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L'INÉVITABLE RENCONTRE

A Philippe Gille.

Dans le grand port tumultueux où le bon matelot Pier Gouda, après une pénible traversée, venait de débarquer, une figure, parmi tant d'autres s'alFairant en tous sens, l'intéressa.

11 avait plusieurs raisons pour la reconnaître. D'abord, ce fut elle qui, la première, du bord où il s'employait aux manœuvres de l'entrée, lui apparut sur le quai. Un Vieux gentleman à lunettes d'or et à favoris roux d'une abondance insolite, agitait son mouchoir en le regardant avec une particulière bienveillance. C'était un de ces visages tels qu'il s'en voit dans les ports, tannés

comme un cuir du buffle, saurés par les vents de mer, du poil dans les oreilles, l'aspect un peu patibulaire d'un ancien marin enrichi par des trafics illicites ou la traite de la chair noire.

Pier Gouda le revit ensuite parmi les hommes qui déchargeaient le navire, au moment précis où il manqua recevoir sur la tête un ballot de laine mal accroché par la grue. Un puissant bloc d'acajou, peu de temps après, faillit lui défoncer la poitrine, et encore une fois l'énigmatique personnage était là, le considérant d'un air à la fois sympathique et narquois. Mais Pier Gouda avait échappé à de bien autres dangers; il disait coutumièrement que le boulet avec lequel on le coulerait à la mer n'était pas encore fondu. C'était vraiment un intrépide cœur de matelot, ce Pier Gouda.

Gomme quiètementil errait, humant l'odeur des îles évaporée des hangars, il chopa contre une poutrelle et tomba sur les genoux. En se relevant, de nouveau il aperçut le gentleman aux favoris ronges. Leurs regards se croisèrent, et Gouda, cette fois, vaguement soupçonna l'avoir rencontré en un autre âge

de sa vie... oh! rien qu'un soupçon, l'éveil d'une confuse image similaire, dans un lointain inapprécial)le.

Au long d'un chantier, un nègre et un marin anglais ensuite se disputèrent, en boxant, la possession d'une créole à la frimousse plissée et triste d'une petite guenon malade. Il passa trop près d'eux et reçut dans la mâchoire le coup de poing que l'insulaire lançait dans le thorax de l'éthiopien. Quelqu'un ricana derrière lui ; il se retourna, disposé à foncer sur le rieur, et vit le Vieux gentleman très grave et qui, de la main cette fois, lui adressait un léger salut amical. Un convoi de lamentables émigrants, comme un troupeau humain, les sépara. L'étranger, de loin, continuait à le regarder d'un air de reproche.

A présent, il était convaincu qu'ils avaient été liés autrefois d'une espèce d'afTection. Mais une petite ombre s'interposa; il perdit la mémoire au moment où il allait se souvenir de la date et de l'endroit, oh! il y avait longtemps, quelque part là-bas vers les pôles. Indubitablement, c'était une vieille connaissance.

Une cloche alors sonna, lente, continue, voilée comme un glas dans le brouillard. Il se trouva mêlé aux tristes émigrants. Sur le point de s'engoufïrer aux lianes de l'énorme transatlantique, des femmes, des vieillards, gémissaient et ne pouvaient se résigner àquitter la terre natale où ils avaient tant souffert. Mais, quoi! était-ce bien le même Vieux monsieur aux favoris poil de renard et aux lunettes d'or qui, vers la passerelle, poussait par les épaules un de ces pauvres diables et semblait lui chuchoter aux oreilles un captieux espoir? Oh! oh! comme celui-ci d'abord se défendit de trop bien l'écouter! Comme ensuite il baisa avec onction l'humide sol, et comme tout à coup, il parut se redresser consolé, transfiguré! Mais le timon d'un fardier inopinément tamponna Pier Gouda, et, en s'écartant vivement pour ne pas rouler sous les essieux, il se retrouva face à face avec l'étrange quidam. Celui-ci détourna la tête et n'eut pas l'air de le reconnaître.

— Je l'aurai sûrement froissé, songea le digne matelot.

Pincé de titillations amoureuses, il se fau-

fila dans un musico. Une laide gitana à rubans jaunes y grattait de la guitare et lui parut sans ragoût. Le fumet des nourritures s'évaporant par l'huis d'une taverne l'incita à de plus matérielles gourmandises. Il espéra copieusement se dédommager du pemmican abusivement ingéré pendant la traversée, en s'adjugeant une part du massif et appétissant roastbeef qui saignait derrière la verrière. En mer, durant ses inapaisables fringales, arrosées d'écœurants chaudeaux, il s'était proposé maintes fois ce régal comme un royal délice, <îomme une trêve inestimable à de trop durables famines.

Tanguant des épaules, balancé sur ses larges soles comme un ours arctique, il investit le hall odorant l'aie et le rôt. Proche de l'étincelant comptoir aux roses jambons et aux mûrs fromages reflétés par les glaces, une table restait inoccupée. Il y prenait place quand, à la table voisine, le vaste journal éployé derrière lequel se dissimulait un consommateur s'abaissa et lui révéla les favoris de l'inévitable Vieux gentleman. Celui-ci aussitôt détendit la mince fissure blême qui coupait

sa bouche en tirelire et, se mettant à rire d'un rire très doux, sans bruit, lui offrit une main sur laquelle bridait une peau réche de merluche.

Pier Gouda lui broya les phalanges entre ses larges paumes, réjoui de trouver à point une si ancienne connaissance en cette cantine où de ternes visages excluaient tout dessein de sympathie. Et, tandis qu'il tâchait de discerner le clignotant regard en fuite derrière les lunettes d'or, il lui parut que la ressemblance se précisait et qu'il allait enfin pouvoir se remémorer en quelles périodes de ses navigations ce visage avait cessé de lui être inconnu.

— Oh ! oh! master Gouda, dit le Vieux monsieur avec une horrible grimace, je crois bien que vous m'avez un peu oublié depuis l'autre fois.

Et, se nommant:

— Docteur Goldman, ponctua-t-il d'un itératif et vigoureux shake-hand.

Non, jamais le matelot n'avait entendu parler d'un docteur de ce nom, et cependant ils avaient dû, dans le temps — mais où? en quel*

les latitudes ? — être une bonne paire d'amis, de ces amis qui échangent des poignées de main cordiales en de brèves rencontres et qu'ensuite disperse l'aventure marine. Quant à ce point, il ne subsistait en Gouda aucun doute. Il craignit de décourager l'obligeant partenaire en lui notifiant ses lacunes de mémoire et gaiement s'exclama :

— Goldman I Ehl

— Goldman, oui. . . Le Vieux Goldman, hein? Ah! Ah!

Tous deux, ayant commandé de grandes pintes d'ale frais, se congratulaient, en choquant leurs étains mousseux d'écume,

— Eh ! là-bas, docteur Goldman... hein? là-bas, répéta Pier Gouda, en se tourmentant l'esprit et s'efïbrcant d'abolir la mince cloison derrière laquelle se reculait encore la mémoire d'un temps qu'il se croyait plus que jamais à la minute de se rappeler.

Le Vieux monsieur, à présent, lui donnait de légers coups dans l'estomac, vraiment familier, bon enfant, s'autorisant, sans nul doute de son âge (il paraissait avoir connu autrefois la jeunesse) pour se permettre ces petites démonstrations paternelles.

386 LA VIE SECEÈTE

— Oui, oui, là-bas, comme vous dites, master Pier. Ah! ah! il ne faisait pas toujours un temps à mettre un chien sur le pont.

— Non, je vous assure, répondait un peu vaguement le matelot en se demandant quelles circonstances spécifiait ce subtil et réticent langage.

— Depuis, master Pier, nous nous sommes souvent frôlés. Ah! ah! oui, sur mon honneur... Mais vous n'aviez pas toujours l'air de me reconnaître... Je pensais même que vous me boudiez un peu. Le diable sait pourquoi!

Pier Gouda protesta énergiquement. Non, il n'était pas de ceux qui méconnaissent l'amitié. Seulement, voilà, il manquait quelquefois de mémoire. Et, tout en s'excusant, il ne cessait pas de considérer avec attention son vis-à-vis du môme œil dont il eût avué en mer une voile sillant à l'horizon. Les lunettes d'or, à présent, jetaient de petits feux derrière lesquels les prunelles semblaient s'enfoncer démesurément. Pier Gouda, pour cette manie de lui bourrer les côtes, ses grimaces de vieux sapajou qui a bu un coup de vin, et surtout le

gloussement de son étrange rire en dedans, le trouvait légèrement excentrique.

A tout bout de champ, ils choquaient fortement leurs chopes; elles se vidaient, et la servante en apportait de nouvelles. Pier Gouda remarqua que la bière s'engloutissait dans le gosier de ce vieil ivrogne comme un petit niagara. Goldman, d'ailleurs, ne Unissait pas de commander des nourritures généreuses, épicées; il avait un faible pour les i)lats saupoudrés de carry et de safran et, à chaque plat, il se frottait les mains, disait gaiement :

— Vous êtes mon hôte... Et, vous savez, cette fois, je ne vous lâche pas : vous me rendrez raison.

— Mais où donc l'ai-je déjà vu? s'affligeait le chaleureux shipman, toujours à la piste d'un indice, sans parvenir à réveiller sa mémoire indolente.

A mesure qu'ils brillaient, la jovialité du vieux Goldman croissait; Pier Gouda, de son côté, radota de vieilles histoires d'enfance. Oh ! il avait toujours eu de la chance f Sa mère était morte heureusement dans son lit ; elle semblait avoir attendu son retour pour mourir; il avait

pu lui fermer les yeux. Lui-même cent fois avait échappé à la mort.

— Eh I eh ! En elfet une chance du diable, sur mon honneur! ricanait Goldman. Ehl eh! oui, comme là -Las, hein? quand nous nous rencontrions et que nous jouions de gros enjeux!

Pier Gouda fit un nouvel et énergique appel à ses souvenirs. Mais de douces, d'enchanteresses fumées les dissipaient, un fin brouillard flottait comme les matins d'été sur les eaux: il ne se souvenait pas d'avoir jamais joué de gros enjeux avec personne. Il n'apercevait plus bien distinctement non plus les favoris du Vieux gentleman.

— Oui, dit-il en riant, comme. là-bas.

— Eh bien, s'écria Goldman, tout secoué par de petites quintes de rire, nous allons voir si vous l'avez toujours, cette fameuse chance. Hé! la fille, des dés! Jejou^ dix guinées contre une...

Il agita le cornet.

— Pair, dit le matelot.

Et il gagna les dix guinées.

— Recommençons, [fit l'autre. Je joue ma

iiioiitre et ses breloques e(3iiire deux do vos deuts.

— Pair !

Cette fois encore, Pier Gouda fut le plus heureux. Golduiau ne se décourageait pas, semblait s'amuser beaucoup de sa veine, et les dés, coup sur coup, roulaient; toujours le matelot gagnait.

— Recommençons, disait chaque fois Goldman avec d'effrayantes grimaces, comme s'il eût eu le dessein d'user cette chance insolente. Il joua ses lunettes d'or contre un doigt de Pier Gouda, et de nouveau il perdit.

— Oh! oh! pensa Pier Gouda, maintenant qu'il n'a plus ses lunettes, il me semble que je suis tout à fait sur le point de le reconnaître. Oui, c'est bien là la tête de quelqu'un qui, plus d'une fois, m'a regardé avec ces yeux sans prunelles, avec ces horribles yeux sans regards.

— Recommençons encore... Mes favoris pour celle de vos deux oreilles qui n'est pas restée là-bas, bon Pier Gouda!

— Pair! cria l'honnête garçoji.

Goldman sacra ellroyablement, puis, déta-

chant ses favoris poil de renard, il les jeta sur la table, Pier Gouda leva les yeux et resta saisi.

— Ohl oli! dit-il, quelle lumière à présent se fait en moi! Ces favoris ne servaient qu'à vous déguiser... Maintenant je vous reconnais... Vous êtes celui que partout j'ai senti rôder autour de moi, vous êtes ma propre ]\[ort, master Goldman.

Et il fit le signe de la croix.

Le vieux gentleman régla l'écot, puis lui dit doucement :

— S'il vous plaît, nous recommencerons une autre fois, Pier Gouda... Oui, la revanche. Peut-être alors serez-vous moins sûr de votre chance.

Il salua d'un petit coup de chapeau humble l'heureux joueur, marcha rapidement vers la porte et, comme une ombre, s'elïaça derrière le léger nuage des rideaux, dans l'affairement du grand port tumultueux.

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