‹ La vie secrèteChapitre 2 sur 22 · OMBRES AMOUREUSES · texte numérisé non relu

OMBRES AMOUREUSES

A Octave U^anne,

Oh! C'est une étrange et triste histoire, dit le vieillard, une histoire qui n'a pas de nom, comme celui et celle pour qui elle fat la vie, pour qui aussi elle fut la mort. Il ne sut jamais de quel nom la nommer; quand le temps vint où il eût pu l'appeler d'un nom de femme, il était trop tard, et probablement elle ne connut pas davantage le nom qu'il portait, en sorte qu'ils restèrent toujours l'un pour l'autre, à travers un extraordinaire amour, deux êtres qui ne s'étaient jamais vus et qui peutêtre ne cessèrent de se demeurer inconnus

qu'après la mort, si toutefois il est par delà une patrie où finit l'exil des âmes et où, en se rejoignant, elles peuvent enfin se reconnaître. Ils eurent cette mélancolique destinée de s'être compris sans s'être jamais parlé, à travers de tels espaces qu'ils auraient pu tout aussi bien s'aimer des confins d'un monde à l'autre et que la distance qui sépare les étoiles aux profondeurs du firmament n'eût pas été plus grande que les intervalles qui toujours séparèrent leurs deux existences. Ils vécurent et s'aimèrent à travers le mystère ; ils furent l'un pour l'autre le songe d'un hymen qui ne s'accomplit qu'en eux-mêmes et qui demeura sans réalisation terrestre.

Pourtant il n'exista entre eux qu'une cloison de pierre, si frêle qu'un coup de pic en eût eu raison. Mais les événements sont dans la main d'un providentiel ouvrier qu'on ne sait pas. Lui seul eût pu abolir la barrière derrière laquelle leurs âmes aspiraient à se fondre et il n'apparut jamais. Ils restèrent des amants qui acceptent d'être fidèles et constants jusqu'à la mort sans avoir échangé les paroles qui scellent le mystique anneau des fiançail-

les du cœur. Ils se passèrent aux doigts, d'un secret et tacite consentement, un anneau d'ombre, et tous deux ne furent l'un pour l'autre que des ombres. Le prêtre un jour arriva pour les Suprêmes secours ; il y avait des cierges sur la table; il y avait un pâle visage sans vie dans les draps du lit. Et puis, à quelque temps de là, le prêtre revint dans la maison voisine ; il y avait là également deux cierges; il y avait là aussi un visage expiré. Et ils ne connurent point d'autres sacrements, ils furent ainsi mariés dans la mort. Vous voyez bien que c'est une étrange et triste histoire.

La vie singulièrement mêle l'ironie à la tristesse. Une simple épaisseur de briques sépara leur grand amour et fut cause que celui qui restait ne put survivre à celle qui, la première, était partie. Elle n'avait pas de nom dans son cœur; elle était pour lui la vie, et, quand elle s'en alla, ce fut sa vie qui, avec elle, descendit au tombeau; il la suivit comme si ensemble, bien que séparés, ils n'avaient eu qu'un même souftle de vie. Rien qu'un mur cependant, la grossière réalité d'un peu d'argile séchée au soleil; elle les mura vivants

ââ LA VIE SECRÈTE

dans le mystère; elle mit entre eux la rigi dite des parois d'une tombe. Celle où, séparément, mais peut-être subtilement réunis en esprit, ils allèrent dormir ne fut ni plus secrète ni plus absolue.

Ces choses ne seront comprises que des âmes inquiètes de tout l'inexplicable qui nous entoure; elles ne pourront émouvoir les autres qui ne s'en rapportent qu'aux évidences tangibles. Pour celles-là seulement, la réalité n'est qu'une des formes décevantes de l'Incognoscible et complique, au lieu de l'élucider, le dessein mystérieux qui nous voile le sens caché des apparences. Un mur peut n'être que la cause des joies et des douleurs départies aux existences qui se dérobent derrière lui. 11 fut ici tout le symbole des deux destinées qu'il servit à disjoindre, il fut la destinée même de deux âmes tendres vouées à vivre et à mourir séparées.

0 de quel effroi il m'en parlait, aux heures testamentaires où le cœur, se sentant fragile et toujours si près de se rompre, aspire à s'éterniser dans la confidence qui en libère les silences accumulés 1 Avec quels tressaille-

ments d'angoisses, quelles certitudes que la pierre était faite de son âme vive et de ses moelles il l'évoquait, l'amie qui toujours demeura sans nom pour l'autre part d'elle-même ! Il sentait bien que rien n'eût servi de le percer, ce mur, en supposant qu'une telle chose, eût été possible, puisque ce mur était l'image de leur vie, puisque, après celui-là, ils en auraient pu rencontrer un autre que nul foret n'eût pu vriller.

Ce ne fut qu'à la longue toutefois qu'il parut se résignera cette destinée de n'être qu'une ombre pour une autre ombre, car, si faible et si timide, si blotti en lui-même que s'attestât ce frileux et doux esprit, il avait eu ses heures d'impatience et de révolte où il voulut connaître Celle qui jamais ne devait lui apparaître et devait expirer avec son visage d'inconnue. Il était plus jeune alors, bien que les ennuis d'une jeunesse solitaire, dans une maison taciturne où régnait l'humeur despotique d'un beau-père, eussent avancé pour lui la maturité au point qu'à trente ans il ressemblait déjà à un vieillard. Ce fut vers cet âge qu'à des signes qu'il ne comprit pas tout d'abord

et qu'une tenace et passionnée clairvoyance élucida à la longue, se révéla la présence de l'obscure amante que rien plus que son absence même n'eût pu lui rendre présente. Le frôlement d'une robe ouïe à de certains moments, la légère et fine musique d'un tissu soyeux fut l'initiation à cette présence. Une femme amie du silence vivait comme en rêve de l'autre côté de la paroi; il ne savait quelle femme, mais il la conjectura comme lui désabusée et triste, finissant de vivre dans le regret de n'avoir point vécu.

Jamais il n'entendait le son de sa voix, soit, qu'elle n'eût personne à qui parler, soit que, dans l'excès d'une sensibilité maladive, elle eût peur d'entendre le bruit de son. âme à ses lèvres. Elle fut ainsi doublement le mystère, puisqu'elle resta pour lui la muette à la fois et l'invisible, et cependant il la vit et l'entendit bien mieux à travers cet effacement de sa personne que si elle se fût matériellement révélée à son sens. Mais vers le soir, quelquefois, les délicates et mourantes résonnances d'un clavecin s'ébruitaient. Elles lui apportaient des airs dont sa jeunesse à lui-même

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avait été bercée et il les accompagnait en sourdine sur le violon que, depuis des ans, il avait délaissé et duquel il se remit à jouer pour être plus près d'elle. Ohl des mois aussi s'étaient écoulés avant qu'il s'enhardît à cette témérité, avant qu'il osât lui faire entendre, à défaut de sa voix, cette voix des autres qui, après tout, était encore la sienne, puisqu'il y faisait passer son âme.

Elle sembla, dans les commencements, ne pas la reconnaître, cette âme qui était cependant la seule chose qu'elle devait connaître de son mystérieux ami. Pendant des semaines le clavecin se tut; quand il reprit, on eût dit l'aveu timide d'une sympathie qui hésite à s'exprimer, tant les notes s'alanguissaient sous le frôlement à peine des mains, et ce fut encore là, de la part de cette muette, comme une musique où une vie se meurt de n'oser se communiquer. Le silence, pour ces deux êtres prédestinés à rester l'un pour l'autre silencieux, fut si bien la condition même de leur vie qu'ils ne s'entendirent vraiment qu'à travers le silence. Avec le temps, ils devinèrent qu'en évitant tout autre moyen de se connaître, ils

vivaient comme seulement il leur était permis de vivre l'un pour l'autre. Et le silence de l'un répondait au silence de l'autre; ils s'écoutaient ne se rien dire et se comprenaient comme s'ils eussent parlé. Cherchât-elle à le connaître? On ne sait. Lui seul eut la faiblesse d'espérer l'arracher à son mystère: il n'en fut pas dissipé pour cela et, bien au contraire, redoubla, comme si les choses elles-mêmes se liguaient pour l'épaissir au tour d'eux.

La maison où habitait la silencieuse musicienne figurait une cité aux passages compliqués et que d'innombrables locataires occupaient. On y pénétrait par trois accès, et tous trois s'ouvraient en des rues opposées. Les trois concierges ne purent rien lui apprendre si ce n'est qu'il y avait dans ce vaste logis plusieurs dames vivant seules et qui, presque toutes, semblaient avoir apporté en arrivant quelque douleur. Mon ami, déjà si enclin à la défaillance, désespéra ; il s'enferma dans ses chambres, vécut le prisonnier de cet amour qui, à la fois, était l'évanouissement delà personne aimée et la subtile, la presque spiri-

tuelle émanation de ses approches. Il la sentait se mouvoir de l'autre côté du mur comme un léger, un aérien fantôme ; il s'efforçait de vivre de sa vie, du songe de cette vie qui se reculait dans une éternité de silence et ne lui fut jamais qu'une conjecture idéale. Cependant la cloison, à la longue, sembla s'animer; elle vibra de l'efflux ardent de ces deux âmes passionnées et timides qu'elle séparait et rapprochait, comme si des parcelles de leur amour se fussent infusées dans la brique et l'eussent ductilisée jusqu'à lui donner la sensibilité.

J'ai vu sur les roses du papier la trace des baisers que, dans sa douce folie ingénue, mon ami y appuyait, et cette empreinte, même après sa mort, resta humide, comme si les larmes l'eussent jusqu'au fond mouillée. Ils en arrivèrent l'un et l'autre à correspondre par de légers coups frappés dans la pierre et qui devinrent entre eux comme une tendre et discrète télégraphie, comme un délicieux langage où leurs cœurs, à défaut de leurs voix et de leurs visages, se connurent et restèrent confondus.

Et puis un jour arriva où le clavecin demeura muet, où la petite main musicienne cessa de répondre aux appels de l'amant. Ainsi fut rompu le silence qui si inexprimablement s'était empli de l'émanation muette de leurs êtres. Le silence fut cassé comme avec des fracas de marteaux. Le mur sembla s'être écroulé sous les tonnerres du vide, et cependant ce fut seulement alors que le silence mérita son nom. Le poids effrayant des tertres à l'ombre des ifs n'eût pas mieux scellé les tronçons de ce mariage mystique de deux âmes qui, après avoir subi les langueurs et le mal de se sentir à jamais solitaires, avaient fini par se résigner à un triste et nostalgique bonheur. Il crut qu'elle était partie et, au fond, espéra qu'elle fût morte. Il se décida enfin à s'informer auprès des concierges : l'un d'eux lui apprit qu'une dame, en effet, avait trépassé dans la maison. C'est tout ce que mon ami connut jamais de la femme qu'il avait aimée d'un si grand amour. Elle se révéla à lui à travers la mort: encore elle emporta le secret de sa forme sensible, et ainsi le mystère ne cessa pas un instant : sa fin

ne fut qu'un peu plus de mystère ajouté au mystère qu'ils avaient été l'un pour l'autre. Lui-même mourut peu de temps après, l'ayant jusqu'au bout aimée dans la beauté et la plénitude de son rêve, que nulle désillusion n'altéra.

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