LES MOINES. 31<J
ICt de nos bûcherons vivant dans la broussaille,
Au nom du sol enfin, qui sous ton pas tressaille,
Laisse-moi saluer ton passage entre nous ;
Laisse-moi de mon front effleurer tes genoux,
0 toi, toi que l'on vit d'abord, de ville en ville.
Répandre abondamment le grain de l'Évangile;
Qui longtemps, cygne allier, grand aigle aux cris vainqueurs.
Éclairas les esprits et remuas les cœurs,
Et qui viens aujourd'hui sur notre vieille terre.
Humble moine, rouvrir un humble monastère l
Ils ont dû s'agiter, le long de ton chemin. Ces vieux mui's où survit l'ombre de Maximin ; 11 a dû s'émouvoir des hauteurs à la plaine, Ce désert embaumé du nom de Madeleine ; — Ces cimes d'où l'œil voit, dans une brume d'or, La cité de Lazare et la tour de Victor, Ces monts, cette forêt dont les chênes antiques Exhalent des rumeurs qui semblent des cantiques, Et la grotte et la sou:"ce ont dû bénir les cieux. Quand ils t'ont vu venir, pâle et silencieux, Quand ils t'ont vu passer, dans ta blanche tunique. Homme illustre, héritier du froc de Dominique!
Saints habitants du cloître, aux humbles paysans Vous fûtes des amis sans cesse bienfaisants. Dieu vous avait unis d'un lien manifeste, Vous, rudes ouvriers de la moisson céleste. Ardents à l'oraison, à l'extase, à l'amour, Eux, au sillon terrestre inclinés chaque jour. Et, pour tirer Tépi d'une ingrate poussière, S' usant à ce travail — qui vaut une prière!
Que dis-je! aux durs labeurs devançant nos fermiers,
A labourer le sol vous fûtes les premiers :
Cette terre, aujourd'hui riant jardin du monde,
La France était encore une lande inféconde ;
C'était — aux premiers temps de ces rois chevelus
Que le flot germanique apporta dans son flux —
Une immense forêt dont, sans pâlir de crainte,
Nul homme n'abordait le profond labyrinthe.
Là, du nord au midi, partout, nés au hasard,
Croissaient le noir sapin et l'aune et le foyard;
Là, le lierre et la ronce, entrelaçant leurs chaînes.
Couraient du frêne à l'orme et des trembles aux chênes.
A travers ce réseau d'inextricables nœuds,
Les étangs, les marais, pleins d'Iiôtes vénéneux.
Dormaient. Que, d'aventure, au sein du fourré sombre
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Vînt se perdre un passant, il y voyait dans l'ombre
Errer l'ours et le loup sortis du creux des rocs,
Et le buffle sauvage et le cruel aurochs.
Des plaines de Narbonne aux plages de Neastrie,
Telle on put voir longtemps notre vieille patrie,
Tant la Rome caduque, en y portant ses lois,
Avait frappé de mort ce beau pays gaulois !
Vous parûtes! alors commence votre tâche!
La croix dans une main et dans Tautre une hache,
Saints pionniers du Christ, vous venez sans terreur
Affronter de ces bois la ténébreuse horreur.
Vous entrez, vous plongez sous les confus ombrages;
Rien n'arrête vos pas, rien n'émeut vos courages,
Ni le rugissement des ours, des sangliers,
A qui vous disputez l'épaisseur des halliers,
Ni, plus terrible encor, ce dolmen des druides
Dont s'arment contre vous les pierres homicides.
Vous allez, vous allez; ouverte au soc d'airain,
La forêt pas à pas vous cède le terrain.
A lutter contre vous tout obstacle renonce ;
Et voici qu'au lieu même où fourmillait la ronce,
Où la mare exhalait un air empoisonneur,
Déjà pousse un froment béni par le Seigneur !
Bientôt sur les hauts lieux que l'aigle seul habite, Dieu désigne sa place au toit du cénobite; C'est là que vous irez bâtir pour vos essaiins Ces ruches du Seigneur, ces tours, ces châteaux sai:Us Dont le sceau de vos vœux refermera les portes; C'est là que vous irez, légions d'âmes fortes, De l'aube au soir, du soir à l'aube, incessamment, Veiller, prier, chanter, bénir le Dieu clément. Fléchir le Dieu jaloux que l'amour seul désarme; Et d'avance au linceul vous coucher sans alarme; El rallumer l'étude, et de vos pâles mains Arracher aux vieux jours leurs doctes parchemins; Et, de ces purs sommets où l'aurore a son trône. Verser en même temps la science et l'aumonel
Tant de bienfaits, pourtant, par vos mains répandus,
M les âpres déserts aux cultures rendus.
Ni ce constant labeur dans un double domaine,
Qui, non moins que le sol, fécondait Tâme humaine;
Ni ce spectacle, enfin, à qui l'ange sourit.
De la chair immolée au règne de l'esprit;
Rien ne put trouver grâce à l'heure des te.npêtes ;
Rien de leurs attentats ne put sauver vos têtes !
Un jour vint où, saisi d'une aveugle fureur,