L 13 JOUR DES MORTS
LE VILLAGE
façon ; on passe successivement des câlineries aux menaces, des bouderies aux belles promesses. Enfin les vieux, las de se quereller et de discuter, se décident à passer l’acte chez le notaire et à abdiquer entre les mains de leurs futurs héritiers.
Généralement, les donateurs se réservent l’usufruit de tout ou partie de leur maison et stipulent en outre une pension viagère en nature ou en argent, qui leur sera servie par chacun des donataires. Quelques-uns, plus imprudents, abandonnent même l’usufruit de la maison et consentent à aller loger à tour de rôle chez chacun de leurs enfants. Au commencement, tout va bien ; on les choie et on les gâte. Mais le paysan s’habitue vite à manquer d’égards à celui qui ne possède plus la terre. Peu à peu, la rente est servie plus irrégulièrement ; le logement est donné de mauvaise grâce ; on le réduit au strict nécessaire ; et les pauvres vieux sont relégués dans quelque chambre sans feu où ils se trouvent plus mal lotis que les bestiaux de l’étable. S’ils vivent trop longtemps, on regarde avec ennui et impatience leur santé persistante ; s’ils deviennent infirmes, s’ils tombent en enfance, alors c’est pis, on souhaite tout haut leur mort et parfois on l’accélère au besoin. Il n’est pas d’année où les tribunaux ne répriment des mauvais traitements infligés dans les campagnes à de malheureux vieillards tombés à la charge de leurs enfants. Quelquefois même, mais plus rarement, dans certains pays perdus et à demi sauvages, le désir de se débarrasser de « bouches inutiles » pousse les paysans à des crimes aggravés d’odieux et de navrants détails. — C’est la fin de ce martyre, qui dure souvent pendant de longues années et dont
la responsabilité incombe pour une large part à la législation des partages anticipés. Bien des fois, du reste, le vieux, traité en paria, souhaite la mort, en regardant, du haut de son grenier, les terres qu’il a si souvent cultivées, qu’il a aimées d’un si violent amour, et qui ne sont plus siennes.
La mort, le paysan la voit venir sans grand émoi et d’un œil plus calme que la vieillesse. Jeunes ou vieux, femmes ou garçons, accueillent la faucheuse avec la résignation stoïque des animaux. Toutes les chansons rustiques portent la trace de cette sérénité devant l’acte fatal et mystérieux de l’anéantissement. — Le soldat qui s’est battu six heures entières et qu’on rapporte blessé, répond, quand on lui demande s’il a regret de mourir :
Tout le regret que j’ai au monde,
C’est de mourir sans voir ma blonde.
Même résignation de la part de la jeune fille :
Elle est près de mourir,
Encore elle me regarde ;
Elle a tiré
Sa main blanche du lit Pour dire adieu à son ami.
La fille condamnée à être pendue pour infanticide, et qui s’en va au gibet, « prêtre devant, bourreau derrière, » envisage le supplice d’un œil tranquille, et ses dernières paroles à sa mère ont une grandeur quasi shakespearienne :
Ma mère, coupez mes blonds cheveux
Et pendez-les devant l’église ;
Ils serviront d’exemple aux filles...
LE VILLAGE
Presque jamais, dans ces natures élémentaires, l’idée de mort n'éveille un cri de terreur. Une seule pensée les inquiète et les épouvante : l’enfer, la peur de voir revenir le spectre de ceux qui sont morts sans confession. Aussi, à la campagne, les morts sont-ils l’objet d’un culte superstitieux et fervent.
Dès qu’un paysan est mort et couché sur son lit de deuil, sa maison est ouverte à tous pendant la nuit et le jour qui précèdent l’enterrement. Tout le village vient défiler dans la chambre mortuaire et y marmotter un oremus, en aspergeant le défunt avec la branche de buis qui trempe dans l’eau bénite. Cette dévote procession, où il entre parfois autant de curiosité que d’intérêt, se prolonge fort avant dans la nuit. Le mort est veillé par des parents et par des commères, qui servent à la fois d’ensevelisseuses et de pleureuses. Pendant la veillée, ces femmes se relaient auprès du corps ; accroupies sous la grande cheminée de la cuisine, elles restaurent leurs forces et chassent les miasmes en confectionnant du vin chaud qu’elles boivent en murmurant des regrets et des éloges à l’adresse du défunt. — Chez moi, ces entretiens funèbres, un peu analogues aux voceri corses, mais bien plus prosaïques, consistent en formules assez banales, qui se répètent à chaque cérémonie mortuaire : « Ah! le pauvre cher ami, le pauvre garçon, comme il s’en est vite allé !... Il n’a pas eu le temps de se voir mourir... Ah! la pauvre chère mignonne créature !... Sainte mère de Dieu ! qui m’aurait dit que je pleurerais à son enterrement?... etc. »
Le corps est porté à bras à l’église et au cimetière ; s’il
s’agit d’une jeune fille, le cercueil est escorté par les compagnes de la morte, vêtues de blanc, voilées et portant un cierge. Même cérémonie, mais avec une escorte masculine, ayant un crêpe au bras ou au chapeau, si le mort est un garçon ou un homme marié.
Après le service religieux et l’enterrement, les parents, les amis et même les simples relations du défunt sont conviés dans la maison mortuaire à un repas qu’on nomme Yobit. Ce repas funèbre commence gravement et silencieusement, mais à mesure que les plats se succèdent et que les bouteilles se vident, les conversations à haute voix deviennent plus animées. Au dessert, le plus ancien des convives se lève et entonne le De profimdis à la mémoire de celui qui est parti. Il n’est pas rare que Yobit dégénère en buveries et en ripailles peu dignes de la circonstance et fort désagréables pour les parents véritablement affligés. Aussi, dans beaucoup de familles aisées, rachète-t-on Yobit au moyen d’une somme d’argent, distribuée aux gens du village qui ont suivi le convoi.
Le deuil du mort est porté très strictement et, pendant de longues semaines, la maison mortuaire reste plongée dans un respectueux silence. Souvent même, le pâtre, qui revient du pâtis en sifflant, suspend son sifflet en passant devant le logis où quelqu’un a dèfuntê , et ne recommence à donner de la voix qu’après avoir mis la longueur de la rue entre lui et la maison où la mort est entrée récemment.
Lors de l’anniversaire du décès, on ne manque pas de faire célébrer à l’église un service spécial pour le repos de l’âme
LE VILLAGE
du défunt, indépendamment des messes que certaines familles pieuses font dire périodiquement. Mais c’est surtout pendant la semaine de la Toussaint, et particulièrement le lendemain de cette fête, que le village rend un culte à ses morts. Ce jour-là, toute une population de vivants monte le chemin qui conduit au cimetière, et l’herbe verte qui pousse autour des sépultures est foulée par de nombreuses femmes en deuil pieusement agenouillées. Ces sépultures, groupées à l’ombre de l’église, sont plus ou moins bien entretenues suivant les provinces. Dans l’Est, il n’est pas rare de les voir fleuries comme un jardin. En Bretagne, le long de la côte, elles sont souvent entourées d’une élégante bordure de coquillages. Sur les larges dalles, couchées au long des tertres, on creuse en Cornouailles une sorte d’étroite coupe où les femmes viennent verser du lait. Chez nous, en paysmeusien, on apporte le jour des morts, sur la tombe des défunts, des branches de buis bénit le jour des Rameaux, qu’on nomme des pdquottes. Pas une femme ne manquerait d’aller planter ces pâquottes sur la fosse d’un mari ou d’un enfant. — Les marronniers et les tilleuls des cimetières sèment leurs dernières feuilles jaunes sur l’herbe déjà flétrie par le premier givre ; les oiseaux de l’arrière-saison : rouges-gorges, merles et mésanges, chantent doucement dans les branches des sapins ; ce buis des Rameaux, ces rustiques pâquottes, cueillies à l’aube du printemps, quand tout était réveil et floraison dans la nature, viennent achever de jaunir au vent de novembre sur le tertre des vieux laboureurs, qui tant de fois ont conduit leurs chevaux ou leurs bœufs dans les chemins environnants, tant de fois hersé ou
ensemencé les champs nus, épars aux entours, et qui, après une vie de labeur et de « long usaige », goûtent, dans le champ du cimetière paroissial, le suprême repos du paysan, — la mort.