LE SUCCUBE
A Armand Silvestre.
Dans la loge, avec un cassement du buste, penchée dans le mouvement rapide d'égaliser sous elle les plis de sa robe, la Dame s'assit. Nul éclat lumineux de la chair, dans l'entour de décolletages dont s'éblouissaient la pourpre et l'or des loges voisines, n'irradia de son apparition sous le ruissellement des clartés électriques. Un nœud de satin noir lui ceignait le col et joignait la sévère fermeture d'un corsage modelant les élégances longues de sa taille. Avec ses gants noirs tirés jusqu'au-dessus du coude et le fusèlement de son corps mince sous
le noir uni des soies, elle sembla dégager le frisson d'un Whistler surgi aux illusions de cette atmosphère de théâtre, dans l'air factice et peint.
Un étrange visage morbide, aux lèvres minces et ardentes, dans une pâleur de chair encore exagérée par les froides et vertes incandescences, fut cause de l'émoi qui soudain fit converger vers sa présence l'unanime jeu des lorgnettes. Des bandeaux plats, d'un or roux, découpaient le front impérieux et haut et ensuite ourlaient la matité des joues, comme épuisées de sang.
D'abord elle n'eut que ces gestes légers et déliés dont les femmes, au théâtre, simulent un prestige animé d'orchidées et concertent le soin délicat d'apj)araître en beauté. Encore semblait -elle indifférente au frémissement de la salle. Une de ses mains bientôt se posa sur le bourrelet de velours; l'autre agita les plumes noires d'un éventail comme la palpitation d'une aile de grand oiseau, et droite, les épaules immobiles, sans une ondulation vers l'énigmatiquepersonnage aux traits durs et aux cheveux trop noirs qui
l'accompagnait et parfois se penchait à son oreille, elle demeurait tournée vers l'orchestre dont la rumeur, comme un bocage au lever du jour, déchaînait, sur un dessin confus d'accords, des thèmes épars où déjà s'annonçait la splendeur profonde de l'œuvre.
Je ne sais quelle force merveilleuse me fit tout à coup désirer voir la nuance de son regard, car, placé aux derniers rangs des fauteuils, je n'avais encore aperçu qu'un segment de ce troublant visage. Il me fallut déranger une file de spectateurs dont la mauvaise grâce à peine condescendit à me livrer passage; mais je n'y pris garde, attiré par une fascination extraordinaire. En me coulant ensuite avec méthode dans la travée le long des loges, je pus me rapprocher assez pour n'avoir plus qu'à lever la tête et m*attester la perversité satanique dont s'harmonisaient, chez cette femme d'une beauté fulgurante à force de laideur, les yeux et toute la personne.
Avec des battements lourds, ils palpitaient lentement aux clartés des lampes. Leur regard dardait une vie cruelle, des effluves
fiévreux et rouges, cVune ardeur physique presque animale. Un trouble violent aussitôt m'envahit sans qu'il me fût possible de m'en notifier la cause; j'eus le pressentiment que cette inconnue qui excitait les curiosités banales de la salle avait été associée à ma vie pendant un passage qui me restait encore obscur. Du moins, ce fut la sensation qui, dès ce moment, régit toutes mes pensées et m'absorba si plénièrement que je ne me certifiai pas tout de suite le prodige qui au frivole et léger bourdonnement des voix, comme par le charme d'une incantation, depuis un instant substituait les subtiles et magnétiques ondes du plus merveilleux torrent d'amour et de douleur qu'ait épandu le génie de la musique.
C'était le prélude de Tristan, et j'avais- traversé toute la Bohême pour venir, en ce théâtre d'une résidence royale, goûter les enchantements de ce soir voluptueux et souffrant. Puis la scène se découvrit : la mer entière ondula aux r3^thmes de l'orchestre et du bercement de ses houles cadença le chant des
matelots, tandis que d'une plainte infinie déjà se lamentait l'Ame asservie aux amoureux sortilèges que, seule, l'inévitable mort devait délier.
J'avais regagné ma place, insoucieux (Jjes murmures que soulevait mon agitation insolite, et maintenant concentrais mes esprits dans le délice et l'effroi de me sentir moimême mêlé à ce drame vertigineux. Il sembla que la Dame étrange, comme un fantôme né d'un prestige, se fût résorbée en l'idéale région des présages où, par avance, s'accomplissait le merveilleux destin des amants.
Mais à peine l'acte fut fini, le charme du même coup se rompit :1e pouvoir mystérieux qui m'avait fait quitter ma place ramena ma vue vers Celle qui un instant m'évoqua une date et sur soi referma les portes de ma mémoire. Peut-être des vibrations se communiquèrent et lui transmirent l'efflux nerveux qui chargeait mes prunelles.
Elle sortit de l'immobilité et parut s'agi* ter subitement en divers sens, comme si elle eût cherché quelqu'un dans la salle. J'obser-
vai que ses paupières se mouvaient précipitamment ; elle semblait échapper au sommeil intérieur et résister à l'empire d'une force qui demeurait e^ncore secrète pour elle.
Un peu de temps ses regards vaguèrent, puis se rapprochèrent, et, enfin, toute distance cessa; nos yeux convergèrent en des cercles magnétiques où nos âmes déjà se reconnaissaient et à la fois nous demeuraient inconnues. Il fut évident pour moi qu'elle s'efforçait de renouer le lien brisé dont un des bouts flottait dans mon souvenir et qui,, en un temps encore ignoré de notre vie, nous avait conjoints.
Mon angoisse avait redoublé: il me sembla qu'une frêle cloison seule nous aliénait l'un de l'autre, le brouillard léger d'une vitre [ternie. J'étais sur le point de me la mémorer avec certitude et, en même temps, je craignais de voir s'effacer la diaphane ressemblance avec une image diffuse et qui cependant ne s'en allait pas.
Je ne pris plus qu'une attention distraite au cantique des extases amoureuses, car, encore une fois, la sublime musique se faisait
entendre: c'était à présent le dangereux enchantement de cette nuit de la foret où les nobles amants, ivres d'immolation, élevaient sous les étoiles, comme un spasme, la longue et ineffable modulation de leurs âmes entraînées de l'amour à la mort. Elle-même était restée frissonnante comme d'une fabuleuse rencontre après des laps obscurs. Je ne crus pas un moment que nous pussions être, cette femme et moi, le jouet de simples et déroutantes coïncidences. Nos âmes plutôt semblèrent avoir été appelées l'une vers l'autre du fond de la vie. Venues par des chemins différents ainsi qu'à un anniversaire, elles se regardaient à travers une molle nuit comme des bords opposés d'un fleuve. 0! pensais-je, en quels lieux, en quelles fiançailles délicieuses et funèbres, dis -moi, spectre obsédant et paradoxal, nos destinées furent-elles si étroitement confondues que, sans tout à fait nous apparaître, il nous en reste encore le goût des baisers et de la mort? Car, à •mesure, dans la nuit même do l'événement, s'avérait pour moi un rapport de choses tragiques et voluptueuses. Un sens lucide m'a-
vertissait que la douleur et l'amour nous avaient autrefois unis, ombres asservies à un ocGulte et redoutable dessein.
L'immense palpitation tranquille des feuillages se brisa dans un tumulte armé; les épées furent tirées; l'âme de Tristan se voila d'agonie, et moi-même, j'étais emporté dans un orage. Quand de nouveau je regardai la Dame, la suprême péripétie accomplie, je vis que ses yeux, en se retournant vers les miens, exprimaient une souffrance égale à la plainte des instruments et des voix dans cette symphonie des afflictions.
Il me parut aussi qu'ils me suppliaient de mettre fin à des doutes plus torturants que toutes les certitudes. Et, encore une fois, les apparences se reculèrent : je fus près de me convaincre qu'un phantasme s'était joué de ma crédulité. Mais non, pensai-je aussitôt, ce n'est pas un leurre, car comment se pourrait-il qu'elle eût ressenti les effets d'une illusion en laquelle seul j'aurais été induit ? Nul doute : en croyant nous reconnaître, nous nous sommes souvenus tous les deux qu'au moins un jour ou une heure, nous cessa-
mes d'être l'un pour l'autre des inconnus : mais en quelle vie, si celle-ci ne suffit pas à éclaircir ce mystère? Sa pâleur encore accrue, ses prunelles éteintes, l'indicible tourment dont s'altérèrent ses traits me firent craindre qu'elle ne touchât à la mort qui déjà touchait Yseult.
Sentant bien qu'elle souffrait à cause de moi, j'essayai de détourner les yeux; mais ils retombèrent bientôt sous l'empire de l'hallucination qui m'ensorcelait, et, derechef le faible rideau qui séparait nos âmes redevint transparent comme si enfin nous allions nous apercevoir dans la vérité du souvenir. Mais l'orchestre préluda, l'ingénu et nostalgique chalumeau s'éleva des bords de la mer, et Tristan, sur son lit de douleur, appelait celle qui tout à coup apparut et fut pour lui l'amour et la mort.
Une aimantation simultanée en ce moment orienta l'un vers l'autre nos regards. Je ne puis encore définir l'expression ironique et cruelle que je crus lire en les siens : ils décelèrent la délivrance et là victoire. A moins, me dis-je, qu'ils ne raillent le pauvre
rêveur hypnotisé par leurs sortilèges. Et cependant, ce sont bien ces yeux ténébreux et phosphores qui, déjà là-bas, se fixèrent une première fois sur moi et me brûlèrent les os. A peine cette idée me fut venue, les contingences s'effacèrent, le fait se restitua tangible et immédiat. C'était la fin d'une maladie où mes jours avaient été en danger. Au lit, pendant la nuit, une créature merveilleuse, un être de chair et de sang, au visage si pâle que la décomposition subtile semblait déjà le pourrir, me visitait. Elle était rousse et nue, et portait autour du cou un collier de satin noir. Cette vierge dévorante pénétra donc sous mes draps et me mordit la bouche d'un si effrayant baiser que mon sang aussitôt fusa d'un large jet. Nos corps aussitôt se convulsèrent ; le mien, dans mon elfort pour lui échapper, se tordait comme un orvet blessé; et à la fin je cessai de repousser ses mortelles lèvres altérées. Tandis qu'à petits coups elle continuait de laper ma substance rouge, moi-même je buvais la vie à son cou, sous le ruban noir, ainsi qu'à une fontaine. Je ne pourrais dire si
je veillais ou si j'étais endormi, non plus quel temps dura ce supplice adorable. Ma mère, entrant au matin dans ma chambre, me trouva à demi expiré et baignant dans mon sang. Nulle porte ne s'était ouverte pendant la nuit ; nous vivions seuls avec une vieille servante dans cette maison. Pourtant ce ne fut pas un rêve : stryge ou succube, mais substance incorporée, je ne doutai pas d'avoir goûté, à travers les vertiges et les allres, un délice qui confina à la ;nort.
Et voici que la goule soudain m'apparaissait en la Dame aux bandeaux vermeils, avec les mêmes yeux qui me brûlèrent comme des ventouses, avec la môme bouche aux courtes lèvres de sangsue. Une mince fissure cicatrisée lignait son cou sous le ruban de satin noir > ma bouche avait gardé le goût de son sang, et elle avait cet air hors de la vie dont s'offrit à moi l'homicide amour, soit qu'elle fût morte un peu sous ses apparences de vivante ou que son âme vécût loin d'elle d'une vie errante et solitaire. C'est là un eifrayant mystère que seulement expli*
quer aient la déportation de nos âmes en dehors de nous et leurs attirances l'une vers l'autre, dans les régions du sommeil et de l'hypnose.
Cependant, sur la scène, les fiançailles d'amour et de mort s'étaient accomplies. La grande plainte un instant encore traîna, et ensuite les lampes furent haissées ; je me précipitai vers les issues. Mais la Dame aux bandeaux rouges, comme un léger fantôme,, comme le vampire qu'elle était, sembla s'être dissous dans l'air de la rue.