‹ La vie rurale; journal de campagneChapitre 38 sur 140 · DU DISCIPLE AU .MAITHU · texte numérisé non relu

DU DISCIPLE AU .MAITHU

Donc, ô mon doux Virgile, ô poëte suprême,

Que n'offrirais-je pas pour avoir un poëme.

Un livre de ta main, écrit au jour le jour.

Où tu me parlerais de tes rêves d'amour,

De toi, de tes amis, des caprices de l'heure,

De tout ce qui se passe autour de ta demeure,

Du travail d'aujourd'hui, des projets de demain.

Sans me dire un seul mot de l'empire romain!

L'intérêt qui s'attache à ces choses d'empire

Décline avec le temps, et tôt ou tard expire.

Mais ce que rien n'efface, et ce qui ne meurt pas.

C'est l'aveu qu'un cœur simple a murmuré tout bas;

C'est le trait vif et vrai, c'est la franche peinture

Qui fait dire au lecteur : c Voilà bien la nature! »

C'est le vers, en un mot, où tu mets sous nos yeux

ïa blonde Galatée, enfant capricieux,

Qui, svelte, les cheveux tombant sur les épaules.

Te jette son œillade et s'enfuit vers les saules;

C'est la page où je vois, au rayon du matin,

A travers la forêt fumer un toit lointain,

Et les petits oiseaux, en chantant, se répandre

Autour de ce vieux chaume où doit le bon Évandrc !

Eh bien, qu'avais-jo dit? Margot la délaissée, Qui s'en allait au bois seule avec son mouton, Margot oublie enfin sa disgrâce passée : Un autre soupirant se l'était fiancée, Et c'est demain matin qu'il l'épouse, dil-on.

Si ce n'est pas un roi qui s'unit à la belle (Les rois énamourés ne sont plus de saison). C'est du moins un fermier jeune, vaillant, fidèle, Riche d'un large enclos qu'il défricha pour elle, Kl longtemps amoureux à perdre la raison.

Il allait jour et nuit : <( L'avez-vous rencontrée? Disait-il aux pasteurs sur les coteaux déserts. Aux abords du hameau s'est-elle à vous montrée? Dans sa grâce d'enfant l'avez-vous admirée? •

Disait-il aux faneurs qui fauchaient les prés verts.

» Avez-vous dans votre eau réfléchi son image? Disait-il à la source, au limpide lavoir. Et vous, oiseaux chanteurs, cachés dans le feuillage, L'avez-vous d'un refrain saluée au passage? Vous êtes-vous penchés afin de mieux la voir? »

Cette épreuve d'amour, six ans recommencée, Demain s'achève enfin avec le jour tombant. Demain l'amant fidèle obtient la fiancée : Aux marches de l'autel, âme récompensée, Jacob va recevoir la fille de Laban !

0 chaste jeune fille, âme vive et légère. C'est un autre avenir qui s'ouvrira pour vous. Dieu sait de ces destins combien chacun dilïùre. Entre l'enfant qui rit au foyer de la mère, El la femme qui veille au fner de Tépoux !

no LA vu: i;i riALK.

Adieu l'insoucieuse et folle rêverie,

Les chansons sous la treille oii pendent les raisins,

Les danses, au printemps, sur l'herbe refleurie;

Aux fontaines, le soir, adieu la causerie

Avec les jeunes sœurs, filles des seuils voisins!

A l'épouse, aujourd'hui, la vie est plus sévère : Quoique paré de fleurs, le joug est un fardeau. Femme de laboureur, soigneuse ménagère, Désormais, en t'ainiant il faut qu'on te révère; Mais, s'il est moins riant, le lot en est plus beau.

Il est beau de veiller comme une providence A ce foyer modeste, à ce banquet frugal ; D'y maintenir la joie ainsi que la prudence, Et, dans la pauvreté comme dans l'abondance. D'y recevoir le sort d'un cœur toujours égal.

Reine obscure, il est beau, dans cette cour champêtre. D'unir aux soins du jour les soins du lendemain ; De partager, enfin, maîtresse avec le maître. Le poids, le noble poids de ce sceptre de hêtre Que tout bon laboureur porte en sa rude main !

11 est beau de mêler, suivant le jour et l'heure, Aux sérieux propos les paroles de miel ; D'avoir, aux temps heureux, égayé la demeure. Et d'être maintenant, près de l'homme qui pleure, L'esprit consolateur qui parle au nom du ciel.

Si la terre a trompé son espoir, si l'orage A noyé ses épis, rompu ses baliveaux.

Si le vin récolté n'a pas payé l'ouvrage, Il faudra qu'un accent relève son courage, Et qu'une tendre main le ramène aux travaux.

C'est plus! étant l'épouse, il sied d'être la mère. De suspendre à son sein quelque frais nourrisson; El, se tenant debout au seuil de sa chaumière, De dire aux gens le soir, d'une voix douce et fière : « Voyez le bel enfant, c'est mon nouveau garçon! »

A ce cher groupe enfin, qu'on tient sur sa poilrine. Il est beau d'enseigner dès leur tendre matin, Aux filles, la pudeur, grâce et crainte divine. Aux garçons, le travail qui vaut une doctrine, Et l'amour du pays, quel (ju'en soit le destin!

112 LA VJK r.LHALi:.

Femme du liiboureiir, matrone au Haiic rol)ii.sie, Laisse-moi l'admirer dans ton grave maintien! Femme à la main vaillante, à l'àmc droite et juste, rj'iine reine en sa pourpre et dans sa grâce auguste Le prestige à mes yeux n'efface i)as le tien.

Tel est pourtant le sort qui de loin te convie, Enfant qu'un doux mystère abrite encor ce soir! Colombe qui seras au nid bientôt ravie. Tels seront les travaux et les droits de ta vie; Et, s'il est des douleurs, que sert de les prévoir?

Ah ! les soucis du temps, les images chagrines, Chez toi comme chez nous entreront assez tôt. Ne songeons maintenant qu'aux tendresses voisines Voici qu'aux premiers feux du jour sur les collines, Lu flûte et le hautbois descendent du coteau!

L'HERITIER PRESOMPTIF

Dans son berceau d'osier que raïeiilc balance, Regardez-le dormir, le tendre nourrisson. Nos fermiers sont deux fois heureux de sa naissance : C'est leur premier enfant, c'est leur premier garron !

Que la ferme au travail tout un jour fasse trêve; Que l'araire en un coin sommeille abandonné. Qu'eux-mêmes les grands bœufs, livrés à leur long rêve, Fêtent à leur insu leur maître nouveau-né!

Il dort; le joyeux père, en silence, l'admire; Les visiteurs amis viennent lui faire accueil ; Et, du fond de l'alcôve, à travers un sourire, La mère au doux berceau jette plus d'un coup d'œil.

lit LA VIK KLHALK.

TraïKiuille cL pur, lus mains en dehors de sa couche, 11 don : n'en approchez qu'à pas silencieux. Kt toi, vole plus loin, vole, indiscrète mouche, Qui viens de temps en temps te poser sur ses yeux!

Au fracas de l'airain, cloche ou canon qui gronde, ■ Dans un pli de la pourpre, à nos yeux présenté, Quand un enfant naissait, futur maîlre du monde, Autour de son berceau je n'ai jamais chanté.

Mais je te chanterai, d'une voix libre et fière. Toi, pauvre nouveau-né, toi, fils de paysan! Kt l'héritier sans nom d'une obscure cliaumière M'aura pour son poëte et pour son courtisan.

Semez, semez des fleurs sur Tenfant qui repose; Ornez-le de vos dons, dirai-je à tes parrains. Et je ne t'offrirai, moi, ni jasmin ni rose; Mais, symbole meilleur, l'épi chari^^é de grains!

A défaut des tributs qu'apportaient les Génies, A défaut de la fée et de son vain trésor, Que les anges du ciel, entre leurs mains bénies, T'apportent les vertus qui valent mieux que l'or!

L'HÉRITIER PRÉSOiMPTIF. H5

Sois robuste et vaillant pour quand viendra la peine. Hérite de ton père un sang vivace et pur : Bois, à longs traits, la force et la gaîté sereine. Dans le lait de ta mère, au sein veiné d'azur.

Sois bon : la bonté sainte est la sœur de la force. Les forts sont les meilleurs. Vois le chêne des bois : L'abeille fait son miel sous sa rugueuse écorce; Sa branche nourrit l'homme et l'abrite à la fois!

Sois prudent : la sagesse est la plus sûre garde! Pour semer ton sillon, choisis l'heure et le vent. Rarement fructifie un grain que l'on hasarde, Et, comme l'espérance, il avorte souvent.

Rive la patience à ton cœur : si l'orage A trempé sur le sol ou dispersé tes foins. Au lieu d'en accuser le vent ou le nuage. Fermier, songe à toi-même, et redouble de soins !

Crains l'orgueil du savoir, ce vin qui vous enivre. Cherchant un conseiller, médite bien ton choix. Interroge un vieillard plus volontiers qu'un livre : Ceux-là sont les savants qui parlent d'autrefois.

116 LA \ iK nuiiALi:.

Sois pieux! quand résonne au cloclier du village L'appel du temple saint, premier degré des cimix, Entre, et courbe le front, que cette paix soulage, Au pied du même autel où priaient tes aïeux.

Humble comme l'enfant, sois brave comme l'homme Si jamais le pays parle de ses dangers, . Souviens-toi de Marceau, vertu digne de Rome-, Songe à tant de héros nés bouviers ou bergers!

Enfant que je salue, enfant que je vénère. Jeune âme ouverte au bien, et close pour le mal. Sois digne de Rémi, ce père de ton père, Dont tu reçois le nom sous le sel baptismal.

Celui-là, noble cœur, plein d'une chaude flamme, A la neige, au soleil, gagnait le pain du jour ; Puis, retrouvant au soir les enfants et la femme. Sur ses maux oubliés versait ce double amour.

Celui-là, sans faiblir des mains ni du courage. Menait à huit colliers ses bœufs dans le sillon. Si ferme et si joyeux, même au déclin de l'âge. Que sa seule présence était leur aiguillon!

L'iii:r.iTii;r, puksomptif. in

Celui-là, non moins saint que le prêtre du temple, Avant que de se mettre au labeur journalier, Disait aux serviteurs, émus de son exemple : « A genoux, mes enfants! commençons par prier. »

Et là, sur le terrain, chaque jour et sans faute. Debout parmi les siens, en face du ciel bleu, Calme et grave, il faisait sa prière à voix haute, Et l'alouette au ciel la répétait à Dieu !

0 toi, son petit-fils, homme qui viens de naître. Enfant à qui les temps peut-être seront lourds. Imite ce vieillard, imite cet ancêtre.

Et tu seras plus grand qu'un héros des grands jours!

Ton nom ne vivra pas, écrit dans une histoire. L'histoire à d'autres noms réserve ses faveurs : Il faut s'être enivré du sang d'une victoire, Pour être mis au rang des dieux et des sauveurs.

Non; mais dans les échos de l'heureuse vallée Longtemps il revivra, mieux qu'en lui livre d'or; Et les fils de tes fils, de veillée en veillée, A l'enfant qui naîtra le rediront encur!

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