LE SACRIFICE PATERNEL
A Georges M or eau.
Enfant, ô lils pour qui jamais je n'aurai le nom de père et dont la ])ouclie continuera à m'appeler d'un nom banal, c'est en pensant à toi que j'écris ces lignes testamentaires, et pourtant je me défends de l'idée que tu pourras les lire un jour. Après avoir ici laissé couler mes larmes, je déchirerai ces feuillets, i)ersoniie ne les trouvera après moi. Ainsi ruiii([ue lumière qui eût [>u éclairer la douloureuse passion de mes Laisers te restera voilée. Je scellerai d'une nuit plus profonde, de la nuit même de la Mort, l'oni-
bre à travers laquelle je ne demeurerai pour toi que le plus tendre des amis et, si près de ton cœur, l'âme inconnue d'un père. Un devoir sacré, d'ailleurs, doit prévaloir sur le bonheur épouvanté que j'aurais à t 'apparaître sous le nom qu'un autre usurpa et dont la loi fatale du sacrifice me contraignit à me dépouiller. En sacrifiant cette prérogative divine, conforme à la nature, ce fut ma vie même que je sacrifiai à l'inexorable destinée. Celle qui te donna le jour à jamais restera sauvegardée dans tes respects.
Quand Alixe se maria, je lui étais fiancé par tous les vœux d'un réciproque attachement : nous avions échangé les promesses qui lient bien mieux que les signes extérieurs du mariage. Du fond de nos vies vierges et charmées, nous nous étions chastement donnés l'un à l'autre. xVubes de l'amour ! matins adorables de l'être où, comme aux premières heures du monde, deux enfants, venus par des chemins opposés, s'aperçoivent avec la croyance émerveillée de s'être toujours connus ! Elle fut pour moi l'image réalisée de mes ardents rêves de
jeune homme je fus pour elle la source claire où son âme délicieuse en se penchant cessa de s'ignorer.
Dans nos familles, on se faisait un jeu cruel de nous laisser l'espérance, à moins que ce ne fût là simplement l'effet d'un aveuglement qui ne voulut pas croire au danger quand déjà il n'était plus temps de le prévenir. Nous espérâmes mourir tous les deux le jour où ses parents disposèrent de son cœur, où fut brisée en nous la chère illusion de nous appartenir qui était devenue notre vie même. La mort à ce moment ne fut pas seulement dans nos âmes ; elle séjourna à nos lèvres. Nous conçûmes la pensée de nous affranchir d'un pouvoir barbare en nous envolant vers une patrie éternelle où rien ne pût nous désunir. La main dans la main, comme des ombres légères et déjà échappées à la douleur, nous allâmes vers les eaux de l'étang qui, en un endroit profond du parc, reflétait la beauté solennelle des arbres.
Souvent, au temps de notre jeune mélancolie, nous y avions effeuillé des roses, en
un jeu triste et puéril. Elle jetait un i^étale, j'en jetais un à mon tour et ensuite nous restions inquiets, ainsi qu'en un j^ressentiment, de les voir s'écarter aux sillages du vent, dans l'aventure de cette étendue mobile.
La vigilance d'une vieille nourrice déjoua notre funèbre dessein; elle avertit les parents et je restai à jamais privé de sa chère présence. Ce cœur trop filial alors s'immola; Alixe se résigna à accepter, des mains qui sur notre amour avaient clos les portes de la vie, un époux plus riche que je ne l'étais moi-même, car ce fut la raison qui pour jamais nous sépara.
Une ancienne et respectueuse amitié me liait à cet homme qui avait été l'ami de mon père et qui déjà touchait à la maturité de Tâge. Ce ne fut que longtemps après, quand je crus nos blessures fermées, que je consentis à revoir celle pour qui j'avais tant souffert. Son mari n'ignorait pas que nous nous étions aimés ; . peut-être ne vit-il dans cet amour qu'un entraînement passager de la jeunesse. Il feignit ne plus s'en souvenir et
m'appela le premier. Je fus étonné du grand calme qui, dans mes entretiens avec Alixe, succéda aux orages où tous deux nous avions manqué perdre la vie. Nous ne parlions pas du passé: nous n'évoquions que des souvenirs qui semblaient sans rapport avec notre ancienne douleur. Ainsi les heures s'écoulaient charmantes et légères, comme après une convalescence, lorsque le mal n'est plus déjà que l'excitation délicieuse à jouir d'une vie fraîche et nouvelle. Si parfois nos paroles, en remuant les ondes intérieures, étaient sur le point de nous faire reconnaître l'un de l'autre, un silence nous délivrait. Nous semLlions n'avoir parlé que de deux êtres qui nous ressemblaient et dont nous avions oublié les noms.
Alixe n'avait pas connu la joie des mères; elle eût été une consolation pour son cœur sans amour, dans cette grande demeure où elle avait l'air d'une veuve. Après six ans de mariage, ils restaient sans enfants ; et ce regret, qui ajoutait une ombre aux mélancolies de son beau visage sans que jamais elle me Teût révélé, était pour son mari le sujet
d'une tristesse d'autant plus vive que l'espoir avec l'âge se reculait. Des jours entiers ils demeuraient sans se parler; leur voix les eût bien plus fait souffrir, comme si, après d'inutiles détours, il leur eût fallu en venir à l'irrémédiable nécessité de se dire la seule chose qui les intéressât encore.
Le flot toujours refoulé, un soir qu'Alixe et moi nous nous promenions dans les jardins, décomprima cette âme douloureuse. Un bassin auquel une mythologie donnait un charme précieux et suranné décorait .une perspective d'avenues rayonnant en étoile. Quand nous y arrivâmes, les dernières roses du couchant s'y reflétaient à l'imitation des roses dont autrefois nous détachions les pétales pour les abandonner aux rides de l'eau et, selon leurs parcours, en tirer des présages. Une même pensée aussitôt nous reporta vers le passé ; je lui pris les mains. Elle me serra dans ses bras et nous pleurions tous les deux, amollis d'une peine infinie. « Cette heure est triste et divine, me dit-elle enfin ; elle nous rapj>elle le bonheur que nous aurions pu goûter ensemble. » Ses sanglots l'é-
LA VIE SECRETE ld3
Lfaiflèrent; je la recueillis sur ma poitrine au Lioment où d'un souffle elle ajoutait: « Avecvous, Eflmé, j'aurais été peut-être une mère fortunée. »
Ce mot dangereux nous accabla délicieusement. Je me sentis dans le même instant torturé du plus affreux supplice et ravi aux joies les plus hautes. « Alixe, adorable Alixe I m'écriai-je, je te suis donc resté fi- * dèle pour te savoir comme moi-même constante à rimpérissanle souvenir I Toutes mes douleurs sont en une telle parole consolées et rouvertes! Après t'avoir crue perdue, je me retrouve auprès de toi malheureux et espérant comme si, en cessant de m'appartenir, ton cher amour me donnait encore des droits sur ta vie ! » Nos pas inconscients nous entraînèrent vers le pavillon où, sous la fraîcheur des arbres, elle aimait se recueillir pendant les longs jours de l'été. Nous ne savions pas que nous y étions entrés et déjà, dans un si absolu oubli du monde que nous-mêmes n'avions plus le sentiment de vivre encore aux réalités, elle s'abandonnait à mes baisers.
Le réveil fut terrible ; le ciel un moment ouvert à nos soifs éperdues se referma plus inexorablement sur nous. « Fuis, Edmé, me dit-elle. Emporte avec mon âme le secret de ce soir coupable. Nous avons pour toujours perdu l'innocence et la tranquillité. » Elle disparut par les allées et je vis commencer l'exil dans cette maison d'où le bonheur, après la douleur, me bannissait. Je voyageai pendant près de deux ans. Ce ne fut qu'à mon retour que j'appris qu'Alixe avait un fils : son âge délicieusement nous eût rappelé le vertige de notre unique baiser, si un tel souvenir nous eût été possible. Toutes les joies, toutes les afflictions antérieures ne furent plus rien à côté de celles que je ressentis alors et qui nous séparaient de la profondeur des liens nouveaux qu'une seconde avait créés entre nous. Nous fûmes rejetés sur des bords opposés à une si grande distance qu'elle m'en parut, dans le mystère de sa maternité, inaccessible. On m'avait dit le nom de l'enfant ; elle avait désiré qu'il fût baptisé du nom qu'elle portait elle-même. En l'appelant, en lui tendant mes bras pater-
nels, c'était encore elle que j'appelais du fond de ma désolation ; leurs âmes, à travers cette musique pareille, demeuraient confondues avec la mienne.
Je voulus me rapprocher de la demeure où un autre homme jouissait du bonheur qui m'appartenait, comme d'un trésor dérobé et sur lequel lui seul cependant gardait des droits légitimes. Pendant six mois je vécus dans la solitude d'un hameau prochain, presque inconnu des Jaboureurs chez qui j'habitais. Je né sortais qu'à la tombée du jour; j'errais une partie de la nuit autour des clôtures du parc. Une lampe, jusqu'au matin, brûlait dans l'une des chambres ; ma vie restait suspendue à la douce lueur qui rougissait la vitre et qui éclairait le sommeil de mon enfant. M. de R. fut informé de la présence du mystérieux étranger ; il voulut me connaître. Je vis une après-midi son cheval s'arrêter sur le seuil de l'humble chaumière. Je cueillais dans le champ une gerbe de fleurs dont j'avais l'habitude de décorer ma chambre à la place où, scellé de cire, un portrait qu'elle m'avait donné encore jeune fille, était
fixé au mur dans un pli de parchemin. Cet homme excellent m'aperçut ; il descendit de cheval et me tendit joyeusement les bras. « Ingrat, me dit-il, qui s'obstine à manquer à notre joie f J'exige que pour réparer des torts que le temps a aggravés, vous m'accompagniez auprès d'Alixe et obteniez d'elle un pardon que, pour ma part, je ne suis que trop disposé à vous accorder. »
La confiance de cet ami loyal nie fit verser des larmes ; il les mit sur le compte de l'émotion qui lui mouillait aussi les yeux ; ce fut alors que pour la première fois je sentis la beauté impérieuse du sacrifice. « Eh bien, m'écriai-je, je vous accompagne. » Je revis Alixe ; ses cheveux légèrement s'argentaient d'une neige qui ne lui venait pas des ans. Elle m'accueillit avec une gravité que je ne lui avais pas connue. A peine je pus trouver une parole ; elle me dit qu'elle avait toujours espéré mon retour et aucune rougeur ne monta à son front ; elle sembla avoir oublié dans quelles circonstances nous nous étions quittés.
Quand elle me présenta son fils devant
M. de R., je demeurai sans voix : il avait la couleur de mes cheveux et de mes yeux. Je compris qu'elle avait eu le courage de mentir au compagnon de sa vie, comme en ce moment elle me mentait à moi-même, de toutes les énergies froides de son âme. En respectant sa joie de se croire revivre en une lignée qu'il n'espérait plus, l'épouse s'était effacée devant la mère, auguste et haute, dans l'oubli de tout ce qui n'était pas la transmission sacrée de la vie. Elle m'eût enseigné à travers les souffrances de sa maternité la nécessité du sacrifice si je ne m'y étais déjà senti résigné.
Je redevins l'hôte de la maison : elle ne cessa pas de garder son secret avec une fermeté tranquille ; peut-être à la longue son amour pour moi s'était fondu dans cet autre amour plus grand qu'elle vouait à son fils, comme au brasier d'une flamme subtile et pure se consument les éléments terrestres. Jamais nous ne parlions d'Alix que pour admirer sa force et sa grâce ; je le vis grandir, fruit divin épanoui sur la tige de notre triste et furtif amour. Son regard éternisait pour
moi la clarté adorable de la jeune lune qui, du fond de la nuit à jamais sacrée, vit nos transports. 11 me resta la douceur de le couvrir de mes larmes et de mes baisers quand sa mère me le confiait et qu'ensemble nous allions par les avenues où deux êtres enlacés avaient précédé ses pas légers. Plus tard, enfant, à l'âge où l'on descend en soi par les chemins du passé, peut-être tu t'étonneras de la sensibilité maladive de ton vieil ami : nul signe ne t'avertira qu'en l'homme qui, d'une passion si ardente, te serrait dans ses bras, ton père .voulut te demeurer inconnu.
Ma vie dès ce temps fut accomplie : en per- à dant celle qui un instant m'avait permis de l'appeler du nom d'épouse, je perdis bien plus celui que mes lèvres amèrement s'interdirent d'appeler du cher nom filial.