LE PAYSAGE
A llDOUARn I..
PEINTUE AVIONONAIS.
ïe voilà donc, ami, loin des vallons de France, Chovaiicliant aux déserts, seul avec l'espérance ; Ta palette en sautoir et tes pinceaux on niain, Te voilà |)()ursuivanl, jour (!t nuit, ton chemin Dans cette illustre Egypte, où chaque pas soulève Quelqu'un de ces tableaux dont tout artisie rêve! Tantôt sur le chameau, barque sans aviron, Navire du désert, a dit le grand Byion, Tantôt sur l'eau du Nil, au roulis de la cange.
356 LA Vif': RURALE.
Tu vas, comme conduit par la main de quelque ange; Tu passes tour à tour en ton errant essor Du vieux Caire à Ghizcli, de Memphis à Louqsor, Et prends de chaque site, aux feuilles du cartable, La couleur authentique et le trait véritable.
Aussi prompt au réveil que le bloc de Memnon, Tu pars chaque matin, oublieux d'Avignon ! Karnac t'ouvre ses murs incrustés de symboles. La grande pyramide est près de là : tu voles Mesurer du regard, dans le désert muet, Ces éternels tombeaux dont parla Bossuet, Qui, celant dans leur nuit des ombres inconnues. Élèvent le néant des hommes jusqu'aux nues! Au sommet du granit que le temps n'atteint pas. Que vois-tu ? Des Anglais qui prennent leur repas ; Et ce groupe bizarre, occupant cette cime. Vaut presque la leçon de l'orateur sublime.
Des femmes au teint noir, sans voile sur le sein. Les cheveux lourds de graisse et d'huile de ricin. Vont à travers la plaine, étrange compagnie : « Femmes, d'où venez-vous? — Des monts d'Abyssinie. » Un fellah qui t'aborde, au retour de Pliilœ,
LF, PAYSAGE. 357
Te vend pour un centime un dieu qu'il a volé.
Ailleurs, un marchand juif t'offre, non sans mystère,
Des antiques — venus peut-être d'Angleterre;
Reliques à tromper l'œil d'un Champollion,
Que fabrique, a-t-on dit, la perfide Albion!
Mais, toi qui ne mords point au faux hiéroglyphe,
Tu rends la marchandise et chasses l'escogriffe.
Thèbes, d'ailleurs, t'appelle à ses ravissements;
Et tu n'as pas, je crois, à perdre tes moments.
Tu visitas hier les nécropoles sombres,
Tu gravis aujourd'hui des temples en décombres;
Tu ne peux te lasser de suspendre tes yeux
A ces entassements de blocs prodigieux,
Au temps des Osiris élevés sur le sable,
A ces vastes monceaux do pierre impérissable.
Qu'érigeait à ses dieux, dont il changeait les noms.
Un peuple adorateur des chats et des oignons!
0 deuil, ô lourd sommeil de ces campagnes mortes, Où l'on entre sans clefs dans Thèbes aux cent portes, Où la ruine étale en tout lieu ses lambeaux. Où le vide est partout, juscjuc dans les tombeaux! Où l'on n'entend le soir, sur le ISil semii d'îles. Que la plainte du lleuve — et de ses crocodiles!
358 LA VII-; HURALK.
A chaque nouveau site, à chaque pierre en deuil,
Tu jettes en passant un rapide coup d'œil.
En vain l'câpre soleil te consume et te ride;
Debout, de l'aube au soir, dans la plaine torride,
D'un colosse camard tu mesures les traits.
Ou consultes le sphinx... qui garde ses secrets.
Obélisques, frontons, piliers de marbre rose,
Tu reproduis la teinte, et la ligne, et la pose.
Voici dans ce rocher les Sépulcres des Rois ;
Tu plonges dans leur ombre... Aux antiques parois,
Retrouvant quelque emblème, ibis ou scarabée.
Tu disputes au temps sa couleur dérobée.
Ou décalques au mur, d'un crayon singulier,
Des lunes, des soleils à tête de bélier!
Va toujours, cependant; va, cours de plaine en plaine
De peur du tétanos, n'y dors qu'une heure à peine;
Ce soir, encor bien loin des fontaines d'Amrou,
Tu mangeras peut-être, assis dans quelque trou,
Le modeste régal que sert la Providence.
Heureux et bien heureux, en tes jours d'abondance.
Quand tu peux ajouter au croûton de pain bis
La patte d'un héron ou l'aile d'un ibis !
Ah! quelque enchantement que le Nil te prodigue.