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LA FUNEBRE IDOLE

A Fernand Xau,

Plus encore que ses grilles aux lances d'or, un accès rebutant défendait le parc solitaire et royal. Du dehors, on n'apercevait qu'une double et rectiligne avenue bordée de mornes ifs en pyramide. Entre leurs parallèles infinies, des pièces de gazon s'étendaient, égales et droites comme l'ennui. Un dessein ainsi accordait h des analogies cachées les aspects préliminaires de cette résidence où d'abord paraissait régner la Contradiction. ^Mais à peine la laideur volontaire du paysage, en prolongeant jusqu'à l'horizon la solennité consternante de ses géométries, avait-elle fini de suggérer l'image réalisée de l'obsession, qu'un

tunnel de verdure, dissimulé derrière un bois de conifères, débouchait sur un découvert aux larges rampes de marbre d'où l'on commençait seulement à pénétrer dans l'intime et noble splendeur des arbres. Des allées de chênes et de châtaigniers convergeaient en étoiles vers un bassin spacieux qu'animaient des jeux de déités marines. Le silence des eaux sous la nuit séculaire des feuilles opprimait alors délicieusement l'ame. Ensuite on se sentait allégé en pénétrant dans des jardins magnifiques arrosés d'eaux courantes et dominés par une colonnade antique. Cependant, le château toujours demeurait invisible : un calcul ingénieux, en le reculant par delà une suite étagée de terrasses, en dissimulait les approches.

A certaines heures du jour, un vieillard, grimaçant et fardé, à la démarche sautillante, s'avançait jusqu'à l'extrémité de la plus haute des terrasses, comme le ridicule fantôme d'un autre âge. Une casaque puce à boutons d'or rhabillait par dessus le satin fleuri d'un gilet où bouillonnaient les dentelles d'un jabot; il portait les bas et la culotte et s'appuyait sur une longue canne à pomme d'or. L'étrange

persoiiiicige, en gesticulant, se dirigeait du côté des corbeilles où des jardiniers entretenaient les fleurs les j^lus rares. Avec des doigts minutieux, il s'attardait à cueillir, dans ces parterres combinés pour exprimer les nuances variées de l'amour, un choix subtil d'essences, du geste dont il eût composé un madrigal de formes et de parfums. Jiientot après, les petits coups de la canne décroissaient vers les cours, dispersant, comme à un signal les gens de service, car un édit sévère enjoignait de [ne point se montrer sur le passage du duc. Le silence et la solitude, grâce à ces ordres, autoritairement bornaient l'immense domaine comme si rien n'y dût exister que la petite vie furtive qui à peine lignait d'une ombre le clair gravier des chemins. Elle suffisait à remplir les demeures et le parc; les pas clandestins des visiteurs se défendaient d'en troubler la muette symétrie : tout s'y symbolisait d'une apparence dangereuse et chimérique.

Je dus à la touchante illusion dune des personnes du château d'en connaître les débris; et cette illusion devint pour moi la cause

d'une fabuleuse erreur qui me révéla la volupté. Le maître de chapelle du duc habitait un des pavillons disséminés sous les marmenteaux; il dirigeait la spallette et, à la fois, s'utilisait à des musiques profanes. Le duc ne se lassait pas d'entendre les menuets et les pavanes que l'adroit artiste, chaque jour, arrivait lui jouer sur le clavecin. Tandis qu'allait la frêle et pimpante musique, le petit vieillard poudré et fardé, avec des grâces cérémonieuses et surannées, dansait devant les miroirs le mensonge d'un pas qui se fût conformé à un vis-à-vis de marquises, comme lui, maniérées. Or, la femme du maître de chapelle ayant perdu un fils à l'âge que j'avais moi-même vers ce temps, elle crut trouver en moi une ressemblance qui lui restituait les traits de l'absent. Elle obtint de mes parents que j'irais passer mes vacances au château. Elle goûta ainsi des consolations précieuses, et je connus le troublant émoi de me sentir à la fois libre et captif dans le mystère d'une demeure où personne ne pénétrait. Elle avait la garde de la chapelle et m'initia aux pieuses et doucement puériles inventions dont elle la parait en pensant à

son fils. Souvent, j'y allais sans elle, attiré l)ar la beauté des verrières. Une porte s'ouvrait dans une tourelle près du chœur. J'en dérobai la clef et découvris ainsi l'escalier qui mettait en communication les appartements du duc et la tribune où il descendait entendre la messe. .Je ne m'y aventurai pas sans un secret ellroi, mais cet effroi fut plutôt l'aiguillon du plaisir que j'éprouvai à pénétrer par cette issue dans les parties du château qui m'étaient encore ignorées.

C'était, après les dernières marches, un dédale de couloirs aboutissant à d'autres escaliers qui se perdaient dans les combles ou longeant des portes qui, la plupart, demeuraient closes. Je devins bientôt le chat rôdeur de l'escalier : il me livra l'accès du mystère où ma jeune témérité goûtait les frissons de Taventure. A chaque découverte nouvelle,

j ma peur et mon émerveillement grandissaient. Ils touchèrent au saisissement du surnaturel le jour où, m'étant engagé à la pointe des orteils dans une enfilade de chambres, je surpris, par une porte vitrée, un spec-

l tacle à la fois atterrant et délicieux. Dans les

soies et les dentelles d'une alcôve, sous le jour voilé des rideaux de brocatelle, une créature très belle reposait nue. L'or pâle de sa chair à travers la pénombre diffusait une clarté auprès de laquelle l'éclat du soleil me parut indigent. On n'apercevait pas son visage, tourné vers la ruelle, mais des torsades b' ondes ruisselaient à la courbe de son épaule, et un de ses bras, dans l'abandon du S)mmcil, s'était déplié et, comme une ramure aux grappes trop lourdes, penchait jusqu'aux fleurs vives dont était jonché le tapis. Je crus mourir sur place de délice, d'horreur à l'aspect de ces formes onduleuses et inconnues dont la splendeur redoutable, dans le même moment me notifia l'amour et la damnation. Un bruit me mit précipitamment en fuite; je me retrouvai à la clarté des airs, blême et tremblant de tout mon être.

Je revins le lendemain. Elle dormait encore; je la revis dans la même attitude que la veille, ineffablement solitaire et nue, et seulement son bras à présent reposait le long de son flanc. Adroitement j'interrogeai autour de moi: il me fut avéré que tout le monde igno-

rait la présence d'une femme au château : ma joie en fut d'autant plus grande. Kn dérobant cet étrange mystère, je m'appropriais le corps incomparable dont mon novice et ingénu désir buvait la beauté et en même temps s'eiïarait de violer l'amoureuse retraite. Je ne vécus bientôt plus que du plaisir d'approcher sans cesse du merveilleux trésor qui se souciait si peu d'être défendu; une fièvre de langueur me minait tout le temps que je passais loin du bienheureux escalier.

Pendant près d'une semaine je fus, sans concevoir encore le sens d'une telle antinomie, l'amant privilégié que l'indifférence d'une amante comble du plus dangereux délire. Il sembla ({u'eii cette demeure du silence et des ombres, un charme la fit éternellement dormir, à moins que la volupté du sommeil, au cœur du brûlant été, ne lui persuadât un mol abandon parmi le délaissement des chambres. Chaque fois, je la retrouvais parée des seuls sortilèges de sa royale beauté, semblable à une de ces nymphes succulentes et grasses que plus tard je savourai chez Titien. Son visage, toutefois,

continuait à me demeurer secret; je ne voyais que le ruissellement lourd de sa chevelure, comme la mûre toison d'un champ, cependant qu'autour de l'alcôve s'amassaient de toujours neuves et fraîches floraisons. Je ne doutai plus qu'un culte secret ne l'exaltât par ces hommages; je ne fus pas éloigné d'y rattacher la constance avec laquelle, chaque matin, le duc lui-même descendait aux jardins moissonner les emblèmes.

Une après-midi, comme, à pas subtils, je m'approchais, la frêle barrière de la porte vitrée cessa d'exister pour ma jeune démence. Une main l'avait ouverte; j'osai, tout transi d'affres, avec un effrayant battement de cœur, hasarder un pas dans la chambre. La distance qui me séparait de l'alcôve me parut d'abord vertigineuse; l'excès même de mes angoisses ensuite me donna la force de la franchir : et enffn je n'eus plus qu'à me pencher pour contempler le sommeil de cette divine princesse. Une paix immense égalisait les soies lumineuses de sa chair: nul soufffe perceptible n'altérait son immobilité. Toute vie sembla s'être si profondément évanouie en elle que je n'avais

plus SOUS les yeux que le symbole inanimé du repos.

Mes épaules à demi entrèrent dans l'alcôve et je ne sais encore comment je ne tombai pas, comment il me fut possible de me sauver par le labyrinthe des couloirs, après la vision épouvantable qui, subitement, à la créature de désir et d'amour substitua le simulacre sacrilège d'une poupée cousue dans de la peau de femme. Un leurre de chevelure vivante, simulée par les torsades blondes d'une perruque, ondoyait par dessus les lisses rondeurs d'un crâne anciennement déterré. Et deux œillets écarlates, piqués dans les orbites, ressemblaient à des prunelles éclatées et sanglantes. Il m'apparut que je venais de voir la Mort-Femme. Je roulai jusqu'au bas de la tour, et ensuite je demeurai sans vie sur les dalles. Un des domestiques, passant par là, me découvrit et me porta chez la femme du maître de chapelle. Ni elle, ni aucune des personnes du château, jamais ne connut la cause pour laquelle mon visage, pendant des mois, garda sa pâleur.

Ce ne fut que longtemps après que je corn-

pris l'analogie qui, en ce château plein de conjectures, régnait entre les apparences et le mystère. L'ordonnance mortuaire des accès, les chemins compliqués et clandestins, l'allégorie des corbeilles prirent un sens qui s'accorda au morbide et nostalgique bonheur du vieillard, spectre idolâtre d'une ombre. Et je ne vis plus dans toute cette galanterie funèbre que le goût des baisers impossibles pour une image où peut-être en revécut une autre que la mort, en ce cœur immuable, ne vint pas à bout de décomposer.

Fiy

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