seul luxe, et le luxe des vêtements est le luxe des peuples primitifs. Quand on a peu, on veut porter beaucoup sur soi. Le vêtement, quelquefois le bijou, c'est à peu près le seul superflu du paysan. Dans les inventaires des nobles et des prêtres' de la fin du
* J. Quicherat, HisL du costume en France, p. 611.
• Vie de Jeanne de St-Remy de Valois, ci-devant comtesse de Lamotte, Paris, 1793, H, 197.
s Voir entre autres l'inventaire du château de Goursan^ en 1482, publié par M. Roserot. (Revue des Sociétés savantes, 7» série, III, 253 à 2Ô8,) et l'inventaire du curé de Pont-Sainte-Marie> en 1376, donné pat M. Lex. {Rev. de Champagne et de Brie, XI, 209.)
moyen âge, vêtements et bijoux figurent aussi dans une proportion prépondérante; il faut arriver à un certain degré de culture intellectuelle, de richesse et de sécurité, pour tenir davantage à parer sa demeure que sa personne.
D'où venaient les étoffes nombreuses et variées dont se composait le costume des paysans et des paysannes? D'où venaient les ustensiles de ménage dont leur chambre était garnie? Parfois les étoffes avaient été tissées dans le village même ; les ustensiles avaient été forgés ou façonnés par le serrurier, le maréchal ou le potier le plus voisin ; mais la plupart du temps, les uns et les autres avaient été fabriqués dans des ateliers lointains. De ces ateliers , ils avaient été transportés dans les boutiques des villes, où le paysan venait faire des achats, les jours de marché* ; ils avaient été déposés chez les rares marchands que possédaient les villages, et le plus souvent , ils étaient apportés chez les habitants mêmes par les colporteurs, qui parcouraient alors les campagnes en bien plus grand nombre que de nos jours.
1 p. Vanière, Pradium rusticum, lib. H.
Les marchands de village sont d'ordinaire approvisionnés d'un€ manière précaire ; ils vendent tout ce qu'ils peuvent, et ils ont si peu à vendre. Voici dans un village de Champagne assez éloigné d'une grande ville l'assortiment d'un marchand en 1664 : il possède quatre livres de galon de soie de diverses couleurs, une livre de sucre ou environ, douze aunes de « rouslot » (ruban de fil et de laine), dix mains de papier tant grand que petit, une demie grosse d' « esguillettes de peaux, » avec deux aunes de « soye » et quelque <( autre petite mercerie meslée. » Ce marchand qui est à la fois mercier, épicier, papetier, rubanier, a en tout pour 10 livres de marchandises dans sa chaumière, car il est logé et vit comme un manouvrier*. Très-souvent la femme a un petit assortiment, dont la vente n'empêche pas l'homme de travailler à la terre; Un laboureur de Dampierre, en 1739, vend des poteries et des sabots. Un laboureur de Pâlis, en 1777, a tout son magasin dans une armoire, sauf une demigrosse de sabots*, qu'il place dans un cabinet. Il serait facile de passer en revue ses marchandises; ce .sont pour les femmes des écheveaux de fil, des lacets, trois milliers d'épingles, plusieurs pièces de « boucle » et quelques morceaux de savon ; les hommes, surtout s'ils sont adonnés au braconnage, pourront s'y fournir de poudre et de plomb; l'armoire contient ur.e livre de poudre, huit livres de plomb, sans compter trois poires à poudre. Enfin, et ce n'est pas le côté le moins
1 Invent, de 1664 à Hampîgny. Arch. jud. Aube, n© 1427. * Six douzaines, estimées ensemble 22 1. 10 s.
curieux de cet inventaire, les enfants qui vont à recelé y viendront chercher du papier (il y en a cinq mains), et choiâront parmi les livres scolaires suivants : 31 << à Talflabet, » 10 Pensées Chrétiennes y 9 demi-psautiers, 1 psautier, 5 Vie de Jésus-Christ et un petit catéchisme. Tous ces volumes réunis sont estimés 3 livres*.
On rencontre des détaillants aussi modestes aux environs de Paris. Un marchand de Nogent-sur-Marne tient un assortiment de poterie, de mercerie et de quincaillerie, dans lequel on ne trouve guère à citer qu'une demi-douzaine de jeux de cartes*.
Certains artisans sont mieux pourvus des objets ou des étoffes qui concernent leur métier. Tels sont les tailleurs qui fournissent d'ordinaire le drap; comme leur réputation généralement était mauvaise, le campagnard défiant faisait couper devant lui les habits qu'il leur commandait ^ Vers la fm du xvm" siècle, on trouvait aussi dans les gros villages des magasins analogues à ceux que Ton y rencontre aujourd'hui, où
* Citons aussi un marchand de Pougy en 1728, qui vend des toiles de chanvre et de coton ; un marchand de Lesmont en 1764 qui vend du lard, des jambons, du hareng, des peaux de lapin et des sabots. (Arch. jud. Aube, n^i 1330 et 1259.) — Dans certains villages du Jura, comme aux environs de Paris, on signale des boutiques avec des étalages et des enseignes. (Lequinio, U, 26.)
* Son inventaire contient 145 pièces de poterie, terrines, bouteilles, pots, cruches, 12 1.; 6 mains de papier tantgris que gros et brouillard ; 6 étuis à aiguille ; une demi-douzaine de jeux de cartes ; 10 dés à «oudre, plumes à écrire, peignes, etc., 3 1.; 12 livres de clous, amidon, 30 aunes de borde gris et jaune, etc., 4 1.; 8 pelles de bois, 24 longes de cordes, 15 toises de cordeau, 2 poêlons de fer, un petit chaudron de cui\Te jaune, etc., 3 1... Inv. de 1744. (Arch. nationales, Z* 2711.)
« Alexis Monteîl, Description de VAveiron, H, 146.
des marchandises de toute nature sont étalées et vendues. Supposons qu'une fermière entre dans une boutique de ce genre, à Lusigny, en 1788. Veut-elle desétoffes communes ? on lui montrera des pièces de coton broché, de quadrillé, de « vilton, » de corse flambée, de cotonnade des hides. Cela ne convient-il pas? Voici des indiennes, des siamoises, des toiles d'Orange, des toiles écrues, des droguets de Chaumont, du molleton, de la sergette, de la calmaude, de la guinguette, du drap de Silésie? Veut-elle des bas? On tire de balles d'osier bas de femmes, bas cadets, bas d'enfants, bas de Chaumont, bas à côte, bas d'estame, bas noirs, bas de Picardie, bas de fil. La fermière est-elle frileuse ou coquette? On lui. offrira des gants, des mitaines de laine, de coton et de peau; on lui déroulera 42 aunes de velours de différentes largeurs, 71 aunes de rubans, rubans noirs et rubans à coiffe, sans compter une quantité considérable d'aunes de dentelles à différents prix. Voilà aussi de la gaze et du linon, des mouchoirs d'indienne et de mousseline, des rubans à jarretière et des jarretières de laine, des cravates de soie, de la mousseline mouchetée. La fermière est-elle laborieuse? elle prendra des épingles, de» écheveaux de poil de chèvre, de fil, de fil de bon ouvrier, des lacets de fil et de filoselle. Si elle a des petits enfants, elle trouvera des rangs de colliers à leur usage ; si ses enfants vont à l'école, voici sur des rayons 4 petits psautiers, 3 douzaines de fatras ^^
* J*ai trouvé dans un compte de 1574 de THôtel-Dieu de Troyes : « Pour quatre petittes paires d'heures appelées fatraz pour recorder
LES GOLPOHTEURâ. 89
2 catéchismes et 5 petits livres quart de psautier. Veut-elle faire de pieux cadeaux? voilà des chapelets. Elle peut acheter également des colliers de Saint-Claude, un peigne de corne, de la pommade en bâtons, voire même de la poudre à poudrer. Pour son ménage, elle n'a qu'à choisir : ici des raisins de Damas et du poivre pilé, là des chandelles, des clous à lattes, des casseroUes , des couteaux de bois , des couvêts, espèce de chaufferette en terre cuite, et toute la poterie qu'on peut désirer. La boutique de Lusigny est une sorte de bazar, qui épargne au laboureur la peine d'aller à la ville distante de quatre lieues de poste.
Les colporteurs lui épar^ent encore plus la peine de se déranger ; ils pénètrent dans les villages reculés, dans les hameaux, dans les fermes isolées. Ils se multiplient dans les campagnes , où ils « vont , dit-on ^ porter le luxe dans le sein de la rusticité même »*. C'est en vain que les marchands des villes et des bourgs s'élèvent contre la concurrence que leur font les colporteurs. Ceux-ci viennent souvent de loin ; ils descendent dans la mauvaise saison des montagnes de Suisse, de Savoie ou du Dauphiné. Comme ils ne paient pas d'impositions, on prétend qu'ils ruinent les marchands domiciliés; ils achètent, dit-on, les rebuts des objets fabriqués, les vendent comptant et bon marché et remportent à l'étranger, sans avoir toujours payé
les petiz enfans de l'hôpital. » L'Hôtel-Dieu de Troyes au XVI* siè-^ de, p. 14.
i Intérêts de la France mal entendus, l, 83.
ÔO CHAPITRE IV. »
leurs dettes, Fargent qu'ils ont gagné*. L'attrait d'une vie errante et d'un gain facile suscite dans le centre de la France un nombre considérable de porte-balles, marchands d'eau-de-vie, marchands de peaux, de sabots ou de cire, qui non-seulement ne font rien, mais vivent, ainsi que leurs chevaux et leurs ânes, aux dépens du paysan et de ses pâturages, répandant souvent l'inquiétude par leurs allures irrégulières^ Mais c'est en vain que rassemblée provinciale de Berri veut réprimer les abus du colportage'. Chaque année, écrit M""® de Lamartine, les colporteurs annoncent l'automne en paraissant, comme les hirondelles en partant*, et l'on voit le mercier, le marciery comme on dit dans le Berri, arriver avec ses balles, son mulet et son chien maigre".
En voici un, qui est de la nation suisse; il parcourt le nord de la Bourgogne en 1758, vêtu d'un habit et d'un gilet de velours gris â boutons de cuivre, avec la culotte de peau et les souliers à boucles de cuivre. C'est un marchand forain « crinquaillier; » il porte
^ Rapport d'un inspecteur des manufactures en 1708. A. de Boislisle, Mém. des intendants^ p. 637. — Les Dauphinois sont droguistes ou épiciers. (A. Monteil, Hist, des Français des divers états, 4® éd., V, 67.)
» Déjà au xvi® siècle, certains merciers passent pour voleurs et maraudeurs. (La Vie généreuse des mercelots, Gueuz et Boesmiens, par Pechon de Ruby, 1596. Ed. Fournier, Variétés hist., Vm, 147- 191.)
* Collect, des proc.-verb. de l'ass, pr. du Berri, II, 123 et 155.
♦ Lamartine, Manuscrit de ma mère, 1871, p. 110.
5 On dit dans le centre : « Trembler comme un chien de marcier. » (G'e Joubert, Glossaire du Centre^ II, 573.)
LES GOI^PORTEURS. 91
toute sa fortune datis deux balles ou paniers qu'il charge sur son dos et qu'il ouvre dans les villages où il s'arrête. Comme les hommes et les femmes, grands et petits, doivent s'attrouper autour de lui, tandis qu'il défait successivement le contenu de ses balles I Que de couteaux il possède, à faire envie aux hommes : couteaux à manches de baleine , à manches de bois de cerf, à manches de corne; couteaux à gaîne ; couteaux à poinçon , couteaux à faire feu , sans doute avec la pierre à fusil. Il a même un couteau de huit pièces et un couteau garni d'argent aux deux bouts. Aux femmes il offrira des paires de ciseaux de Langres et des ciseaux de provenance moins renommée; des épingles de toutes les qualités, jaunes, communes, à crochets; des étuis à aiguille ou garitiaux de bois de Sainte- Lucie ; des étuis à épingles ou guliginaux; des pièces de tresses et surtout des miroirs de diverses espèces. Le colporteur fait briller aux yeux des jeunes filles des colliers de verre. Voici qu'il tire d'une boîte de « fayet » des boucles de toute grandeur, grande boucle de similor, boucles de cuivre, d'acier, d'étain, de diverses compositions, sans compter les boutons jaunes ou de métal blanc qu'on vend par paires et les boutons d'étain qui sont fixés sur des cartes. Il possède cinq paires de lunettes et seize cols de crin. Il a des cordons de montre, il a des Etrennes mignonnes; pour la toilette, des peignes de buis et de corne , des cure- oreilles d'acier; pour la table, des cuillers et des' fourchettes d'acier ou d'autre métal ; pour les artisans, 20 alênes de cordonnier, une douzaine de carrelets, des ciseaux
à crin*. Enfin, les gens de loi, les maîtres d'école, les écoliers trouveront chez lui des écritoires de chagrin, des écritoires plus petits, des étuis ou portrfeuilles et 21 bâtons de cire d'Espagne; mais le choix des livres qu'il met en vente est aussi peu considérable que le nombre. Ce sont 12 almanachs de Châtillon et de Dôle, 6 livres d'heures, 10 livres à trois offices et Petit Chrestien, plus 6 petits livres du Chemin du Ciel; modestes livres d'église et de classe, qui n'inspirent pas d'ombrage à la censure administrative ou religieuse.
Notre colporteur possède dans son assortiment des pipes de bois, de grandes et petites tabatières de (( crestien » et de bois , et cinq douzaines de râpes , qui doivent servir à râper le poivre ou le tabac*. Dans le cours du xvni* siècle, en effet, l'usage du tabac s'est répandu dans les campagnes, surtout dans le Nord et dans l'Ouest. « Les pauvres, dit-on dans le Vermandois, en font un usage au moins aussi considérable que les gens aisés. — Le sel est de première nécessité ,. dit un cahier de Normandie, le tabac l'est devenu par habitude. — Il est devenu de première nécessité, diton dans le Maine, pour les trois quarts des habitants. ». Rien n'en détourne les paysans; ni son prix élevé ^ puisque le fisc qui en a le monopole le vend 3 livres 15 sous la livre; ni sa mauvaise qualité, qui « occa-
* Nous n'avons pu trouver le sens de « 23 paires de chartiers de curé » et de « bordes à lous » ; ces mots sont sans doute mal orthographiés.
' * Le laboureur-marchand de Pâlis, dont j*ai parlé plus haut, possède « un moulin à tabac fort usé. » (Inv. de 1777.)
LES GOLPORTlfiURS. 93
sionne, dit-K)n, beaucoup de mal de nez et même des maladies au pauvre peuple. » Le paysan « se refusera le pain et le refusera à ses enfants » pour aller acheter chez l'entreposeur une « carotte toute mouillée et quelquefois pourrie »*. Le fisc y gagne, mais le campagnard s'est créé un nouveau besoin qu'il ne peut satisfaire qu'au prix de sacrifices d'argent.
Le colporteur, qui en profite en vendant des tabatières, n'en est pas plus riche. Pierre qui roule n'amasse pas mousse. Le pauvre Suisse, qui portait sur son dos tout cet attirail varié , en est un exemple. Lorsqu'il mourut dans le petit village où la maladie l'avait surpris, d'autres marchands forains, qui habitaient les villes voisines, s'empressèrent de faire saisir ses marchandises pour assurer le remboursement de leurs créances. Il avait aussi d'autres créanciers, tels que le cordonnier d'un bourg voisin, qui lui avait fourni ses chaussures à crédit, et il ne possédait dans sa petite bourse ou « poche de peau d'anguille » que 10 livres d'argent monnoyé*.
Certains colporteurs étaient moins besoigneux. En void un qui transporte sur un mulet « de poil jaune » six ballots enroulés dans des serpillières. Il vient des Ardennes et vend surtout des étoffes. Il était allé
1 Hippeau, Cahiers de Normandie, H, 513. — Ed. Fleury, Bailliage du Vermandois, p. 126, 359. — A. Bellée et V. Duchemin, Cahiers du Maine, p. 41, 151, 181, 206. — Voir aussi : Arch, parlementaires, VII, table, p. 747-751. — Sur les droits sur le tabac : Letrône, de V Administration provinciale et de la réforme de l'impôt, 1788, liv. ni, ch. IV.
• Inv. de 1758, à Etourvy. Arcb* fad» de TAube, n» 1513.
demander l'hospitalité dans une ferme isolée, dominée par une vieille tour féodale depuis longtemps en ruines, et située sur un plateau qui s'élève au-dessus du château de Pont et de la vallée de la Seine. Ce fut là qu'il mourut en 1739, et qu'on lui fit faire des obsèques ' dont les frais dépassèrent 150 livres. Quand on ouvrit ses ballots, on y trouva toutes les étoffes dont on se scavait d'ordinaire pour les vêtements de paysans ; le molleton commun rayé de blanc et de bleu, la serge de Blicourt, des coupons de drap bleu de Romorantin et de drap de couleur vineuse, le bouracan et le bougran brun, la tiretaine bleue, à 15 sous l'aune, la calmande rayée qui en vaut 30 , le droguet de couleur gris de lin clair, qui en vaut 40, sans compter les étamines de Lude, le pinchina gorge de pigeon, les serges de couleur écarlate ou autre, la siamoise rayée de bleu, de blanc et de rouge, de blanc et de citron, et la toile barrée de différentes couleurs. Un ballot contient surtout des bas de toutes tailles et de toutes qualités ; bas de laine pour hommes, à 10 sous et à 24 sous la paire, bas à cadet, bas à enfants, à 5 sous la paire, bas destinés aux femmes, de couleur bleuâtre, musc et café. Ce qui tend à prouver que l'usage des bas existait pour tous les âges à la campagne. Il y a aussi des bonnets de laine blanche, de grosse laine, de toile de coton. Si l'on veut garnir des bonnets de femme, voici 80 aunes et demie de « grosse dentelle tant à roiseau qu'à bride et mignonnette », à 5 sous l'aune ; ce qui est à la portée de bien des bourses ; voici douze aunes de ruban. Pour les attacher , le porte-balles a
des fils de toutes les couleurs, des paquets de soie et de poil de chèvre de nuances variées. Un de ses ballots est en outre rempli de toile de Troyes, de toile batiste, de toile de linon, de mousseline unie, à fleurs ou rayée ; de fichus de coton de diverses teintes. Enfin, dans un petit sac de peau, il conserve avec som une croix, deux paires de boutons, 43 bagues, 4 cœurs et 10 agrafes d'argent, plus une croix et deux bagues d'or\ Ce n'était pas la partie de son assortiment qui devait exciter le moins de convoitise chez les femmes.
Le petit nombre de bijoux qu'il portait montre qu il n'en faisait qu'un trafic accessoire. C'était chez l'orfèvre de la ville voisine que les jeunes gens, au moment de leur mariage , allaient acheter la croix et l'anneau qu'ils offraient à leur fiancée ; c'était aussi chez lui qu'on faisait estimer après le décès des parents les objets d'or et d'argent qu'ils avaient Isdssés à leurs enfants ^
Les marchandises du colporteur ardennais dont nous venons de parler ont bien moins de valeur que celles d'un certain marchand forain, qui mourut en 1761 dans un cabaret de Lesmont. Celui-ci ne transporte pas ses balles sur son dos, ni sur le dos d'une mule ; il les charge sur une charrette' que traîne un bon cheval noir. Avec sa culotte de peau , ses jarretières
* Arch. jud. de TAube, n© 1709.
s Nous avons trouvé dans les inventaires, de nombreuses cartes imprimées d'orfèvres de Troyes du xvin« siècle, au dos desquelles sont écrites les estimations des bijoux.
> Un hamois monté sur ses roues, 24 1. D'après Furetière, un harnois signifie une charrette.
96 CHAPITRE rv.
garnies de boucles d'argot, son ceinturon de cuir et sa perruque, il a Tair d'un demi-bourgeois. De fait, il a' plus de 800 livres en or et en argent dans une cassette , et ses étoffes sont estimées 3,321 livres. Il a bien des bas de soie , des bas drapés , des bas de peau à usage d'homme , des mitaines et des gants ; mais ce n'est que l'accessoire ; outre des mouchoirs de la Compagnie des hides et de toile de Rouen, il a surtout des coupons de toile de différentes qualités, de coton, de basin uni ou rayé, et de mousseline. La mousseline occupe une place importante dans ses balles d'osière; il en a pour plus de 1,200 livres, et elle varie de 25 sous à 4 livres l'aune*. Cette quantité considérable n'étonnera pas ceux qui connaissent l'importance que les femmes attachaient à la quantité et au luxe de leurs coiffures.
Si nous avons donné , comme nous l'avons fait , le détail des marchandises de ces porte-balles , c'est pour faire connaître jusqu'à quel point les produits de l'industrie se répandaient dans les campagnes. Les chemins étaient souvent impraticables pour les voitures ; la vapeur et l'électricité n'avaient point, comme
* Inv. de 1761. Arch. jud. Aube, no 1259. Ce marchand forain était débiteur de négociants de Troyes, les Tezenas et les Gouault. U a 15 paires de bas de peau à usage d'homme, valant 25 L, 5 paires de bas drappés, 10 1., 3 paires de bas de lin, 6 1., 3 douzaines et demy de mitaines, 15 1., 8 paires de peaux (?) 32 1., 52 mouchoirs de la compagnie des Indes, 52 1., 25 mouchoirs de toile de Rouen, à 8 1. la douzaine. Le basin uni vaut 22 s. l'aune ; le basin rayé 32. — J'ai trouvé à Pougy, en 1744, l'inventaire d'un « marchand savoyard trafiquant par le royaume. » Il vend aussi des étofifes de coton, renfwmées dans une seule balle. (Ibid., n» 1330.)
<le nos jours, centuplé les moyens de communication ; ' les services postaux étaient intermittents ou nuls dans les villages éloignés ; mais partout, dans les hameaux les plus écartés, dans les maisons les plus isolées, le •colporteur pénétrait , portant avec lui les produits et les idées des villes, et pour ainsi dire le reflet de leur civilisation.
Il n'en est pas de la nourriture du paysan comme de ses vêtements ;.il ne la fait point venir de loin ; il la tire du sol qui l'entoure. Aussi son alimentation, peu variée dans ses éléments principaux, varie-t-elle souvent en quantité et en qualité selon les époques , selon les régions, selon les produits du sol, l'industrie ou le travail des habitants, et surtout suivant l'importance des récoltes.
L'alimentation , plus grossière que dans les villes , est aussi plus précaire et plus incertaine. Il en était du paysan d'autrefois comme du sauvage , qui demande à la chasse sa subsistance journalière ; s'il abat une pièce de gibier , il est dans l'abondance ; si. le gibier lui échappe, il souffre de la faim. Le paysan cultivateur doit compter de même avec les récoltes ; belles ou seulement passables , il est dans l'aisance ;
insuffisantes ou nulles, il connaît la misère. Vivant au jour le jour, il n'a pu conserver l'excédent des récoltes précédentes ; il n'a point les ressources nécessaires pour faire venir de loin le blé qui lui manque ; et réduit à se priver de ce qu'il ne peut se procurer, il se voit menacé de mourir de faim, si la charité publique ou privée ne vient pas à son aide.
Que de fois, dans les années de disette, le paysan et la paysanne, assis au coin de leur feu, sur des escabelles, comme le bûcheron et la bûcheronne du conte de Perrault, se sont-ils dit avec douleur qu'ils ne pouvaient plus nourrir leurs enfants 1 Que de fois ils ont gémi en voyant leur huche dégarnie, leur saloir vide, leurs maigres récoltes épuisées ! Les famines n'ont été que trop fréquentes pendant les deux derniers siècles : les unes produites par la guerre civile ou étrangère , comme sous les minorités de Louis XIII et de Louis XIV ; les autres par l'insuffisance des récoltes et les entraves apportées au commerce des blés. Des témoins autorisés n'ont-ils pas dit qu'à certaines époques et dans certaines provinces les paysans étaient réduits « à paître l'herbe à la manière des bestes » ? Qui aurait pu en douter, lorsqu'aux États généraux de 1614 Savaron l'attestait dans les termes les plus pathétiques à Louis XIII, en ajoutant : « Cela est tellement véritable que je confisque à Votre Majesté , mes biens et mes offices, si je suis convaincu de mensonge »*. A d'autres époques, Saint-Simon, Massillon, René d'Argenson affirment les mêmes faits navrants.
» Des Etats généraux, 1789, XVI, 198-199.
D'autres témoignages viendront confirmer les eflfets désastreux des disettes. « Je pense, écrivait Guy Patin en 1661, que les Topinambous sont plus heureux dans leur barbarie que ne le sont les paysans français d'aujourd'hui ; la récolte n'a pas été bonne »*. « Je ne vois, écrit de Bretagne madame de Sévigné, que des gens qui me doivent de l'argent et qui n'ont pas de pain , qui couchent sur la paille et qui pleurent » ^. Plus tard, la mauvaise récolte de 1788 contribua beaucoup au mécontentement général qui précéda la Révolution de 1789 ; elle fut une des causes de son explosion ; elle inspira les plaintes de certains cahiers des bailliages et des paroisses. Bien peu d'entre eux, il est vrai , écriront comme les villageois du Vermandois , avec une orthographe que je conserve parce qu'elle est caractéristique: « Le sort des gens de travail est à peu près le même partout ; ils onte a peine du pain a mangé et de Faux à boire et de la paille pour se couché et un réduit pour se loger ; leur état est pire que celuy des sauvages de l'Amérique ». S'il y a de l'exagération dans ces plaintes , il y a plus de vraisemblance dans celles qui signalent la misère du paysan
* Lettres de feu M. Guy Patin, II, 245.
Sans mentir, quand une chère année Stérile en blé, nous est du ciel donnée, Cest en ce temps qu'un esclave enchaîné Parmi les Turcs n'est pas plus mal mené...
(F. Poumerol, Discours sur une pourmenadey 163i,Fournier, Var, hist., VI, 158.)
« Lettre du 9 juin 1680. — Madame de Sévigné n'écrivait pas ainsi tous les ans.
102 CHAPITRK V.
réduit à se nourrir de pain et d'eau, quand ce pain noir et grossier ne lui fait pas défaut*.
Tous ces témoignages affligeants ne peuvent être niés ; ils dépeignent dans les années mauvaises la situation du paysan comme pire que ne l'est celle du paysan d'aujourd'hui dans des circonstances analogues. Mais, quelque nombreux, quelque accablants qu'ils soient, ils ne sauraient s'appliquer aux années beaucoup plus fréquentes où la récolte a été abondante ou passable. Ils ont, il est vrai, si vivement frappé l'imagination que beaucoup d'j^istoriens ont été portés à présenter ces symptômes d'un état exceptionnel, comme les manifestations d'un état normal. Grâce à Dieu, il n'en a rien été ; et malgré les crises lamentables et trop prolongées qui ont pesé sur les classes agricoles, pendant la seconde période du règne de Louis XIV, malgré les effets désastreux d'une législation économique et financière défectueuse, le paysan a vu plus d'une fois son saloir plein de lard, ses greniers, ses granges et ses étables garnis, et ses pains, enfermés dans la huche ou étalés sur la planche, sur l'ais, comme on dit en Berry, comme autant de preuves de sa subsistance assurée pour le lendemain.
Le pain est la base de l'alimentation du paysan, on pourrait dire du Français ; mais tandis que celui du citadin, fait avec du froment, est blanc et de qualité supérieure, celui du paysan est grossier; d'ordinaire, la couleur en est bise ou noire» L'orge, le seigle, l'a-
* Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois, p. 127. — Archives par» lemeniaires, II, 695, III, 363.
L^ALIKENTATION. 103
voine, la châtaigne, les pois entrent, selon les pays, dans sa composition. Dans une année de disette, madame de Maintenon donna à Versailles l'exemple de manger du pain d'avoine! ; mais quel pain mangeaiton alors dans les campagnes? Lors de certaines famines, on voit des paysans se nourrir de pains faits de farine de glands et de racines de fougère*. Le pain de seigle, d'avoine, d'orge et de farine mêlée de son, était dans certaines provinces lourd et gluant ' ; mais en général, la ménagère y mettait ses soins, et plus d'un citadin, qui vint en goûter, fut disposé , comme Jean-Jacques Rousseau, à trouver bon le padn bis, fait avec le blé recueilli par le paysan*.
Lorsque Gœthe pénétra dans l'Argonne, en 1792, à la suite des armées allemandes, il se prit un jour de pitié pour deux jeunes garçons âgés de quinze ans environ , qui avaient été réquisitionnés pour lui fournir des chevaux. Il voulut partager avec eux le pain de munition dont il se nourrissait", ils le refusèrent, et comme Gœthe leur demanda ce qu'ils mangeaient à l'ordinaire, ils répondirent : « De bon pain, de bonne soupe, de bonne viande, de bonne bière. » Et Gœthe
* Voltaire, Siècle de Louis XIY^ chapu XXL
* En 16S7, on fit bouillir de la racine de fougère avec de la farine d'orge et d*avoine. (A. de Boislisle, Mém, des intendants, l, 783.) — Mêmes faits au siècle suivant. {Inv, Arch. Sarthe^ Supplément E, p. 62.)
« kegrand d'Aussy, p. 283. — Inv. Arch, Calvados, C. 284.
* J.-J. Rousseau, Emile, éd. 1772, H, 64L— Le pain bis forme une tïourriture très saine, lorsqu'il est bien préparé. (Brieude, Topographie médicale de la haute Auvergne^ 1786, p. 47.)
ajoute : « Pain bhnc, pain noir est le véritable schîb^ boleth , le cri de guerre entre les Allemands et les. Français »*.
Le psdn noir se rencontrait pourtant dans d'autre& régions de la France; il pouvait être bon quand il était frais ; mais au bout de peu de temps il se desséchait, il devenait résistant et dur comme du biscuit de mer. Les Auvergnats en faisaient des « tourtes » de vingt à trente livres, qui se conservaient Thiver pendant un mois sans altération. Dans le Dauphiné, on le faisait cuire deux fois par an, et il se gardsdt jusqu'i dbic-huit mois. Les petits paysans, qui allaient étudier au collège d'Embrun, emportaient leur pain pour six mois*. Aussi fallait-il le briser à coups de marteau et le tremper pour le manger. « La nourriture ordinaire^ disent les paysans du Vermandois en 1789 , est du pain trampé dans l'eau salée que ce n'est pas la peine de dire qu'on n'y mest du beurre »'. Même affirmation dans le Maine : « Le menu peuple n'a pour soutenir la rigueur de ses travaux qu'une soupe au pain bis, de mauvaise qualité, dont le sel fait tout Tassai* sonnement »*. La soupe qu'on fait chauffer dans le chaudron d'airain ou de fer, la soupe est le plat de résistance du repas principal. Le paysan d'Auvergne
* Campagne de France, Œuvres de Gcethe^ X, 51.
• Ladoucette, Hist, des Hautes- Alpes, p. 425, Bonnaire, Desc. dudép. des Hautes-Alpes, an ix, p. 31.
• Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois, p. 126. — Le manœuvre auvergnat et limosin dévore quatre livres de pain qu'il trempe dans i'eau. (Voltaire, Dict. philosophique, au mot Blé.)
♦ A. Bellée et V. Duchemin, Cahier des paroisses du Maine, 1, 73»
l'alimentation. 105
en mange même trois fois par jom*, sur les cinq repas qu'il fait dans les longs jours de Tété*. Plus elle est compacte , mieux elle vaut ; mais souvent l'assaisonnement y fait défaut. Si le dimanche on y met du lard, si parfois on y verse du lait, plus fréquemment elle est faite au beurre, à l'huile et « même au pur sel ». On se plaint même en Normandie de ce que le fisc interdit au peuple de prendre de Teau de mer pour « agoûter une nourriture fade et grossière ». Si un commis rencontre une femme qui est allée chercher de cette eau, il brise le vase qui la contient*. Mais d'ordinaire, on se plaint davantage du haut prix du sel que de sa rareté ; en Champagne même, on ne se refuse pas le poivre; dans des ménages de petits cultivateurs ou de ^lanouvriers , on rencontre assez souvent un moulin à poivre, un « brioux à brier le poivre », deux poivriers ou une poivrière de bois blanc, avec un égrugeoir de bois qui sert à râper le poivre'.
Quand le paysan fait la moisson ou la vendange, c'est aux champs que sa femme lui porte sa
^ Ces cinq repas sont ainsi dénommés : !<> Dina, 6 heures du matin, la soupe. 2o Lanaou, 9 heures, fèves noires, pois, gesses, patchiades (sorte de crêpe composée de farine, de lait et d'œufs). 3o Medjoumd, midi, la soupe au lait. 4» Sparti darei, 3 ou 4 heures, le meilleur repas : fromage, viande salée de porc ou de vache. 5o Soupâ, à la nuit, soupe et lait. Les repas se font aujourd'hui aux mômes heures^ mais on y mange de la viande et on y boit du vin comme on ne le faisait pas autrefois. (Communications dues à Tobligeance de M. Paul Le Blanc^ de Brioude.) — En Bresse, on fait quatre repas par Jour. (Bossi, Ain, p. 312.) * Hippeau, Cahiers de 4789, en Normandie, H, 417. ^
a Inv. de 1652, 1697, 1744, 1749, 1785. (Arch. jud. Aube.)
106 GHAtnnrBS v.
soupe S « un pot plan de potage, dit Gaucbet, da fourmage et du lard pour sa crouste en frotter ». î.e même poète du xvi' siècle nous montrera une troupe de vendangeurs venant faire le repas de midi, sur ' l'herbe et sous les saules. L'un d'eux
... Coupant par morceaux un pain faitif * entier
D*uQ couteau bien trenchant, disant maintes sornettes,
Faict tout autant de parts qu'il y a de serpettes.
Les travailleurs arrivent...
A pas lent et petite Tout chargés de vendange, encor' plus d*appetit. Alentour de la nappe affamez ils s*arrangent, Et sur la terre assis quatre à quatre se rsmgent : La grand' marmite est là, dont la fumée sort, Pleine de pain, potage et de choux jusqu'au bord : Pour leur entrée de table on leur donne à soûlée, Tant qu'il en peut tenir, à quatre une esculée... Lors d'appétit pareil se rue la brigade Avecques les cinq doigts sur la chaulde panade'.
On ne fait pas seulement de la soupe au pain ; en Bretagne, on sert deux fois par joui de la bouillie de sarrazin *. « Le laboureur, dit une chanson bretonne,
* Philibert Hègemont, la Colo mhière, 1583, fol. 17. — Voir aussi à Fappendice les extraits des Plaisirs de la vie rustique, du sieur de Pibrac, 1575.
s Pain faitis, pain bis. (Du Gange.)
8 Cl. Gauchet, le Plaisir des Champs, 1583, p. 99 et 184. — Voir aussi Rétif de la Bretonne, l'École des pères, I, 143. Rétif fait avec raison une distinction entre la nourriture du paysan aisé et celle du paysan qui ne Test pas.
* Gambry, I, 53, II, 57.
l'alimentation • l'07
se nourrit de bouillie, de pain sec et de lavore »*. Dans le centre, on mangera des châtaignes bouillies ; dans le midi, de la bouillie de maïs' ; nourritures com« pactes qui alourdiront le paysan peu dégourdi de sa nature. Il est vrai qu'en Bretagne il mangera des crêpes et des galettes de sarrazin' ; en Auvergne, il en fera griller des gâteaux*; partout, il relèvera sa fade pitance par le condiment des légumes à forte odeur, l'ail, la ciboule, l'oignon. N'a-t-il pas le plus souvent dans son courtil, dans son enclos, un carré de terre où U plante, où il récolte quelques légumes verts ou quelques racines^ ? N'a-t-il pas un coin de terre où 3
1 Hersart de la Villemarqué, Barzaz-Breiz, H, 219.
* Baurein, Variétés bordelaises, S^ éd., m, 23. — Celte bouillie se nomme cruchade dans les Landes (BérengeT) Voyage dans lesprO" vinces méridionales; Millin, IV, 602), gaudes en Bresse. (Bossi, Ain^ p. 310.)
* En Bretagne et en Vendée, on mange beaucoup de fars, sorte de hachis d'herbes et de mie de pain, môle d'œufs et d'épices. (Dupin, Desc. des Deux-Sèvres, an ix, p. 69.) — Cambry, m, 181.
* Brieude, Topogr, médicale, p. 47.
» Joachim du Bellay nous montre un paysan cultivant « la bette au grand feuillage, la vinette, la mauve, Feaulc, les chiches pois,> oignons, pavots, la friande laictue... et la concourde ventrue. »
l\ en portait cliaque jour à la ville.
Et puis au soir retournoit à grand* Joye Léger d'espaule et chargé de monnoye...
Il mangeait pour sa part de Toignon, le cresson allehois... endive... roquette, des aulx, des coriandes gresles, du persil, de la rhue. Avec ces légumes, du « fourmage » dur et salé, un peu d* « olif » et <« un petit fil de vinaigre, » le paysan fait une sorte de tourteau que J, du Bellay compare au moretum de Virgile. (Divers jeux rustiques, 1570.) Poumerol montre en 1631 le paysan « dans une chère année.:, se nourrissant de raves et d*avoine. » {Discours sur une pourménadej, Fournier, Var, hist., VI, 158.)
cultive des choux* ? « On peut aussy quelquefois mangé des fevres et des aricots, disent les vignerons du Vermandois , quand le maître n'empêche pas d'en maître dans les vignes » *. Et les fruits, dans les années abondantes, croit-on qu'ils fassent défaut ? Si l'on ne possède point d'arbres qui en portent, ne peut-on s'en procurer à bon compte, au moyen d'échanges avec les voisins qui en regorgent? Et de ces fruits, aux jours de fêtes, ne saura-t-on faire de rustiques tartes, que la ménagère cuira dans son four? Dans le Nivernais, on y cuit d'appétissantes galettes aux poireaux à la crème •.
Le lait est aussi un des éléments essentiels de l'alimentation rurale. En Champagne , dans les contrées où il existe des près communaux , il faut qu'un manouvrier soit bien dénué de ressources pour ne pas avoir une vache ; il faut qu'il soit dans la dernière misère pour ne pas avoir une chèvre. La vache est l'animal nourricier par excellence des races ariennes ; la fille ou la femme, dont le nom dans certaines langues indo-européennes signifie celle qui trait la vache \ la femme recueille le lait, le convertit en beurre ou le réduit en fromage. Dans bien des maisons, on trouve
« Le jardin potager des paysans de la haute Auvergne s'appelle Vhost à viande, pour le distinguer de Yhost à chanvre, consacré à la culture de cette plante. (Comm. de M. P. Le Blanc.)
• Ed. Fleury, p. 126.
8 A. Monteil, Hist, des Français des divers états, TV, 294.
* Adolphe Pictct, les Origines Indo-Européennes, 1863, II, 352 et suiv. On trouve le sanscrit duhitar, lo grec ôuyaTYip, l'anglais daughter qui proviendraient de la racine duh, traire.
la baratte OU « tinette à battre beurre », les « chazières d'ozière »* ou « claies d'osier à mettre fromage. » Dans le Nord, le beurre est l'accompagnement par excellence du pain bis et l'assaisonnement de la soupe ; dans le centre, en Auvergne, par exemple, c'est le fromage^; le fromage qu'on fabrique pour la vente entre pour une part importante dans l'alimentation de celui qui le prépare. Et avec le beurre n'a-t-on pas sous la main les œufs, qui se cuisent dans la poêle, « la poêle à queue », que dans tant de chaumières champenoises on voit appendue près de la cheminée? Les œufs ne sont pas loin , car bien souvent le paysan possède six, huit, dix, vingt, trente poules et le coq, poules qu'on désigne tantôt comme renfermées dans le M gelinier » , tantôt sous le nom caractéristique de « poules de fumyer » ^
La poule nous fait songer au vœu populaire du roi Henri, de ce roi gascon , qui eut tant de verve française. « Nous n'avons pas , disaient les paysans de Normandie en 1789, selon les vœux d'un de nos rois,
* Paniers à deux étages où l'on fait sécher le fromage salé. (Grosley, Vocabulaire troyen. Ephémérides, II, 164.) Ce terme est aussi usité en Auvergne. (P. Le Blanc.)
* Ordinaire, Stat. man. du Puy-de-Dôme. — Au souper des vendangeurs da^s le Valois, on donne pour deux un plat de choux et du pain à foison. Cl. Gauchet ajoute (p. 185) :
Parfois à leur dessert pour leur donner courage Ils ont avecq' cola la pièce de fromage.
Voir aussi à l'Appendice les extraits des Plaisirs de la Vie rustique, du sieur de Pibrac.
' Arch. jud. de l'Aube.
tous les dimanches le morceau de lard et la poule au pot »*. Malgré les incontestables progrès de ralimentation, je doute que le souhait du Béarnais soit réalisé de nos jours; à coup sûr, il ne pouvait Tètre dans l'anciennje France y où les paysans mangeaient moins de viande que dans notre siècle. N'en mangeaient-ils pas du tout? Voltaire leur faisait dire : « Est-il quelqu'un qui ignore que nous ne mangeons jamais de viande? Hélas, il est prouvé que si chaque personne en man^ geait, il n'y en aurait pas quatre livres par mois pour chacune. Peu d'entre nous ont la consolation d'un bouillon gras dans leurs maladies ». Ce qui est assez piquant, c'e-st que la pièce qui débute ainsi est dirigée contre les évêques qui obligent les paysans à faire abstinence de viande pendant le carême? « On nous déclare, disent ceux-ci, que ce serait un grand crime de manger un morceau de lard rance avec notre pain bis » *. Ils mangeaient donc du lard, qui pour être rance, n'en était pas moins un aliment gras. Presque partout,, dans la porcellière ou la soue, petit réduit attenant à la maison, on entendait, on apercevait, on sentait le porc à l'engrais ; dans un recoin de la demeure , on trouvait le saloir en pierre ou en planches de chêne garnies de ferrements, dans lequel 20, 30, 100 livres de lard étaient entassées ^ Quelquefois deux jambons pendaient à la cheminée ; des quartiers de lard étaient
* Hippeau, les Cahiers de 1789 en Normandie, II, 417.
• Voltaire, Police et législation. Requête aux magistrats,
s Deux quartiers de lard salé et deux jambons (lab. 1736), etc. Arch. de l'Aube. — 50 livres de lard (jard. 1683). 4 quartiers de lard de 8 livres chacun (1689), etc. Arch. nationales, Z*.
accrochés aux poutres de la chambre , au milieu de paquets d'ails, de bottes d'oignons et de raisins ridés*. Le porc avait été, surtout au moyen-âge, le principal aliment populaire. Souvent, comme les anciens Gaulois, les villageois possédaient des troupeaux de porcs, qu'ils envoyaient chercher leur nourriture dans les grandes forêts des seigneuries et des monastères. Au xv* siècle, les nobles bretons louaient encore la glandée de leurs bois, qui figurait souvent au nombre des droits d'usage que possédaient les habitants» La réduction de ces droits diminua le nombre des porcs ; mais quoiqu'on les eût proscrits dans certaines villes, où leur chair put être regardée comme malsaine , elle n'en resta pas moins la principale alimentation animale des paysans. Pour ceux du Périgord, c'était la maîtresse viande; pour tous, la nourriture préférée. « Si j'étais roi, dit un campagnard dans un conte populaire, je mangerais tous les jours une soupe dont les trempes seraient de lard et le bouillon de graisse » *. « Le nombre des porcs excède celui des maisons, dit-on en Auvergne. Il n'est pas de famille, surtout dans les canipagnes , qui ne tue un de ces animaux ; pour peu qu'elle soit à l'aise, elle en tue deux. C'est aussi pour ainsi dire la seule chair d'usage dans les villages » ^,
* p. Vanière^ Prsedium rusticum, trad. par Berland, l, 124.
* Conta populaire des environs de Brioude, recueilli et communiqué par M. Paul Le Blanc. Le second paysan dit : « Si j'étais roi, ie ne porterais que des souliers bien ferrés ou des sabots de fer »; le troisième : « Si j'étais roi, je garderais mes moutons à cheval. »
» statistique manuscrite du dép. du Puy-de-Dôme, rédigée en Tan zn par l'abbé Ordinaire, p. 354. (Ck)mm. de M. Vemière^ de Brioude.)
On n'en faisait pas usage tous les jours, car les jours d'abstinence étaient nombreux. On s'en servait surtout, en qualité restreinte, pour relever le goût de la soupe et des légumes. Un chanoine du siècle dernier, qui avait fait ses humanités chez un curé de village, était logé et nourri, avec quelques condisciples, dans une pauvre chaumière, à la façon des paysans. « La nourriture, dit-il, était semblable au logement. On nous fournissait un pain pour quinze jours, du beurre, du lait, des œufs, du lard et quelques légumes. Les jours gras, avant de partir pour la classe, nous jetions chacun un petit morceau de lard dans trois pintes d'eau ; le soin en était confié à une vieille fille que nous désolions. Nous rentrions à midi; une jatte de soupe, telle qu'on en sert à ces rustiques habitants de l'Auvergne, était notre unique met ; le soir, on mangeait le lard... »* Les cultivateurs peu aisés n'en mangeaient à coup sûr qu'une ou deux fois par semaine. Dans le Correjou, en Bretagne, ils se nourrissaient le dimanche, le mardi et le jeudi, de vache salée, de lard et de soupe de graisse ^
Les paysans consommaient bien moins de viande de bœuf ou de mouton que de lard; dans certaines régions , la viande fraîche était pour eux un régal exceptionnel. « Pour de la chaire, disent les vignerons de Vermandois, on en mange le jour du mardy gras, le jour de Pasques et le jour de la fette patron, lors-
* Mes souvenirs. Récits de Nicolas-Zacharie Simonnot, publiés par M. Léon Pigeotte, 1878, p. 62.
» Cambry, II, 57.
l'alimentation. 113
qu'on va au pressoir pour le maître et lorsqu'on va aux noces »*. En Bretagne, le bœuf et le veau ne figurent sur les tables rustiques que les jours de fêtes et de mariages*. Dans le Berry, les paysans donnaient le nom d'habit à la viande ^ à leur costume des dimanches et des fêtes, parce que c'étaient les seuls jours où ils mangeassent de la viande. Si dans d'autres régions, ils en avaient moins souvent encore et même presque jamais, il n'en était pas partout ainsi. Les paysans des Bombes du xvii* siècle, ceux du Roussillon du xviii', qui se faisaient servir de la viande quatre fois par jour*, étaient des exceptions peut-être plus difficiles à rencontrer que celles qui consistaient dans l'abstinence complète de ce genre de nourriture. Il semble aussi contraire aux idées les plus répandues d'admettre de prime abord l'opinion d'un érudit moderne, d'après laquelle on aurait fait dans les campagnes de la basse Normandie « une plus grande consommation de viande au XVI® siècle qu'on ne le fait de nos jours »'. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans certaines provinces les paysans n'ont pas cessé dé recourir à ce genre d'alimentation pendant plusieurs jours de la semaine. Dans les montagnes du Rouergue, on se nourrissait toute l'année de bœuf salé, dont les quartiers pendus au plafond de la chaumière forçaient les visiteurs à se
1 Ed. Flcury, Bailliage de Vermandois, p. 126.
* Gambry, III, 182.
» Cte Sanhert, Glossaire du Centre de la France, 1855, 1, 520.
* Voir le Village sous l'ancien régime, 3« éd., p. 363 et 36 i.
* Tollemer, Journal d'un sire de Gouberville, 2« éd., p. 401,
tenir inclinés*. Dans la Champagne méridionale, iP n'est pas de cultivateur qui n'ait au moins deux vaches, et souvent les manouvriers en ont une. Us ont aussi quelques moutons, surtout lorsque le village possède des pâturages communaux. « Les dits habitans,. écrit-on en 1664, en parlant des paysans d'un village^ ne font nourriture de bestial pour n'avoir bois, pasturage, ny commune »'. Il faut en conclure que ceux qui en avaient se nourrissaient de bestiaux; les communaux étaient alors plus étendus que de nos jours ; le nombre des animaux de boucherie était relativement considérable'. Les statistiques de 1787, comparées avec les statistiques actuelles, permettent de dire que dans le département de l'Aube le nombre des bêtes àcornes n'a augmenté que d'un cinquième, et celui des» moutons que d'un onzième \ L'approvisionnement de Paris venant en prélever une moins grande quantité^ il en résultait que les habitants en consommaient à peu près autant qu'aujourd'hui. Les bouchers étaient nom-
* A. Monteil, Description de rAveiron, I, 24. — Dans la haute Auvergne, on salait les vieilles vaches impropres au travail; après avoir été déposées dans un saloir, elles étaient desséchées au grenier. (Com. de M. P. Le Blanc.)
* Arch. de l'Aube, G 1181. — En 1790, le cinquième des villages de ce département possédait encore des communaux. (Procès-verbaux de l'assemblée du^dép. de l'Aube en 1790, p. 475.)
' Un rapport fait en 1722 signale un plus grand nombre de vaches qu'il n'y en a jamais eu dans certaines régions de la généralité de Paris. (A. de Boislîsle, Mém. des intendants, I, p. 674, 675.) — En 1670, on constate l'augmentation des bestiaux dans la généralité de Caen. [Corresp. adminisir. sous Louis XIV ^ III, 848.)
* D'Arbois de Jubainville, V Administration des intendants, p. 190.
l'alimektation. 115
breux dans les campagnes ; des bourgs de 7 à 800 âmes en avaient trois ou quatre, et presque tous étaient dans Faisance*.
Dans d'autres provinces, Falimentation était plus copieuse encore. En Normandie, sous Louis XVI, les deux tiers des paysans auraient été des « laboureurs opulents aimant à étaler à Tenvi leur germe de magnificence dans la parure et la bonne chère ; ils sont même devenus gourmands», ajoute-t-on'. « La nourriture des habitants, dit un curé de TAnjou, en parlant de son village, même chez les moins aisés, était substantielle et abondante. Le pain dans lequel il n'entrait qu'un tiers d'orge sur deux tiers de blé était fort bon, et le cidre, plus ou moins affaibli par l'eau, ne manquait à personne. La soupe, au dîner et au souper, était suivie d'un plat de viande ou d'œufs ou de légumes ; au déjeuner et à la collation, on avait toujours deux plats, beurre et fromage, puis souvent un troisième de fruits crus ou cuits ou secs, pommes, noix, etc. Los plats étaient servis entiers, sur une table couverte d'une nappe, où chacun, muni d'assiette, de cuiller et de fourchette, mangeait suivant son idée »'. Nous savons aussi qu'en Champagne presque tous les ménages avaient au xyiii** siècle des fourchettes, et les four-
* Arch. jud. de TAube. — On accuse les bouchers de campagne, en 1789, de profiter de la hausse « pour survendre ». {Cah. des paroisses du Maine, I, 155.)
* Henri Baudrillart, la Normandie, Passé et Présent, 1880, p. 92, d'après Lepecq de la Clôture.
» François- Yves Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire^ publiés par M. Gélestin Port, 1880, 1, 301.
116 CHAPITBB V,
chettes servent surtout à manger des aliments solides, tels que la viande.
Ce qui prouve aussi qu'elle entrait dans l'alimentation ordinaire des paysans, c'est qu'un règlement de 1684 prescrit de donner aux collecteurs incarcérés pour retard dans le paiement de la taille, unelivre de viande, vingt onces de pain et une pinte de vin par jour * . Or, comme on le sait, les collecteurs se recrutaient parmi les villageois de toutes conditions, et souvent parmi les moins prospères.
Le paysan, qui, suivant certains auteurs, n'aurait jamais ou presque jamais mangé de viande, ne buvaitil que de l'eau? Lorsque la récolte de la vigne ou les fruits des pommiers faisaient défaut, il était obligé de recourir à cette boisson. Un intendant dit, en 1698, en parlant du Périgord : « Cette province a perdu dans les années de disette le tiers de ses habitants; ce qui reste est réduit au seul breuvage de l'eau, qui est contraire à leur naturel ))^ Mais on dira plus tard : « Le vin est la boisson chérie des paysans pauvres et riches; aussi l'ivrognerie est-elle le vice par excellence »*. Que de fois l'on s'en plaindra dans les campagnes I II y avait jadis dans les régions du Nord plus de vignes qu'aujourd'hui ; on en cite même au xv® siècle en Normandie et en Picardie, où le cidre a prédominé*. « Le vin est com-
1 A. de Boislisle, Mémoires des intendants, I, p. 709.
* Boulainvilliers, État de la France, II, 341. — On ne boit que de l'eau dans les Landes. (Millin, IV, 604.)
« Baurein, Variétés bordelaises, 2© éd., III, 23.
* De Robillard de Beaurepaire, Mém. soc. libre de l'Eure, 3® série, VIII, 456 et suiv.— Baron de Galonné^ la Vie municipale au XV^ siècle ^ p. 93.
l'alimentation. 117
mun à tous en France, dit-on à la fin du xvf siècle, aux enfans, filles, serviteurs, charretiers et tous autres »*; on croit que la culture de la vigne nuit à celle du blé, et l'on demande que Ton réprime par des ordonnances, comme le fit plus tard Louis XV, la tendance des paysans à planter une trop grande quantité de vignes. Leurs produits trop variables influaient sur la quantité et la cherté du vin. Tantôt il était d'un prix aussi élevé qu'aujourd'hui; tantôt iF n'égalait pas la valeur du tonneau, et l'on s'en félicitait, parce que le vin bon marché faisait oublier au peuple la misère qui l'accablait*. Dans ce cas, le cultivateur en achetait quelques fûts ; beaucoup avaient aussi une vigne pour leur consommation personnelle ; si la grêle ou la gelée survenait, il fallait renoncer au vin, et recourir au cidre, au jus de prunelle; à l'eau. Souvent, en jetant de l'eau sur le marc pressuré, on faisait pour la boisson des vignerons et des garçons de charrue du petit vin, qu'on appelait du travin en Auvergne et du râpé en Bour-
i Discours sur les causes de l'extresme cherté qui est aujourd'hui en France, 1596, Ed. Fournier, Variétés historiques, VII, 163.
» Théron de Montaugé, Y Agriculture.., dans le pays Toulousain, p. 83. — Les variations du prix du vin sont extrêmes. En 1780, dans la Haute- Auvergne, l'hectolitre vaut 8 fr.; en 1790, 25 fr. (Saint-Ferréol. Notices sur Brioude, II, 173, 180.) De 1677 à 1692 le vin a toujours été à vil prix. (A. de Boislisle, Mém. des Intendants, I, 575.) Voici quelques prix du vin dans les derniers siècles : vin clairet du cru de Noisy-le-Sec, 1691, 16 1. le muids. — Vin de Nogent-sur- Mame, 1780, 18 1. (Arch. nat.) — Vin de Vauchassis, 1720, 20 1. le muid; vins de Lassicourt et de Lesmont (Aube), 1782, 15 l.j 1786, 10 1. — Vin de Bouilly, 1784, 115 à 125; vin de qualité inférieure, do 70 à 80 1. — Vin de Boesses (Loiret), 1770, 70 1.; 1785, 24 1.; 1786, 60 L; 1787. 40 1. (Is. Pierre, Observations météorologiques y p. 5 et 6.)
118 CHAPITBE V.
gogne. Dans cette contrée , le père de famille buvait du vin vieux, tandis que la mère et les enfants n'avaient que de Teau*. La qualité du vin variait selon les climats ; dans l'Ouest, il était parfois si vert et si âpre qu'on lui donnait le nom caractéristique de grincedents^; mais dans des contrées plus méridionales, Jean- Jacques Rousseau ne dédaignait pas le vin du paysan, qu'il trouvait noir et grossier, mais désaltérant et sain'. On ne le buvait pas seulement pendant les repas ; on en offrait pour souhaiter la bienvenue à un hôte et pour sceller un marché ; il semblait qu'il eût un rôle dans les relations sociales.
En résumé, la nourriture des cultivateurs et des manouvriers de l'ancien temps, fournie directement par les produits du sol, participait de la nature de ces produits, sans être excessive ou insuffisante dans les années ordinaires. Un Allemand, qui parcourut la France au commencement du xvii* siècle, ne pouvait assez s'extasier sur la richesse de ses productions. Il admire ses bois et ses pâturages servant à faire paître le gros et le menu bétail... la quantité de viande, de lait, de beurre, de fromage, de laine qu'ils produisent. Il signale l'abondance de la volaille et du gibier. « Si l'on consommait, s'écrie-t-il, en un an dans les autres pays le même nombre de chapons, de poules et de poulets qu'on fait disparaître ici en un jour, il serait â craindre
1 La Vie de mon Père, H, 66, 67. — Stat. manuscrite du Puy-de- Dôme, p. 361. La moyenne de la consommation du vin y était de 60 pint:s par tète et par an. — Dupin, Desc. des Deux-Sèvres, an ix, p. 69.
» Inv. Arch. Sarthe, Suppl. E, p. 1.
» Emile, n, 64.
l'alimentation . 1 19
que l'espèce n'en pérît »' I Ce tableau, qui s'appliquait à Tensemble de la France, pouvait être vrai sous Louis XIV dans quelques cantons où le défaut de communications et Féloignement des villes maintenaient l'abondance et le bon marché des vivres. « Le gibier, la volaille, la chair de boucherie, dit un voyageur, étaient donnés presque pour rien en Bretagne ; un veau bien gros et gras n'était vendu que trente sous ))^. En pareil cas, le paysan, s'il ne s'enrichissait pas, consommait lui-même ce qu'il ne pouvait vendre. Au siècle suivant. Voltaire parlera de « l'affluence de nourritures excellentes » que les campagnes apportent à toutes les villes de France. L'étranger, dit-il, est étonné de l'abondance qu'on y trouve ^ L'abondance de certaines provinces et de certaines années, qui rendait, dit-on, le paysan paresseux*, n'empêchait pas la disette et la pénurie de se produire en d'autres temps et en d'autres lieux. Quoique Voltaire ait dit que le paysan était bien nourri ^ , il l'était moins bien que de nos jours ; la pomme de terre, si saine et si nourrissante, ne fut introduite dans nos campagnes que vers le milieu du siècle dernier® ; et bien que la viande et le vin fussent
1 Jodocus Sincerus(Just Zinzcrling), Voyage dans la vieille France ^ p. 19.
* Jouvin, de Rochefort, Voyage d'Europe, I, 211.
' Dictionnaire philosophique, au mot Population.
* Guy Coquille, Hist de Nivernois, 1622, p. 337. — Boulainvilliers, État de la France, II, 154, 399 (Dauphiné, Touraine.)
» Voir plus haut, p. 60.
' En Irlande, grâce à la pomm^ de terre, la population s'est élevée de 3,000,000 en 1766, à 8,295,501 en 1845. (De.Molinari, l'Irlande, le Canada, Jersey^ p. 18.)
servis sur la table des villageois , ils Tétaient moins fréquemment et moins largement qu'ils ne Tout été depuis*. On dit bien que le régime frugal des paysans convient à leur santé*, on les loue de connaître les avantages de la sobriété', on signale leur aspect vigoureux et sain* dans certains pays; mais quelque robustes que fussent les hommes d'autrefois, leur force vitale semble avoir été moindre qu'aujourd'hui, puisqu'il est avéré que la durée de leur vie moyenne était d'envh-on vingt-sept ans à la veille de la révolution de 1789, et qu'elle dépasse aujourd'hui quarante". Ce ré-
1 L'accroissement de la nourriture animale a été général dans la majem« partie de l'Europe depuis 40 ans. U y a trente ans, dit-on en Angleterre, un tiers du peuple ne consommait pas de nourriture animale plus d'une fois par semaine; presque tous maintenant en ont une fois tous les jours... (Escott, V Angleterre, I, 296.) — H y a quarante ans, mangeait-on de la viande dans les villages de Bretagne? Voir à ce si^et un curieux passage du Rapport d'un voyage dans les cinq dé' parlements de la Bretagne, par MM. Benoiston de Cbateauneuf et Villermé, Mém, de r Académie des sciences morales, IV, 65. Aujourd'hui, la consommation de la viande en France laissé encore beaucoup à désirer, surtout dans les campagnes. Tandis qu'on l'évalue à 68 kilogrammes en moyenne pour l'habitant des villes,, cette moyenne ne dépasserait pas 6 à 7 kilog. pour le paysan. (Alexandre Layet, Hygiène des paysans, 1882, p. 212, 213.)
« J.-J. Rousseau, Emile, I, 49.
• L'Espion dans les cours des princes chrétiens, 1717, IH, 200.
* Entre Calais et Lille, un voyageur anglais remarque que les hommes sont robustes et athlétiques, et que les femmes des plus basses classes sont fortes et bien faîtes. (Dr Rigby'^ letters from France in 4789^ p. 12.) — Lettres de lady Montague, Voir le Village, 3» éd., p. 363.
B U résulte de recherches faites avec le plus grand soin par des instituteurs de l'Aube, dans sept coihmunes de ce département, que de 1700 à 1710, la vie moyenne y était de 31 ans, de 1750 à 1760, de 24,
l'alimentation. 121
sultat est, il est vrai, plus apparent que réel. Si la vie paraît se prolonger, c'est que le nombre des naissances a singulièrement diminué, et que c'est dans la première enfance que la mortalité est la plus forte. D'un autre côté, la qualité de Falimentation n'influe pas autant qu'on le croit sur la durée de la vie. Parmi les centenaires décédés en Angleterre, on constate beaucoup plus de pauvres que de riches*. Dans tous les cas, s'il y a eu une augmentation appréciable dans la longévité moyenne, elle ne saurait être attribuée, comme on l'a fait tant de fois, à des causes exclusivement politiques; la culture de la pomme de terre, les progrès des moyens de communication, les améliorations agricoles, l'élévation des salaires et du prix des denrées y ont partout et surtout contribué.
de 1780 à 1790, de 22, de 1820 à 1830, de 28, de 1860 à 1870, de 42. Ces observations portent sur des chiffres trop restreints pour être adoptés sans réserves; dans un de ces villages, on trouve, par suite de circonstances sans doute spéciales, la moyenne de 43 ans pour la période 1725-1750; mais leur ensemble n'en est pas moins digne d'at* tention, d'autant plus qu'il se rapproche des observations faites au siècle dernier par Deparcieux, Messance et Lavoisier.
* Maurice Block, la Statistique. Séances et tr, de l'Académie des Sciences morales, CXIX, 630, 631.