‹ La vie rustiqueChapitre 2 sur 47 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

ensemble la transformation ou plutôt la dégénérescence de la vie campagnarde, et depuis longtemps nous avions projeté de collaborer à une œuvre collective ayant pour objet l’étude des travaux et l’existence intime des habitants de la campagne.

Nous voulions montrer le paysan que nous avons connu tous deux, — Lhermitte, sur ses coteaux de la Marne ; moi, dans mes plaines de la Meuse, — et le peindre avec une absolue sincérité, en nous tenant aussi éloignés du sentimentalisme des faiseurs d’idylles que du parti pris brutal et faux de l’école dite naturaliste . Nous nous proposions de retracer les grands actes du drame rustique : les semailles, le labour, la fenaison, la moisson et la vendange ; de dire l’isolement de la ferme, la vie plus affairée du village, les joies du dimanche et les besognes de la semaine ; de suivre enfin le paysan dans toutes les étapes de sa laborieuse existence, à l’école, aux champs, dans son ménage, pendant le court enivrement de la jeunesse et les longues journées peineuses de l’âge mûr ; depuis le berceau d’osier où sa mère le balance, jusqu’au cercueil de sapin où il repose dans la mort.

Longtemps nous avons été arrêtés ou retardés par d’autres occupations et aussi par la difficulté de trouver un éditeur qui comprît notre dessein, qui s’y intéressât et nous aidât de son expérience. Nous avons enfin rencontré ce collaborateur éclairé et dévoué. — Un éditeur, dont les beaux livres d’art font la joie et l’admiration des bibliophiles, nous a prêté son

Vin LA VIE RUSTIQUE

concours, et voici que le livre tant de fois projeté est maintenant soumis au public.

Nous avons essayé d’y recueillir pieusement les reliques de ces mœurs, de ces physionomies et de ces paysages qui vont disparaître, — et nous serons largement récompensés de nos eftorts, si nous avons pu ainsi conserver à nos arrièreneveux le tableau d’un monde et d’une nature qu’ils ne connaîtront peut-être plus.

LA FERME

LA FERME

Dans la plaine onduleuse et nue, Sous les brumes d’un ciel d’hiver, La ferme isolée est perdue Ainsi qu’un îlot dans la mer.

A peine un fil bleu de fumée Au piéton la montre de loin, Quand dans sa course accoutumée Du bois noir il tourne le coin ;

Et le soir, la rougeur de l’âtre A travers la vitre qui luit,

A peine la désigne au pâtre Poussant son troupeau dans la nuit.

Parmi la bruine et le givre Elle dort d’un profond sommeil :

Mais en mars on la voit revivre Aux tiédeurs du premier soleil ;

Les alouettes reparues Mettent le ciel en belle humeur, Tandis que le fer des charrues Prépare la place au semeur.

Bientôt le grain se gonfle et germe.

Avril pluvieux et riant Étend tout autour de la ferme Un large tapis chatoyant :

Sainfoins, frissonnantes avoines, Seigles verts plus mouvants encor, Trèfles aux rougeurs de pivoines Et champs de colza couleur d’or.

LA FERME 5

Puis vient l’ardente canicule,

Et, le soir, sous les cieux obscurs,

Le souffle chaud du crépuscule Apporte une odeur de blés mûrs.

Alors le travail des batteuses Emplit l’air de ronflements sourds ;

Le sol des routes caillouteuses Tremble au poids des chariots lourds ;

Et, comme une ruche trop pleine,

Sous le soleil aux feux plongeants,

La ferme répand sur la plaine Tout son monde : bêtes et gens.

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