DU DISCIPLE AU MAITRE
Par un de ces grands jours aux loisirs léthargiques,
Immortel Mantouan, j'ai pris tes Géorgiqucs.
Au murmure des bois, dans un pli de nos champs,
J'ai voulu repasser ces magnifiques chants.
Ils sont d'un tour superbe et d'une grâce austère:
Nul mieux que toi n'enseigne à cultiver la terre,
A creuser le sillon qui recevra le grain,
A choisir pour chaque arbre un propice terrain,
A consulter le ciel, à savoir sous quel signe
Il faut lier la gerbe ou marier la vigne,
A prédire la pluie et la grêle et le vent.
liien n'est plus profitable et rien n'est plus savant.
106 LA VI K RUIiALK.
On s'étonne anjourcl'lmi, ([iiand on reprend ton livre,
D"y voir que la Iceon est toujours bonne à sui\re;
Et mes jeunes fermiers, s'ils savaient le latin,
Y trouveraient encor plus d'un avis certain.
C'est très-beau, je le dis, mais un peu fruid peut-être.
Oserai-je tout bas te l'avouer, ô maître.
Moi qui ne suis pourtant qu'un indigne écolier?
J'aimerais mieux parfois un vers plus familier.
J'aime assez qu'un poëte, en tunique de chambre.
Me dise : « Un jour d'avril, un matin de décembre.
J'ai fait ceci, j'ai vu cela; j'ai rencontré,
En revenant du bois, un visage à mon gré;
Tel ami, dont l'enclos touche à mon héritage,
Vint hier sans façon et goûta mon potage. »
Le propos, dira-t-on, est sans gêne; tant mieux.
Pascal traite le moi de pronom odieux;
Pascal se montre là beaucoup trop janséniste.
Bref, dût-on m'accuser de penchant égoïste,
Je ne hais pas du tout le pronom personnel.
Ce qui m'est odieux, c'est le ton solennel.
C'est l'accent magistral du professeur en chaire.
La trivialité m'est peut-être plus chère.
Tel mot que le censeur, de son doigt irrité.
Souligne, a tout au moins un son de vérité.