LES YEUX DU PAUVRE
A Saint-Georges de Bouhélier.
Un souci, en ce soir hétéroclite et plein d'appréhensions, précipitait mes pas. J'avais quitté mon logis pour échapper aux obsessions d'un labeur découragé ; le contact des foules quelquefois assoupit les âmes trop personnelles. Au rebours de cet espoir, l'importune rencontre de visages hypocrites et patibulaires presque aussitôt me prédisposa à des sentiments étroits et rancuniers. Mon ennui, d'abord concentré dans un pénible débat avec moi-même, déborda sur l'engeance humaine. Je resubis l'amertume d'antérieures vexations advenues par la faute de ma confiance incon-
sidérée dans les hommes. Des inconnus avaient capté ma ])ienveillance pour me spolier. Des amis avaient frustré mon attente ingénue quand leur secours m'eût été précieux. Ainsi j'échappais à la cause réelle de mon irritation pour en ressentir latéralement les effets.
Autour de moi s'éploy aient des voiries faméliques : les venelles ohliquaient en des amas de maçonneries vénéneuses, resuant d'intolérables misères, peut-être des crimes ignorés. Sournoisement elles allaient se perdant en des ténèbres vers le fleuve cauteleux et taciturne, pareil à un criminel ouvrier acérant ses outils. Une indigente et rougeâtre clarté tout à coup diffusa du porche où, rencogné sans doute depuis des heures, un Pauvre guettait le passant miséricordieux. Perdu dans mon gré hostile, je ne perçus inconsciemment qu'une cavité obscure et fétide, un cloaque d'ombre dont les linéaments, un instant définis par l'avare coulée lumineuse, ensuite se confondaient dans .des obscurités accumulées. Non moins inconsciemment, mon regard automatique
glissa sur rimploration des mains du Pauvre, émergeant de cette nuit impénétrable. Je ne vis, en réalité, ni le porche ni les mains, je n'en subis que la sensation indéterminée telle que la requiert la matérielle et mécanique succession des images sur la rétine physique, pendant que l'œil intérieur s'absorbe dans un studieux mirage. J'avais atteint le point aigu de ma crise : au delà l'humanité ne m'apparaissait plus que comme un jagrégat informe sans rapport avec ma sensibilité. Entre le monde tangible et moi s'était interposé un être accidentel et exclusif né de mon état d'esprit.
Cependant, au bout de peu de temps, le dessin machinalement inscrit en mes prunelles ressuscita, par le phénomène des impressions réflexes, une apparence humaine surgie des profondeurs d'un porche. Ce n'était qu'une identité lointaine et nébuleuse, comme la mémoire imprécise d'une rencontre en un temps mal défini, comme le passage d'une figure J)rouillée derrière une vitre étamée par le givre. Rien encore, en cette vision informe, ne spécialisait l'individu; il ondulait parmi les
limbes comme une évocation purement mentale ; l'aventure de mon esprit peut-être m'avait seule suggéré cette apparition. « Mais non, me dis-je aussitôt, pénétré de la plus lumineuse évidence, une ombre ne se fût pas dénoncée aussi matériellement. Il y avait bien quelqu'un au fond du porche. » L'événement, selon toute présomption, se serait résorbé dans son insignifiance même, sans le léger mystère que lui conférait mon insistance. Le choc en retour, fortuit et émoussé d'abord, se réitéra plus instant, plus mémoratif. Les empreintes, demeurées en mes oculaires, me restituaient sur un corps lléchi vers la rue l'agonie d'un triste et humble visage. 0 c'était indubitablement un Pauvre qu'il y avait là sous ce porche, me persuadai-je.
Cette certitude, au lieu de me désintéresser, puisque aussi bien ma perspicacité avait élucidé la circonstance et déjoué ainsi la petite angoisse de l'inconnu, devint pour moi la cause d'une véritable sujétion. Je me contraignis à reconstituer la ressemblance intégrale de cet échantillon des plèbes cala miteuses. Deux mains longuement .s'étirèrent ; la
rouge clarté du lumignon leur donnait un extraordinaire relief d'écharnement ; elles avaient l'air de tâter devant elles une éventualité secourable ; elles étaient pareilles à des mains dans un naufrage. En môme temps j'aperçus les yeux du Pauvre, tels que certainement ils s'étaient révélés à mon incuriosité, tels qu'à mon insu ils avaient pris substance en mes prunelles. Comment avais-je pu passer indifférent devant leurs adjurations forcenées ? Gomment les puits d'afflictions et les cavernes d'exécration de ces yeux insondables ne harcelèrent-ils pas, à défaut de mes miséricordes, mon goût anxieux des formes de la souffrance? Qu'étaient des déserts de sables et d'ossements, des routes à l'infini sans al)ris ni hameaux, d'immenses cimetières sans croix; des caravanes y dormaient exterminées ; des bardes fauves y vaguaient avec d'horribles abois. Ils avaient perdu toute configuration humaine, ils étaient purulents et écartelés ; des sanies les assimilaient à des caïeux pourris ; ils n'étaient plus des yeux, mais un oblique et impérieux regard, un cruel et très pitoyable regarcl, un regard comme un loup
en un Lois et un prêtre à la Sainte Table conférant l'hostie, un regard où sur la pierre d'un crucifix quelqu'un repassait un couteau, où une prière était chucliotée d'une voix insidieuse.
« Voilà que moi aussi je me suis égalé à ma théorie de l'égoïsme social, me dis-je en riant. Il n'y a pas de différence entre les hommes insecourables et moi, puisque j'ai frôlé ce lamentable débris sans seulement m'apercevoir de sa présence. Mais bast ! Ce quartier n'est-il pas infesté par les mendiants de son espèce? N'est-ce pas le repaire connu de multitudinaires indigents, professionnels et autres? Cet homme, atout prendre, ne mériterait qu'une compassion relative, car selon la vraisemblance, il dissimule sous une débilité d'emprunt des énergies carnassières qui, si elles étaient lâchées, en feraient l'égal des chacals et des tigres ? »
Aussitôt la contradiction s'érigea, une voix rétorqua l'argument spécieux. Ce n'est là qu'un mensonge ])ar lequel tu voudrais donner le change à ta défaillance de cœur. Si toute la loyauté n'était pas abolie en
toi, tu reconnaîtrais que ces yeux étaient bien ceux d'un jDauvre homme exténué d'ans et de famines, tu ne mettrais plus en doute la splendeur douloureuse de tels yeux. Sitôt cette voix ouïe, je cessai de délibérer avec moi-même et retournai sur mes pas, sans précipitation d'ailleurs, comme pour me laisser l'illusion que je ne cédais à nulle injonction. Ma commisération me paraissait à la fois spontanée et réfléchie : j'étais décidé au sacrifice du léger viatique qui garnissait mon gousset.
J'atteignis enfin le porche, mais infructueusement je sondai ses profondeurs : le Pauvre n'y était plus. Tant pis, pensai-je hypocritement, allégé de l'ennui d'un sacrilice d'argent; l'araignée sera allée tendre ses rets dans un canton moins précaire. En tout état de cause, j'ai fait mon devoir puisque, s'il était resté là, je n'aurais pas mesuré ma libéralité.
Je doublai mes enjambées afin de gagner les somptueuses avenues prochaines et d'échapper ainsi aux quérimonies de quelque autre malchanceux. Mais les yeux maintenant,
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comme si le cauteleux mendiant les eût projetés ainsi que des balles en ma chair, semblaient enchâssés dans les miens et me précédaient. Ils m'opprimaient comme des plombs, ils circulaient dans mes organes comme de diligents et lourds mercures. Je les revoyais sous un aspect conjectural, tantôt effrayants et dilatés par la haine, semblables à des feux de steamboats dans le brouillard, à des disques de voies ferrées égarant dans la nuit deux trains l'un vers l'autre, tantôt amoureux, fraternels, sublimes de renoncement, exaltés par la foi en les eucharisties, comme les visages des doux Christs courbatus des triviaires, ou timides et vacillants comme une lampe dans une chambre de moribond, comme les lanternes d'un corbillard aperçues de loin dans un soir de neige.
Encore une fois la voix se fit entendre. Comment as-tu pu méconnaître la mort visible en ces yeux? Il n'y avait plus là qu'une expirante flamme de vie, en des orbites par avance mangées des vers. Rappelle-toi, s'il te reste quelque culte des morts, de pareils yeux subis pendant les hagardes agonies, au cours
des affres préliminaires du définitif évanouissèment.
Mon remords alors s'éveilla; leur affliction me transperçait ; je me sentis consterné de leurs postulations inexaucées, de leur muet appel qui n'avait pas retenti en moi. Il se pourrait donc, pensai-je, que, par ma faute, et pour m'être porté trop tard à son secours après l'avoir méprisé d'abord, cet homme soit en perdition? Eh bien, il faut courir, il ne peut être encore loin. Je rétrocédai en me heurtant aux foules mercenaires que l'heure delà fermeture des usines répandait par les voies, je revins vers le porche, j'explorai les ruelles à l'entour, en vain. Je me résolus à questionner les voisins, j'intégrai d'abjects débits, des cantines pouilleuses. C'étaient de pauvres gens farouches, habituels commensaux de ces tables d*hôte de la misère, la morgue et l'hôpital, aux têtes exsangues et tirées comme celles des suppliciés en des bocaux d'alcool, aux échines déprimées et concassées ainsi que par des pilons. La défiance rendit équivoques leurs réponses; ils prétendirent ne pas savoir de quel mendiant je voulais parler. 6.
Cependant Topiniâtre image ne me quittait pas : ces yeux du Pauvre adhéraient aux miens comme des ventouses ; ils m'évoquaient à présent des moignons sanglants, des paquets de viscères écrasés sous des roues de tramways, de liquides éclaboussuresrejaillies sur les murs. Ils remontaient du fond de mon être pâlis, à peine reconnaissables, comme effacés par les pleurs ou par l'eau des rivières.
Je m'efforçai inutilement de m'étranger de la péripétie en récusant toute complicité dans l'issue de cette destinée. Le Pauvre s'était incorporé; il vivait en moi comme mon chancre ; il m'accablait sous l'évidence de la responsabilité qui m'attribuait une part dans ladéréliction sociale dont il mourait. Toi seul, me disais-je, pouvais prolonger ses jours au moins de quelques heures en allégeant la fin de sa détresse. Il t'eût suffi d'un bon mouvement venu en son temps. Et peut-être cet homme a des enfants; peut-être il tenta un suprême recours pour leur procurer une trêve légère aux agonies quotidiennes !
Pour échapper à ces obsessions, je jetai des hibiinàiëé sur de dégoûtants cdmt^tôirs,
je m'intoxiquai de capsicons frelatés, de térébrants vitriols comme en boivent les galvats du port. Une clameur, montée du quai, subitement me jeta à la rue avec les patibulaires clients de la taverne où j'oubliais les yeux du Pauvre. C'était un noyé que des mariniers venaient de repêcher et qu'ils étendaient sur la dalle. Les habits décelaient une pauvreté décente ; le visage, affreusement creusé, ravagé par de durables privations, était celui d'un homme âgé. M'étant approché comme les autres, je vis ceci : le flot avait passé sur les paupières sans les fermer ; les yeux continuaient à me regarder fixement, très pâles, très lointains, infiniment affligés et pardonnants. J'écartai l'affluence et prenant dans mes mains la tête froide :
« Oui, dis-je, ce sont bien là les yeux effacés par les pleurs et par l'eau des rivières, les yeux qui m'ont persécuté. C'est bien là le Pauvre impérieux et doux dont la main m'implora sous le porche... Va, déplorable victime de nos casuistiques humaines, emporte le secret de tes douleurs, toi qui eus confiance dans le passant hasardeux et n'en reçus que l'indiflerencc !