La vie rustique
Et à la fin du second chant des Gèorqiques , il a énuméré en beaux vers sonores et colorés les joies de la vie rustique. Mais Virgile écrivait sous l’inspiration de Mécène, et le ministre d’Auguste voulait, prétend-on, à l’aide de ce poème officiel en l’honneur de l’agriculture, réveiller chez les Romains le goût des travaux des champs. Un autre poème, le Moretum , attribué également au chantre des Géorgiques, donne une notation plus exacte, une peinture plus réelle de la rude existence du paysan latin.
Cette note du Moretum est la vraie. Je la retrouve chez nous, dans une chanson populaire bretonne :
« 0 laboureurs, vous menez une vie dure dans le monde. Vous êtes pauvres et vous enrichissez les autres ; on vous méprise et vous honorez ; on vous persécute et vous vous soumettez. Vous avez froid et vous avez faim. O laboureurs vous souffrez bien dans la vie !... »
Et dans le même sentiment, le poète Pierre Dupont, qui connaissait et aimait le paysan, s’est écrié dans la Chanson du blé :
Chemine, chemine,
Pauvre paysan,
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine Est au bout de l’an !
Ce qui a contribué à accréditer cette légende idyllique de l’heureux lot du paysan, c’est que le travail rustique, par le milieu où il s’exerce, par ses manifestations extérieures, par ses outils même, a été de tout temps une source féconde d’inspiration pour les poètes et pour les artistes. Les principales opérations de l’ouvrier des champs ont une grandeur et une simplicité merveilleusement suggestives pour un peintre ou un poète. Le labourage, les semailles, la fenaison, la moisson, la vendange, autant de scènes, solennelles ou joyeuses qui, par l’action et le décor, impressionnent vivement l’imagination, et dont la poésie, se reflétant sur les humbles acteurs qui y jouent un rôle, les grandit et les transfigure.
INTRODUCTION
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Mais le paysan, pris en soi, est toujours resté fort indifférent au décor et à la poésie de sa pénible existence campagnarde. Longtemps, il est vrai, il a été retenu dans le milieu rustique par son amour instinctif pour la terre. Et voici que cet attrait inconscient commence lui-même à s’affaiblir. Depuis un quart de siècle, le paysan subit une transformation, et se détache de plus en plus du village et des champs, où autrefois sa vie se passait tout entière. La terre ne rapporte plus assez pour lui faire oublier les tracas et les déboires de son dur métier. La concurrence étrangère a avili le prix du blé ; le phylloxéra et le milclew ont ravagé ses vignes ; les chemins de fer, en le rapprochant des villes, lui ont donné des appétits de plaisirs et des besoins de bien-être qu’il ne connaissait pas. S’il reste, lui, encore attaché à la glèbe, il jure déjà que ses enfants ne seront pas cultivateurs. Ses filles émigrent vers les grandes villes et ses fils s’enferment dans les écoles afin de devenir des employés ou des commerçants. Les villages se dépeuplent ; dans certains départements foncièrement agricoles, on ne trouve plus de fermiers, et des terrages entiers demeurent incultes.
Parallèlement à ce dégoût de la terre que manifeste le paysan, notre siècle finissant assiste à un développement anormal de la vie scientifique et industrielle. Avant peu, l’industrie mettra la main sur ces champs, ces prés et ces bois où la petite culture agonise. Il se formera, comme en Amérique,
de vastes syndicats pour cultiver par des procédés rapides et économiques de grandes étendues de terre. On défrichera les forêts, qu’un député traitait hier à la tribune de richesses improductives. L’usine remplacera la ferme. Les machines supprimeront l’emploi de ces élémentaires et décoratifs outils qui contribuaient à la poésie du travail rustique : la charrue à vapeur se substituera à Yarau antique, comme la batteuse s’est substituée aux fléaux et au van. Les moissonneuses et les faucheuses mécaniques enlèveront au travail individuel ce caractère spontané, cet imprévu, cette liberté d’allure, qui en constituaient la beauté plastique. Les bois feront place à des champs de betteraves; on n’épargnera môme pas les arbres épars dans les champs, ni les haies verdoyantes s’élevant en berceaux au-dessus des chemins creux. Tout ce qui ne sera pas d’une utilité directe disparaîtra. La campagne, sillonnée de routes rectilignes, de tramways et de voies ferrées, aura l’aspect d’un grand damier aux cultures méthodiques, où tout sera réglé, machiné et spécialisé comme dans une gigantesque usine.
Alors, ce sera fini de la vie rustique ; on n’en retrouvera plus le charme et le pittoresque que dans les livres des poètes ou les dessins des artistes.
Et qu’on ne croie pas à un tableau noirci et exagéré à plaisir. Il suffit de regarder autour de soi pour constater ce dégoût du travail des champs et cette invasion de l’industrie.
INTRODUCTION
Souvenez-vous du caractère intime et reposant, de l’aspect nature , qu’avaient encore, il y a trente ans, les environs de Paris, et voyez-les, aujourd’hui, amoindris, vulgarisés, empuantis par les usines. Étudiez, sur une carte forestière, la vaste superficie de nos bois, et vous la verrez se rétrécir d’année en année comme la peau de chagrin de Balzac. Consultez les statistiques et vous y constaterez la dépopulation graduelle des campagnes. Ce sont là des signes avant-coureurs, et dans un temps où les choses se modifient avec une rapidité électrique, vous pouvez facilement calculer, d’après les changements déjà opérés, dans combien d’années le paysan, que nos ancêtres et nous-mêmes avons connu, aura disparu presque complètement.
Venit summa (lies et ineluctabile tempas...
On raconte qu’aux derniers temps du polythéisme, des gens qui naviguaient sur la mer de Grèce entendirent pendant la nuit une mystérieuse voix crier : « Le grand Pan est mort ! » — Quand, à la tombée de la nuit, je me promène par la campagne, et que, dans l’obscurité croissante, j’aperçois des cheminées d’usines toutes flambantes ; quand je sens le sol trembler sous les roues des locomotives qui fuient, rouges et haletantes dans les ténèbres, il me semble aussi qu’un profond soupir s’exhale de la terre, et qu’une voix mélancolique murmure autour de moi : « C’en est fait de la vie rustique ! »
Je me suis souvent entretenu de ces choses avec Léon Lhermitte, l’homme qui parmi nos peintres vivants connaît le mieux le paysan et a su en rendre la physionomie avec le plus de vérité. — Tous ceux qui s’intéressent aux arts du dessin admirent le peintre de la Paye des moissonneurs , du Vin , de la Fenaison ; l’auteur de ces robustes et savoureux fusains qui retracent jour par jour la rustique épopée des travailleurs de la terre. Lhermitte habite pendant une grande partie de l’année Mont-Saint-Père, un de ces pittoresques villages qui s’échelonnent au long des coteaux de la Marne, entre Dormans et Château-Thierry ; un de ces coins de la terre française qui contiennent dans un petit espace une grande variété de cultures et de paysages campagnards. Les prairies s’y déroulent en suivant les sinuosités capricieuses de la rivière; les vignes y verdoient sur les pentes ; les blés y ondulent à côté des champs de sainfoin et de luzerne, et de grands bois s’étendent au sommet des collines. On peut y étudier toutes les phases de la vie paysanne au dedans et au dehors, et l’artiste a su mettre à profit tous ces éléments d’observation : — scènes d’intérieur ou travaux en plein air, dans son œuvre déjà si importante, il a reproduit avec une sincérité, une conscience et une vigueur remarquables les faits et gestes des paysans. On peut dire, sans être taxé d’exagération, que Lhermitte est un maître peintre des mœurs rustiques.
Bien souvent, dans nos causeries, nous avions constaté
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