LE SAINT LAPIDE
A Charles Cottet,
L'horloge (le la maison tinta une heure avant le jour. Le vieux Pé, au sommeil léger, déraidit ses vieux os et, s'en allant vers la porte, cria après l'homme et la femme. Celle-ci était sa fille ; ensemble avec son mari, ils approchaient de la septantaine, s'étant épousés sur le tard, après des ans de labeur et de famine, comme des bêtes de la terre. Les talons de la femme, aussitôt, râpèrent la nuit; l'homme, à tâtons, piétina d'un pas lourd de bœuf au labour, et, tout en se vêtant, chacun disait les prières. Mais leur chétive géni-
ture soudain s'agita ; ils n'avaient osé encore la réveiller, la chérissant comme une petite idole. C'était une fille; il y avait deux ans qu'elle leur était venue, toute nouée, issue de leur maturité misérable. Comme, chaque jour, ils craignaient la perdre en des convulsions, ils avaient résolu de pôleriner ce matin-là vers un lieu miraculeux dédié à saint Corneille. L'homme assit Tavortonne en ses paumes rugueuses, la femme ceignit le hissac bombé de chant eaux de pain, le vieux Pé prit son bâton, un chéneau qui lui allait au menton. Et, ayant garni Tauge de leur truie, ils fermèrent l'huis et, ensuite, cheminèrent par les sentiers, dans le frisson froid avant-coureur de l'aube.
Tous trois marchaient déchaux, vêtus de dimanche, les hommes en sarrau et tête nue, et celui-ci ou celui-là, à voix haute, égrenait les versets du rosaire; les deux autres, en mussitant, d'un léger bredouillement labial l'accompagnaient; puis à l'unisson, après chaque chapelet, tombait l'amen, régulier comme une minute d'éternité, comme une pelletée de terre dans les fosses, et, de nouveau, ils^ecommençaient.
Au bout (lu village, un coq chanta, tous les coqs bientôt après s'égosillèrent, et déjà, là-haut, dans une pâleur de jour, le coq symbolique, l'oiseau de saint Pierre, à la pointe du clocher, semblait d'or. Des portes grincèrent; ils aperçurent se mouvoir par les sentes, devant les fermes, des formes grises, et toutes descendaient vers la route qu'euxmêmes suivaient. Un peu de brouillard nocturne s'effumait des terreaux comme l'encens des messes matinales, et, néanmoins, ils distinguaient des visages d'enfants tristes, dodelinant dans le giron des femmes. Car c'était jour de pèlerinage général pour la contrée : toutes les afflictions s'en allaient vers le divin guérisseur, et une foule, maintenant, derrière eux remplissait le matin. Alors ils élargirent leurs enjambées pour être les premiers, selon la croyance que la fraîcheur des miséricordes s'use avec le nombre des intercesseurs. Et, quelquefois, l'un ou l'autre retournait la tête afin de conserver les distances.
Des roses, dans la palpitation claire du ciel, s'égalèrent à celles de" leur ferveur, au fond
de leurs cœurs simples. Il floconna un duvet léger de nues comme les plis aimables de la tunique de l'enfant Jésus dans l'église, et le silence des terres fut rompu. Ils avaient le visage religieux des bergers s'en allant vers l'Etoile ; leurs plantaires foulaient la poussière ou faisaient s'ébouler les cailloux. Vers l'orient le chemin, joaillé de soleil, eut l'air de se perdre en Dieu. Et aucun des trois ne cessait de prier ; ils marchaient du large pas des hommes levés à l'aube des âges et pèlerinant par les siècles. Ils semblaient marcher ainsi depuis que la douleur était née chez les races.
Enfin, ils entrèrent en forêt; une laie étroite sinuait à travers les taillis, herbue, feuillue, d'un sillage de procession; ils s'y coulèrent à la file, et le Pé allait devant, frappant le sol de son bâton, qu'il tenait par le milieu, les yeux bas, courbé sous les ans. Des verrières s'allumèrent dans les arbres, des rosaces immenses, ocellées de pourpre et d'or, magnifiques comme des queues de paon, et tous les merles sifflaient, d'heureux loriots égouttaient un rire clair et mouillé.
LA VIE SEGRKTE 155
Eux seuls, dans les ondes de la vie, étaient sans joie, terreux et hâves, portant en eux leur cimetière, et, comme la chaleur montait, parfois leur salive, k force de prier, tarissait, et ils étaient obligés de donner des coups de voix rauques comme des abois. Cependant tous trois continuaient de prier; les paroles tombaient de leur bouche en terre, lourdes comme un sang noir, et le Pé, devant, tirait son bâton, avec le bruit d'os de ses membres à bout de synovie; l'homme, la femme, à la suite, alternaient le faix de l'enfaut. Soudain, ils entendirent vagir les petits enfants malades dans le bois : c'était une plainte aigre et grêle et prolongée comme un orgue au loin pendant un soir d'orage, comme le miaulement de jeunes chats patiemment torturés. Alors ils craignirent que les autres mères les eussent dépassés. De nouveau, ils précipitèrent le pas; le vieux Pé un peu de temps courut en s'appuyant des deux mains à son arbre, plié sur ses jarrets, ses viscères, au creux de son buste, sonnant comme un tambour. L'homme et la femme à ses talons soufflaient. Leur Paler et leur Ave
grelottaient à travers leurs hoquets d'angoisse et de fièvre. Bientôt, ils furent las et s'arrêtèrent; mais, encore une fois, des enfants criaient dans le Lois, tous les enfants malades, et ils désespérèrent jDresque d'arriver encore les premiers.
La forêt cessa; ils longèrent des champs de seigle, un village, des étangs, et le soleil, déjà [haut dans les airs nus, ricochait à leur cuir sec, grêlait en leurs nuques ligneuses comme des chevrotines. Ils haletaient, mâchant de la braise en feu et des prières entre leurs dents, sans songer à la faim, habitués aux longs jeûnes. Il y avait cinq heures que, d'une haleine, ils marchaient, relancés par l'espoir et la mort. A la fin, une colline se dressa; ils entendirent venir, par dehà, le bourdonnement des cloches, elles s'enflaient comme des gongs; elles semblaient agiter d'énormes vans mystérieux. En se haussant, ils purent voir la pointe des clochers; puis la ville propitiatrice leur apparut tout entière, et ils descendirent en courant le versant qui dévalait vers les portes, car, encore une fois, les petits enfants
malades s'étaient remis à crier dans la campagne.
Dans un angle des remparts, une sculpture vénérable s'érigea: c'était l'une des innombrables statues miraculeuses qui, en cette cité, piscine des grâces célestes, attiraient des concours de peuple. Mais, déjà, des pierres en tous sens rayonnées attestaient le passage de pèlerins plus matinaux et leur firent redouter l'épuisement des miséricordes. Ils cherchèrent plus loin. Les prières leur tombaient en lambeaux des lèvres, comme becquetées par les corbeaux, et leur enfant, entendant crier les autres enfants, à présent criait avec eux, d'unmiaulementaigu de petit chat torturé. Leur pas sonnait sur les dalles, comme une foule le long des galets de la mer. Un grand saint de bois, comme ils longeaient le mur d'un cimetière, doucement inclina la tête et leur ouvrit les bras. Il avait souffert d'anciens et multipliés sévices, le visage troué comme une écumoire, le nez et les oreilles en plaies, et deux petites pierres seulement, au bas du socle, paraissaient avoir été jetées récemment. Ils désespérèrent
de trouver une image moins visitée, et, à leur tour, s'étant placés à une petite distance, ils tiraient de leurs poches des cailloux effilés et les jetaient vers le bienheureux, avec humilité et douceur, de toutes leurs forces. Surtout, ils visaient les parties charnues de la tête. Le bois, à chaque coup, vibrait, remué d'une vie intérieure, profonde. Et, ensuite, ils appelèrent le saint à grandes voix colères, criant qu'ils ne le laisseraient pas se rendormir aux délices du Paradis avant qu'il ne les eût exaucés. Mais leur provision de pierres s'épuisa: ils tombèrent à genoux et se lamentèrent, raidis dans leur foi barbare.