AIDE D'HIVER. 2G
Qui berce tout le ciel dans son tranquille azur. I! faisait ce jour-là, dans le ciel d'Italie, Un temps auquel je songe avec mélancolie. Tu la vis, son regard s'arrêta sur le tien; Un hasard du chemin provoqua l'entretien, Et ton sauvage cœur cessa d'être rehelle. T'en souviens-tu, mon cher? Grand Dieu, qu'elle était belle Quel éclat rayonnait de sa jeunesse en fleur ! Le peintre a bim rendu cette chaude pâleur. Il a saisi le charme et fixé le sourire. Voyons, à ces beaux yeux n'as-tu plus rien à dire? Moi, je resterais là rêvant jusqu'à demain.
— Laisse là ce portrait! J"ai la plume à la main Et l'heure passe; à l'œuvre! ô nonchalante Muse Que toute chose attarde et qui d'un rien s'amuse! Avant le déjeuner, je dois, pressé du temps, Écrire deux cents vers. Dicte, je les attends.
— Tu le veux, tu le veux, j'y consens, cruel hôte! Je vais te les dicter; mais ce n'est point ma faute S'ils n"ont ni sens, ni tour, ni couleur, ni raison, Et s'ils sont aujourd'hui froiJs comme la saison.
TUAJET NOCTURNE
J\ii fait, l'antre soir, un voyage, A travers un pays nouveau, Qui m'a laissé dans le cerveau Un souvenir triste et sauvage.
Loin de mon toit, chez un ami, J'avais passé le jour en fête :
J'en revenais, penchant la tête.
Cavalier qui dort à demi.
L'hiver, de ses mains nébuleuses.
Froissait les bois et les sillons.
La neige aux pâles tourbillons Blanchissait les plaines frileuses.
TKAJI'.T NOCTl'RXr. 267
Et moi, j'allais; sombre et lass-' Je traversais des champs sans borne, C'était la nuit; — la lune morr Se leva dans l'cUier glacé.
A sa lueur sous le nuage,
CieuK et terrains semblaient pli> Mds...
Chemin faisant, je vis les cro'
D'un cimetière de village.
Un chêne mort, non loin de h Se découpait en silhouette; Et, sur cet arbre, une chouette Qi'i m'aperçut... et me parla.
« Où vas-tu donc à pareille heure ?
Me dit l'horrible oiseau de nuit.
— Je vais là-bas, oij ce feu luit.
Me reposer dans ma demeure.
» — Non, re[)rit la sœur du hibou; A l'horizon des plaines blanches, Tu vas dormir... entre deux planches, Entre deux planches, dans un irou.
208 LA VIE RLRALi;.
» Le temps n'est plus où le poêle Apparaissait brillant et seul, Et dans les plis de son linceul Trouvait sa gloire toute faite.
» Il fallait être un des aînés :
Le monde était dans sa jeunesse ; La gloire fut le droit d'aînesse Des devanciers prédestinés.
» Toi, maintenant, dans ce lit sombre,
Tu resteras enseveli,
La froide neige de Toubli
Pesant à jamais sur ton ombre!
» — Le diable t'emporte, oiseau noir ! Lui répondis-je de la route.
Ta parole est celle du doute; J'aime mieux celle de l'espoir.
» Ce monde est vieux, je le confesse ; Mais, quel que soit notre destin.
Chaque j:)urnée a son matin.
Et chaque siècle sa jeunesse! »