‹ La vie rurale; journal de campagneChapitre 108 sur 140 · II · texte numérisé non relu

II

2'jo LA vu; lar.ALii:.

Et ce réveil confus di^s clnmps laborieux.

De cet agile pas que l'air natal exciie,

Je sortis, courant faire au dehors ma visite;

Sous les toits attenants, pressé de voir d'abord

ÎSos serviteurs anciens dont j'ignorais le sort.

Hélas! pour transformer leurs plaisirs et leurs peines,

Que peu de temps sullit aux familles humaines!

Ce chef de la tribu, ce fermier des vieux jours

(11 me semble l'entendre), homme aux graves discours,

Qui marchait répandant la sagesse en j)roverbes,

Depuis trois ans il dort sous une; touffe d'herbes.

La fille du berger, cette brune Clairon,

Tu sais, belle à treize ans, et d'un bras déjà rond

Épanchant de sa cruche un lait pur à nos lèvres,

Mère, elle a trois enfants, dont un garde les chèvres.

En revanche, Marcel, dans sa forte maigreur,

Est toujours l'homme austère et le fier laboureur.

Comme nous parcourions au matin la campagne.

Observant les taillis où la verdure gagne.

Et le blé des sillons qui commence à grandir :

u Ah! dit-il, dans un mois la plaine va bondir!... »

Docteurs, que pensez-vous de cette poésie ?

Cet homme, à son insu, parlait comme Isaïe.

LA MET A m II-:. 'iîn

Je quittai le prophèle et j'allai visiter Les vergers, le jardin que j'avais vu planter, Les coteaux où le buis librement se ressème. De ces arbres, jadis plus petits que moi-même, Et que je protégeais de mon ombre en passant, La plupart se dressaient d'un essor florissant. Et, secouant sur moi leur cime épaisse et verte. Me rendaient aujourd'hui l'ombre autrefois offerte. Puis un tour au cellier, un coup d'œil au pressoir; Voilà donc un beau jour qui s'écoule; bonsoir !

Hélas ! tu le connais, l'aphorisme vulgaire : Les jours suivent les jours, ne se ressemblant guère. Salomon l'avait dit, ce sage entre les rois ! Après lui, Petit-Jean l'a dit aussi, je crois. Bref, dès le lendemain ma chronique s'attriste. A tous mes sentiments, toi, dont le cœur assiste. Écoute cette histoire, et dis, cher compagnon. Dis-moi si mon ennui fut légitime ou non :

Sur le sentier qui mène au clos de la Tourachc, Et qu'adoucit au pied la mousse qui le cache. Un chêne était debout depuis les temps anciens. Beau, superbe, touffu, royal; tu t'en souviens!

292 LA VIK liUUALE.

Un troupeau tout entier s'assemblait sous ses branches;

Le peuple d'un village y dansait les dimanches;

Seul enfin, dans nos champs d^ son ombre couverts,

11 s'élevait plus haut qu'un phare au bord des mers !

Le temps, qui rassiégeait sans entamer sa force,

Le temps avait creusé sous sa noueuse écorce

Une ouverture, un antre arrondi comme un four,

Une étroite caverne où n'entrait pas le jour.

Que de fois, écoliers rebelles à l'élude,

ISous vînmes nous blottir dans cette fente rude.

Et nous vîmes passer, au versant du ravin,

Le vieux maître grondeur qui nous cherchait en vain!

Combien de fois encor, quaiid la pluie en novembre

Tombait, ce cher abri, meilleur que noire chambre.

Nous reçut l'un et l'autre, et, longtemps à couvert,

Nous endormit au bruit des rafales d'hiver !

Hier donc, curieux de revoir notre chêne,

J'allais, quand tout à coup, aux confins de la plaine.

Un spectacle m'arrête, et, saisi de pitié,

Je ne vois qu'un débris de l'arbre incendié.

La flamme avait rongé, de la racine au faîte.

Ce chêne hospitalier, notre orgueil, notre fête,

Consumé la couronne à son front souverain,

LA MliTAir, IF. 'i'JJ

Brûlé ses bras, mordu son écorce d'airain, Et, sous le vert colosse outragé dans sa gloire. Amoncelé partout des tas de cendre noire. On eût dit le tronçon d'un temple vénéré Que le feu, dans un jour impie, a dévoré.

J'eus un frisson. Comment s'était fait ce ravage?

Quel homme de ce crime était l'auteur sauvage ?

Malheur à lui, malheur ! La colère et le deuil

Se partageaient mes sens. Je regagnai mon seuil;

J'ordonnai qu'on cherchât, prenant le ton du maîirc,

Le meurtrier. Je crus que j'allais voir paraître

Un noir bandit, un homme au sourcil odieux.

Portant écrit au front l'anathème des dieux.

Celui qu'on m'amena n'était qu'un jeune pâtre.

Enfant de quatorze ans, à l'œil doux et bleuâtre,

Aux blonds cheveux de femme. Il tremblait, il pleurait.

A sa douleur, enfin, j'arrachai le secret :

Un jour qu'il descendait de la berge prochaine,

Cherchant pour y dormir la mousse au pied du cliéne.

Il avait vu, dans l'arbre au profond soupirail.

Un essaim bourdonnant d'abeilles au travail,

Dont le miel exhalait son parfum d'herbe tendre.

'ivi.i LA VIE RURALE.

Ce miel l'avait tenté. Que faire pour le jirendre? Avec leurs aiguillons ces mouches piquent fort. Il avait donc cherché quelques brins d'osier mort, Et, pour avoir le miel des abeilles chassées. Mis le feu, sous le chêne, aux ronces entassées... C'était toute sa faute : — Hélas! ajoutait-il, Ce malheur s'était fait le premier jour d'avril !

Que répondre à cette âme ignorante et confuse ? Voilà donc ce que fait le sort, quand il s'amuse : La nature a construit, au bord de nos chemins. Un ouvrage où s'est mis tout l'effort de ses mains, Un arbre qui, de loin, colonne centenaire, Voyait venir sans peur le vent et le tonnerre. Les siècles sur son front, amoncelés en vain, Pesaient sans le courber. Que faudra-t-il enfin Pour que le dur colosse en poudre se réduise? Qu'un jeune pâtre vienne, aimant la friandise !

Oublions, oublions; d'un désastre accompli Le plus sage remède est encore l'oubli. Je veux gagner ce soir, afin de m'en distraire, De nos derniers coteaux la hauteur solilain\..

Page 1