‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 29 sur 50 · ÉDUCATION DES HAUTES CITASSES · texte numérisé non relu

ÉDUCATION DES HAUTES CITASSES

dans la carrière pour le placer sous la direction d'un avocat distingué. C'est ainsi que Cicéron lui-même fit son apprentissage chez Mucius Scaevola, l'augure, et que plus tard le jeune Caelius fut confié par sori père à Cicéron. Les relations entre l'élève et le maître n'étaient pas sans analogie avec le contuhernium qui imposait au général la responsabilité plus ou moins fictive de la santé et de la conduite, comme de l'éducation militaire, de son jeune compagnon. Cicéron dit de Caelius *® qu'à l'époque où celui-ci fut son élève on ne le vit jamais qu'en compagnie de son père ou de son maître, ou dans la maison bien conduite de M. Crassus (qui partageait avec Cicéron la surveillance de Caelius). « Fuit assiduus mecum », ajoute-t-il. Cette espèce de noviciat se nommait tirocinium fori, durant lequel notre jeune homme, tout en continuant l'étude du droit, était tenu de suivre les exercices militaires a u Champ de Mars pour se préparer à la seule campagne à laquelle l'usage sinon la loi l'obligeât. Plaider sa première cause se disait : tirocinium ponere ^'. Si cette épreuve réussissait, le nouvel avocat pouvait désormais consacrer tout son temps à l'art oratoire et à la pratique du barreau. Les jeunes ambitieux qui aspiraient aux grandes charges et, par la suite, à quelque gouvernement provincial, devaient, comme César, chercher à acquérir les qualités nécessaires à l'armée aussi bien que celles nécessaires au Forum. Cicéron, cependant,, qui n'avait nulle vocation pour la carrière des armes, ne fit qu'une seule campagne à l'âge de dix-sept ans et conseilla apparemment à Caelius d'imiter son exemple. Caelius servit sous Q. Pompée, proconsul en Afrique, qu'il accompagna en qualité de contuhernalis ; il avait choisi cette province parce que son père y possédait des terres '*^. C'est au retour de cette campagne, où. il méiita les éloges de Pompée, qu'il se mit à l'œuvre pour faire ses preuves d'habile orateur ; il porta plainte contre un personnage distingué : Antonius, celui qui fut plus tard consul avec Cicéron *^.

Avant d'arriver à être assez habile orateur pour réus-

sir au Forum, Caelius avait dû étudier à fond l'art de la rhétorique. Cicéron ne nous dit pas s'il lui avait lui-même donné des leçons ou s'il avait chargé de ce soin quelque homme du métier. Cicéron avait composé un traité de rhétorique, le de Ijîventione, le premier de ses écrits en prose, de 80 A. C, oii il effleurait le sujet ; il était donc qualifié pour donner à Caelius l'instruction nécessaire, s'il en trouvait le temps. Nous n'avons pas l'intention d'expliquer ici le sens que les Gréco-Romains donnaient à ce terme de rhétorique, ni la théorie de l'éducation en cette m^atière ; le lecteur désireux de s'en instruire pourra se reporter au petit livre du professeur Wilkins ^, ou mieux encore à la source principale de tous les renseigne-^ ments sur le sujet : V Institutio oratoria. Il y a lieu cependant de dire quelques mots de l'idée que Cicéron se faisait de l'éducation oratoire ; il s'en explique très clairement dans l'exorde du traité cité supra et souvent aussi, plus ou moins directement, dans ses traités postérieurs et plus travaillés :

« De longues méditations, dit-il, m'ont amené à conclure que la sagesse sans l'éloquence est peu utile à l'Etat, mais que l'éloquence sans la sagesse est le plus souvent malfaisante et ne peut jamais êtie utile. Aussi l'homme qui, négligeant l'étude de la sagesse et du devoir, laquelle est toujours parfaitement noble et honorable, passe tout son temps à des exercices oratoires, nuit à son propre développement et prépare à sa patrie un citoyen dangereux. » Cela nous rappelle le mot de Caton : « vir bonus dicendi peritus ». La même pensée exprimée avec moins de force se retrouve dans l'exorde d'un autre traité de rhétorique plus mûri, dont l'auteur est inconnu, qui fut composé un an ou deux avant celui de Cicéron : « Non enini parum in se fructus hahet copia dicendi et commoditas orationis, si recta intelligentia et definita animi moderatione guhernetur ^^ ». Nous pouvons admettre qu'à l'époque où Cicéron était encore jeune, les hommes les plus éclairés sentaient bien que l'art de la rhétorique, pour être vraiment,

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utile à l'individu et à l'Etat, devait se maintenir dans les^ limites d'une sage réserve, viser au bien et rester honnête. Et cependant, une génération après la date de ces sages avis, les lettres de Caelius prouvent avec quelle imprudence coupable les orateurs pratiquaient leur art au détriment de l'Etat et des particuliers. I^e haut idéal de culture et d'honnêteté se perdit dans la pratique, à une époque de décadence, d'ambitions mesquines et d'animosités personnelles. Nous savons tous comment une chose bonne en elle-même est apte à se pervertir quand on en fait indûment un but au lieu d'un moyen ; comment, par exemple, la jeunesse est disposée à voir dans les sports la fin suprême de toute activité humaine II en fut de même pour l'art de la rhétorique ; il fallait en être maître pour jouir à fond des luttes du Forum, aus i l'instruction visa-t-elle avant tout à en assurer la maîtrise. I^a méthode suivie pour l'enseigner constituait certainement une excellente gymnastique intellectuelle ; ainsi l'étude des règles de la composition et les exercices qui serv^aient à les appliquer, par exemple les dissertations par écrit où l'élève avait à inventer et à disposer les faits ^'^, enfin la déclamation oratoire sur un sujet donné, ce qu'on nommait au temps de Cicéron causa et plus tard controversia ^. Des exercices de ce genre ont dû contribuer à développer beaucoup le talent et l'ingéniosité. Mais on peut y signaler deux graves défauts. D'abord les sujets n'avaient trop souvent aucun rapport avec la vie réelle quand, par exemple, on les tirait de la mythologie grecque : si parfois moins stériles, ils tombaient dans le lieu commun et la platitude. Une question telle que : faut-il préférer la vie de l'homme de loi à celle du soldat ou vice versa ? ne se prêtait guère à une harangue. En second lieu, tous ces exercices censés parfaire l'instruction du jeune homme étaient viciés par un principe faux sur lequel ils s'appuyaient. L'excellent Quintilien lui-même, le meilleur de tous les pédagogues romains, croj^ait qu'il y avait identité entre l'homme d'Etat (civilis vir) et l'orateur ; que

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l'homme d'Etat doit être le vir bonus, parce que le vir bonus fait le meilleur orateur ; qu'il sera un modèle de sagesse pour la même raison ^*. Et l'objet de l'art oratoire « est id agere, ut iudici quae proposita fuerint vera et honesta videantur ^^ », c'est-à-dire que l'objet de l'orateur ■ est la persuasion et non la vérité. On comprendra l'impuissance d'une pareille discipline à former le caractère si on imagine que toute notre éducation libérale pût avoir pour seul but de préparer les jeunes gens à la pratique du journalisme. Par bonheur, nous vivons au siècle de la science : les mots et l'art de s'en servir ne sont plus ni la base de l'éducation ni l'aliment intellectuel de la jeunesse. Nous avons besoin de connaître les faits, de comprendre les causes pour distinguer la vérité objective de la vérité telle qu'elle se réfléchit dans les livres. Mais l'éducation parfaite doit être une union judicieuse des deux méthodes et il sera bien de veiller à ne pas perdre contact avec les meilleurs esprits et leur pensée parce qu'elle s'est exprimée dans cette littérature que nous semblons beaucoup trop disposés à négliger. On peut dire de la science ce que Cicéron disait de la rhétorique : elle ne peut suffire sans la sagesse [sapientia) .

Nous avons déjà parlé de la philosophie et comme cette discipline ne faisait pas partie à proprement parler de l'instruction, nous ne nous y arrêterons pas longuement ici. La domesticité des familles riches comprenait en général un philosophe ; si c'était un honnête homme et non un Philodemus, son influence pouvait être bonne pour un jeune homme. Celui-ci avait en outre la ressource de se rendre à Athènes ou à Rhodes ou dans quelque autre ville grecque pour y suivre les leçons d'un philosophe en renom. Cicéron entendit à Rome Phèdre l'épicurien, puis Philon l'académicien, dont l'influence sur lui fut durable ; enfin, à l'âge de vingt-sept ans, il alla passer deux ans en Grèce, pour y terminer ses études à Athènes, à Rhodes et ailleurs. César aussi se rendit à Rhodes, oh il rencontra -Cicéron aux leçons de Molon sur la rhétorique ; il y avait

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des cours de rhétorique et de pliilosophie dans toutes les grandes villes de Grèce. Quant à son fils, Cicéron l'envoya à l'université d'Athènes ^^, quand il eut vingt ans, en le gratifiant d'une ample pension et, sans doute, d'une provision de bons conseils. Le jeune homme ne tarda pas à outrepasser sa pension et à s'endetter ; quant aux bons conseils, il négligea de les mettre à profit et, en fait, il causa' à son père bien des soucis.

La lettre suivante semble prouver qu'un jeune homme placé dans les circonstances les plus favorables peut ne pas savoir en tirer parti faute de principes et de fermeté. Cette lettre du fils de Cicéron est la seule letjie d'étudiant qui soit parvenue jusqu'à nous. Elle date de l'époque ori le jeune homme se repentit de ses méfaits et prit la résolution de s'amender. Elle est adressée, non à son père luimême, mais à Tiron l'affranchi et le fidèle ami de son père, celui qui édita plus tard la correspondance de son maître dans laquelle il inséra la lettre du fils ^'^. C'est en somme une agréable lettre ; le jeune homme y témoigne à Tiron, qui le connaissait depuis l'enfance, une aft'ection qui semble sincère. Le choix des termes y est parfois un peu étrange et sent légèrement sa rhétorique. Au lecteur de décider lui-même si cette lettre est parfaitement véridique et sincère.

« J'attendais de jour en jour avec impatience tes courriers. Enfin, quarante-cinq jours après leur dépar^,, les voici ; leur arrivée m'a fait le plus grand plaisir. La lettre du plus indulgent et du plus aimé des pères m'avait rempli de bonheur; la tienne, si excellence, a mis le comble à ma joie. Je ne me repens donc pas d'avoir interrompu la correspondance pendant un certain temps; je m'en félicite au contraire, puisque mon silence a eu pour conséquence ces preuves de ta bonté et je suis heureux que tu acceptes mes excuses sans hésitation.

» Je suis sûr, mon très cher Tiron, que les rapports qu'on t'a faits sur mon compte t'ont été aussi agréables que tu pouvais le désirer. Ma conduite future les justifiera et

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je ferai tous mes efforts pour que la bonne opinion qu'on commence à avoir de moi augmente de jour en jour. Puisque tu veux bien te faire le héraut de ma bonne renommée, acquitte-toi de cette fonction sans crainte et en toute confiance. I^es erreurs de ma jeunesse m'ont causé tant de regrets et de remords que, non seulement j'ai cordialement horreur de ma conduite, mais que la seule mention m'en est odieuse. Je sais, je suis certain que tu as pris part à mes soucis et à mes chagrins ; cela ne m'étonne pas : tu as toujours désiré mon succès pour mon compte et pour le tien. J'ai désiré que tu fusses associé à mes joies. Tu as souffert à cause de moi ; je ferai tout mon possible pour te donner au doable des sujets de satisfaction.

»Iv' affection que j'ai pour Cratippus, sache-le bien, est celle d'un fils plutôt que d'un disciple ; j'aime ses leçons et je jouis délicieusement du charme de son commerce. Je passe en sa compagnie des journées entières et souvent une partie de la nuit, car je le prie à dîner le plus souvent possible. Nous sommes si intimes maintenant qu'il lui arrive parfois d'entrer à l'improviste, en tapinois, au beau milieu du dîner ; il laisse à la porte le sérieux philosophique et s'humanise pour plaisanter avec nous. Arrange-toi donc pour faire le plus tôt possible la connaissance d'un homme si charmant, si distingué. Que te dire de Bruttius, sinon que nous sommes inséparables ; pour vertueuse et austère que soit sa vie, sa compagnie n'en est pas moins des plus profitables ; nos études littéraires quotidiennes ne proscrivent pas la gaîté. Je lui ai loué un logement près de moi; malgré la mauvaise passe où je suis, je trouve encore de quoi subvenir à ses modestes besoins. Je me suis mis à la déclamation en grec avec Cassius ; pour la déclamation en latin, je préfère Bruttius. Je me suis lié avec les hommes que Cratippus a amenés de Mytilène, gens instruits dont il fait le plus grand cas ; ce sont mes compagnons habituels. Je vois aussi beaucoup Epicrates, qui tient le premier rang à Athènes, I/éonidas et d'autres

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personnages du même genre. Mais en voilà assez sur mon compte.

» Tu me parles de Gorgias ; il m'était fort utile pour mes exercices quotidiens de déclamation ; mais je n'ai songé qu'à me conformer aux ordres de mon père qui m'avait positivement enjoint de le congédier immédiatement ; je n'ai pas hésité ; j'ai craint qu'un goût excessif pour Gorgias ne lui parût suspect. C'eut été chose grave, m'a-t-il semblé, que de me faire juge des décisions de mon père. Quoi qu'il en soit, ton intérêt pour moi et tes conseils me sont précieux et agréables.

» J'accepte l'excuse de tes occupations : je sais à quel point elles sont toujours absorbantes. Je suis très heureux que tu aies acheté un domaine et je te souhaite le plus heureux succès. Ne sois point surpris de trouver ici mes félicitations ; c'est à la même place, dans ta lettre, que tu m'as annoncé ton achat. Te voilà propriétaire ! Il va falloir renoncer aux élégances urbaines ; te voilà maintenant paysan romain ! Que j'aime à me représenter ce charmant tableau ; je crois te voir achetant des instruments araroires, causant avec ton fermier et mettant de côté, dans un pli de ta toge, les pépins des fruits du dessert. Quant à l'argent, je regrette bien de n'avoir pas pu t'aider dans cette affaire. Tu sais, mon cher Tiron, que je t'aiderai si jamais la fortune me favorise ; je suis trop persuadé que cet achat a été fait dans un intérêt commun. Je te suis fort obligé de la peine que tu as prise pour mes commissions et je te prierai encore de m'envoyer, le plus tôt possible, un secrétaire. Grec de préférence ; je perds beaucoup de temps à transcrire mes notes. Surtout prends soin de ta santé pour que nous puissions un jour causer de littérature ensemble. Je te recommande Antéros. Adieu. » ;

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NOTES

^ NEWman, Politics of Aristotle, l, p. 372.

^ Une liste des ouvrages les plus autorisés se trouvera en tête du Uvre du professeiu: WiUdns. Le plus utile à un étudiant est la section dans Marquardt, Privatleben, p. 80 sqq. Les deux volumes de Cromer {Geschichte der Erziehung etc.) qui comprennent toute l'antiquité sont, dit-il, des plus précieux grâce à la largeur de ses vues. Voir aussi H. NettIvESHip, Lectures and Essays, ch. m, sqq.

3 Pl<UTARQUE, Caton l'ancien, chap. xx.

* Id., Paul-Emile, ch. \T..

^ Pi,uT., Cato minor, 1, ad fin. Ce qu'il dit dans la première partie de ce chapitre, peut être une invention fondée sur le caractère de l'homme fait ; mais le renseignement à la fin du chapitre peut venir d'un contemporain.

* Vae. Max., in, i, 2.

' Il n'y a qu'un renseignement sur l'enfance de Cicéron dans sa Vie par PivUTARQUE ; c'est que les parents venaient visiter son école à cause de la réputation de l'écoUer, etc., mais je n'y attache pas grande importance.

* Ainsi dans ad. Q. Fratr., ni, i, 7 : « de Cicérone tuo quod me super rogas, etc.

« Ibid.

10 Ibid., in, 3, 4.

" Ibid., m, 9.

^^ Voir les quelques fragments dans l'Appendice de l'édition de Riese des restes des Ménippées de Varron, p. 248 sqq.

" de Rep., iv, 3, 3.

^* Pi<UT., Caton l'ancien, chap. xx.

^^ ViRGii<E, Ed., IV, 27, fait peut-être allusion dans ce vers à l'opinion des stoïciens qui soutenaient que l'âge de raison ne commence pas avant quatorze ans.

1* Dans NoNius, p. 108, s. v. ephippium. Comp. avec l'éducation du jeune fils de Caton, Pi,uT., loc. cit. Comp. aussi ViRGii<B, En., ix, 602 sqq.

^' Dans NoNius, p. 156, s. v. puerae.

1^ Race virile de soldats paysans, tu as appris à piocher la terre avec la houe des Sabins et à rapporter à la maison les bûches coupées au gré d'une mère sévère. HoR., Odes, ni, 6.

2" DioNYS., Haï,., n, 26.

21 Cic, pro Cluentio, 60, 165 ; Marquardt, Privatleben, p. 89.

2^ Voir un article de l'auteur dans Classical Review, vol. x, p. 317. Les preuves à l'appui y sont réunies. Que la prétexte eût un caractère quasi-sacré semble incontestable. Voir, p. ex., Horace, Epodes, 5, 7 ; Perse, v, 30; le pseudo-QuiNTn<iENDec/am., 340. Voir Henzen, Actafratrum Arvalium 15 pour les pueri patrimi et matrimi, représentant, dans cet antique culte, les enfants de la vieille famille romaine.

^^ Cic, de Le gibus, 11, 59.

2* Poi<YBE, \t:, 53. Pom- vm compte-rendu de la manière dont se pratiquait la Laudatio, voir Marquardt, Privatleben, p. 357 sqq. Voir aussi Voi<l,MER, Laudationum funebrium Romanorum historia et reliquiarum editio, Leipzig, 1891.

** La liste complète des jeux se trouve dans Marquardt, Privatleben, p. 837 sqq.

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