A UN ABSENT
Un vivant paysage et non une peinture, N'est-il pas doux aussi d'être deux, et d'aller, Et d'entendre les bois frémir, les eaux couler, Et le divin chanteur des forêts et des plaines Mêler sa voix sonore aux strophes des fontaines ? Les boulevards sont beaux, couverts de promeneurs; Mais des prés où descend la troupe des faneurs; Mais un riche vignoble, alors que les vendanges Y mènent les garçons et les filles des granges; Mais une aire au soleil où l'on bat les épis, Un vieux chêne entouré de grands bœufs assoupis. Le vermeil horizon qu'un soir d'octobre enflamme, Ne disent-ils donc rien? rien aux sens, rien à l'âme? Et l'auguste tableau de la terre et des cieux Ne mérile-t-il pas un regard de nos yeux ?
Vous ne le savez pas : votre errante pensée
Fuit ailleurs, au hasard des choses dispersée.
Avril naît, juin s'écoule, et tous les plus beaux mois;
Aucun ne vous retrouve à l'ombre de vos bois.
L'un moissonne en chantant vos blés, l'autre les sème;
Que vous fait tout cela? Vous n'y songez pas môme.
Tandis que tel pauvre homme, au temps des gazons verts.
S'arrête à votre grille, et regarde à travers,
340 LA VIE UUHALE.
Va qu'iiu bonheur ilu niaîire il songe avec envie,
Turis vous tient, Paris absorbe votre vie.
Dans cette Babylone où tout est confondu,
Vous marchez, vous allez, flot dans les fluts perdu,
Plus chélif, plus léger qu'au vent un brin de chaume!
Vous qui seriez ici le roi dans son royaume;
Vous qui pourriez, le cœur et l'esprit satisfaits,
Y remplir tous vos jours d'œuvres et de bienfaits, Vous préférez, obscur, inutile, frivole,
Vivre au gré du caprice et du temps qui s'envole!
Ah! ce n'est pas ainsi que vécurent jadis Les hommes grands et forts dont vous êtes le fils, Ceux de qui vous tenez, avec d'autres exemples. Des biens tels que pas un n'en reçut de plus amples. Chefs de leurs tenanciers, ils restaient au manoir; Mieux renseignés que vous du droit et du devoir. Ils donnaient à leur vie, autrement occupée. Deux sévères blasons : la charrue et l'épée! Durant les temps de paix, sans honte et sans chagrin, Ils allaient défrichant, fécondant leur terrain,
Y versant les sueurs de leurs têtes altières. Fallait-il agrandir O'i garder les frontières? Avaient-ils entendu le signal des clairons?
A UN AI3SKNT. 341
Suivis de leurs va?saii\, laboureurs, bûcherons, Bergers, qu'ils doniin;iieiU du cœur et de la tai'.le, Ils parlaient, ils couraient de bataille en bataille, Voyaient fuir devant eux l'Anglais ou le Germain ; Puis, de leurs nobles toits reprenant le chemin, Ils venaient de nouveau, contents de cette gloire, Guider sur le sillon l'attelage aratoire!
— Imitez ces leçons : fidèle aux vieilles mœurs, Regagnez le sôjour qui les eut pour soigneurs. Un des pires fléaux dont s'afilige la terre. C'est cet ingrat oubli du chef héréditaire. A vos durs laboureurs avant l'aube levés, A ces fils de vos champs, ce que vous leur devez. Ce n'est pas seulement le salaire et l'ouvrage, r/est voire exemple encore, appui de leur courage. Ne différez donc plus; regagnez le manoir; Revenez! qu'il tressaille, heureux de vous revoir; Arrachez de son seuil la broussaille et le lierre ; Rendez à ses land)ris l'air pur et la lumière; Relevez du perron les pilastres couchés; Réjouissez les cœurs de vos dons épanchés; Kl, quoi qu'on en ait dit, faites enfin connaître Que le meideur ami, c'est quelquefois le inaîtro!