‹ La vie rurale; journal de campagneChapitre 107 sur 140 · ÉDUCATION · texte numérisé non relu

ÉDUCATION

Les plantes de tout çerme, ornements tlu sentier,

Les arbres, de l'hysope au cèdre, au chêne altier.

Enseigna de chacun à cette âme ébauchée

La secrète vertu, l'origine cachée,

Et, d'après les vertus, les germes découverts,

Leur fit distribuer des baptêmes divers.

« Parle, dit le Très-Haut, que ta bouche les nomme;

Toute chose ici-bas attend un nom de l'homme! »

Puis, faisant devant lui défiler tour à tour

Les groupes d'animaux à peine mis au jour.

Tant d'êtres nouveau-nés qui sortaient de l'argile.

Du serpent au lion, du tigre au cerf agile :

« Parle encor, disait-il, prononce, exempt d'effroi.

Les noms de ces sujets dont je te fais le roi!... »

Oui, telle fut l'école offerte au premier homme.

Le collège, ô douleur, ne vint (pi'après la pomme!

Donc, aux jardin?, aux champs, livres sans peine ouverts. Aux bois où j'ai cueilli moi-même tant de vers, Aux vallons parfumés de vents frais et sahibres. Laisse partir l'oiseau loin des cages lugubres. Emmène l'écolier, l'enfant aux blonds cheveux; Et qu'il soit tôt ou tard l'homme selon tes vœux!

Emmène aussi ta fille, enfant qui rit et pleure,

'28 i LA VIF, nrr.ALR.

(Et saurions-nous jamais nous en sevrer une heure?),

ïa fille aux jours naissants, ta fille qui n'a pas

Sur le sol fait encor l'ébauche de ses pas!

Que ce soit dans les fleurs, à l'ombre d'une haie,

Qu'on aventure enfin sa marche, qu'on l'essaie

A se tenir debout, et seule, sans soutien,

A courir une fois de mon cœur jusqu'au tien.

Croissez pour ce jour-là, verts tapis, tendres mousses!

A ces pieds nus, gazons, épargnez les secousses!

Oiseaux, enseignez-lui des mots pleins de douceur;

Lis des champs, dites-lui : « Bonjour, petite sœur! »

Je veux que, par degrés, cette âme se compose

Du miel et du parfum qu'exhale toute chose;

Que du cristal de l'onde elle ait la pureté.

Qu'elle ait du frais matin l'immortelle clarté;

Que toute impression, suave ou solennelle.

Pénètre jour à jour et sans fin reste en elle;

Que sur le front sans cesse, exempte de tout mal.

Elle garde le baume et le sel baptismal;

Et que ce monde enfin, sur qui son regard brille.

Reconnaisse la mère au charme de la fille!

Tu le veux? J'y consens; oui, si tu veux savoir Comment j'ai retrouvé les champs, l'humble manoir, Les bois, les prés, si chers à notre adolescence, Et tout ce qu'ils m'ont dit après la longue absence, Je te le conterai sans art, cherchant plutôt La vérité du cœur que la beauté du mot, Et laissant à mon vers, dont le hasard dispose, Un peu du libre essor qu'il envie à la prose. (( Sois prolixe, dis-tu ; j'aime les longs récits. » Le défaut de ce temps n'est pas d'être concis. Volontiers à sa verve un narrateur se livre,

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Kt la phrase allongée en courant tourne au livre. Ah! que nous sommes loin des beaux jours d'autrefois, Alors que l'écrivain, la plume entre ses doigis. S'arrêtait, hésitait, à lui-même sévère, Et n'écrivait enfin que le mot nécessaire! Aujourd'hui, tout est bon. Notre style est un flux. L'écluse est grande ouverte aux discours superflus, Et, comme l'arrosoir incliné sur le sable, Chacun verse à torrents son encre intarissable.

Donc, ce fut l'autre jour, aux heures du couchant.

Que j'arrivai. Mon cœur sentait, en approchant.

Ce mélange confus de tristesse et de joie

Qu'on éprouve, quand Dieu permet que l'on revoie

Ces lieux oi!i l'on vécut enfant, vierge d'ennuis,

Et que, pour de longs jours, on déserta depuis.

On aime à retrouver partout, à son passage.

Ces sites, chers témoins des plaisirs d'un autre âge ;

Mais une voix pourtant vous dit, non sans douleur,

Qu'on y revient moins jeune... et rarement meilleur!

Déjà le soir jetait, des coteaux à la plaine.

Sa brume qu'un doux vent frôlait de son haleine :

Soir du milieu d'avril, qui descend calme et pur.

Et revient chaque fois plus tard et moins obscur!

Sous ce voile flottant, qu'un dernier rayon dore,

Toute chose à mes yeux s'attendrissait encore;

Les prés et les coteaux, les bois vus à demi,

Tout semblait m'accueillir d'un regard plus ami.

Le long des chemins creux, marchant sous les feuillages,

Les bouviers ramenaient leurs pesants attelages.

Le repos s'étendait sur les sillons déserts.

Tout à coup, une voix dans le calme des airs

S'éleva; du hameau la solitaire cloche

Murmurait VAnjclus à la nuit qui s'approche.

Te le dirai-je, ami? raccjrd lent et pieux

Fit courir de mon cœur une larme à mes yeux.

Au sein de ce Paris, vaste foule en démence

Qui couvre toute voix de sa rumeur immense,

Et parmi les conseils n'entend que les mauvais.

Je l'avais désappris ce doux accord, j'avais

Oublié cette voix, dos vallons si connue,

Oui de Tâine et de Dieu nous parle sous la nue!

La sombre nuit tombait, lorsque, doublant le pas, J'atteignis le portail, qui ne m'attendait pas, Et que le vieux gardien de la maison déserte Vint m'en ouvrir le seuil, tout surpris de l'alerte :

« Quoi, monsieur! vous, enfin! quel fortuné hasard!... Dieu sait qu'à ce bonlicur je songeais peu, si tard!... Monsieur dînera-t-il?,.. — Non, merci, mon brave homme, Je dînerai demain; vas et reprends ton somme. » Là, dans cette maison, lieu cher et vénéré, De tous mes souvenirs je marchais entouré. Les portraits sur les murs semblaient me reconnaître. Toujours comme le lils et non comme le maître. Les fauteuils dans les coins me parlaient des absents. J'allais, je regardais au hasard, en tous sens; Je montais l'escalier et m'arrêtais encore. Et je parlais tout haut dans ce vide sonore!

Cette première nuit qu'on passe dans les champs

A. pour moi des attraits singuliers et touchants.

Il semble qu'une paix auguste et solennelle

Vous reçoive et vous couvre au chevet sous son aile.

La veille, en fugitif, on a quitté Paris :

On arrive, les sens encore tout meurtris

Du tonnerre orageux qui sans fm s'y prolonge;

Dans un bain de silence aussitôt on se plonge;

On savoure un bonheur mêlé d'étonnement

A se sentir perdu dans cet isolement

Si calme et si profond que l'on croit, solitaire,

Dormir dans une alcôve aux bornes de la terre! Chaque fois qu'on s'éveille, on écoute... Aucun bruit ; Si ce n'est, par moments, un chien qui dans la nuit Aboie, un chant de coq d'une ferme lointaine, Ou, limpide et profond, le brait d'une fontaine.

J'enten lis cependant une plus belle voix.

Au milieu de la nuit, le Roméo des bois,

Le chantre qui se fait entre tous reconnaître,

Vingt fois improvisa, juste sous ma fenêtre.

Comme vous restez loin de ce chant des buissons,

Ténors à si haut prix, que nous applaudissons!

De ma jeunesse éteinte ô voix plaintive et tendre,

Est-ce toi qui là-bas venais te faire entendre?

Est-ce vous, jours passés, printemps mélodieux,

Qui, dans ce chant d'oiseau, remontiez vers les cieux?

L'aube parut bienlôt, riante, pavoisée, Et, d'un premier sourire, égayant ma croisée : Aube d'avril, salut! J'entendis dans la cour Les hommes s'oppelant pour le travail du jour, Et hâtant leurs apiirêts. De la fenêtre ouverte. Je voulus contempler les bois, la plaine verte, Toute image encor chère à mon cœur, à mes yeux,

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