‹ La vie secrèteChapitre 1 sur 22 · LAODICE · texte numérisé non relu

LAODICE

Le monde jamais ne comprit rien à cet amour. En aimant Laodice, ce fut encore Eudore que j'aimai ; je les aimai l'un à travers lautre sans pouvoir dire lequel j'aimais davantage; et tous deux m'aimèrent d'une môme passion amoureuse et fraternelle. C'est là une délicate nuance : l'amour ne fut pas plus vif que l'amitié; je ne crois pas que quelqu'un ait ressenti un sentiment plus pur que moi en les aimant tous deux. Cependant, je n'aimais pas Laodice comme j'aimais mon cher Eudore. Il avait été mon ami avant que je ne devinsse celui de Laodice; il l'avait épousée au moment oii je commençais seule

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ment à la connaître. Comme elle était très belle, il me parut naturel qu'il eût sacrifié le lien qui nous unissait à cet autre plus fort et qui noua leurs jours. J'en souffris d'abord un peu de temps; mais quand, à mon tour, j'approchai Laodice, son charme égalisa ma peine. Je compris que, moi non plus, je n'aurais point hésité à immoler l'amitié à l'amour, et je pardonnai à Eudore, je pardonnai bien plus à Laodice le mal qu'ils m'avaient fait l'un et l'autre.

Ce fut elle qui me rappela la première; elle n'eut pas besoin de longues paroles : elle me sourit; déjà je me sentais vaincu et je lui souriais moi-même. Il me sembla que jamais je n'avais aimé autant Eudore. Il apparut; nous nous embrassâmes tendrement comme après un voyage. Et ensuite je pris la main de Laodice, je la joignis à celle d'Eudore et les tins toutes deux unies dans les miennes. Il ne nous fut pas nécessaire de parler pour nous comprendre. Un air léger d'après-midi, sous les ombrages de l'été, se mêla à la douceur de cet instant, comme le conseil subtil de vivre ensemble d'un pareil cœur charmé. Des touf-

fes de roses fleurissaient le jardin; leur arôme parfuma l'heure divine; il émanait bien plus de la présence de Laodice; et la musique frêle d'une girande sembla venir d'une région qui n'était pas sur la terre et où déjà nous avaient précédés nos âmes. Lentement le soir tom^ba ; de son bras nu sous les dentelles, elle nous montra le ciel fleuri de roses comme le jardin. Peut-être une pensée d'éternité se mêlait; à ce geste; je ne le compris pas tout de suite. Je la regardai, je regardai ensuite Eudore. Ses yeux se mouillèrent, il me tint un long temps serré contre lui. Il me dit : « Le jour ne meurt que pour renaître, ô Sosthène; et les roses du couchant sont les mêmes que celles du matin. Que notre amitié soit éternelle comme les invisibles Forces qui éternisent la vie! » A son tour, il prit la main de Laodice et la joignit à la mienne entre ses doigts; et je compris que le geste de Laodice, en nous montrant le ciel, nous avait fait voir par analogie celui qui était en nous et nous venait de la communion de nos pensées.

La beauté des choses et leur correspondance mystérieuse avec l'âme me furent rendues

visibles. Je sentis s'ouvrir devant moi cette éternité qui déjà avait passé dans nos esprits : nous n'en percevons le sens qu'en le rapportant à notre désir de nous immortaliser nousmêmes par la sympathie. Et une exaltation délicieuse m'avait envahi; ils n'étaient pas moins émus que moi: je leur disais : « 0 Laodice! ô Eudore! » Je ne trouvais pas autre chose à leur dire. Et ils me répondaient en m'appelant aussi par mon nom, comme si dans cette minute exquise nous nous rappelions l'un à l'autre du fond d'un nuage, perdus aux rives d'une contrée inconnue.

J'habitais non loin de la maison d'Eudore : elle était plus belle et plus vaste que la mienne ; un parc l'entourait, plein de statues et de fontaines. Nous y avions passé à deux des heures qui ne s'oublient pas, en discourant sur les vérités auxquelles se rattache la destinée des hommes. L'amour alors n'avait point encore touché le cœur de mon ami ; le mien lui était acquis sans partage, et nous ne parlions ni l'un ni l'autre de l'amour dans nos entretiens ; il semblait que l'amitié fût le seul sentiment qui dût nous laisser constants.

Elle se réveilla plus vive à travers Tamitié de Laodice comme si, en se partageant, elle ne se fût point divisée; et il n'y eut qu'une amitié de plus qui plus tard devint de l'amour et ne parut pas avoir changé de nom. Je connus la joie de les retrouver ensemble dans la solitude des bosquets où d'abord je n'avais cherché qu'Eudore. Ils venaient à moi comme autrefois j'arrivais vers lui; nous n*avions jamais fini de nous entretenir des mêmes choses que par le passé. Elles nous intéressaient bien plus depuis que Laodice s'y intéressait elle-même; et seulement elles nous apparaissaient à présent sous un jour difTérent, dans une clarté qui était l'âme de Laodice.

Quand elle parlait, nous nous aper'cevions qu'elle ne faisait qu'exprimer des sentiments qui dormaient en nous et qui, jusqu'à ce moment, étaient restés sans voix. Nous nous regardions avec une surprise attendrie, Eudore et moi. Il me disait en souriant : « N'est-ce pas cela même, ami, que déjà nous pensions tous les deux et qui, divinement, nous tourmentait de ne pouvoir s'élucider dans la parole ?» Et je disais à Laodice : « Laodice !

Eudore a raison. En vous écoutant parler, c'est comme si je nous entendais nous-mêmes, après un long silence. »

Elle eut ainsi le don charmant d'être à la fois nos deux âmes lumineuses et subtiles par ce miracle qui prolongeait la sienne en la nôtre. Nous cessâmes d'être des âmes séparées pour nous fondre dans une seule qui avait ses traits et nous ressemblait et nous semblait bien plus belle. La beauté de son corps n'était que l'image de sa beauté intérieure ; elle l'enveloppait comme une tunique transparente, comme une nue d'argent. En nous regardant au miroir de son esprit, nous croyions nous reconnaître et nous savions aussi que c'était d'elle que nous venait la clarté avec laquelle nous nous apercevions. Nous vivions dans un monde d'illusions divines qui ne nous laissait plus voir où nous cessions de sentir et de vivre l'un sans l'autre.

Quand s'allumaient les flambeaux, Eudore allait prendre aux rayons de sa bibliothèque un de ces poètes dont elle aimait entendre les vers. Tous sont beaux quand ils sont jeunes ; mais il en est de qui la jeunesse a le

goût des choses éternelles ; et surtout elle aimait les poètes qui semblent avoir connu les dieux aux âges ingénus. Tantôt c'était Eudore ou moi-même qui lisais leurs strophes musiciennes comme le jet rythmique d'une eau qui s'élance et retombe au marbre des vasques. Et quelquefois elle me prenait le livre des mains, et nous ne lisions plus, et un silence plus doux que les musiques s'étendait, car alors c'était nous-mêmes que nous entendions en nous. Chacun pensait pour soi et cependant nous avions tous les trois les mômes pensées. En nous regardant ensuite, un sourire nous venait de pleurer ensemble pour un délice profond que personne ne savait dire, et la petite onde claire à nos yeux faisait un brouillard léger où nous nous apercevions comme des Esprits.

Ces sentiments, à force de se répéter, nous communiquèrent une sensibilité si grande que par moments l'un de nous achevait la pensée que les deux autres avaient commencée et nous ne nous étonnions plus du magnétisme qui nous l'avait rendue commune.

Nos âmes étaient si proches que nous ne^sa-

vions plus que par nos yeux que nous étions là trois et ensuite le charme continuait quand la vie momentanément nous avait séparés.

Une nuit d'août, nous étions assis ensemble sur la terrasse ; la lune tardive se cachait encore derrière les Lois ; leur masse sombre s'argentait à peine d'une lumière qui semblait plus basse que l'horizon. Les cigales, dans la tiédeur des foins, agitaient leurs cistres comme, aux antiques fêtes de la Terre, les danseuses sacrées. Et nous nous écoutions ne rien nous dire, dans le vertige charmant de l'ombre où, seules, nos âmes l'une pour l'autre demeuraient lumineuses. Il arriva que ]e firmament, coup sur coup, s'illumina de brèves et surnaturelles trajectoires ; une pluie d'astres ruissela sur les bois ; tout l'espace en fut ébloui, et ensuite les grands plis de la nuit s'étendirent, tandis que nos regards croyaient encore y voir palpiter un sillage de météores. Elle m'avait pris la main ; peutêtre elle crut prendre celle d'Eudore ; et je sentais ses doigts vibrer dans les miens. Soudain la nuit s'ouvrit ; une courbe immense sinua, un arc de diamant comme le dessin

prodigieux d'une coupole. Ce fut une éternité; un cri ne finissait pas à nos lèvres devant ce monde qui passait et ne s'arrêtait plus de mourir.

Nous fûmes pendant cette minute qui dura l'illusion d'un siècle comme ce feu même, en une vie très haute et qui se retenait de s'éteindre et qui déjà n'était plus la vie. Nous ne savions pas si nous vivions encore et, en même temps, nous nous sentions transportés d'un élan sublime au mouvement de l'univers, parmi les régions de la vie éternelle. L'étoile s'évanouit; elle parut avoir plongé par delà les cercles de la terre ; et nous nous étions levés tous trois pour la suivre plus longtemps. Nous ne vîmes pas que nous nous tenions embrassés en pleurant comme si nous-mêmes nous allions mourir. Nos yeux qui encore cherchaient l'étoile, ne s'aperçurent pas de ce que faisaient nos bouches; mes lèvres rencontrèrent celles de Laodice ; elle me rendit mon baiser ; et ensuite Eudore le prit à ses joues. Et Tombre était chaste autour de nous. Mais cette émotion nous avait brisés; elle défaillit ; nous dûmes, enjoignant nos

mains, la transporter dans la maison. Je ne m'en allai qu'après qu'elle se fût endormie; je restai moi-même accablé d'une peine délicieuse comme pour un ciel rapproché et qui s'est refermé. Jamais je n'aimai autant Eudore ; il me parut plus près de moi à travers le baiser de Laodice; et déjà j'aimais Laodice, je croyais encore n'aimer qu'Eudore.

Je la revis le lendemain: elle s'appuyait à son bras; tous deux longtemps m'avaient en vain cherché dans le parc; je m'étais enfoncé dans un bosquet plus ombreux, qui n'était pas celui vers lequel, d'habitude, nous menaient nos pas. Elle me tendit en souriant la main; je n'osais regarder sa bouche; et Eudore me dit qu'ils avaient tous deux pensé à moi pendant leur sommeil. « Cher Sosthène, nous étions à trois comme une même flamme brûlant d'un feu unique. Nos âmes consumées de trop s'aimer s'étaient changées en ce feu qui ne pouvait s'éteindre. » Laodice alors flt remarquer que c'était ]à une analogie avec le météore qui un instant avait tenu nos vies rapprochées et suspendues. « Moi aussi, Laodice, lui dis-je... » Mais la parole

me manqua: je ne sus que pleurer dans mon bonheur, et ils étaient heureux comme moi, une joie subtile brillait dans leurs regards.

Dès ce jour, mon amitié pour Eudore prit un caractère plus passionné. J'y mêlai, sans m'en apercevoir, un peu de l'amour que m'avait inspiré Laodice; elle-même m'y encouragea en me persuadant qu'Eudore m'aimait encore plus que je ne l'aimais « N'est-ce pas là une chose naturelle, ajoutait-elle en une nuance délicate de sympathie, puisqu'il est deux à vous aimer ? » Les effusions naissaient de nos rapprochements; en les prodiguant à mon ami, c'était à Laodice que je les rapportais ; et je ne les séparais pas dans ma pensée. J'étais malheureux loin de lui ; même auprès de Laodice, s'il demeurait trop longtemps absent, ma joie regrettait sa présence, et je ne me consolais pas non plus si Laodice tardait à m'apparaître. Il en allait ainsi d'euxmêmes: nous n'étions heureux qu'en nous retrouvant réunis comme si, jusqu'à ce mo ment, une part de nous s'en fût allé^ et nous manquât. Nous vivions par là d'une même vie

et cessions de vivre pendant le temps où nous étions séparés.

Il arriva un jour que l'occasion s'offrit pour moi d'un voyage que nous avions projeté ensemble, Eudore et moi, alors qu'il ne connaissait pas encore Laodice. De communes recherches, une égale vénération des monuments de l'antiquité nous avaient induits à penser que toutes les fouilles n'avaient point encore révélé les trésors de l'Attique. Même après que fut venue Laodice, nous continuions à nous en entretenir dans les soirs, sous la lampe. Je leur fis part de l'éventualité de mon départ ; j'étais moi-môme si triste en la leur apprenant que je |ne leur aurais pas autrement annoncé un malheur. A peine j'eus parlé, Eudore pâlit affreusement, et les larmes montèrent aux yeux de Laodice. « N'avons-nous vécu d'un si constant attachement, me ditelle, que pour nous perdre si tôt ? 11 se peut, Sosthène, que vous ne reveniez jamais d'un si lointain voyage... D'autres amitiés auront pour vous un charme qui vous fera oublier celui qui vous retenait auprès de nous. » Eudore, ne pouvant maîtriser plus longtemps sa

douleur, s'était retiré dans une pièce voisine; il n'osait [se faire à l'idée de l'absence et à la fois se défendait de peser sur ma résolution.

Laodice, d'une voix basse, entrecoupée par les pleurs, me dit encore : « Si l'affliction d'un ami, ô Sosthène, ne suffit à vous faire demeurer, pensez à celle... » Elle ne put achever et je compris qu'elle m'aimait... « 0 Laodice, chère Laodice, m'écriai-je, j'eusse été bien plus à plaindre moi-môme. Allez dire à Eudore que je préfère l'amitié qui me fit découvrir le bonheur à toutes les autres découvertes auxquelles l'amitié n'aurait point de part. » Elle me pressa dans ses bras comme l'eût fait Eudore lui-môme ; et l'amitié et l'amour me payèrent de leur ôtre resté fidèle dans un moment où je fus si près de leur manquer.

Jamais je ne songeai à posséder cette admirable femme; j'aurais trop cruellement ressenti un tel outrage à l'amitié qui me l'avait donnée. Je la possédai bien mieux en ne cessant de mériter la confiance d'Eudore. Luimême, jej l'appris un jour,7afin de conserver

la mienne, consentit à demeurer pour Laodice un amant qui ne se réclamait d'aucun privilège. J'eus ainsi toute l'âme de Laodice et cette âme était aussi celle d'Eudore.

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